‹ Les payens innocents: nouvellesChapitre 6 sur 7 · JEAN-DE-I/OURS · texte numérisé non relu

JEAN-DE-I/OURS

Jean-de-rOurs s*était embarqué sur sa peau de bote, miraculeusement bercé par les flots, pour aller en Terre-Sainte affranchir le tombeau du Christ. Il voguait sous le ciel, plein de confiance dans Fissue de son entreprise, malgré vents et tempêtes, malgré les furieuses attaques des monstres marins, lorsqu'il rencontra TArchidiable à cheval sur un requin dont la gueule vomissait des flammes. « Retourne en arrière ou meurs! » lui dit le démon en le menaçant de son trident de fer. Jean-de-FOurs plongea sous le ventre du requin, et, d'un vigoureux coup d'épaule, renversa sur le dos TArchidiable avec sa monture. Il enleVa le trident de fer, qu'il planta au bout de son peuplier ; mais dès qu'il fut remonté sur sa peau de bote , il s'aperçut qu'elle s'emplissait d'eau ; alors il arracha le trident et le rejeta dans la mer, qui fut un instant toute bouillonnante.

L'Archidiable renouvela vingt fois ses assauts , essayant d'épouvanter l'Hercule chrétien par de hideuses transformations. Celui-ci ne trembla jamais; il rendit coup pour coup,durant une journée entière, silencieux devant les clameurs du démon, repoussant la force par la force, la ruse par la ruse-, et la magie infernale par des actes de foi. L'héroïque lutteur commençait pourtant à se lasser, lorsqu'il eut l'idée de crier vers les cieux : « Grand saint Michel 1 prête-moi ta lance : vous êtes le seul fort, 6 mon Dieu I »

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Cet acte d*humilité le sauva; car au nom de saint Michel, TArchidiable s'eugoufifra dans la mer avant que laJance de Tarchange ne descendît du ciel sur une nuée lumineuse.- Jean-de-l'Ours s'agenouilla devant l'arme céleste, la baisa religieusement, la brandit une seule fois, et se sentit raffermi jusque dans la moelle des os. « Je. n'étais qu'un enfant, dit- il, et, maintenant je suis un homme. Toute force vient de vous, Seigneur; toute force et toute justice I »

Une éblouissante fusée passa sous ses yeux; c'était la lance de l'archange qui remontait vers le firmament. Délivré de l'Arcbidiable, Jean-de-l'Ours aborda enfin en Palestine. Combien tua-t-il de Sarrasins pour se frayer un passage jusqu'au Saint Sépulcre? Rien ne lui résiste désormais : Jean-derOurs semble invulnérable, et il est invincible 1 Ce qui est certain, c'est qu'il s'empara du Saint Sépul' cre, et le garda jusqu'au jour oii une voix d'en haut lui ordonna de s'en aller par le monde faire justice. . .

Jeanrde4'0urs marcha devant lui, solide comme un temple et léger comme les nuées. En relevant la tôte, il s'aperçut qu'il avait une escorte aérienne. Des bataillons d'oiseau! de proie, d'aigles, de vautours, de corbeaux, accompagnaient sa marche en tourbillonnant devant le soleil.

— n parait que je travaillerai à l'ombre, se dit gaiement Jean-de-1'Ours, et que l'ouvrage ne me manquera pas.

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Comment énumérer tous les exploits du grand justicier ? Il allait chercher les monstres dans les hois , les brigands dans leurs cavernes , les tyrans dans leurs châteaux. Il était partout Tami des Petits-Pouce ts', partout Tennemi des Ogres. Ceux-ci le fuyaient avec leurs bottes-fées dès qu'ils entendaient prononcer son nom. Il en tua deux qui étaient la terreur du petit peuple. Le premier avait dévoré tous les prêtres, s'était établi "dans une grande église, et buvait dans son calice /lu sang de chrétien. Et c'était lui seul qui chantait la messe, qui baptisait, qui mariait, qui enterrait. L'autre avait mangé tous les magistrats. Et c'était lui seul qui jugeait, mettant toujours fin aux procès par le moyen le plus expéditif, en dévorant les plaideurs.

Les exécutions sanglantes de Jean-de-FOurs auraient pu faire croire qu'il était cruel ; mais quand son bras s'étendait, il avait la justice dans son cœur. Il était d'ailleurs doux et bon. Les femmes Tadoraient; timide comme une vierge, modeste et chaste comme un ange gardien , il ne leur permettait d'approchpr, en toute occasion, qu'à la distance mesurée par la longueur de son peuplier. Les jeunes filles venaient quelquefois lui confier leurs plaintes, leurs chagrins, leurs désirs, leurs amours. Ils les écoutait en souriant , et faisait volontiers ce qu'elles demandaient , si elles ne demandaient pas l'impossible.

Il y en eut une qui vint un jour le trouver tout

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en larmes : « J*ai un amoureux , dît-elle ; mais il ne m'épousera que si je deviens riche , très* riche. — Pauvre fîllje ! Il ne t'aime guère , répondit Jean-de-l'Ours. r— Pourvu que je sois riche , il m'aimera bien. — Je désirerais bien t'enrichir, mais que faire? Je n'ai pas môme les cinq sous du Juif-Errant. — Si vous le voulez, j'aurai demain une fortune. J'ai une grand'mère qui sait bien des choses, .et qui m'a conté souvent qu'il y a dans une grotte, à dix lieues d'ici, une salamandre qui garde ma dot ; mais vous seul pourriez la lui prendre : car ma dot est dans ses yeux, qui sont les plus brillantes et les plus jolies pierres précieuses! Ah! si je pouvais tenir les yeux du serpent!... » Jean-derOurs combattit la salamandre et lui arracha les yeux. — Et voyez un peu comme il est bon ! dirent alors toutes les jeunes filles.

Cependant les monstres disparaissaient de la terre, et, de jour en jour, les méchants recevaient le prix de leurs crimes, lorsque Jean-de-l'Ours rencontra sur un pont le Juif-Errant : « Quelles nouvelles du Nord , et quelles nouvelles du Midi ? lui demanda-t-il en souriant. Connais-tu par le monde quelque monstre à immoler, quelque criminel à punir T — Tu peux te reposer, la terre respire! » Et le Juif-Errant passa.

Jean-de-l'Ours s'essuya le front et se lava les mains dans la rivière en se penchant légèrement sur le parapet. Il regarda le ciel avec une inquiète

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curiosité, comme s'il eût adressé une question au bon Dieu. Pouf la première fois depuis longues années il lui était permis de songer à sa mère. « Je pourrai, disait-il, La serrer entre mes bras, maintenant qu'ils ne sont plus teints de sang. J'irai donc au pays de ma mère , et je me reposerai en paix sur le seuil de sa maison. »

n congédia d'un geste les oiseaux de proie :

« Allez, ma besogne est finie, je n'ai plus rien à vous donner. » Une grande agitation se fit aussitôt dans le bataillon aérien. Les aigles partirent les premiers et dirent fièrement : « Nous chasserons pour notre compte I » Les vautours les suivaient à peu de distance en poussant des cris sinistres. Les corbeaux seuls restèrent et firent dans l'air un cercle noir qui se resserra peu à peu, comme pour une secrète délibération. Ils croassaient en sourdine, tous à la foiSp et semblaient répéter le tnême mot : « Qu'allons-nous devenir? »

Comme le cercle noir s'abaissait, Jean-de-l'Ours exécuta avec son peuplier quelques terribles mou linets, au milieu des croassements les plus opiniâtres. <c Partez, vilaines bêtes, laissez-moi en repos , j'ai assez longtemps travaillé pour vous. — Donnez* nous à manger, nous avons faim ; il y a encore des criminels dans le monde. » Et le plus hardi des corbeaux se mit à réciter une longue liste d'honnôtes gens qu'il noircissait de ses dénonciations et de ses calomnies. « Lâches et menteurs, laissez-moi , vous

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dis-je , » répéta Jean-de-l'Ours en faisant encore tournoyer violemment son peuplier.

Us partirent enfin d*un vol pesant et sinistre. Un seul qui avait encore le bec sanglant, continua à planer sur la tôte de Jean-de-l'Ours, en criant de temps en temps : « J*ai faim ! » '

Ayant terminé sa mission , Jean-de-FOurs n*en poursuivit pas moins sa route ; il songeait toujours à sa mère. Un peu avant d'arriver auprès de sa caverne natale, il demanda des nouvelles de la veuve à un passant. On lui répondit que la pauvre femme était morte. Brisé de douleur et de fatigue, JeanderOurs s'écarta de son chemin et s'étendit tout de son long dans une belle prairie, après avoir planté son peuplier dans le ^ol. Il était à peine endormi que le corbeau descendit en tournoyant et criant : « Puisque tu n'as rien à me donner, je vais te crever les yeux et me nourrir de ta chair. » Mais avant que l'horrible oiseau ne pût accomplir sa menace, la prairie se replia comme un livre ouvert qui se referme, et abrita miraculeusetoent sous un tapis d'herbe et de fleurs le sommeil de Jean-del'Ours.

L'Hercule chrétien dort encore, et sur son lit de repos, sous les rameaux immenses du peuplier qu'il a planté, les enfants du pays viennent en jouant essayer leurs forces naissantes. Quelquefois l'un d'eux s'incline jusqu'à terre, criant à pleine voix : « Jean-

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de-rOurs ! JeaD-de-FOurs I » Mais Fathlète endormi n'a pas encore répondu.

Se réveillera-t-il un jour ? Je ne Fçspère guère, car il est évident que la civilisation fait son œuvre, et que notre siècle de progrès a mis définitivement la force aux mains immaculées de la justice I

La légende de Jean-de-l'Ours est restée populaire dans la vallée de Diane. Quand il naît dans ces can> tons un enfant musculeux, brave et alerte, avec le bouquet de poils roux sur la poitrine, on lui donne amicalement le surnom de Jean-de-rOurs. J'ai connu plusieurs jeunes gens baptisés de ce surnom, et tenant à honneur de suivre les enseignements de l'héroïque légende. Ce sont les filleuls de Jean-del'Ours, les véritables héradides de l'Hercule chrétien I

Le dernier de tous s'appelle de son vrai nom Pierre Azam. Il est aujourd'hui maire de son village et propriétaire d'un moulin à vapeur. Mais il ne faudrait pas croire que la civilisation moderne ait effacé en lui la croyance au monde surnaturel de la vallée de Diane. Pierre Âzam se moque de la science, et s'il fait travailler la vapeur c'est comme les Kabyles font parler la poudre.

Laurac est un hameau sinistre, les pigeonniers môme y sont noirs. Â quatre ou cinq lieues du mont Âlaric, dont le nom visigoth insulte encore ce pays, on s*arrôte devant une immense brèche, un entonnoir si profond que la lumière du soleil paraît s'y engloutir et s*y éteindre. La vallée de Diane pourrait s'appeler, en cet endroit, vallée d'Hécate : un lecteur de Virgile se croirait aux portes de l'enfer païen. Les savants de Montpellier et de Toulouse affirment que Laurac a été bâti sur les cendres d'un ancien cratère. Les murs des habitations et des enclos y sont

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en effet tout hérissés de pierres noireSi et chaque sentier a Taspect d*une coulée de lave refroidie. Les terrains volcaniques, de couleur très-brune ou très-pâle , se déroulent, presque sans ondulation, entre les parois du cratère. De loin en loin seulement, on distingue, un peu au-dessous des contours de rhorizoD, de petites éminences symétriques et détachées : ce sont les Muselières de Laurac. A la pointe de ces monticules tournent et grincent des moulins à vent.

. Tout autour des Muselières, ainsi nommées à cause de leur forme, cuisent au soleil, le$ trois quarts de l'année, dos êtres moroses, passionnés, ruminants et taciturnes. On les dirait craquelés de sécheresse et d*ennui. Pour que leur mélancolie se dissipe, il faut que les cataractes du ciel crèvent sur leurs toits. Quand les gouttières bavardent, ils ôtent leur chapeau pour remercier Dieu. Un Lauraguais qui sourit, c*est dans tout le canton signe de pluie. Pauvres Lauraguais I ils céderaient volontiers leur bataillon criard de moulins à vent contre le plus mince filet d'eau courante. Dix arpents de terre à froment, ils les troqueraient avec joie contre une mouillette de terre arrosable ; car ils économisent lentement sou à sou de quoi acheter, à deux lieues du village, un carré de jardin ou de prairie. A deux lieues du village, hélas ! tout autour de leur territoire ou plutôt de leur terme , comme ils disent eo leur patois latin, et non loin du peuplier de Jean-

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de-rOurs, il y a en effet une belle rivière intarissable, et par conséquent des jardins, des prés, de la verdure. C*est là que s*épanouît fièrement, au milieu d'un petit Éden, le joli bourg de Tourouzelle, ou Petite-Toulouse. Les Lauraguais sont de vrais damnés sur le seuil du paradis.

Le dernier filleul de THercule chrétien était de Laurac. Le vieux médecin à qui je dois la légende de Jean-de-rOufs me raconte ainsi l'histoire de Pierre Âzam.

Il avait un an de moins que moi et me dépassait de la tête. C'était déjà un grand garçon à Tâge oii les enfants sont encore vêtus d'un fourreau. Orphelin de bonne heure , * il avait été gâté par une servante qui le laissait libre de suivre en tout sa fantaisie : elle le craignait comme un «naître, elle Taimait comme un iils^ elle était fière de lui comme si c'eût été un petit dieu. Nos maisons se touchaient ; il venait me prendre chaque matin pour aller à l'école, oii j'arrivais triomphalement, campé sur ses épaules et les pieds pendants sur sa poitrine. Ha mère lui disait : « Prends garde, Pierre, » quand il m'enlevait ainsi, è la force du poignet. « Madame, n'ayez peur, répondait le grand garçon^n souriant; je suis une grosse fourmi, et je ne porte qu'un grain de blé. » Nous passions devant l'église, nous traversions la grande rue, et comme il était gros et fort, tandis que j*étais chétif et mignon, chacun s'é-

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criait : « Venez donc voir saint Christophe avec lepetit Jésus ! y> Saint Christophe entrait à l'école çn faisant sonner le talon de ses bottes et la molette de ses éperons, car il avait eu déjà la fantaisie de marcher botté et éperonné, quoiqu*il n*eût pas encore dix ans.

Nous avions pour^nstituteur un ancien sergent, presque aussi brutal en classe qu'il avait dû l'être en garnison. Je ne crois pas qu'il (ût possible aujourd'hui de rencontrer en France un maître d'école semblable à }A, Ramel. J'ai parlé de sa brutalité, j'ai eu tort ; car il n'était pas brutal, M. Ramel : il était tout bonnement féroce. Injures, nfenaces,^ coups, système d'enseignement à trois degrés, il n'en a jamais connu d'autre! Son silence nous donnait la chair de poule, et son regard le frisson. Quand il quittait sa place, nous avions envie de sauter par les fenêtres ; quand il ouvrait la bouche, nous baissions la tête par un sentiment de terreur que nous appelions naïvement la peur du tonnerre ; quand il levait la main en gesticulant devant nous, tous les bancs étaient vides en un clin d'œil : l'effroi nous précipitait sous les tables. Le troupeau, accroupi et tremblant, n*osait se relever qu'après cinq minutes d'angoisse mortelle, ce qui amusait singulièrement M. Ramel. Il riait à gorge déployée en nous voyant presque évanouis, etnous disait alorsavec douceur : « Qu'avez-vous donc à grelotter, poules mouillées? relevez-vous donc, polissons. »

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Jamais^ en pareil cas, je Q*ai vu Pierre Azam boa* ger de sa place. Tout en se moquant de notre lâcheté, il attachait sur notre despote un regard intrépide qui exprimait clairement ce défi : < Traitez-moi donc de polisson à mon tour, et voiis verrez si je suis une poule mouillée.moil » Le défi est toujours resté sans réplique; M. Ramel se détournait fort è propos, et je me souviens qu'une de nos consoIaUons, dans ces instants d'épouvante, c'était de répéter & voix basse : € Oh ! M. Ramel ne touchera jamais Pierre Azam, car il sait que Pierre a un bouquet de poils roux sur la poitrine, et que c'est Jean-de-l'Ours qui est son parrain.^ »

Nous croyions, en effet, à cause du bouquet de poils roux (et cela se disait d'ailleurs à Laurac sous le manteau de la cheminée), nous croyions qu'à son baptême Pierre avait été tenu sur les fonts par Jean-de-l'Ours. Au moment de la cérémonie, celuici était tout à coup apparu près du bénitier, avait écarté doucement le parrain amené par la famille, et baisé au front le nouveau-né. Quoique personne à Laurac ne doutât de ce prodige, nous demandions quelquefois timidement à nqtre camarade... si tout cela était vrai. « Oui, c'est vrai, » répondait Pierre, et il se mettait à rêver.

Les jeudis, il nous entratnait huit ou dix à tra* vers champs jusqu'à l'endroit oh la tradition a planté le peuplier de Jean-de-l'Ours. Nous nous amusions en route à dénicher des oiseaux, à poursuivre des

lézards, à casser des branches d'arbre, à sauter dans )es baies pour cueillir les mûres, h monter au plus haut des Muselières pour toucher de la majn les grandes ailes battantes des moulins à vent.

Comme les heures s'envolent au milieu deces jeus d*enfants vagabonds 1 On. s'arrête devant une fourmilière, au pied d'un olivier ; on fouetté à tour de l^as les essaims de frelons autour des saules ; on fuit à perdre haleine devant un chien de métairie qui traverse paisiblement la route et qui ne peut être qu'un chien enragé. Les chevaux entravés, on les détache en leur jetant la bride sur le cou, et puis on s'amuse à faire tourner les jeûnes poulains autour de leurs queues reténues d'une main crispée, quand on ne les épuise pas dans d'interminables courses. Quelquefois un paysan basané s'élance vers nous la fourche haute, et ce sont alors des galops furieux à travers les terres labourées, des cris de triomphe ou de déû qui se mêlent dans le lointain aux hennissement des chevaux éperdus.

C'est ainsi que s'écoulaient nos jours de vacances en compagnie de notre intrépide chef, Pierre Azam. Nous étions souvent loin du but au coucher du soleil. Les bouviers qui rentrent le soir après avoir renversé leur charrue, les journaliers qui passent avec leur pioche sur l'épavle,. les bergei^s qui* détalent des hauteurs, avec leurs troupeaux, dans un nuage de lumière, nous les traitions entre nous de paresseux et de fainéants. Ils s'en allaient pourtant

le front bas, comixie si le poids des heures les eût écrasés. Tous ces pauvres gens, blêmes de fatigue, semblaient littéralement porter le joug, tandis que nous marchions les cheyeux au vent, le nez' en trompette et toujours sifflant ou chantant. Si quelqu'un d'entre eux nous reconnaissait, entre le salut et l'adieu , il échangeait avec notre bande des propos naïfs et railleurs, comme il s'en rencontre dans les vieilles chansons du pays.

— Voici la nuit qui tombe, jeunesse ! oii courezvous donc sans lanterne ? où courez-vous donc sans lampion ?

— Le safran se cueille à la lune, et la marjolaine aux étoiles ; nous allons cueillir le safraQ, nous al* lons'cueillir la marjolaine.

— Plus loin que Paris, la marjolaine fleurit; plus biji que Madrid, le safran s'épanouit ! Rentrez, rentrez donc : car j'entends déjà vos mètes qui larmoient, et vos p^res inquiets qui demandent, leur fouet.

— Le fouet est caché, nos pères peuvent le chercher... Quand nous reviendrons, nos mères ri* ront!

Tant que les reflets du soir couronnaient la cime des Muselières, tant que l'aile des moulins à vent scintillait comme un bouclier mobile et renvoyait coup sur coup ses flèches d'or au soleil, nos chants, nos cris, notre marche, tout en nous était enthousiasme, courage, expansion, insouciance^ bravade!

Rodomonts de bonne foi, nous aurions escaladé le eiel, sauté dans les abîmes, ou livré bataille à une armée de géants, pour peu que notre chef en eût témoigné le désir. Mais, quand l'occident pâlissait, nous nous retournions avec inquiétude du côté des beaux nuages resplendissants qui s'en allaient en fumée. L'horizon assombri reflétait en nous les tristes lueurs du crépuscule. « J'ai froid, disait Tun. — J'ai faim, disait l'autre. — J'ai les pieds en sang, disait un troisième. — Avouez donc tous que vous avez peur, » ^' écriait Pierre Azam.

Les plus résolus essayaient encore de chanter; le silence pourtant ne tardait pas à s'établir , silence d*anxiété, de crainte instinctive et nerveuse qui donne à chaque sens une élasticité des plus alarmantes. Nos pas ralentis devenaient légers etfurtifs, comme si la route eût été pavée de serpents endormis. Les voleurs et les démons, les revenants et les assassins, les ogres et les loups, les licoYnes et les sorcières, tout nous menaçait à la fois : le monde réel et le monde imaginaire, le possible et l'impossible, la vie, la mort et le rêve ! Pierre Azam se moquait des voleurs, des assassins et des loups ; il aurait attendu de pied ferme les ogres les plus monstrueux; mais, devant une sorcière, il se serait signé en tremblant. Étonnantes* chambres noires que ces petites têtes enfantines, oh la vision engendre la vision, oh les éléments les plus opposés s'amalgament soudainement pour tirer du fantastique lui môme un fantas-

fO

tique nouveau 1 Les loups nous parlaient, les diables galopaient à quatre pattes et hurlaient ; un bandit tombait à genoux et me demandait des prières ; un revenant me couchait en joue et me demandait la bourse ou la vie. Les âmes des morts changés en bétes nous regardaient avec des yeux de phosphore. En voyant passer un corbeau, nous disions : « C'est un mauvais prêtre ; » une corneille : « C*est une

mauvaise nonne ! » Nous causions tout bas entre

nous de ces mystérieuses punitions des âmes. Il nous arrivait quelquefois de demander à Pierre Azam ce que deviendraient tel ou telle après leur mort. Le filleul de Jean-de-FOurs nous répondait toujours sans hésiter : « Un tel , chauve-souris, — une telle, vipère 1 » Je me souviens encore que nous terminions invariablement notre revue des gens malhonnêtes et détestés par cette question : « Et que deviendra M. Zacharie Bellemanière ? »

Ce M. Zacharie Bellemanière était un étranger, un Normand , qu*on avait envoyé de Paris.avec le titre déjuge de paix, et qui depuis trente ans était célèbre dans toute la* vallée de Diane par son égoïsme sordide et féroce. On lui reprochait un mot effroyable sur les pauvres gens : « Les pauvres, disait-il, sont autant de marteaux accrochés à la porte des riches ; pour vivre tranquille chez soi , il faut être sourd de naissance, ou se boucher les oreilles avec du coton. »

Pierre Azam, qui avait l'âme généreuse, ne pou-

vait souffrir cet homme sans cœur. Aussi, quand nous lui demandions ce que deviendrait le juge de ^ paix: «Oh! pour celui-là, répondait-il, vous le verrez un jour marcher à quatre pattes, et vous Tentendrez aboyer à la lune : ce sera un chien galeux, mes enfants^ ce sera un chien enragé ! » Nous nous serrions involontairement Tun contre rautre, et nous prenions le galop, comme si déjà le chien Bellemanière eût soufflé son écume sur nos talons.

Il était nuit close quand nous arrivions haletants sous le peuplier de Jean-de-l'Ours.

Là, nous respirions comme dans un lieu d'asile. L'idéal de la force et de la justice ne planait-il pas dans les rameaux de Tarbre sacré ? Pierre Âzam em- Jirassait le tronc du peuplier séculaire, il criait : « Jean-de-rOurs I Jean-de-rOurs ! » et nous r^é~ tiens en chœur après lui cet appel mystérieux à FHercule chrétien. Nous grimpions ensuite de branche en branche comme une nichée d'écureuils. Pierre Azam, aussi leste que fort, montait par dessus nos têtes jusqu'au dernier bouquet de feuillage, jusqu'à ce qu'il pût s'écrier : « Enfants, j'aperçois les lumières de Laurac. »

Nous redescendions alors, armés de baguettes que nos mains avaient détachées du peuplier. Ces baguettes, je ne l'ai pas oublié, avaient à nos yeux la puissance d'un talisipan, elles nous rendaient liers comme les héros, intrépides comme les saints,, invulnérables comme les anges. Chacun de nous>

au retour, eût voulu rencontrer une de ces bonnes fées qui vont au devant de tous les souhaits : « Bonne fée, je ne désire qu'une chose, être fort pour faire le bien ! » Pierre Âzam était bien heureux d'être fort. Nous le contemplions avec respect, il nous. inspirait un sentiment d'envie généreuse et d'orgueil fraternel. Le robuste filleul de Jean-derOurs n'avait pas besoin de la fée, lui , pour recommencer dans le monde la merveilleuse existence de son parrain. On inventa un soir des litanies oii nous l'appelions : Protecteur des faibles^ appui des opprimés j etc.

n justifia bientôt, par un coup d'éclat, les brillants versets de nos litanies. Une victime à~ venger, un bourreau à punir, quel plus beau début pour notre Pierre !

La première impression tragique, pour un Parisien, date d'une certaine soirée passée en famille dans une bonne loge au Théâtre-Français. Elle date pour moi d'une sombre journée d'hiver oh j'eus la première révélation de la justice executive, au fond d'une ancienne étable à bestiaux. Cette étable, qui formait le vestibule de la salle d'école, ancienne 4;uisine d'auberge, conservait encore les traces de sa destination antérieure. Sous des râteliers délabrés, on voyait des mangeoires en bois oh étaient flxées des chaînes de fer. C'est avec ces chaînes que notre maître d'école Ramel nous attachait aux crèches lorsqu'il nous avait condamnés à recevoir les étrivières pour les plus légères peccadilles. Nous restions quelquefois deux ou trois heures dans l'attente du châtiment. Notre exécuteur paraissait enûn, tenant sous l'aisselle, non pas un fouet, mais une poignée de verges ou un nerf de bœuf. Nousren*

trions en classe tout marbrésde coups et le visage inondé de larmes. Aucun enfant n'aurait eu Fidée de se plaindre à ses parents : Ramel nous avait façonnés au régime de la terreur. Greffier du juge de paix en môme temps que maître d*école, il était vraiment le roi de Laurac. Nous étions d'ailleurs accoutumés à considérer Técole, en ce temps-là, non pas comme une maison d'éducation, mais comme une maison de correction. Les parents qui battaient leurs enfants chez eux, permettaient à Ramel d'exercer Fautorité paternelle dans toute son étendue. Une seule restriction limitait l'exercice de cette autorité ; ils disaient stoïquement à l'instituteur : < Battez nos enfants quand ils le méritent, mais ne les frappez jami|is injustement ! » Personne ne soupçonnait à Laurac que l'ancien sergent martyrisât ses élèves sous prétexte de les moraliser. Nous subissions^ en silence, nous subissions sans protester l'horrible code pénal de Ramel. Les en*fants ne sont pas grands criminalistes ; Pierre Azam était loin de deviner qu'en stricte justice la peine doit être proportionnée au délit. Il n'y avait pas un seul Beccaria en herbe parmi nous. A chaque nou* velle exécution, Pierre se contentait de dire en serrant les poings : « Tant qu'il noue prend en faute, le maître est dans son droit ; mais, s'il nous punit injustement, malheur à lui I »

Or, il arriva qu'aux yeux de tous le maître tsommit un jour une injustice, et voici à quelle occasion :

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Durant la saison d'hiver, Ramel percevait sur les parents de ses élèves, outre la rétribution en argent, une espèce d'impôt quotidien en bois de chauffage. Tous les matins les fagots de sarment, les branches de saule, les souches de vigne, les racines d'osier ou d'olivier s'amoncelaient à sa porte en bûcher pyramidal. Ramel faisait rentrer le bois et le mettait sous clé, hormis un maigre fagot qui jouait dans la cheminée le rôle des pâtés de carton dans les comédies. Brûler ce fagot eût été à l'école un acte aussi imprévu que de manger du carton au théâtre. Ramel le plongeait dans l'eau et le rendait mcombustible. «Vos parents, nous disait-il, m'envoient des sarments sihumides qu'il serait impossible au diable d'y mettre le feu. Ah ! petits misérables, vous m'apportez du bois vert; eh bien, soufflez, soufflez, et boucanez-vous à la fumée comme des jambons. » Nous serions devenus asthmatiques avant de faire suer la pierre de l'âtre. Les yeux rouges, les doigts bleuis, les membres grelottants, nous attendions avec impatience le moment oii l'instituteur irait s'étendre sur son lit pour digérer tranquillement son déjeûner. Au premier ronflement de la bête engourdie, nous entendions éofnme un léger frémissement dans l'escalier. Une chatte blanche se glissait de marche en marche et venait nous montrer son mufle rose. Dès que nous voyions la chatte, nous nous disions l'un à l'autre, de banc en banc : « Chut ! chut I Mion va venir ! »

Mion ou Marion était la femme de Ramel. Cétait presque une jeune fille, avec des airs de jeune mère. Elle avait à peine vingt ans; on l'aurait prise pour notre sœur aînée. Mion était toute tendresse et toute bonté ; comme elle n'avait point d'enfants, elle nous regardait comme sa famille. Je la vois encore descendre pieds nus et la jupe relevée dans sa main, afin que l'écho de ses pas discrets n'éveiUât point le monstre. Nous n'avions plus froid dès qu'elle souriait. Elle nous portait un & un dans ses bras jusque dans sa chambre, oîi ses baisers nous ranimaient dans son giron, bien plus que le rayonnement du foyer : Mion avait la pénétrante et douce chaleur des oiseaux. Que de fois elle descendait et remontait l'escalier I toujours souriante et ravie comme un ange qui délivre les ftmes du purgatoire ! toujours escortée dans son va-et-vient par la douce chatte blanche qui suit amoureusement la trace de ses beaux pieds nus I Le. seul d'entre nous qu'elle n'eût jamais ranimé dans son giron, c'était Pierre Azam ; il eût été beaucoup trop pesant pour ses bras délicats, et d'ailleurs, avec son caractère un peu fier, il ne se prétait jamais que de très-mauvaise grâce aux caresses féminines. « Pierre, lui disaitelle quelquefois, ce n'est pas ma faute si je ne puis rien faire pour vous. » Elle finit cependant par trouver un moyen de nous réchauffer tous ensemble sans continuer ses périlleux voyages dans Tescalier.

Un matin de décembre, oii nos plumes remuaient

des glaçons dans les écritoires, Mion se frappa joyeusement le front en regardant du côté de Pierre. Le doigt sur les lèvres et sans dire un mol, elle substitua dans la cheminée au fagot incombustible une brassée de bois sec comme Famadou. Pour la première fois, les flammes entraient en danse dans l'immense cheminée de Fécole. Nous étions éblouis, silencieux, recueillis ; ce fut une sorte de cérémonie religieuse. Tous rangés en cercle, inclinés à genoux sur la brique, nous semblions adorer le Dieu nouveau. Mion nous embrassait par-dessus l'épaule : c'était un enchantement, un triomphe I

Tout à coup voilà un grand bruit sur nos tètes, la chute d'un corps lourd, des pas précipités, et puis des cris d'enragé à l'agonie : « Mion ! Mion ! Mion I » Presque au même instant Ramel apparaît à l'entrée de la salle. Il avait roulé de son lit sur le plancher dans l'agitation d'un sommeil fiévreux, c-e qui l'avais mis en fureur contre sa femme et contre nous. Impatient de décharger sa colère sur le premier venu, il s'était élancé dans l'escalier avec le désir dé trouver quelqu'un à châtier. Sa stupéfaction dépassa la nôtre. On l'entendit grincer des dents avant qu'il ne songeât à nous saisir. Tous les écoliers craignirent un instant d'être jetés pêle-mélo dans le feu. La terreur nous donna des ailes, ce fût un sauve-qui-peut général. Nous sautâmes par la fenêtre en cassant les vitres : jamais les moutons de

Panurge ne bondirent de si grand cœur. Mion elle-

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même disparut avant que son mari ne pût l'atteindre.

Quand nous fûmes au bout de la rue, Pierre Azam compta les fugitifs pour savoir si personne n'était tombé dans les mains de Ramel. « Antoinei ! 'Antoinetl oti est donc Toinet? » s'écria*t-il, et déj il était rentré dans la salle. Toinet, pauvre petit boiteux, presque impotent, Toinet, le plus doux, le plus timide et le plus inoffensif des écoliers, n'avait pas -même eu l'idée de s'enfuir. « Je suis innocent, monsieur, je suis innocent, je n'ai rien fait I » Malgré ses protestations et ses supplications, la pauvre victime est emportée dans l'étable, attachée à la crèche et cruellement menacée du nerf de bœuf. « Puisque les autres ont fui, tu vas payer pour les autres ! » Ramel lève le bras pour frapper ; mais, , saisi à la gorge et terrassé d'un seul coup, il est enchaîné à son tour et fustigé impitoyablement. « Ah I bourreau, je te tiens ! criait Pierre Azam, tu n*as pas un quart d'heure à^vivre ! » Des mugissements de bœuf qu'on assomme nous rappelèrent un à un du côté de Fétable. Nous avions ireconnu la voix de notre tyran, et nous étions curieux d'assister è son supplice. Il nous épouvanta d'abord par ses convulsions, puis il nous fit pitié par ses larmes. Azam ne se lassait pas de frapper ; il l'aurait tué si nous n'étions tombés à genoux, et s'il n'avait senti sur son bras la main toute tremblante de Mion qui demandait la grâce de son mari.

La nouvelle de cette exécution s'était répandue dans le hameau. Toutes les mères de Laurac, éclairées désormais sur la cruauté de l'instituteur, arrivèrent en foule, les ongles en avant, comme des lionnes blessées : elles auraient voulu le déchiqueter, le mettre en pièces. On ne put le sauver qu'en le faisant transporter aussitôt chez M. Zacharie Bellemanière, d'oU il ne sortit le lendemain que pour être conduit dans un charriot couvert à l'hôpital de Narbonne. On fut obligé de retenir Mion, toute prête à monter dans le charriot. « Reste ici, lui dirent ses parents. Ce monstre t'étranglerait dès qu'il aurait la force de remuer les bras. »

AU bout de trois mois, Ramel sortit de l'hôpital; mais, quand la grillé s'ouvrit , il aperçut devant lui Pierre Azam, qui lui mit la main sur l'épaule et lui interdit froidement de remettre jamais les pieds à Laurac.

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Le peuple des campagnes adore la force , il y voit une émanation de la toute-puissance et de la justice divines. Après l'expulsion de Ramel, Pierre Azam devient tout naturellement un héros ; on accourt le dimanche des points les plus éloignés du canton pour admirer le jeune prodige de Laurac , et les pèlerins s'en retournent en disant « (Test Jean-derOurs qui est revenu I »

On s'habitue peu à peu à regarder ses deux poings comme deux juges souverains et infaillibles. Avec une baguette du peuplier sacré , recouverte d'une peau de couleuvre , Pierre Azam s'est fabriqué une espèce de caducée qui figure le sceptre de la justice. Les plaignants affluent dans sa maison comme enun tribunal. — « Pierre, on m'a fait tort, tu me feras droit ! » tel est l'appel que lui adressent vingt fois par jour les bonnes gens. Tantôt il s'agit d'une fillo séduite, tantôt d'une femme battue, tantôt d'un

marché frauduleux , tantôt d*une borne enlevée ou d*une promesse violée; un père s'est dépouillé pour son fils y et ce fils ingrat le laisse mourrir de faim ; une riche marâtre laisse mendier sur les chemins les enfants du premier lit de son mari ; un impitoyable usurier a mis sur le pavé toute une famille de travailleurs ; un tuteur libertin a dévoré le bien de ses pupilles ; un maquignon a livré une vieille rosse pour un bon cheval ; un boucher a affiché de la vache pour du bœuf ; un mercier a vendu du coton pour du fil ; un boulanger a donné un coup de pouce à sa balance •! — Pierre Azam écoute ces plaintes et les vérifie ; puis il se transporte chez les coupables ou les somme de venir à sa barre. C'est le petit Toinet , monté sur une ânesse , qui va porter au loin les sommations. Et quand le justicier fait grâce , c'est toujours sur la prière de Mion , de cette âme pure et tendre , de ce cœur maternel et naïf, de ces jolis yeux si doux qui feraient, dit-on, fondre la hache dans la main d'un bourreau. Un avertissement, un conseil , une menace , un simple mouvement de sa baguette suffisent quelquefois à Pierre Azam pour donner gain de cause au bon droit. Mais quand il est nécessaire de frapper, Mion elle-même serait impuissante à détourner le bras levé pour le châtiment. Le coupable est atteint partout , dans les champs , dans la rue , sur la porte des églises, sous le quinquet fumeux des cabarets. On a vu des malades en ce temps-là qui appelaient

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lepirétreou le médecin , et qui n'osaient avouer qu'ils gardaient le lit en exécution d'une sentence à la Jean*de-rOurs.

L'âge d'or régnait dans la vallée de Diane, lorsque après six années d'études au collège des jésuites de Fribourg, je revins en 1840, passer mes vacances à Laurac. Plus d'audiences tumultueuses à la justice de paix du canton ; on ne se querellait plus , on ne plaidait plus,on ne péchait guères, et l'on ne se confessait presque pas. Les curés plantaient, bâtissaient, cultivaient les fleurs , apprenaient le plain-chant aux linottes ; les gendarmes oisifs se promenaient en petite veste dans les campagnes , souriants et r§vears comme des amoureux ; les gardes champêtres filaient à la quenouille sur la lisière des bois. M. Zacharie Bellemanière allait bien encore , pour la forme, s'asseoir tous les jeudis à son prétoire de Tourouzelle; mais il rentrait toujours sans avoir eu le moindre prétexte pour déranger le coton qui bouchait jiermétiquement ses oreilles. « Il faudrait, disait-il , envoyer notre Jean-de l'Ours en Normandie. Pour moi , je n'oublierai jamais ce que je dois à «e^bfftve garçon qui, après m'avoir débarrassé de mon greffier, me débarrasse encore de mes fonctions , sans que je perde un centime de mon traitement. » Aussi , quand il rencontrait Pierre, c'étaient des compliments et des saints , comme on en faisait â l'ancienne cour. Ilôtait son chapeau, il était ses lui)etles,ilse mouchait et crachait par précaution avant

MffRRE AZAM S34

de l'aborder; du plus loin qu'il le voyait, il baissait le ne2, puis, feignant de l'apercevoir subitement comme on verrait Napoléon du pied de la colonne, il jetait sa tôte en arrière et s'écriait : » «Bonjour, mon grand,grand, grand ami I bonjour, Pierrot! bonjour, Jean-de-l'Ours I C'est toi qui es le véritable et le seul juge de paix du canton de Tourouzelle; le vieux Zacharie Bellemanière,avec ses lunettes,avec sa canne, avec sa tabatière , avec son expérience , n'est en vérité que ton humble suppléant! Et comment se porte le jeune Toinet, ton lieutenant infatigable? Et comment va la jolie petite Mion ?» — ^Au fond , le mielleux juge de paix craignait beaucoup^ plus son grand ami qu'il ne le chérissait. Quand on venait, par hasard , dans sa maison lui raconter quelque beau trait de Pierre , le rusé normand secouait les oreilles et ne répondait que deux mots de son ancien patois de Falaise, deux nlots admirables qui lui servaient de garde à carreau dans la conversation : % Il a fait ceci , en vérité! il a dit cela , maxette ! » Tous ces détails , et bien d'autres , je les appris sans les demander, le jour môme de mon arrivée à Laurac. C'était le soir vers dix heures que je quittai la diligence à Tourouzelle pour gagner à pied mon triste hameau. Comme je n'avais averti personne , mes parents étaient couchés. La nuit était noire, le village, à peine reconnaissable au milieu de l'obscurité. J'allai tout droit cependant à la maison paternelle. Je soulevai discrètement le marteau pour

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i3^ PIERRE AZAM

ae pas éveiller ma mère qui ne dort jamais qu'à demi. Le cœur me battait; j'éprouvais un besoin irrésistible d*embrasser sur les deux joues quelqu'un de Laurac, fût-ce une vieille dévote racornie et toute ridée. Oui, j'aurais embrassé du parchemin, pourvu que ce parchemin fût de mon pays. Ët-il n'y avait pas une lumière aux fenêtres, pas une âme dans les rués I Si les cloches avaient sonné! Oh! j'eusse été capable de tomber à genoux ! Toute ma crainte en ce moment (je m'arrête avec plaisir à ces enfantillages) , toute ma crainte était de voir paraître, quand la porte s'ouvrirait, une figure d'étranger, un visage inconnu. — «Ma mère a peut-être pris une nouvelle servante. » Cette seule pensée me glaçait le sang.

La porte s'ouvrit enfin , niais si mystérieusement et si doucement ! Je me précipitai , les bras en avant , et j'embrassai à tout hasard , les yeux fermés.

— Ah! c'est M. René! dit une voix fraîche comme les joues que j'avais trouvées sous mes lèvres.

— C'est Mion , c'est Miôn !

J'embrassai coup sur coup les mêmes joues savoureuses ; mais j'avais cette fois les yeux bien ouverts. Le bruit des baisers n'éveille que les jaloux. Nous traversâmes le long corridor en nous caressant comme deux enfants, tout en marchant sur la pointe du pied; Mion à reculons, et tenant sa

lampe haute pour ne pas me brûler, et moi, poursuivant à tout risque , sous la lampe tremblante , son front, ses joues, ses mains, ses petites mains de bonne Vierge qui m'avaient tant choyé autrefois, quand elle montait et descendait le froid escalier de Ramel.

— Gomme vous avez embelli !

— Comme vous avez grandi !

— Et la belle chatte blanche !

-T Vous vous en souvenez? Oh ! le bon petit cœur I

Nous étions au bout du corridor, et nous n'avions pas encore songé à refermer la porte... Une véritable 'scène de ballet pastoral!... Vous voyez dlci notre pantomime ; mais ce que je ne saurais vous exprimer, c'est Tivresse naïve oiije demeurai plongé à la suite de ce badinage enfantin.

— Vous me regardez... vous me regardez sans parler... A quoi songez-vous donc? me dit Mion dès que nous fûmes assis Tun près de l'autre dans la belle cuisine dallée, devant une cheminée flamboyante. Vous êtes étonné peut-être de me trouver chez vous ? C'est que je raccommode le linge de la maison , et je veille aujourd'hui parce que les lavandières viendront prendre ce linge demain matin... Mais vous ne m'écoutez pas, vous me regardez toujours!... Ah! je vois maintenant ce qui vous surprend : c'est ma robe noire, et mon fichu noir,

et ma coiffe blanche I . . . Je ressemble à une pie » n'est-ce pas?

— Mion , chère Mion , vous êtes donc veuve?

— 'Oui, ce pauvre Ramelest mort, que la sainte Vierge Fassiste 1 II s*était fait matelot sur un bâtiment de commerce. Mais on dit que sur mer il n'était pas meilleur que sur terre. Il battait les mousses comme autrefois les écoliers. Le bon Dieu Ta puni , ou les mousses se sont vengés. Une nuit de gros temps , vers deux heures , presque en face du port de La Nouvelle , on a crié sur le bâtiment : « Un homme à la mer ! » Ramel s'était endormi sur lo pont ; une vague l'a entraîné , ou peut-être que les mousses l'ont eux-mêmes jeté à Teau.

C'est une mauvaise fin, n'est-ce pas? Mourir sans se reconnaître , sans avoir le temps de dire un Pater ou un Ave! Je ne puis y penser encore sans frémir. Oh est-il maintenant, le pauvre homme? Dans le feu éternel , peut-être ! Dieu veuille qu'il ne soit qu'en purgatoire 1 J'ai bien prié pour lui , allez ; j'ai fait dire des messes à l'église de la paroisse et à Notre-Dame -de-Pitié. Je n'ai rien à me reprocher, Dieu merci 1 Que de fois votre ami' Pierre Âzam m'a grondée en me voyant tout en larmes t — € Priez , me disait-il un peu rudement , priez , si vous voulez , mais ne pleurez pas. On ne doit regretter que les gens de bien. » Si je l'avais écouté, je serais déjà rema^gu^e.

Mion était émue ; ses. lèvres tremblaient , et par

piebue azam 235

je ne sais quelle impression enfantine , je me sentais moi-même remué jusqu*au fond du cœur ; j*étais prêt à pleurer avec elle ce pauvre Ramel mort sans confession. La voix de Mion, attendrie ou joyeuse , avait pour moi un tel charme que je n'avais pas encore pensé à lui demander des nouvelles ,de Pierre. Mion était veuve , et Pierre Azam lui conseillait de se remarier... Avec qui donc? Avec lui sans doute? Mon amitié se refroidit un peu quand ce soupçon me traversa l'esprit. J'avais dix-huit ans, et je sortais de chez les jésuites; mon âme engourdie s'éveillait , mon cœur respirait ; en face de Mion ^ libre aujourd'hui et pour quelques jours seulement peut-être , en face de Mion plus jeune, plus aimable et plus touchante qu'autrefois, en face <!eMion vêtue de noir et coiffée de blanc, j'éprouvais quelque' chose comme un premier amour furtif , Inquiet , combattu entre l'espoir et la crainte, entre la* mélancolie et l'allégresse , entre le regret et le désir.

— Vous remarier, Mion? Et avec Pierre , sans doute ?

Elle piqua son aiguille dans la toile , et me montra en relevant la tête ses jolis yeux tout alarmés. Une légère rougeur couvrit ses joues, une ombre de tristesse passa dans son regard.

-T- Avec Pierre, avec Pierre? dit-elle... oh! j'aurais été trop heureuse I Mais Pierre n'a jamais songé à moi ; il n'a jàçiais songé à une femme ^ je le jure-

rais. OU croyez-vous qu*il soit maintonant? Il est à la chasse à Tours dans les Pyrénées. Pourvu qu'il se serve de son fusil... mais il est capable de se battre avec la bête corps à corps . Pierre est toujours fier de sa force et de son courage. Âhl quand nous lui perlons de mariage , il faut voir de quel air il nous répond; c'est comme si on lui proposait une poupée. — « Il n'y a pas de femlne pour moi dans ce pays , dit-il. Vous n'avez en cage par ici que des cailles ou des mauviettes (il paraît que je suis une mauviette; moi}... La femme de Pierre Azam sera une donzelle de cinq pieds , capable de porter sur l'épaule un sac de blé au moulin par un jour d'orage, une créature tout muscles et sans nerfs, qui sera forte et courageuse tout ensemble, qui pourra m'enlever dans ses bras sans fléchir, et qui entendra le tonnerre sans trembler ! En rencontrerait-on beaucoup comme cela dans la vallée de Diane ( » J*ai grand'peur du tonnerre , hélas ! et mes bras , comme jadis , ne pourraient enlever de terre qu'un enfant. Aussi Pierre Azam m'a-t-il fiancée avec Toinet : vous souvenez-vous de Toinet , de ce pauvre petit Toinet qui semblait le plus jeune de vous tous et qui était pourtant le plus âgé , de trois ou quatre ans au moins ? Eh bien , depuis ce tempslà , il a un peu grandi , il s'est dégourdi , il a tant étudié qu'il sera bientôt maître d'école à Laurac. J'aime tant les enfants f Je ne serai pas malheureuse , et Toinet sera bien heureux : du moins , il

me le dit, et c'est un garçon qui ne sait pas mentir: Au reste , vous verrez mon fiancé tout à l'heure , je Tattends pour me reconduire ce soir. Il n'a pas du tout mauvaise façon , il a même une jolie figure , et quand je le regarde marcher, il ne boite presque pas.

— Et vous allez Tépouser?

— Au retour de Pierre, c'est-à-dire après-demain. Je demandai à Mion un grand verre d*eau fraîche,

et je l'avalai bravement , d'un seul trait. La fatigue du voyage me servit de prétexte pour me retirer dans ma chambre avant l'arrivée de Toinet. Un quart d'heure après, de ma fenêtre entr'ouverte , à ]â lueur d'une lanterne ,^ j'aperçus dans la rue les deux fiancés. Ah I comme il boitait, le pauvre amoureux ! et comme il aurait trébuché s'il n'avait été soutenu par le petit bras de Mion ! Je ne dormis pas tout de suite cette nuit-là ; mais je fermai l'œil sur une bonne pensée.

— Pierre Azam , me dis-je , connaît le cœur de Mion : il a bien fait!

Mon père, qui se lève avec VAngeltLS, vint le lendemain me réveiller à cinq heures pour me demander des nouvelles des bons religieux deFribourg. Le digne homme adorait les jésuites : il jurait voulu les voir installés dans toutes les villes de France. Selon lui, les gens de l'Université ne faisaient que des mauvais sujets et dos libertins, tandis que les jésuites étaient les anges gardiens de la

jeunesse. « J'espère , me dit-il , que tu nous reviens pieux et savant 1 » Ma mère se jeta dans mes bras sans dire un mot : elle sanglotait de joie , elle souriait à travers ses larmes , elle ne se lassait pas de baiser une 'petite cicatrice que j*avais à la tempe gauche : « Tu as failli mourir, me dit-elle , de la chute qui t'a laissé cette jolie marque rouge. Ah ! mon cher René, que ces six ans de collège ont été longs! tu ne nous quitteras plus,. n'est-ce pas? — René a fait ses classes , dit mon père ; mais il n'a pas encore d'état, et mes rhumatismes s'en plaignent 1 Il me tarde déjà qu'il soit médecin. — Médecin ! médecin ! René sera ce qu'il voudra ; il est encore trop jeune d'ailleurs pour se décider. Et puis, n'y a-t-il pas un bon médecin à Tourouzelle?

— Je veux un médecin dans ma maison, reprit moin père , et René , je pense , est trop bien élevé pour me contrarier. Mon fils partira pour Montpellier après les vacances; il suivra roligieusement les cours de la Faculté , il passera vite docteur, et nous le marierons à son retour avec mademoiselle Roseline Bellemanière , une honnête fiUe et une belle dotl Tu vois, mon cher René, que la sollicitude de ton père a tout prévu. Tu serais un ingrat si tu avais seulement la pensée de t'opposer aux projets que j'ai formés pour ton bonheur. Les enfants ne savent jamais ce qui leur convient : c'est aux pères à régler d'avance la destinée de leurs fils.

— Et les mères , les mères^? Elles ne comprennent

donc rien I elles n'ont donc rien à faire pour le bonheur de leurs enfants ! » Ma mère tourna le dos & mon père 9 qui s'en allait en haussant les épaules et en déclarant que les femmes n'étaient bonnes qu'à gâter les meilleurs naturels.

— Il est toujours le même , il n'a pas changé , tu le vois , me dit-elle en prenant ma tête entre ses deux mains. Tu n'en feras pas moins ce que tu désireras ; mon cœur est plus fort t]ue tous ses raisonnements. Est-ce qu'il te tarde beaucoup d'être médecin? Montpellier est-il bien loin de Laurac? £t cette Roseline... est-ce que lu songeais à elle, à Fribouçg?... Ce n'était qu'une enfant quand tu es parti... Elle ne te reconnaîtrait peutêtre pas... Et puis, et puis, il y a autre chose : Roseline est une personne très-singulière. Elle a été élevée à Paris, chez u];ie tante qui fait des romans. Imagine-toi qu'elle s'est mis en tête une belle passion qui l'empêche de dormir et de manger : elle adore comme une folle ton ancien camarade d'école, Pierre Azam. « Il est beau , il est grand , il est sublime I» Voilà ses propres mots quand elle parle de lui , et , depuis qu'il est aux Pyrénées , il n'y a pas de jour qu'elle ne s'en aille bras dessus bras dessous avec Mion rendre visite au peuplier de Jean-de-l'Ours. M. Zacharie Bellemanière n'en sait rien, comme

tu penses ; mais cela fait beaucoup causer dans le pays. — Ah ! vraiment I Eh bien , ma chère mère , tout ce que vous me dites me donne la plus grande

4)nvie de renouer connaissance avec Roseline. — Tu pourras la voir après-demain,à la noce de Mion, qui est son intime amie. — Non, non, je la verrai dans la journée, car j'aime toujours comme autrefois les personnes un peu folles et les choses extraordinaires. . .

Dans l'après-midi , en effet , après le dîner de famille , je m'acheminai vers le peuplier de Jean-de- )*Ours pour rencontrer Roseline.

Quand je vis devant moi les premières maison.s de Tourouzelle , il était à peu près deux heures. Je tournai sur la droite et m^engageai dans un étroit sentier au bout duquel j'aperçus deux jeunes femmes assises sur l'herbe : c'étaient Mion et Roselino! J'avais marché vite ; mais, quoique la journée fût d'une sécheresse brûlante, j'avais jusque-là respiré librement. Une bouffée d'air chaud me frappa au visage; mes oreilles bourdonnèrent, mes jambes fléchirent; la sueur ruissela sur mes tempes, et j'eus coup sur coup deux éblouissements. Je reconnus le souffle des démons aériens de ce pays; je n'essayai pas de résister, je me couchai à plat ventre derrière une haie d'amandiers. Il était probable que la journée serait coupée ou terminée par un de ces terribles orages méridionaux qui ressemblent aux grandes batailles des éléments pendant les premiers temps du monde. Cependantl'orage était loin encore;

il s'annonçait à peine par de légers tourbillons de poussière qui s'en allaient blanchir la cime échevelée des grands arbres, tourmentés en sursaut par je ne sais quels tressaillements de fièvre électrique. Une réserve menaçante de gros nuages se tenait immobile au fond de Thorizon, comme une batterie qui se démasque : il devait suffire d*un coup de vent pour Fenflammer ou la dissoudre. Mon abattement passager ne /m*empécha pas de souhaiter qu'elle s'enflammât, pour renouveler à mes yeux un des plus terribles et des plus beaux spectacles de mon enfance. J'aurais voulu pourtant me donner le plaisir, avant l'orage, de causer tout à mon aise avec Roseline. A demi caché par les amandiers, je l'examinais curieusement par dessus la coiffe blanche de Mion.

Ce qui me frappa avant toute réflexion , c'est que Roseline avait l'air d'une Catalane. La petitesse do ses pieds et de ses mains, la perpétuelle animation de sa figure, oii tout palpite, le front, les yeux, les joues, les lèvres ; l'élasticité singulière de son cou un peu bombé qui se déploie et se reploie sans cesse ; l'élégant dessin de ses épaules fuyantes ; la grâce mignonne de son corsage d'enfant, presque débordé par le double contour du sein, comme le serait une jeune branche par deux fruits accouplés; la richesse splendide des hanches, oii vient s'engager un buste si fin : que faut-il de plus pour rappeler son origine? Je me souvins tout de suite que

sa mère était la fille d*ua négociant de Perpignan établi à Narbonne. Roseline, la plus jeune des trois filles de M. Bellemanière, avait le caractère et le sang du midi, tandis que ses deux sœurs, fraîches comme des pommes, semblaient deux Normandes dépaysées. Par coquetterie sans doute, ou par un sentiment instinctif de sa nature méridionale, elle gardait encore sur ses cheveux noirs la pittoresque coiffure des Narbonnaises : le piquant de celte coiffure tient surtout à une large dentelle plate qui reste suspendue en auvent sur le front, et qui, des deux côtés, se.relève par un pli sur les tempes en découvrant le bout de Toreille garni de bijoux ; la dentelle n'empêche jamais de voir le front, encadré de bandeaux lustrés , elle y jette seulement un attrait de mystère qui permet aux beaux yeux de se tenir en embuscade et de faire feu par éclairs, ce qui sied merveilleusement à ces regards de Joconde, aussi pleins de hardiesse que de langueur. Roseline est, par le regard, une Joconde française. Oh i je n'exagère pas, vous pouvez vous en convaincre, car vous connaissez Diane Laurac I Oui, mon cher ami, pâmez-vous de surprise, si cela vous platt : Roseline et Diane, Diane et Roseline, c'est tout un. £t je suis précisément en train de vous raconter comment de cette Roseline ignorée a jailli un beau jour la célèbre Diane.

Mion tricotait. Roseline avait une espèce de cahier ouvert sur ses genoux : elle dessinait au

crayon sur une page blanche en s*interrompant de temps à autre pour rêver ou pour jeter un regard inapatient du côté de Tourouzelle. Quelques mois échangés entre les deux amies pass^rent par dessus la haie ou je me tenais caché.

— Viendra-t-il aujourd'hui ? ne viendra-t-il pas ?

— Puisque lu te maries demain, comment veuxtu qu'il n'arrive pas aujourd'hui?

— Et s'il lui était arrivé malheur ?

— Ah ! petite poltronne que tu es I ne m'as- tu pas dit qu'avec sa baguette il est invulnérai^le ?

— Plus l'heure s'avance,' plus je tremble ! Oh ! d'abord) je ne me marierai pas demain s'il n'est pas là.

— Et ce pauvre Toinet, qu'en pensera- t-il?

— Il ne pensera rien ; il attendra.

Un aveugle n'aurait rien compris à cette conversation ; il fallait plutôt voir qu'entendre pour en saisir le vrai sens. La moins calme des deux amies, et la plus impatiente-, n'était pas Mion : la main qui tenait le crayon paraissait beaucoup moins tranquille que celles qui manœuvraient les longues aiguilles bleues. Â mon premier pas hors de ma cachette , dont exclamations vinrent me frapper fi la fois, presque à bout portant :

— Enfin, le voilà I s'écria Roseline.

— Non, ce n'est pas lui, c'est M. René.

Je sus gré à Mion de m'avoir nommé tout de suite. Il n'y avait plus de glace à rompre ; le hasard

s'était chargé de me présenter à Roseline, qui me fit, du reste, le meilleur accueil. Elle me reçut en grande personne , pleine d'indulgence pour la timidité d'un enfant.

— Asseyez-vous là, me dit-elle, et soyez bien gentil. Ne me tirez pas par la robe comme autrefois, quand nous nous poursuivions en criant dans les rues de Laurac. Vous avez passé six ans à Fribourg ; et moi, je reviens de Paris, oii j'ai demeuré quatre ans chez ma tante, derrière une grille des Champs- Elysées. Nous ne sommes donc plus la petite Roseline et le petit René que nos bons parents s'étaient promis d'unir un jour, vous en souvenez-vous? Vous avez été élevé chez les jésuites, je crois, et vous «liez sans doute vous faire prêtre ? Avez-vous terminé vos classes? Savez-vous dessiner un peu? Tenez, regardez ces croquis; cela vous amusera peut-être.

De quel air elle me tendit son album ! mais aussi de quel geste je le repoussai !

— Mademoiselle, lui dis-je avec fierté, je ne suis plus assez jeune pour aimer les images.

— Bah ! me répondit-elle en ouvrant de grands yeux.

— Qu'est-CjB que cela signifie? demanda Mion. Au lieu de vous embrasser tout simplement comme de bons amis d'enfance, vous vous querellez ? Ah ! çà, mais... vous êtes donc fous I

— Oui, ma chère Mion, tout à fait fous ! dit Roselinc.

Et changeant brusquement de ton , elle se mit à rire aux éclats ; puis elle me tendit la main avec une franche cordialité , en ajoutant que, si elle avait été un peu méchante, je m'étais vengé en homme d'esprit, par une épigramme.

En homme d'esprit ! ... Je serais tombé à ses pieds pour ce mot-là. Roseline s'aperçut de mon bonheur et me rendit son album, tandis que la naïve Mion répétait tout bas :

— Une épigramme I une épigramme ! qu'est-ce que c'est que cela ? - -

— C'est un mot de Fribourg, dit plaisamment Roseline.

— C'est un mot de Paris, m'écriai-je.

— Parlons de Fribourg.

— Parlons de Paris.

La conversation ne s'arrêta plus. Qui de nous deux avait été humilié? qui de nous deux impertinent? nous l'avions complètement oublié. J'étais redevenu, comme autrefois, l'égal et l'ami de Roseline. Par amitié pure, en parlant de Fribourg, je lui sacrifiai mes instituteurs, les bons pères jésuites qu'elle n'aimait pas. Elle me fit en revanche une très-jolie peinture satirique du salon «de sa tante, madame de Rochette, qui recevait chez elle beaucoup de personnages célèbres et par conséquent beaucoup de gens ridicules.

Cette madame de Rochette, aujourd'hui, passe pour une madame Campan attifée à la mode de ce siècle. Elle a dans le quartier Beaujon une maison d'éducation dont personnellement elle ne s'occupe guère, et qui est pourtant fort renommée. Un certain public la connaît sous le nom d'Elisa-Marie : elle signe de ce pseudonyme des romans distingués, ingénieux et précieux, oii les idées modernes sont adroitement mises à la portée des gens du monde. Trois amitiés illustres qu'elle- a eu l'industrie ou la bonne fortune de cultiver à propos lui ont donné une espèce de notoriété fortenviablo. Madame Récamier l'a tenue un instant sous sa discipline ; madame . de Girardin l'a un peu défroquée, et madame Sand l'aurait tout à fait émancipée si les souvenirs de l'Abbaye-aux-Bois ne l'avaient protégée contre les hardiesses du lyrisme romantique et social. Ces trois influences heureusement assorties ont fait de madame de Rochette, après tout, une personne presque enthousiaste, assez indépendante, quasi spirituelle et à peu près morale : « Un charmant petit bout d'arc-en-ciel, » disait parfois madame de Girardin.

Je comprends à merveille maintenant pourquoi Koseline parut d'abord si originale à mes yeux ébahis de collégien. Sur un fond de nature toute méridionale, un prisme avait jeté le reflet tout parisien d'Elisa-Marie : Roseline , c'était madame de Rochette au soleil! Elle avait dû trouver sur la table

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marquetée de sa tante les Courriers moqueurs du vicomte de Launay, parmi les paysages et les églogues de l'auteur de Lélia. Aussi la jeune Lauraguaise persifilait-elle devant moi, à la mode cavalière du vicomte, les élégances plaquées, les vulgaires dandysmes, les platitudes reluisantes, et les grâces amollies, et les excentricités bourgeoises de la belle jeunesse de Paris. Aussi me peignait-elle avec des rayons d'éloquence les personnages de la ^fare'^au-Diable, elors dans sa nouveauté, en insistant sur le caractère de Germain, Ténergique et fin laboureur. Un souffle de lyrisme rustique, un élan d'enthousiasme pastoral Favait ramenée, pour deux mois, de Paris à Laurac.

' — La vallée de Diane, c'est ma Mare-au-Diable ! me dit-elle. Ah! si vous saviez avec quel délice j'ai revu ce calme pays, ces étranges Muselières, ce bataillon fantastique de moulins-à-vent, et ce bel arbre sacré, le peuplier de Jean-de-l'Ours ! Si vous saviez comme j'ai repris avec joie la pittoresque coiffure narbonnaise ! Ne pénsez-vous pas avec moi, René, que le Germain de madame Sand est bien inférieur au héros de notre vallée, à notre Pierre Azam ? Mes deux sœurs se sont mariées loin d'ici : elles ont épousé, à Cette, deux fabricants, de vin de Madère , les sottes I Celui qu'il eût fallu épouser, n'est-ce pas Pierre Azam ? — Venez, ajouta-t-ellè en me prenant par la main, entourons le peuplier, et criez comme autrefois avec Pierre : « Jean-de-

rOurs ! Jean-de-rOurs !» Et ^ si vous obtenez une réponse, je vous donnerai un merle blanc.

La face tournée vers l'Orient, c'est-à-dire vers Laurac, j'appelai deux fois Jean-de-l'Ours, comme l'avait demandé Roseline. A la seconde fois, Mion s'écria : « Je vois Pierre I » En nous retournant brusquement, nous le vîmes en effet sur le chemin de Tourouzelle, à cent pas de nous. Mion était partie comme un trait, en chantant sur tous les tons : « Voici Pierre I » Et Roseline, immobile, me disait tout bas : « Vous aurez votre merle blanc. » J'étais devant elle, prêt à m'élancer, lorsqu'elle me pria de rester et de lui servir un instant de pupitre. Elle mit son album sur mon dos, l'ouvrit, le referma, le rouvrit pour me montrer l'ébauche qu'elle venait de faire en trois coups de crayon. Cette ébauche était un portrait presque fidèle de Rerre A^am. Le geste, l'attitude, la figure, la taille, le costume, aucun trait caractéristique n'avait été oublié. Je demeurai confondu de cette improvisation.

« Le reconnais-tu ? » demanda Roseline à Mion en lui présentant son esquisse, tandis que Pierre Azam me serrait avec effusion contre sa robuste poitrine. Et Mion, pour toute réponse, mit aussitôt le dessin sous les yeux de Pierre. Je vis mon ami se troubler et rougir comme un enfant candide dont une parole trop vive alarme la simplicité.

— Qui a fait cela ? dit-il sévèrement.

— C'est mademoiselle Rosehne : nous étions vc-

Ques ensemble vous attendre, et M. René, arrivé d*hier, avait eu sans doute la thème idée.

Azam salua froidement Rosellne ; il s'assît au milieu de nous un peu triste, parla de sa chasse en termes très-brefs, et nous engagea à regagner Laurac au plus vite parce qu'il amenait l'orage.

— Partons, parlons, dît Mion avec un empressement enfantin.

— Non, non, l'orage sera magnifique, répliqua Roseline, les yeux tranquillement fixés à l'horizon. Attendons ici les premiers coups de foudre.

— Vous n'avez donc pas pour du tonnerre ?

A cette question d'Azam, la jeune fille redressa la tète avec un air de défi :

— Moi, peur? s'écria-t-elle en riant. Qu'est-ce donc que le tonnerre pour me faire trembler? On l'appelle dans notre vallée, je crois, le tambour des., escargots. £h bien, ma chère Mion, si ton ami Pierre veut me prêter sa baguette, je vais donner le signal des premiers roulements.

Elle saisit la baguette sans plus de façons, l'éleva, la fit tournoyer à droite et à gauche avec la plus amusante étourderie. L'orage montait déjà par grandes masses noires se poussant l'une l'autre en désordre. Les <;hamps se couvraient au loin de taches immenses ; l'ombre des nuées marchait devant nous ; un coup de tonnerre résonna sourdement du côté de Tourouzelle.

— Partons, mes amis, répéta Mion toute frissonnante.

Mais la baguette tachetée décrivait encore de nouveaux cercles, se jouant au milieu des éclairs ei dirigeant en' apparence le formidable orchestre qui commençait à ébranler les profondeurs de l'espace. Une espèce de fascination magique attachait mon rdgard et celui de Pierre à la main éblouissante de Roseline. Cependant ]es hauteurs du ciel se déchiraient coup sur coup pour donner passage à d'effrayantes nappes de lumière, à des cascades d'explosions et de détonations qui auraient pu faire supposer que le ciel et la terre croulaient ensemble... Nous regardions toujours, Pierre et moi, la main fascînatrice de Roseline. Un cri de Mion rompit le charme : c'était un cri de folle qui va s'échapper. Azàm prit la jeune femme sous son bras en essayant de la rassurer par de bonnes paroles.

— Marchons, dit-il, nous aurons peut-être le temps de gagner Laurac avant la pluie.

Je proposai de demander un abri aux gens de Tourouzelle, le village le plus voisin. Aveuglée par la peur, Mion s'écria qu'il valait mieux courir vers Laurac, où nous trouverions toutes les portes ouvertes, tandis qu'à Tourouzelle on était fort inhospitalier pour les Lauraguais.

— Et si la pluie tombe par torrents, comme cela arrive souvent dans ce pays les jours d'orage ? Si une inondation nous coupe le chemin?

S5â PlflRRE AZAM

— Oh 1 pour ceci , trànquillise-toi, me dit Pierre avec ua sourire. Il n'y a d*ici à Laurac qu'un pas? sage dangereux, celui du ruisseau des Tamarins qui fait une brèche au travers de la route.. Ce ruisseau, toujours à sec, peut devenir un torrent en cas d'inondation ; mais il ne roulera jamais assez d'eau pour mouiller un poil de ma barbe.. Je vous passerai tous, s'il le faut, en vous portant dans mes bras.

Mes prévisions se réalisèrent, encore plus rapidement que je ne pouvais m'y attendre. Une pluie diluvienne succéda bientôt aux éclats assourdissants dé la foudre. Une immense chute d'eau barrait l'horizon du côté de Laurac. Imaginez-vous le Niagara s'(^panchant du haut des nues par d'invisibles écluses,, et ce grand rideau aérien frappé de seconde en seconde pai' des éclairs flamboyants. L'orage fut court ; il s'écoula tout entier vers Laurac. Nous avions craint un moment d'être submergés par un déluge ; nous reçûmes à peine quelques gouttelettes de rosée. Il est vrai qu'après une demi-heure de marche nous trouvâmes les arbres brisés, les tertres abattus, les rochers en poussière, les moulins à vent ne battant plus que d'une aile, et le ruisseau des Tamarins changé en petite rivière tournoyante. naerveille des merveilles ! il y avait un cours d'eau à Laurac I Aussi, une grande quantité de Lauraguais, accourus après l'orage, se tenaient-ils debout sur la rive dans l'attitude de la plus naïve admiration. Sur leur face brune, un large sourire

PIERHE AZAM 253

épanoui disait hautement que Laurac deviendrait le plus beau pays du monde si le ruisseau des Tamarins était toute Tannée, non pas une rivière en fureur, mais un véritable petit ruisseau.

— Nous n'aurions plus* besoin do nos puits, disaient ces bons visages, et nous pourrions faire la figue aux gens de Tourouzelle.

Pierre Azam se mit dansTeau jusqu*à la ceinture, et nous porta sans effort d'une rive à Tautre, aux applaudissements de nos méridionaux.

« Mion se marie, Mion se marie ! » c'était dès le matin le cri public à Laurac. On savait que Pierre Azam devait faire les frais de la noce. Une fête carillonnée n'eût pas mis plus de monde en mouvement. Quelle animation et quel brmi dans les rues ! L'église et la mairie ont presque disparu sous les guirlandes de feuillage ; des bottes d'artifice éclatent aux quatre coins du hameau ; Lauraguais et Lauraguaises courent, en habits des dimanches, celles-ci vers Téglise, et ceux-là vers la mairie, ou, pour parler comme eux, vers la maison commune. Tandis que les jeunes gens dressent, à rentrée de Laurac, une grande tente pour le bal, les enfants s'amusent à souffler dans les instruments des ménétriers, déjà installés au cabaret devant les dames-jeannes au large ventre eh pétillent les bulles du tin blanc. Le temps est

magnifique: le ciel et le soleil, rajeunis par l'orage, égaient de leur rayonnement le toit des maisons noires qui reluisent en s'échauffant comme des diamants. L'atmosphère est si pure qu'on voit distinctement brouter les chèvres sur la cime violette du mont Âlaric. Un vent doux et frais résonne dans la vallée de Diane comme l'accompagnement d'une lointaine chanson dont on ne pourrait entendre les paroles,

— Un ciel et un soleil tout neufs ! s'écrie joyeusement Toinet 6n serrant la main de Pierre Âzam.

Et Mion dit de son côté à Rosoline qui l'habille :

— Ne vous semble-t-il pas que le bon Dieu est content de ce mariage? Voyez donc la belle journée t toutes les poules sont dehors et tous les oiseaux sur les toits. Quel plaisir de sortir en robe blanche; il n'y a ni poussière ni boue ; jamais le village n'a été si gai ; c'est par un temps pareil qu'il faudra aussi vous marier, Roseline.

— Me marier, moi ! j'y ai toujours songé, en ofîet, comme j'ai pu songer quelquefois à passer ma vie en prison.

— Seigneur Jésus, est-il possible ! On ne se marie donc pas à Paris I Et quand vous aimerez quelqu'un, Roseline, quand vous l'aimerez bien, que deviendrez-vous, que ferez-vous?

— Ce que je ferai? je tâcherai qu'on m'aime.

— Et quand on vous aimera ?

— Ohl alors, je n*aimerai peut-être plus... ou je ferai des folios.

— Roseline, Roseline, vous n*avez pas de bon sens, et vous avez trop d'esprit : cela me fait peur.

Quand la toilette de la mariée fut terminée, on s'achemina vers la mairie au milieu d'une double haie de curieux. Il était convenu que Mion prendrait le bras de Pierre Azam, et que je donnerais la main à Roseline. Je ne sais comment cela se ûi ; mais, au milieu de la confusion du départ, ce fut tout le contraire qui arriva.

— Dépêchez-vous donc, dit un parent, M. le Maire s^^impatiente.

— Vite, vite, partons ! s'écria Roseline.

Et déjà elle était suspendue au bras de Pierre. Je me trouvai dans la rue presque sans m'en douter, en tôte du cortège, ayant par hasard le rôle important qu'on avait réservé à mon ami.

— Cette Roseline est à demi folle, me dit Mion. Âh ! monsieur René, j'aimerais cent fois mieux la voir occupée de vous que de Pierre. Si Pierre se laisse tenter, hélas ! comment tout cela ûnira-t-il?

Derrière une table à peine rabotée, mon père, ceint de son écharpe municipale, attendait gravement les deux époux. Il avait la cravate un peu plus large et un peu plus empesée que d'habitude : c'était un maire de campagne tout à fait digne de ses fonctions, n s'exprima d'abord en magistrat solennel, #n dépositaire majestueux des actes de l'état civil;

mais le simple citoyen reparut bientôt avec sa bonne figure toute paternelle. £n complimentant les deux époux, il trouva le moyen de glisser une délicate allusion à un autre mariage qu'il lui serait encore plus doux de cimenter. Uallusion était transparente, «elle fut rapidement comprise, et tous les regards se portèrent sur moi d'abord, puis sur Roseline. Il me sembla que Roseline n'avait rien compris aux derniers mots de mon père ; elle avait un air indifférent •et distrait, tandis que Pierre Azam nous considérait l'un et l'autre avec une étrange attention. Toinet prit ^lors le bras de sa femme, et tout le village lui servit •d'escorte jusqu'à l'église. Après la cérémonie religieuse, Pierre se rapprocha de moi, et riie dit à Toix basse :

— J'ai à tè parler. Laissons passer devant nous les gens de la noce, qui s'en vont en promenade, «elon l'usage , jusqu'à la chapelle de saint Sicre , nous les rejoindrons à mi-chemin.

Roseline, inquiète, se retourna plusieurs fois, et même s'arrêta un instant comme pour nous atten- •dre. Mais notre immobilité obstinée ne lui laissa bientôt plus aucun doute sur nos intentions. Elle secoua la tête avec un geste de désignation ironique, •et se mit ensuite à courir de l'air le plus insouciant du monde.

— Fille diabolique! dit Pierre en la regardant courir. Elle se moque de tout, elle n'a peur de rien ! -

— Non, de rien, pas même du tonnerre* répondis*je en souriant. Elle a plus de courage que les autres femmes; mais crois-tu par hasard qu'elle ait plus de force ! serait-elle capable de porter un sac de blé sur ses épaules ?

— Oh ! je te comprends, René : tu veux dire que ce n'est pas la femme qui me convient, n'est-ce pas? Il me faudrait une fille robuste, solide, musculeuse, une espèce de géante : je l'ai cru jusqu'ici, je l'a-, voue; et pourtant, depuis hier... je ne sais ce qui se passe en moi, je me sens tout changé, tout bouleversé, j'ai envie de -me battre, je uo me reconnais plus.

— Tu es amoureux de Roseline.. .

— Moi, l'aimer? non, je la déteste ; j'ai eu la tentation de lui briser la tête contre une pierre, au mo ment oh nous traversions hier le ruisseau des Ta? marins. Quoiqu'elle soit légère comme une plume, elle me semblait plus lourde que toi lorsqu'elle était suspendue à mon cou. Ses mains entrelacées, ses mains blanches comme la cire me brûlaient, et ses cheveux noirs en touchant ma joue m'ont glacé. Roseline a le froid du serpent et la chaleur du diable. As-tu remarqué ses yeux, les as-tu remarqués? des yeux de toutes les couleurs, de vrais yeux de sorcière, qui demandent tout, qui peuvent tout, qui savent tout ! Et, lorsqu'elle parle, c'est comme lorsqu'elle regarde : sa parole vous commande et vous prend; on ne sait que répondre, on est pris. « Je

fais ce qui me convient, faites ce qui me plaît ! » voilà le fond de son âme, j*en suis sûr. Quelle fille, René, quelle fille ! elle m'épouvante par sa hardiesse . Âs-tu vu, pendant Forage, comme elle s*est emparée de ma baguette sans la demander? et comme elle a crayonné sur le papier une image qui me res* semble I et comme elle a saisi mon bras en allant à la mairie ! Ne dirait-on pas que je lui appartiens? Mais toi, mon ami, mais toi, que penses-tu de Ho^eline, sois franc? Ton père veut que tu l'épouses, n'estce pas? Garde-toi bien de l'épouser, elle ferait ton malheur. C'est une fille dangereuse, vois-tu ? fuyonsla tous les deux, fuyons.

J'admirais en même temps l'éloquence de Pierre, et sa merveilleuse candeur. Lui qui parle si peu d'ordinaire, il ne me laissait plus parler; il m'adressait vivement question sur question, et il y répondait lui-même avant que j'eusse ouvert la bouche. Sa langue s'était déliée ; mais sa pauvre tête, ou plutôt son cœur, battait la campagne. Il croyait me donner des conseils d'ami, et il était innocemment jaloux de moi. Il me disait avec emportement : « Fuyons Roseline, fuyons 1 » et, sans s'en rendre compte peut-être, il m'entraînait à grands pas. vers celle que nous devions fuir 1 Nous ne l'avions Jamais perdue de vue en causant, et nous étions presque derrière elle quand la svelte chapelle de Saint SiCre nous montra les fines broderies de son clocher à jour.

Cette chapelle, que j'ai souvent visitée dans mon enfance, m'a laissé des souvenirs que rien ne peut alTacer. Il y a sous le porche une image de bois toute noire représentant saint Sicre. Devant cette statue, à chaque nouveau mariage, les filles du pays viennent défiler une à une en menaçant le saint d'une petite hachette rayonnante qui passe rapidement de main en main. La hachette levée sur la statue, elles disent toutes l'une après l'autre, cellesci presque furtivement, celles-là d'une voix franche et sonore :

Grand saint Sicre, si, dans le cours de l'an, Tu ne me donnes un galant, Voici pour f entailler le flanc !

Pourquoi donc nos jeunes filles adressent-elles à saint Sicre de pareilles sommations? Voilà ce qu'un Parisien, un Normand ou un Breton ne devinerait jamais. Vous qui n'avez pas oublié cette belle langue du Midi que les savants allemands enseignent aujourd'hui dans leurs universités, vous qui avez parcouru dans tous les sens le pays de Minerve, voua allez comprendre tout de suite cette bizarre coutume de la vallée de Diane.

Elles sont païennes, mon ami, et païennes sans le savoir, ces jeunes Lauraguaises qui, au sortir de Téglise, s'en vont balancer une hachette sur un front canonisé ! Mais le grand saint Sicre lui-môme n*est-il pas un peu païen avec sa couronne d'épis

sur la lôte et sa faucille pendue à la ceinture ? A l'examiner de près, on serait tenté de le saluer fiU de Cérès et de le prendre pour le dieu des moissons. Saint Sicre, en langue d'oc (1 ), signifie littéralement : < le Saint moissonneur. » Sous la première République on eût fort bien pu l'appeler le dieu Messidor. C'est donc le dieu des moissons ou le dieu de l'été qu'on invoque. . . en invoquant le grand saiitl Sicre à Laurac ; et il faut, en vérité, que le saint ou le dieu soit très-débonnaire, il faut que le temps de la moisson soit en ce pays le temps de l'amour , car j'ai toujours remarqué fort peu d'entailles au flanc d'une statue si menacée. Les laiderons même, à ce qu'il paraît, n'ont jamais prononcé en vain le grand nom du Saint moissonneur.

Je retrouvai la chapelle et le saint, tels que je les avais connus, avant mon séjour à Fribourg. Les jeunes Lauraguaîses défilaient encore devant la statue, la hachette levée comme autrefois. Quand ce fut au tour de Roseline, elle mit dans sa pantomime tant de gentillesse guerrière, elle prononça si fièrement les mots consacrés, qu'on ne put s'empêcher de l'applaudir à grands cris. Enhardie par ce succès, elle eut l'idée de compléter la cérémonie en faisant défiler à leur tour les garçons de Laurac, ce qui ne s'était jamais vu jusqu'à ce jour. Une proposition aussi imprévue étonna d'abord tout le monde ; mais, en saisissant brusquement*1a hachette dans la

(-1) San Segaïré,

main de Roseline, Pierre Azam leva tous lés doutes. Il fut daus ce pays le premier homme qui osât dire à saint Sicre :

si dans le cours de rannéc Je n'ai pas nne bien-aimée, Ton flanc, ton flanc j'entaillerai !

Malheureusement, son émotion était si forte, que a petite hachette s'échappa de sa main tremblante et alla s'enfoncer dans le flanc de la statue. Au lieu de menacer le saint, Pierre Tavait frappé. On vit dans cet accident*un mauvais présage : « Puisqu'il a frappé saint Sicre, disait-on, Pierre ne sera jamais aimé I » Quoique Roseline se fut empressée d'arracher la hachette, comme pour fléchir saint Sicre outragé, Azam reprit tristement le chemin de Laurac ; il marchait devant nous, la tête dans ses mains, sans rien voir et sans rien entendre. Nous le suivions à quelque distance sans parler. Roseline, qui commençait à ressentir le contre coup de la tristesse générale, se mita entonner le De prof undis sut un air du Barbier de Séville. Cette singulière diversion eût un plein ^succès; on se regarda et on sourit : nous avions tous des figures d'enterrement, et nous assistions à une noce I La gaieté revint, grâce à Roseline, qui s'élança du côté de Pierre, en me faisant signe de l'accompagner. Nous le ramenâmes, ou plutôt Roseline toute seule te ramena ; car elle n'eut qu'à lui frapper doucement sur l'épaule et à lui dire de son air d'enchanteresse :

<( Qui m'aime, me suive ! » Âzam hésita une seconde, il est vrai; mais ici, comme dans certaines féeries, il suffît d*un brin d*aimant pour attirer une roche de fer. Pierre se retourna, Pierre se laissa consoler et gronder , consoler par un mot : « C'est moi qui ai retiré la hachette, » et gronder longuement, comme un enfant charmé qui dans chaque reproche sent une caresse.

— Mion, pardonne-moi, dit-il, et il s'adressait à Roseline bien plus qu'à Mion : j'ai eu le vertige un instant, et j'ai attristé tout le monde, comme si ce n'était pas aujourd'hui un jour, de fête ; mais tu sais que je suis un bon compagnon quand il le faut, et que je n'ai pas la réputation d'engendrer la mélancolie. A partir de ce moment, je serai gai comnie un pinson, tu verras; rien ne me coûtera pour vous divertir ; je vous conterai mes chasses à Tours, je lutterai avec dix hommes, je chanterai nos vieilles chansons au desserf, et môme, si tu veux, je terminerai la fête ce soir en dansant sur la corde, aux flambeaux.

— Vous danserez sur la corde, vous ! s'écria Roseline avec un joyeux étonnement.

— Cela vous surprend? dit Toinet. Mais attendez un peu, et cela vous ravira. Ignorez- vous donc, mademoiselle, que notre ami Pierre est aussi leste que vigoureux, et qu'il a pour le moins autant d'adresse que de force?

-^ Oh! la danse de corde! un art primitif,' un

ii%i PIERRE AZAM

art perdu ! me dit (but bas Roseline. J'ai souvent rêvé d'Hercule aux pieds d'Omphale, René; mais qu'est-ce donc que l'Hercule filant auprès d'un Hercule dansant, et dansant sur une corde, à trente pieds en Tair, aux flambeaux? Ce sera prodigieux, magnifique, sublime! Ah I ma tanCe Rochette, que ne donneriez-vous pas pour assister à un tel spectacle !

— Magnifique ! sublipie I Et si notre ami se casse

les reins?

— Taisez-vous, René, taisez-vous. Si Ton vous écoutait, homme sage, vous empêcheriez les plus belles folies.

Elle ne riait pas, Roseline I Ses paroles, ses gestes, ses yeux, tout en elle exprimait l'enthousiasme. Comme je lui reprochais le mouvement de curiosité qui la poussait à travestir en funambule celui qu'elle avait appelé un héros, elle se contenta de hausser les épaules en me disant :

— Vous n'êtes qu'un écolier. Si vous aviez tant soit peu l'instinct du beau, ou, ce qui est la même chose, le grand sentiment de l'art, vous ne m'accuseriez pas en ce moment de curiosité vaine et maligne. Est-ce que vous ne devinez pas les prodiges de grâce et d'harmonie que les luttes du gymnase réalisaient chez les Grecs? Phidias eût-il été possible s'il n'eût pas longtemps étudié les ondulations des belles formes humaines dans les jeux physiques des Athéniens? J'ai ri quelquefois, je l'avoue, en voyant

nos dandys parisiens sauteler en mesure sur un parquet, ou bondir à l'anglaise sur une selle plate, ou s*escrimer gentiment dans une salle d'armes avec des fleurets inoffensifs; mais, devant des basreliefs représentant un groupe de lutteurs enlacés, un cavalier qui dompte son cheval écumant, ou une forme héroïque animée par les mouvements et les périls de la danse aérienne, Dieu me garde de céder jamais à une tentation de raillerie! Laissez donc Pierre Azam lutter et danser en face de ce peuple du Midi qui adore naïvement les jeux de la grâce et de la force, comme les adorait autrefois le peuple d'Athènes ou de Rome. Loin de s'abaisser, il se poétise et grandit! Quoi! je l'admirerais terrassant un monstre ou châtiant le crime! et je rirais de lui quand il me donnera le reflet d'un des plus beaux tableaux qu'on puisse imaginer, la danse d'Hercule f Roseline était de bonne foi, j'en suis sûr; elle s'enivrait innocemment des théories sonores qu'elle avait recueillies de la bouche môme des grands artistes et des grands écrivains dans le salon de madame de Rochette, sa tante. L'imagination méridionale ajoutait encore à cette ivresse que je fus sur le point de partager sans trop la comprendreT J'étais ébranlé, j'étais ébloui peut-être, mais non pas convaincu. Quanta Pierre Azam, il était en extase! Un ange parlait du haut des cieux : Pierre écoutait la voix ; il n'entendait pas le langage céleste.

— Elle parle de mol, que dil-elle ?

. Comment aurais-je pu lui traduire un langage si nouveau pour nous ? Une seule impression me restait de ces théories étranges et subtiles, c'est que, malgré tout, il y avait quelque chose de risible dans Talliance de ces deux mots : « Hercule funambule. »

— Tu ne comprends pas plus que moi, ajouta Pierre, et pourtant elle t*enchanle, toi aussi !

Pierre ne pouvait remarquer un vague sentiment d'irritation qui se mê^it dans mon esprit à une espèce "de fièvre morale. La joie de son âme illuminait son visage. Ses désirs le transportaient avec Roseline vers l'époque merveilleuse de Jean-derOurs.

— Que ne puis-je , me disait-ii , lutter avec les dragons comme mon parrain, ou avec les salamandres, les ogres et les plus terribles monstres du vieux temps I Sous les yeux de Roseline, j'aurais combattu l*Archidiable lui-même.

n marchait sur les nuées, couronné d'étoiles, le filleul de Jean-de l'Ours I Quand il entra devant nous dans sa maison, oit devaient festiner les convives, il trébucha fort heureusement tfu seuil, car il aurait pu frapper du front au-dessus du cadre de la porto, et se briser la tête contre le mur.

Le dîner eut lieu , dans une grande cour, à ciel ouvert. Pierre Azam était assis au centre de la table principale, à droite des époux, tout juste en face de Roseline, auprès de laquelle on m'avait placé. Une foule de petites tables, éparpillées au hasard, attendaient les convives de bonne volonté, les passants ou les curieux qui, voyant une maison en fête, auraient le désir de prendre part à notre joie. Quoiqu'il n'eût jamais roulé sur l'or, Pierre était assez riche pour ne pas trop s'inquiéter des suites d'une hospitalité homérique ou évangélique. Durant tout le dîner, nous vîmes entrer dans la cour, non-seulement des gens de Laurac, de Tourouzelle et des divers cantons de la vallée de Diane , mais encore toute sorte de petits marchands ambulants, des rémouleurs savoyards, des colporteurs et des étameurs d'Auvergne, des bohémiens espagnols nommés dans le pays caracos^ des rôdeurs de campagne,

parasites empressés comme des chats à Tentour des plats fumants, des meadiants-prieurs qui s'en vont de maison en maison réciter les sept psaumes et les antiennes funèbres pour la délivrance des âmes du purgatoire. Tous ces visiteurs étaient les bienvenus. Ils se débarrassaient en riant de leur attirail pittoresque, de leurs roues et de leurs meules, de leurs bottes , de leurs caisses , de leur ferraille retentissante et de leurs besaces, tantôt sur la margelle d*un puits, tantôt sur la crête d'un mur, tantôt sur le toit d'un appentis, tantôt enfin sur des cordes tendues ou de grandes échelles dressées. A ce mouvement et à ce bruit se joignaient le mouvement et le bruit des bergeries et des étables placées tout au fond de la cour. On apercevait les bœufs avec leurs fanons, tendant le cou vers les auges oti les moineaux insolents trempaient leurs ailes ; on entendait le carillon des grelots et des sonnettes, le piétinement des chevaux de labour, et la voix étranglée des coqs dominant par une note impérieuse les bourdonnements et les commérages de leur sérail emplumé. Une barrière à claire-voie nous défendait contre les familiarités de la ménagerie domestique. En enlevant cette barrière, on aurait renouvelé quelque scène naïve et'confuse de la vie des héros ou des patriarches, quelque pittoresque épisode de la Bible ou de l'Odyssée.

Chansons alternées et redoublées , questions et récits des survenants,compliments de ceux-ci ,remer-

ciements de ceux-là, brusques et sonores appels d*une table à Tautre, emphatiques défis de buveur à buveur,, et de galant à galant; aucun agrément ne fit défaut à cette joyeuse fêle en plein air, qui se prolongea tout naturellement jusqu*au lever de la lune. On injuria le soleil qui se couchait trop vite, en regrettant que Josué ne fût pas du banquet. Les épaules, çà et là, se balançaient comme de petites ondes, et les voix avaient bien perdu quelque chose de leur harmonie quand on se leva d'inspiration pour boire solennellement à la première étoile, à Fétoile du berger.

Roseline et moi, je dois le dire, nous allâmes au bal, un peu assourdis. Pierre, jaloux d'effacer tous les chanteurs, avait fait ronfler sa voix comme un tonnerre. Il avait raconté peut-être avec trop d'abondance comment, dans son voyage aux Pyrénées, il avait forcé des izards à la course, renversé des taureaux de combat en les saisissant par les cornes, étranglé des ours sur le sommet des pics, au-dessus des nuages. Etait-ce encore la Lauraguaise, n'étaitce pas plutôt la Parisienne qui parlait , lorsque Roseline me dit sur le seuil de la maison de Pierre Azam :

— Quelle fête charmante, René ! J'ai pourtant un brin de migraine.

Et en pénétrant sous la tente du bal , elle ajouta qu'elle ne danserait qu'avec moi, parce qu'elle avait peur, mais grand'peur, de toutes ces mains rugueuses

et de tous ces grands pieds. Je Tentendis aussi avec surprise me supplier de lui épargner le spectacle d'une scène de pugilat.

— Que Pierre ne lutte pas ce soir, me dit-elle. Ce sera bien assez de danser sur la corde, n'est-ce pas ?

— Si vous le désiriez, Roseline, on pourrait aussi supprimer ce divertissement ?

— Non, non, j'y tiens, j'y tiens, me répondit-elle avec vivacité. C'est la plus belle partie du programme ; ce sera lo bouquet de la soirée. Et d*ailleurs,ajoutat-elle en me lançant un regard froid , je suis plus entêtée dans mes admirations que vous ne paraissez le croire ! J'ai éprouvé tout à l'heure une espèce d'abattement nerveux : mais je me sens tout à fait bien maintenant^ et je suis capable de danser pendant deux heures sans perdre haleine.

L'orchestre préludait : Roseline fut des premières à marquer impatiemment la mesure. Elle posa la main sur l'épaule de Pierre, et les voilà tous deux ouvrant le bal, $ans attendre que les autres couples fussent en place. Adossé à l'un des piliers de la tente , je cherchais à me démontrer, assez philosophiquement déjà, que Roseline blessée me laisserait toute la soirée dans mon coin, lorsque de droite et de gauche on me tira doucement les oreilles en cadence , de sorte que ma tête allait et venait comme si elle eût été traversée par un fil à marionnettes.

P1£RRE JLZKM ^74

— Nigaud ! me dit-on à droite ; et en môme temps, du côté opposé, une autre Voix m'appelait: — Mazette !

J'allais me fâcher , lorsqu'on me retournant je reconnus mon père et M. Zacharie Bellemanière qui me considéraient, celui-ci avec un air de compassion narquoise , celui-là avec uue espèce de tendresse courroucée.

— M. René fait donc le fier avec Roseline? me dit M. Bellemanière, il me semble pourtant que cola n'eût étonné personne de voir danser le fils du maire avec la fille du juge de paix. Comment avez- vous permis à Pierre Azam. . . ?

Roseline s'était arrêtée devant nous, à la fin de la première contredanse. En me voyant aux prises avec les deux pères do famille, elle s'empressa de me disculper.

— Grands parents, ne nous grondez pas, dit-elle. Vous voulez toujours nous marier, comme jadis, et vous ne vous apercevez pas que nous n'avons aucun goût l'un pour l'autre, n'est-ce pas, René? D'ailleurs, nous ne sommes plus des enfants et nous n'appartenons presque plus à Laurac. Moi, je suis une Parisienne, et René un citoyen de Fribourg. Si vous nous tyrannisez, René épousera une jeune Suissesse, et moi, un vieux comédien du Théâtre- Français !

Les doux pères , ainsi morigénés, courbèrent la tâte ayec une résignation comique.

— Je VOUS Favais bien dit , e*est Tesprit de ma sœur I marmotta le juge de paix en soupirant.

— Je remercie Dieu, répondit mon père, de n'avoir ni sœur ni cousine qui ait cet esprit-là.

. — Désormais, je ne m*en mêle plus, reprit M. Bellemanière. Si vos idées de mariage vous reprennent encore , faites le voyage de Paris, adressez-vous à madame de Rochette.

— Moi, courir à Paris I Ah 1 miséricorde ! j'aimerais mieux que René mourût garçon.

— Venez, venez donc, René, me dit Roseline ; je vous ai promis une contredanse, et je veux tenir ma promesse avant de donner ma main aux mains calleuses et de me faire écraser par tous ces grands pieds.

C'était un dédommagement à la double mercuriale que je venais d'essuyer. Je remerciai Roseline et je fis honneur de mon mieux à son invitation, pendant que Pierre Azam allait veiller aux préparatifs de ses exercices aériens. Le bal se prolongea plus d'une heure encore, à la vive satisfaction des gros souliers de taurac qui eurent en effet le plaisir de meurtrir les petits brodequins de Roseline.

Un coup de pistolet donna le signal du dernier . acte de la fête. Aussitôt on se précipite en désordre dans la grande rue, oU l'on avait tendu, à la hauteur des toits, une forte et longue corde entre la maison de M. Bellemanière et la demeure de Pierre Azam,

les deux maisons les plus élevées du hameau. Les étages inférieurs étaient reliés par une seconde corde, à laquelle on avait suspendu toutes les lampes romaines de Laurac : illumination merveilleuse pour une apothéose de campagne I

Lorsque Pierre hasarda le pied sur son fragile théâtre, il se fit un silence universel d'admiration. Vêtu d*un pantalon de velours noir serré à là taille par une ceinture rouge à bouts flottants, les cheveux épars, le cou libre, le buste modelé par une chemise de toile éblouissante de blancheur, n'ayant pour tout balancier que sa mince baguette ^chatoyante , éclairé d'en bas par une gerbe de lumière, il se dessina sur le ciel comme un jeune dieu. Ce que ses traits avaient d'un peu trop mâle, ce que ses épaules et ses J)ras avaient de trop athlétique, se fondait et disparaissait au milieu des prestiges de l'illusion. En trois pas il franchit l'espace ; il avait bondi comme s'il eût volé : ce fut un éblouissement.

— - Qu'il est beau I qu'il est beau , Mion ! s'écria Roseline.

Mion détourna la tête en tremblant ; elle battait des mains avec la foule, mais elle n'était guère plus rassurée que moi, pendant qu'Azam, libre et gracieux comme une force souveraine de la nature, se jouait dans l'air sur un brin de chanvre avec une inébranlable sérénité. Elle et moi,' nous étions en ce moment plus alarmés que ravis , car nous avions pour notre ami encore plus d'affection que d'enthou-

274 PIERRE AZÀM

siasme. Cette forme bondissante qui se balançait en haut sur un si frêle appui, à nos yeux c'était toujours Pierre ; aux yeux de Roseline, c'était un homme divin, un être surnaturel et miraculeux... c'était ridéal ! Son exaltation, si romanesque qu'elle pût être , la foule la ressentait avec ses instincts, aussi puissants dans les races méridionales que les poétiques élans d'une imagination cultivée : elle devinait le miracle, elle le voyait clairement, tandis que Roseline, avec ses souvenirs de lecture , ses reflets de conversation parisienne et ses rêves d'artiste, avait élevé d'avance sa féeriejusqu'aux régions fabuleuses de la mythologie héroïque. Pierre Azam, je dois le dire, ne démentit pas alors cette vision réfléchie : dans ses mouvements spontanés, d'une naïve élégance, rien ne trahit l'éducation laborieuse du saltimbanque ou les artifices savants de l'histrion. Il dansa comme une source jaillit, comme une onde se déroule, comme un éclair se déploie , comme un lion s'élance 1 Et pourtant la tendre Mion ne put se défendre d'une vague crainte ; elle me dit tout bas, en se serrant contre Toioet :

— La ceinture de Pierre est trop longue , la corde n'est peut-être pas assez forte. Si le bout de la ceinture s'engageait dans la corde I si la corde cassait !

Mais le bout de la ceinture voltige dans l'air, mais la corde bruissante décrit régulièrement des arcs symétriques. OU est donc le danger? Tout à cpup,

cependant, il me semble que Pierre s'embarrasse et faiblit. Est-il pris de vertige ? on croirait qu'il chancelle. Son pied glisse, et la foule s'entr'ouvre comme si elle prévoyait une chute. Il tombait, en effet, lorsque d'une main il se rattrape à la corde, se redresse et la saisit encore de l'autre main : le voilà sauvé sans doute ; car, à l'aide de ses deux poignets qui le maintiennent tour à tour, il atteint bientôt à la plus haute fenêtre de la maison du juge de paix, et là il trouve une main tendue vers lui, la main pâle et nerveuse de Boseline.

Par une imprudence comparable à celle de Psyché, Roseline , qui avait voulu voir de près son demidieu, avait gravi l'escalier de sa maison et s'était montrée à la fenôtre du dernier étage. Pierre Azam Tavait vue, et c'est à ce moment qu'il avait chancelé. Quand il redescendit par l'escalier de M. Bellemanière, appuyé sur l'épaule de Roseline, quand nous le revîmes sur le seuil de la maison avec sa figure toute blanche et toute lumineuse , il nous fit l'effet d'un homme qui , par une prodigieuse sensation de bonheur, remonte subitement d'un évanouissement profond à-la vie. L'ombre de la mort luttait sur ses traits avec la splendide auréole de la résurrection.

— Cruelle ! vous avez failli le perdre I

Deux larmes roulaient sur les joues de Roseline, qui ne comprenait que trop le reproche de Mion.

— Tais-toi , mon amie, dit Pierre. Ne m'at^lle pas sauvé ?

Dès qu'il eût assez de force pour échapper aux bruyantes félicitations , aux empressements tumultueux et aux violentes embrassades, je le ramenai dans sa maison et le portai presque dans son lit.

— René, mon cher René, je suis bien vivant, n'est-ce pas ? me dit-il alors avec une sorte d'égarement fébrile. Je n'ai rien rêvé, j'en suis sûr : c'est elle qui m'a' sauvé?... Mon Dieu! quel moment !... Elle m'a reçu dans ses bras, elle m'a baisé de ses lèvres, et elle pleurait !

vu

Ce qui me reste à vous raconter de cette histoire ne sera pas bien long. Quinze jours après le mariage de Mion et deXoinet, je recevais à Limoux,ot] j'étais allé rendre visite à des parents de ma mère, une longue lettre deRoseline, qui fut suivie de plusieurs billets très-courts qui ressemblaient presque à de^ bulletins de maladie morale. La correspondance était curieuse : j'en ai gardé fidèlement copie.

ROSELINE À RENÉ.

20 août 184...

Vous avez bien fait de partir, mon cher René, sous le plus léger prétexte. II était grand temps pour notre malade que votre amitié prît cette généreuse résolution. Condamné au silence dans les premiers jours de sa fièvre , toujours exposé à des accès do délire, il ne pouvait assister avec calme à nos Iongues causeries. Mion seule , la tendre Mion^ était

une bonne garde-malade : mais vous, convenez-en, vous ne remplissiez guère mieux vos fonctions de frère infirmier que je ne savais remplir moi-môme mon petit rôle de sœur de charité. Si vous aviez eu une longue robe et si Ton m'avait donné le voile et la guimpe, peut-êtte nous serions-nous tirés à notre honneur d'une tâche aussi imprévue. Ce qui nous justifie ou du moins nous excuse , c'est notre jeunesse et notre inexpérience. On nous avait assuré, d'ailleurs, que la maladie de Pierre n'offrait pas de danger sérieux. Comment résister au plaisir de causer entre les deux fenêtres de sa chambre, en jetant de temps à autre un regard vei:s ses rideaux blancs?

Nous causâmes d'abord à voix basse; mais nos chuchottements l'irritaient. Il fallut parler un peu plus haut, et ce qu'il ne pouvait comprendre, Pierre l'interprétait dans son lit avec la logique de la fièvre ; il s'imagina que vous étiez devenu amoureux deRoseline (y avait-il une ombre de vérité dans ce soupçon?) et que Roseline prétait l'oreille à ce bel amour naissant.

Le voilà maintenant délivré de ses appréhensions, gratuites sans doute. Depuis que vous n'ôtes plus là, cher René, le pauvre malade est convalescent, et peut-être môme guéri. Nous nous rencontrons tous les jours chez Mion, dans la petite cour intérieure, dans le ciel-ouvert. Vous savez que la maison de Mion n'est, de ce côté, séparée de la nôtre que par un

vilain gros mur dans l'épaisseur duquel s'ouvre la gueule toute noire de ce qu'on appelle ici un puits mitoyen. Du côté deMion, comme du nôtre, le puits est fermé par une espèce de volet en forme de tabatière, qui s'accroche et se décroche très-aisément. Un figuier dans sa cour, un laurier dans la nôtre, dérobent l'accès de ce puits mystérieux. Â la même heure de l'après-midi, je me penche sous mon laurier , et Pierre Azam sous le figuier de Mion. Les deux volets s'ouvrent à la fois : je hasarde sur la margelle la poiiite de ma bottine, je fais le gros dos,, et crac ! je franchis d'un bond le noir abîme. La première fois que cela m'est arrivé, Pierre était tout pâle de ma hardiesse ; il me pria instamment de ne pas recommencer; mais je n'écoute jamais un bon conseil, et puis il est inutile de s'exposer au babil des commères de Laurac, qui viendraient peut-être ennuyer mon père de leurs rapports ; ce qui forcerait M. Bellemanière, qui n'aime pas notre ami, à me harceler de ses remontrances. Grâce au puits mitoyen, il n'y a point de conte à broder sur nos rendez- vous.

Etes- vous curieux à présent de savoir à Limoux ce qui se passe à Laurac , entre deux et trois heures, dans le ciel-ouvert de Mion ? Nous causons fort peu , fort peu , infiniment moins qu'avec vous ; car Pierre est taciturne, et vous étiez presque aussi babillard que moi. J'avais avec vous toutes sortes de discussions aigrelettes et de petites querelles de

280 PIERRE AZAJM ^

chats de salon ; je ne-T^raigaais pas de vous égraligner, et vous me donniez fraternellement plus d'un coup de griffe. Avec Pierre, sur quoi discuter ?

Les héros ont des idées toutes simples , et nos idées à nous sont si alambiquées ! Il m'humilie quelquefois, je vous le jure, quand de ses grands yeux de lion pensif, il me dit tr^s-clairement : « Je ne comprends pas votre caquet parisien. » Je voudrais penser et parler comme Mion , et je ne le puis. Azam et Mion se comprennent, comme nous nous comprenions , vous et moi. Hélas ! hélas I je commence à croire qu'il ne faut pas aborder les héros de plain-pied, et qu'il faut les voir suspendus en l'air, entre ciel et terre, à la lueur des étoiles et des lampes romaines.

Vous avouerai-je toutes mes faiblesses, René? Le lendemain de la noce de Mion, j'en ai griffonné le récit sur quatre belles pages blanches, en joignant à ma description le menu des prouesses de Jean-de-l'Ours avec le détail des belles actions de son dernier filleul Pierre Azam , et j'ai envoyé prestement le tout à madame de Rochette, croyant la régaler de féerie. ma tante , ma tante I vous qui êtes si enthousiaste quand il fait beau , vous avez sans doute reçu ma lettre par un temps de pluie fine ou de brouillard noir !

Madame de Rochette, mon cher René, a répondu aux beaux sentiments de sa nièce par un grand éclat de rire, et j'en suis encore toute transie. Fi-

PIEBRR AZAM 2S\

gurez-vous qu'elle m'a signifié en propres termes que je n'avais pas le sens commun, et que M. Zacharie Bellemanière, son cher frère aîné, était un niais ou un poltron. «Si j'étais à la place deZacharie, je ne souffrirais pas que ce rustre athlétique de Pierre Azam, que ce justicier à manches retroussées, que ce don Quichotte du coup de poing usurpât une seconde mes fonctions déjuge de paix. Relisez le roman de Cervantes, ma belle. Il y est question •d'un certain chevalier de l'âge d'or qui se nomme, je crois, don Kyrie Eleison. Eh bien, toutes proportions gardées, avec ses poignets au lieu de lance, votre Pierre Azam est un Kyrie Eleison de bourgade. Et un Kyrie Eleison en plein dix-neuvième siècle, quand il y a dos gendarmes et des juges de paix, cela est absurde, cela est impossible, cela est révoltant. Pourquoi Zacharie ne le fait-il pas arrêter?... » Depuis que j'ai lu cette lettre, René, cette lettre si méchante, les moulins à vent de Laurac me rappellent toujours don Quichotte, et je crains parfois en appelant votre ami de laisser échapper ce nom si grotesque de Kyrie Eleison.

Et cependant j'admire encore Pierre, et, ce qui est bien plus grave, Pierre est à mes genoux, Pierre m'adore. Pourriez-vous me dire , mon cher René, ce que deviendra. mon terrible amoureux et ce que deviendra aussi

Votre pauvre Roseline.

2 septembre.

Nous voici encore dans le ciel-ouvert. Mon album est déployé sur mes genoux. Je cherche à terminer ce portrait d'Azam dont j'avais crayonné Tesquisse sur votre dos, mon cher René. Mion est très-froide pour moi depuis quelques jours. Pierre, ennuyé de poser, bâille avec d'énormes soupirs qui mettraient en branle une demi-douzaine de moulins à vent. Il n'est pas très-beau comme cela, notre ami Pierre : il a Fair d'une bête féroce mise en cage. Je le lui ai dit en plaisantant, mais il a fort mal pris la plaisanterie ; il s'est renfrogné , s'est gratté la tête avec les ongles, et me regardant d'un air barbare : « Qui m'a mis en cage, si ce n'est vous? » m'a-t-il demandé les bras croisés sur la poitrine. Et à propos de moulins à vent, il m'a déclaré fort brusquement que si mon père, qui possède la plupart des moulins de Laurac, ne diminuait pas le prix exagéré des moutures , il dépenserait, lui, jusqu'à son dernier sou pour construire un moulin à vapeur. « Un moulin à vapeur ! ai-je dit, vous connaissez donc cette chose-là, bon Dieu l — Parce que je ne sais rien, m'a-t-il répliqué, vous croyez peut-être que je ne connais rien ? J'ai vu des moulins à vapeur à Toulouse, en allant aux Pyrénées, et j'en ferai construire un à Laurac, à la barbe du juge de paix. » Il était sauvage tout à l'heure, et le voilà presque brutal. C'est peut-être ma faute. Je deviens chaque jour un peu plus réservée, après

avoir relu la lettre de ma tante, cette maudite lettre *qui m*a tant désenchantée ! ^

5 septembre.

Aujourd'hui nouvel épisode dans notre lugubre roman. J'avais terminé le portrait : Pierre Ta arraché de mon album et Ta déchiré avec colère. « Vous l'auriez emporté un de ces jours à Paris, m'a-t-il dit, et vous auriez ri de moi avec votre tante , pendant que j'aurais pleuré ici votre départ. » Le portrait était bien venu : c'est une œuvre à recommencer.

jlO seplembie.

Plaintes et reproches, plaintes surtout : — «Vous ne m'aimez pas, vous ne pouvez pas m'aimer. Ceux qui ont vu la petite hachette dans les flancs de saint Sicre me l'avaient bien prédit. Ah ! tenez, j'aurais dû vous noyer dans le ruisseau des Tamarins, •quand je vous portais comme une pierre au cou. » Cette terrible galanterie ne m'a pas déplu. J'ai souri ■de bon cœur; nous nous sommes réconciliés; j'ai recommencé le portrait.

14 septembre.

Mion ne me parle plus; tout se gâte. J'ai eu le malheur, ce soir, de me moquer de la superstition des Lauraguais, qui s'imaginent que les âmes de certains morts passent dans le corps des bêtes. A la Vue d'un corbeau qui hante le toit de notre maison, je me suis écriée en riant : «Bonjour, monsieur l'ab-

284 MERRE AZAM

bé, bonjour ; est-il vrai, comme on le dit, que vous soyez M. Reverdy, Tancien curé de Tourouzelle, ce curé trop indulgent, qui... » Le corbeau est parti en croassant. «Taisez-vous, malheureuse! m*a dit Pierre Azam d*un air courroucé, vous insultez les âmes des morts : prenez garde, les morts se vengent, et le bon Dieu punit toujours ces outrages 1 » Je me suis mise à chantonner, puis j*ai demandé à Pierre s'il croyait sérieusement aux revenants. Il m'a regardé avec surprise, comme si j'eusse nié sa propre existence. «Vous croyez aussi que les âmes des morts passent dans le corps des bétes? Vous croyez qu'un mauvais prêtre devient corbeau, une mauvaise religieuse corneille?... Et vous voulez construire un moulin à vapeur?. . .Comment arranger tout cela? Pensez-vous encore, avec les Lauraguais, que M. Bellemanière deviendra un chien enragé? Mais cette croyance est horrible : elle n'est pas d'un chrétien. Et vous, mon cher Azam, que deviendrezvous? serez -vous quelque jour taureau ou lion? Je suis sûre que vous serez lion, et que vous ferez peur aux jeunes Lauraguais qui traverseront en pantalon rouge les déserts de l'Afrique. » Pierre s'est mordu les poings et m'a quittée sans un mot d'adieu. Mion s'est dressée comme un ressort et m'a demandé si j'étais folle. « Roseline, allez-vous-en, retournez à Paris, si vous ne voulez pas amener un malheur. » J'ai une furieuse pnvie de rester maintenant : que me conseillez-vous?

20 septembre.

Je suis raisonnable, je pars. A l'heure où vous recevrez ce billet, je serai sur la route de Paris, en passant par TAuvergne, que je veux voir, à cause de ses volcans éteints et de ses fontaines pétrifiantes. Je suis moi-même à peu près éteinte et, cela est triste à dire , quasi pétrifiée. Savez- vous bien, René, que votre sauvage ami a tenté hier de me noyer dans le puits au moment où j'allais encore sauter par-dessus, et que la tendre Mion, s'est écriée fort paisiblement que je n'aurais pas volé mon malheur? Ah ! l'aimable galant que M. Pierre! Ah ! l'excellente amie que cette Mion I Quittez au plus vite cet affreux pays, mon cher René; quittez les Lauraguais, ce sont des barbares ! Pour moi, je ne remettrai de ma vie l'ombre de mon pied à Laurac.

En foi de quoi, cher René, voici ma blanche main.

ROSELINE.

A cette nouvelle, je quittai Limoux à franc étrier. En arrivant à Laurac, je trouvai Mion et Toinet tout en larmes. Piçrre Azam s'était rendu à Narbonne, avait pris du service dans un régiment d'Algérie, et laissé à Toinet l'ordre de vendre tous ses biens pour faire construire un moulin à vapeur sur l'emplacement de sa maison, en face^mémedes croisées de' M. Bellemanière.

i86 PIERRE AZAM

— Tu n'épouses plus Roseline, n'est-ce pas? me dit ma mère en m'embrassant.

— Mais tu vas toujours étudier la médecine à Mimtpellier,. et tu reviendras Texercer à Laurac, ajouta mon père d'un ton souverain.

Un sourire de ma mère biffa sur-le-cbamp ce décret. Au bout de six semaines, mon père décida que j'étudierais la médecine et l'exercerais à Paris... Les rhumatismes de Laurac acceptèrent les soins de la faculté de Tourouzelle.

Vlïl

Huit ans après ces événements, Pierre Azam était paaire de son village, et Toinet, secrétaire de la mairie; on avait élu par acclamation le nouveau magistrat à son retour d'Afrique le lendemain du 24 février 1848, et si la vallée de Diane eût obtenu le droit de nommer un représentant, on l'aurait envoyé siéger à rassemblée constituante. Pierre avait été décoré sur le champ de bataille d*Isly par le maréchal Bugeaud en personne, et le maréchal, qui connaissait la bravoure et la force prodigieuse de cet héroïque soldat, avait formellement dit en lui attachant la croix sur la poitrine :

— Voilà un gaillard qui a tué aujourd'hui plus de Marocains que Samson n'a jamais tué de Philistins.

Le seul epnemi do Pierre (et encore était-ce un ennemi secret), M. Zacharie Bellemanière, était mort de peur en entendant proclamer la République. Le moulin à vapeur d'Azam n'avait pas eu de peine

à détrôner les moulins à vent du juge de paix. Il fonctionne toujours à merveille, et, tout en reconnaissant la puissance du grand moteur, le filleul de Jean-de-rOurs , le maire de Laurac, croit encore aux revenants de toute Ténergie de son âme.

— Sais-tu que M. Bellemanière revient? me ditil un jour avec mystère.

— Bah! et sous quelle forme? lui demandai-je en riant.

— Il marche à quatre pattes, il aboie à la lune.

— Et c'est un chien galeux, c'est un chien enragé?

— Tu parais étonné I Qu'y a-t-il de plus simple? Tout le monda Ta rencontré dans la campagne, à l'entrée de la nuit. Il est de couleur foncée, comme les redingotes de l'ancien juge de paix. Il éternue à chaque pas, comme s'il était condamné à priser do mauvais tabac. Et quand on lui dit : « Dieu vous bénisse I » il remercie du bout de la patte, comme M. Bellemanière remerciait du bout des doigts.

— A-t-il une tabatière, une canne, des lunettes? Parle-t-il de son expérience, et dit-il à tout propos : En véritéy Mazette ? Enfin l'as-tu vu de tes yeux, toi le maire du village, toi le propriétaire d'un moulin à vapeur, toi l'ancien africain du maréchal Bugeaud?

— Parfaitement vu, de ces yeux que voilà ! Et même j'ai été témoin d'un fait extraordinaire qui est connu de tous les gens de Laurac. Une jeune fille de Tourouzelle, une écervelée, une mauvaise langue, ayant rencontré le chien-fantôme. Ta menacé

SOUS le museau et Ta injurié : « Ah I te voilà, misérable! tu pâtis en purgatoire, et tu voudrais qu'on chantât des messes pour le salut de ton âme ; tu n*en auras pas, tu n'en auras pasl »Le soirmôme, la méchante fille était cruellement punie de son péché. Depuis ce jour-là, elle aboie chaque nuit comme un chien.

— C'est un cas de zoanthropie.

— C'est une punition de Dieu.

— ^Tu n'as guères changé depuis huit ans, je le vois. Tu es revenu d'Afrique enfant de Laurac et filleul de Jean-de-rOurs, tel que tu étais parti. Je té retrouve, mon cher Pierre, avec le même visage et les mêmes idées.

-T- Le môme visage ?. . . sans doute ! . . . Les mômes idées?... à peu près L.. Il y a pourtant quelque chose de changé depuis huit ans. Comment suis-je parti pour l'Afrique?. . . Tu Tas su, René, tu l'as su. . . Eh bien I depuis ce temps-là, quand ma chandelle est éteinte, la nuit, je ne puis écarter de mes yeux une apparition, une vision : c'est une main de femme pâle comme la cire et toute brillante pour* tant; la main qui a tenu ma baguette pendant l'orage, la main qui a balancé la hachette sur le front de Saint Sicre, la main qui m'a été tendue du haut d'un grenier, cette main longue et pâle qui a fait deux fois mon porirait (

— Roseline, Roseline !

SI90 ixiËRRE AZAM

— Qu*est-élle devenue? Tas-lu revue par'basard à Paris ?

— Oui, c'est une artiste célèbre. Elle s'habille en homme et méprisant sans doute le nom bourgeois de Bellemanière, elle s'en est fait un autre qu'elle a emprunté à notre village et à notfe vallée : on l'appelle aujourd'hui Diane Laurac. Depuis la mort de sa tante, Diane a exposé des peintures qui ont obtenu un succès fou : ses meilleurs tableaux sont le Puits mitoyen et la Danse d'Hercule.

LA

— Vous avez connu mon oncle le Malédictin ?

— Si je l'ai connu, votre grand -oncle ! Mais c'est lui qui m'a fait épelerle TUyre, tu patulœ; c'est lui qui m'a expliqué le Justum ac tenaeemf II me serait impossible de songer une seule fois à Horace ou à Virgile sans songer en même temps au révérend dom Bazin.

— Avotiez , mon cher, que c'était un drôle de corps.

— n a toujours passé pour un saint homme.

— Oui y mais un drôle de saint, convenez^en

J*étais son unique héritier : il meurt. Avant d'ouvrir le testament , j'endosse mon plus bel habit noir, je mets un crôpe à mon chapeau, et je donne solennellement une poignée de main au notaire. Il n'y a que les niais ou les parvenus qui accueillent un héritage avec des transports de joie. Le notaire me jette de bas en haut un regard fin : rien à dire sur ma tenue ; mes habits et ma figure étaient d'une tristesse irréprochable. Je portais mon deuil sans faiblir, mais je le portais convenablement. Quand le notaire, en me regardant toujours , dénoua gravem*ent son rouleau , j'éprouvai une petite suffocation assez agréable ; il me semblait que j'avais avalé par mégarde une liasse de billets de banque ; le papierjoseph me chatouillait la gorge et me coupait la respiration ; j'étouffais délicieusement, mon cher ! Mais pas un muscle de mon visage ne bougea ; un voile de mélancolie s'était abaissé sur mes yeux. Je promenai sur les assistants un regard vide et terne, j'avais pris tout-à-fait l'air d'un idiot de bonne maison 1 Ëh bien ! mon ami, savez- vous comment j'ai été remboursé de tous ces frais de douleur cérémonieuse ?

— Le testament de votre oncle vous déshéritait 7

— Non pas : j'étais au contraire proclamé légataire universel , à la charge par moi de payer ceci à l'hôpital, cela au séminaire, ceci aux frères de la doctrine chrétienne, cela aux sœurs de charité, ceci aux enfants trouvés, cela aux orphelins, le reste au

LA CHAMBRE DES BELLES SAINTES 29à

bureau de bienfaisance. Et quand j'ai eu tout payé , de Timmense fortune de mon grand-oncle il me restait... Devinez quoi!... -Trois mauvaises toiles et trois petites statues représentant de vilaines saintes !

— De vilaines saintes I m'écriai^je avec étonnement.

— Des croûtes, mon cher, de simples croûtes que je vous donnerai pour le prix des cadres, quand il vous plaira.

Là-dessus Maxime Bazin me laissa pour donner le bras à un jeune courtier -marron. Les deux amis gravirent ensemble le perron de la Bourse, après avoir montré, au tourniquet, leurs cartes d'abonnés. Maxime s'en allait sans doute demander à la roulette des agioteurs le trésor qu'il n'avait pu saisir dans la cassette de son grand-oncle. Ah I que dom Bazin avait eu raison de mystifier, à sa dernière heure, son coquin de neveu ! S'il avait livré ses écus à ce petit mal-vivant, à ce camarade des héros de M. Barrière , à ce compagnon des héroïnes de M. Dumas fîls, ils auraient dansé une jolie sarabande, les loyaux écus de dom Bazin I Avec cet argent mignon du Chanoine, si longtemps gard^, couvé et accru, Maxime aurait hardiment spéculé sur les ballons roses de l'empire de Siam, suf les petites voitures du Sahara , sur le Pré^Catelan de Pékin, sur le crédit mobilier du Groenland, sur les chemins de fer de la lune, que sais-je ? Et peut-être môme

"î^k LA CHAMBRE DES BELLES SAINTES

le drôle aurait-il encore épilogue avec ses infantes, dans quelque brillant mauvais lieu , sur les rares et précieuses vertus économiques de son oncle le Malédictin.

Je fus enchanté, je Tavoue, en apprenant la déconvenue de Maxime, et je vis devant moi, comme dans une glace , le dernier sourire de dom Bazin signant de sa main blanche son malicieux testament. La figure ouverte et railleuse du chanoine ne me quitta plus : elle me poursuivit toute la journée malgré les distractions que je' trouvais à chaque pas, dans la rue Vivienne , dans les galeries du Palais- Royal, da^s la rue Rivoli. J'arrivai sur les quais par le Louvre, en compagnie du chanoine, et je pris le parti de le mener aux champs tout le long de la Seine, afin de le laisser parler librement dans ma tôte, avec la voix doucement- tyrannique de mes souvenirs. J*eus bien quelque léger soupçon, le soir, que j'avais promené dom Bazin de Paris à Auteuil, et d' Auteuil àMeudon, et de Meudon à Saint-Cloud. Mais, en réalité, c'était lui qui m'avait enlevé pour me promener à sa guise dans les bois de hêtres et de châtaigniers, sur les bords du Clamons , entre Cabrespine et Castans , deux Villages de la montagne Noire qui dominent de haut les plaines sans fin du Bas-Languedoc. J'avais passé quatre bonnes heures dans le Miner vois , à deux cents lieues de Paris.

Comment s'y était donc pris mon Revenant pour

me dépayser à ce point , et si^ vite ? Oh I très-simplement: il n'avait eu qu*à balancer dans mon esprit, comme des sons de cloche , les mots dédaigneux de Maxime, à propos de son héritage : Trois vilaines toiles, trois méchantes statues, de vilaines saintes 1

A force de tourner dans mon imagination oh j*entendais, pour ainsi dire , la lumière chanter, ces mots de mépris devinrent tout à coup des mots de louange et de triomphe : Trois tableaux merveilleux , trois statues magnifiques , trois saintes adorables !

Et je me souvins en effet qu'au village de Castans, dans la maison du chanoine, au premier étage, il y avait une chambre mystérieuse qu'on appelait la chambre des Belles Saintes. — C'est là que je veux t'emmener, murmura dans mon esprit dom Bazin. A partir de ce moment, je l'atteste, mon Revenant, qui n'avait d'abord été qu'un sourire, une figure, une voix, devint à mes yeux une physionomie, un caractère , une forme arrêtée , un homme vivant. Nous nous reconnûmes alors. — Tu n'es qu'un enfant, me dit-il, et je suis ton maître.

Je ne répliquai pas, car je m'aperçus que j'étais tout petit. Je suivis dom Bazin partout oii il m'entraîna, tantôt docilement f tantôt avec une résistance d'écolier entêté; mais il me sembla bientôt que je parcourais avec lui, sur des chemins dorés, une de ces existences antérieures dont on entre-

â96 LA CHAMBRE DES BELLES SAINTES

voit quelquefois en songe le lointain rayonnement. Je n*ai presque rien à raconter ; j'essaierai de peindre.

Cher Malédictin , doux fantôme ! que de fois j*ai tremblé dans mon enfance à la seule pensée de vous voir ou de vous entendre I Vous avez été bien longtemps mon Croquemitaine , aimable dom Bazin 1 Comme tous les enfants précoces, j'ai eu de bonne heure tous les privilèges d'un enfant gâté. Mes espiègleries ou ma paresse ne m'ont jamais attiré, que je sache, la plus légère punition. Ma famille aveuglée se contentait de me gronder en me caressant : « Flavien, méchant Flavien, disait-on, prends bien garde à toi. Si tu n*es pas sage, à ta première incartade, nous t'enverrons à dom Bazin. » Cette menace se répéta si souvent que je finis par la braver et que je m'échappai jusqu'à dire un jour : « Votre dom Bazin n'existe pas. C'est pour m'efîrayer seulement que vous prononcez son nom. — Ah! dom Bazin n'existe pasl s'écria mon père; eh bien, monsiem, demain, au point du jour, vous partirez pour Cas-

tans. » On appela Guillaume, notre domestique de confiance, et il reçut Tordre d'amener à sept heures du matin le chariot tout attelé devant la porte de la maison.

— Où m'envoie monsieur? demanda Guillaume.

— Nous allons chez dom Bazin, à Castans, répondis'je moi-même avec un air de triomphe.

— Je crois, en vérité, dit tout bas mon père, que ce drôle-là est enchanté de nous quitter.

Ma mère attendrie me prit parle cou et me regarda fixement au milieu du front :

-^ Petit entêté, me dit-elle en frappant du doigt entre mes deux sourcils, petit entêté, vous partirez donc avec plaisir ? Vous ne nous aimez donc pas, Flavien, nous qui vous aimoas si tendrement ?

— Je ne vqus aime pas ! m*écriai-je avec des sanglots. ,

Palpitant de remords, les yeux noyés de larmes, j'étreignis ma mère de mes deux mains £t ja Tembrassai avec une espèce de furie ; puis je m*élançai vers mon père, je sautai sur ses genoux et roulai ma tête échevèlée sur sa poitrine, ^n murmurant :

— Pardon ! pardon 1

— Allons, tu resteras, me dit mon père. Guillaume, je ç*ai rien ordonné.

Que se passa-t-il dans ma cervelle en ce moment? Je ne sais. Mais, par une espèce d'héroïsme enfantin , je me relevai tout glorieux d'une résolution soudaiQe que j'avais trouvée dans mon cœur. Les

larmes encore ruisselantes sur mes joues, les lèvres frémissantes d*émotion, et ma petite âme balbutiant Sur mes lèvres ses premières paroles d'énergie, je dis bravement à Guillaume :

— Vous attelerez le chariot, entendez-vo\is î Et à m^s parents :

— Je vous aime bien, je vous jure ; mais je partirai, il le faut.

On ne me résista plus qu'en tremblant. Mes parents désolés essayèrent de me< convaincre qu'habitué à gouverner chez nous je ne pourrais me plier à la volonté de dom Bazin, un homme terrible, ni aux

' fantaisies de la tante Bénigne, sa sœur, une vieille fille trop sévère peut-être pour les enfants ; que je

< périrai<s de langueur , à mon âge, entre ces deux figures de vieillard ; que d'ailleurs, étant si frileux, je souffrirais du froid , môme en automne, sur la montagne dé Gastans; que je ne trouverais pas un seul camarade à mon gré dans ce pays de loups et de chèvres, oU il n'y avait ni fleurs ni fruits, ni vignes ni jardins , mais rien que de grands bois noirs 1

— Bahl dis-je avec gaieté, ces grands bois de Castans ne sont pas aussi noirs que vous les faites : ils sont vert foncé, voilà tout ; il y a des fleurs, puisque j'ai vu dans nos foires de jeunes Castagnols qui avaient un muguet à la boutonnière, et le muguet sent si bon, n'est-ce pas, maman ? Il y a des fruits, puisqu'il y a des châtaignes, des nèfles, de petites

fraises, des pommes d'api , des poires d'hiver, des noix, des noisettes... Vous savez, maman, que je suis fou des noisettes ; je les aurai là meilleures qu'ici. Et puis, nous ferons des échanges, si vous voulez. On vous enverra les fruits de la montagne et vous nous expédierez les fruits de la plaine : les cerises douces, les figues^ les grenades, les pèches, les raisins. Guillaume n'a pas oublié le chemin de son pays ; il ne l'oubliera pas davantage, je pense, lorsque je serai devenu Castagnol. Les raisins me paraîtront plus croquants et plus sucrés quand je ne verrai plus de vignes. Maman, maman, quand vous viendrez me voir à Castans, je serais vêtu en Castagnol , en Gavache (1 ) ; j'aurai une dâlmatique de bure, un bonnet de laine, des sabots pointus et, sous mon bonnet , les cheveux sur les joues, tombant des deux côtés en tire-bouchons. Je dirai en gazouillant: Bondzour, Tzanette;}^ ferai toutes sortes de grimaces en parlant gavache, et vous me trouverez gentil à croquer, c'est moi qui vous le dis. Voulez-vous parier qu'avant la fin de la semaine la tante Bénigne m'adore, et qu'avant un mois je trouve le moyen d'apprivoiser dom Bazin?

— Ah t si tu réussis, dit mon, père, ce sera un miracle.

— La tante Bénigne, peut-être ! ajouta ma mère en caressant mes longs cheveux déroulés ; oui, la

(I ) Gavache j du moi gavt, torreut.

tante Bénigne, je le crois ; mais, mon pauvre petit, comment viendras-tu à bout de dom Bazin? Aucun de ses neveux n'a pu se faire aimer de l'oncle Malédictin. Il est vrai que les enfants de son frère l'ennuient: «Ce sont des héritiers, ce sont des mendiants, » dit-il avec dégoût.

— Puisque tu veux partir absolument, reprit mon père, je petix te garantir du moins que tu ne seras pas mal reçu ; j^écrirai à dom Bazin, et je n'aurai qu'à lui rappeler ce qu'il m'a dit vingt fois à Castans : « Envoyez-moi donc votre petit Visigoth I »

— Il m'appelle Visigoth? Et pourquoi?

— Parce que, d'après lui, tous les noms terminés en ic sont des noms visigoths. Ne t'appelles-tu pas Flavien Méric, du village de Puicheric, sous le mont Âlaric?

— Ah I nous sommes des Visigoths dans la plaine! Et dans la montagne, que sont-ils? des Ostrogoths?

— Non, ce sont des Romains, comme le prouvent les noms de leur pays qui dérivent du latin : Castans vient de castanea, châtaigne ; le Clamous, un joli nom de torrent par parenthèse, vient de Clamosusy bruyant. On pourrait en citer dix autres qui donnent complètement raison à dom Bazin.

Je savais, quoique très-paresseux, assez d'histoire romaine et de latin pour comprendre sans efforts ces rapprochements.

-— Ainsi nous sommes des Visigoths à PuicheriCy et les Gastagnols sont des Romains ! Eh bien, mon père, le Romain dom Bazin n*a qu*à se bien tenir; car le petit Visigoth s'en va-t-en guerre chez les Romains !

Quoique je fusse bien déterminé à quitter Puieheric, la scène des adieux me navra. Quand je vis le chariot attelé, Guillaume sur le siège et le fouet en main, je n'osai plus lever les yeux vers la fenêtre oU s'étaient accoudés mes parents, qui me criaient tout éplorés I « Bon courage I » Il me fallut autant de fermeté, j*en suis certain, pour monter en voiture, qu'il en faut à un jeune soldat pour affronter la première décharge de mousqueterie. J'enfonçai ma casquette pour cacher mon émotion. Durant cinq minutes, je n'aperçus que deux panaches blancs qui semblaient m'éventer à travers un brouillard avec un singulier bruit de grelots. Les mules de notre chariot trottaient régulièrement devant moi en agitant leurs queues ondoyantes et faisant sonner le carillon suspendu à leur cou.

— Nous sommes sur la grande route, me dit Guillaume en glissant familièrement son poing sous

mon menton. Relevez votre visière et plantez votre casquette sur Toreille. Vous avez neuf ans passés, monsieur Flavien. A cet âge, on est presque un homme, que diable! Regardez en Tair, si vous vous sentez les paupières mouillées. Rien n'essuie la rosée comme le vent du matin.

Je suivis machinalement le conseil de Guillaume qui n'essaya pas de me desserrer les dents ; si Ton nî*eût forcé à parler, j'aurais éclaté en- sanglots. Guillaume le comprit sans doute, car il garda un instant le silence; mais le silence aussi me pesail, et déjà quoique soupirs me gonflaietit la poitrine, lorsque mon compagnon de voyage, comme s*ileût lu dans ma pensée, se mit à siffler du bout des lèvres, en s*accompagnant de son fouet, une des plus jolies marches militaires que j*aie jamais entendues. Sans y prendr,e garde, je marquai d'abord la mesure, puis je chantonnai, je sifflai, me laissant bercer et me berçant moi-même au son de cette leste musique de régiment.

— En avant 1 nous voilà sauvés! s'écria Guillaume, qui était un ancien soldat de la grande armée. En campagne, rien ne vaut un peu de musique. Cela vous remet le cœur en place, n'est-ce pas? Allons, monsieur Flavien, chantez, chantez plus haut. Le chagrin s'en ira comme la fumée de ma pipe. Holà! hé! diat voici que nous quittons la grande route ; tenez-vous bien aux ridelles, car ici les chemins commencent à devenir mauvais.

Mais, soyez tranquille, vous n'y perdrez rien, vous aurez à chaque secousse un morceau de pays nouveau, et, plus les chemins seront affreux, plus le pays deviendra magnifique. Vous autres gens des terres basses, tant que vous n'avez pas vu les montagnes, vous n'avez rien vu. Je ne méprise pas votre Puicheric, loin de là ; mais, Dieu me damne I vous me direz ce soir ou demain ce que vous pensez de mon Castans,

« Du pays nouveau ! Dieu me damne ! » La promesse de Guillaume m'était garantie par son juron 1 €e juron de montagnard, autrefois en honneur chez les marquis à rapière, m'annonçait énergiquement que nous ne tarderions pas à entrer dans la contrée •des Gavaches. Un Gavache établi dans la plaine oublie peu à peu de jurer; il se met à sacrer par crainte du ridicule. Quand il s'en revient du paysbas, aux premières touffes de buis ou d'ajoncs, il respire à pleins poumons l'air natal et s'écrie à plein gosier : « Dieu me damne ! » Ce goddam de la montagne Noire, comme le goddam des Anglais, se prête d'ailleurs à toutes les sensations ; il exprime la joie, la colère, la surprise, le doute,ledéfi,mais la joie avant tout. Le contentement de Guillaume était presque de l'allégresse,' de l'enivrement, de la folie.

— Ah I si la montagne était riche, me disait-il, elle ne serait pas la servante de la plaine, mon mignon ! Par malheur, elle ressemble exactement aux filles sans dot : elle n'a pour elle que sa bonne mine

306 LA €HAMBRË DES BflLLËS SAINTES

et 3a belle santé. Ce n'est pas que, pour mon compte, j'aie à me plaindre de mon sort. ¥oti*e père est un homme juste : il me traite plutôt en ami qu'en valet. Je le sers fidèlement depuis six ans, et je le servirai bien encore six autres années, pourvu qu'il s'en accommode, et quand je prendrai ma retraite. Dieu me damne ! soyez sûr que j'irai de grand cœur remercier dom Bazin, car c'est lui qui m'a pris parla main, Dieu me damne, pour me faire entrer chez M. Méric.

Quand Guillaume commençait à ptirler de sa montagne Noire et de Gastans, il ne tarissait plus. C'était comme lorsqu'il entamait le chapitre de la campagne de Moscou. Chemin faisant, je lui demandai, pour entretenir sa verve, ce qu'il y avait de plus beau et de plus curieux à Castans.

— Tout est beau et tout est curieux, me réponditil. Mais ce qu'il y a de plus beau, c'est le Pavillon; ce qu'il y a de plus curieux, ce senties personnes qui habitent le Pavillon : la tante Bénigne et dom Bazin ! Je défie qu'à vingt lieues à la ronde on me montre une habitation aussi agréable et des êtres aussi étonnants. La tante Bénigne, lente et douce comme l'huile, aimant les cachotteries et les chuchotteries, détestant le bruit, le grand jour, toutes les odeurs,méme celles des roses et des violettes, ne pouvant souffrir ni le froid ni le chaud, malade l'hiver, malade l'été, simple et innocente comme un enfant qui vient de naître, et disant toujours qu'elle

s*efi va mourir parco qu'elle est fatiguée de vivre, parce que les hommes sont méchants, parce qu'elle a trop vécu; Dom Bazin, au contraire, tout bouillant et tout pétillant comme le vin nouveau, £[imanl avec passion le bruit, le mouvement, les longues promenades au grand soleil, les mets épicés, les odeurs fortes, enchanté de vivre et ne songeant pas du tout à mourir. On ne conçoit pas comment ces deux êtres ont pu demeurer vingt-quatre heures ensemble. Mademoiselle Bénigne a pourtant suivi son frère en Espagne et en Italie, au temps de la Révolution,' pendant que les nobles et les prêtres s'enfuyaient de tous côtés à l'étranger. Dom Bazin, si je ne me trompe, était alors simple moine dans un couvent de Bénédictins, à la Grasse, et j'ai entendu marmotter, sans y rien comprendre, que^ dans sa famille, aussi bien qu'au couvent, on lui avait donné, à cause de son esprit malicieux, le sobriquet de Malédictin. Ah ! ce sobriquet, il ne Ta pas volé, je vous ea réponds. C'est bien le meilleur <l«s hommes ; mais qu'il est méchant ! On le craint à l'évêché peut-être plus qu'on ne Taime, car il a son franc- parler, surtout avec monseigneur, et pourtant monseigneur l'appelle souvent pour le consulter, d'abord parce qu'il est très-savant (il a le nez toujours fourré dans les livres, comme s'il y avait entre les pages d'excellent tabac à priser), et puis parce qu'il n'est ni complimenteur, ni flatteur. Oui, la franchise pure, et la vérité nue, la méchanoeté

et la bonté même, voilà tout le portrait de dom Bazin I

— Et le Pavillon, Guillaume, vous ne me parlez pas du Pavillon ?

— ChutI nous sommes trop près du château de Villerambert. Tenez, le voilà devant vous, le château , avec ses deux grosses tours carrées. Il faut nous arrêter ici forcément ^our remiser le chariot. De Villerambert à Castans , on D*a jamais vu rouler une voiture. Il n*y a place sur la route que pour les pattes d'une chèvre ou les pieds d*un mulet.

Je ne jurerais pas assurément qu'aujourd'hui la montagne Noire n*ait comme la plaine ses routes impériales et ses chemins vicinaux. Mais, à cette époque, on abandonnait l'entretien des routes au sabot ferré des Gavachesqui ne remplissaient, hélas ! que bien imparfaitement les fonctions de cantonnier. Aussitôt que Guillaume, à califourchon sur sa bête, m'eût solidement planté sur la mienne, il se souvint de lui-même que j'avais l'oreille tendue, car il n'avait encore apaisé qu'à demi la curiosité qu'il avait éveillée.

— Maintenant que vous connaissez les oiseaux du Pavillon, me dit-il, vous désireriez bien, mon mignon, que je vous fisse plonger la main tout de suite jusqu'au fond du nid? Eh bien I non, vous en sauriez trop, et rien ne vous intéresserait en arrivant à Castans. Cherchez dans votre tête, réfléchissez.

bâtisse? en Tair quelque chose de très-joli qui soit tout-à-fait à votre gré : ce sera jusqu'à ce soir le Pavillon I

— GuiUaume, vous vous moquez de moi. Comment voulez-vous que je devine?...

— Ce que c'est que le Pavillon ? En effet, la chose est un peu difficile, et je vais, par pure compassion, vous aider un tant soit peu. Figurez-vous donc ..

Guillaume débourra sa pipe, la bourra de nouveau, battit le briquet en mesure, enflamma l'amadou, le rapprocha lentement du fourneau, et se cambrant sur ses hanches, aspira et respira deux ou trois bouffées, la tâte en arrière, les paupières closes, avec le recueillement voluptueux d'un extatique oubliant l'univers entier.

— Figurez-vous donc, reprit-il du ton nonchalant d'un homme qui s'éveille, figurez-vous donc. . .

Il s'était redressé, avait rouvert les yeux et les tenait attachés sur un point fixe.

— Ah I Dieu me damne ! s'écria-t-il, je ne peux pas vous laisser plus longtemps le bec dans Teau ; car on aperçoit d'ici le Pavillon.

— Comment , comment donc , Guillaume ? ce n'est que cela ? Une maison blanche à deux étages, tout, unie , avec quatre fenêtres de façade seulement?

— Vous trouvez que c'est bien petit, n'est-ce pas ? £h bieni c'était la résidence d'été de madame la marquise de Villerambert , qui s'en contentait, dit-

on, parce qu'elle avait des goûts simples. La marquise n'a guère dépensé pour celte maison qu'une cinquantaine de mille francs.

— Cinquante mille francs, Guillaume, ^inquante mille francs ! mais alors ce doit être un palais.

— Non pas , c'est une grange , dit Guillaume en affectant un air sérieux. Car madame de Villerambert a voulu en mourant faire cadeau d'une grange au meilleur de ses amis, à celui qui, soit en France, soit à l'étranger, n'a jamais cessé d'être son confesseur.

— Je m'étais trompé, Guillaume, j'avais fort mal vu. Je distingue maintenant des colonnes et des balcens, exactement comme à l'évéché. Oh! ma foi, c'est très-beau, trèSrbeau î

— Enfin donc, la petite botte vous platt, ce n'est pas malheureux : elle vous plaira bien davantage, allez, quand vous tournerez autour et que vous la verrez par dedans. Il y a tant de belles choses dans les corridors, dans la salle à manger, dans le salon I Il vous faudra bien quinze jours, sans exagérer, pour passer en revue toutes les curiosités. Et encore, et encore, je me permettrai de vous avertir qu'il y en a une qu'on ne vous montrera pas... qu'on ne montre à personne... qui est inconnue à la tante Bénigne elle-même. C'est la chambre des Belles Saintes. Dom Bazin en a seul la clef; il y entre seul... toujours seul!

Si Guillaume avait calculé , avec sa finesse de

gavache, qu'en jetant un brandon dans mon imagination , il me sauverait Tennui de la route et me ferait oublier les émotions du matin, il avait deviné juste, car, en arrivant à Castans, je ne songeais plus à Puicherîc.

— Souvenez-vous bien, me recommanda mon mentor quand nous mîmes pied à terre, souvenezvous bien, avant de. frapper à la porte du Pavillon, que la tante Bénigne déteste les gens bruyants et que dom Bazin n'aime pas les chuchoteurs. Si vous parlez haut à la tante , elle vous regardera comme un sacripant ; si vous parlez bas à son frère , il vous traitera de sainte-nitouche. Maintenant vous êtes averti , le reste n'est pas mon affaire ; allez donc et n*ayez pas peur. J'entre à l'écurie avec les mules, et de là j'irai tout doucement flairer les marmites à la cuisine. Quant à vous, tenez- vous droit, Dieu me damne I et présentez-vous tout seul au salon.

« .... Romancier mon ami, un peu de répit, s*il vous plaît ! Vous imaginez-vous par hasard que M. Flavien M^ric, 'professeur de botanique , puisse raconter ses impressions tambour battant, comme un Alexandre Dumas? Vous m'avez demandé avec instance l'histoire de dom Bazin le Malédictin, et je vous la donne bien volontiers, détail à détail, sans trop me presser et sans prendre la peine de rien inventer. Mais voilà que, dès les premières pages, tourmenté sans doute du désir de tout apprendre à la fois ou vous rappelant peut-être les sots contes que d'autres vous ont fait sur mon maître, vous me lancez étourdiment question sur question :

« — Est-il vrai que dom Bazin fumât la cigarette? Jurait-il par le nom do la Vierge tîomme les Espagnols, ou par le sang du Christ comme les Italiens? Quelles étaient bien précisément ses relations avec la marquise de Villerambert? N'était-il pas un peu

LA GHAxMBRE DES BELLES SAINTES 313

irrégulier, un peu hérétique, un peu fou ? ne Ta-ton jamais interdit?

« — Il fumait la cigarette (soyez satisfait !) depuis son retour de Témigration : mais quant à ses mœurs, à ses croyances, dom Bazin n'a jamais donné prétexte au plus léger soupçon. Il avait la tête fort bonne, et ne jurait pas plus en espagnol ou en italien qu*il ne jurait en français.

« Maintenant, je vous en prie, ne me troublez plus mal à propos. Ce n'est pas un récit cavalier que je vous donne : c'est une vision dorée qui se détache par degrés et lentement sur le fond lumineux de mes souvenirs. Vous voudriez déjà pénétrer dans la Chambre des Belles Saintes, et nous ne sommes encore, Dieu merci ! que devant la porte du Pavillon ! Je ne vous écoute plus, écoutez-moi vous-même, puisque vous m'avez prié de parler. »

Sur rindication de Guillaume, j*avais traversé une vaste pelouse et m'étais arrêté un instant , pour respirer, devant l'entrée de Tancienne demeure de madame de Villerambert. Cette belle habitation, avec son perron de marbre blanc ob s'appuient, deux à deux, quatre colonnes de marbre rouge, m'inspira un sentiment d'admiration et de respect, môle de je ne sais quelle appréhension involontaire. Etais-je réellement intimidé ? je l'ignore ; mais j'avais un peu d'inquiétude, j'hésitais, j'aurais voulu rétrograder, et je l'aurais peut-ôlre fait s'il m'eût fallu soulever le marteau. Heureusement la porte était entrebâillée ; je me résignai à monter de c6té les marches du perron, et, le front appuyé contre une colonne, je hasardai un regard entre les deux battants à demi clos. Mes paupières tremblaient, mes pieds fourmillaient. Si j'avais aperçu la soutane de dom Bazin, il est fort possible que j'eusse

rejoint Guillaume. A rextrémité d'un large corridor ouvrant par une porte vitrée sur un grand jardin, et tout à fait au milieu d*un pâle losange dessiné sur le mur par le soleil couchant, j'aperçus une coiffe blanche et des lunettes bleues. La coiffe avait eieactement la forme d*tine coquille d'œuf que vient de percer le bec d'un oisiUon ; elle encadrait le front, elle pressait les joues, elle cachait presque le menton d'une figure amaigrie dont on ne distinguait que les sourcils, le nez et la bouche. Sans les lunettes bleues, cette ébauche de figure eût très-bien pu, à distance, passer pour une vraie tête d'oiseau. Qui donc, excepté la tante Bénigne, avec son horreur du bruit, aurait eu l'idée de cloîtrer ainsi ses oreilles ? La coquille de mousseline devait avoir été inventée pour protéger une ouïe trop délicate. C'était donc la tante Bénigne qui m'apparaissait au fond du corridor.

Je glissai comme une anguille entre les deux battants de la porte,.et, l'haleine suspendue, je m'avançai finement sur la pointe du pied. Une biche ne m'aurait pas soupçonné; la tante Bénigne poussa un cri d'alarme.

— Ah I mon Dieu ! qui est là ? dit^Ue.

Et les lunettes roulèrent sur ses genoux qui se mirent à trembler, à se dhoquér, à saitter, ce qui fit que le cri de Êénigtfe fût suivi d'un petit son cristallin. Les lunettes s'étaient sans doute brisées en tombant sur le parquet.

— Qui est là ? répéta dans le jardin une voix fine et sonore. A qui en avez-vous, sensitive ma sœur, à qui en avez-vous?

— C'est, c'est, c'est... balbutia la pauvre fille effarouchée.

Mais sa voix défaillante se replia aussitôt dans une espèce de roucoulement.

— Voyons, ma tourterelle, est-ce quelqae vautour? est-ce un ravisseur, est-ce un voleur?

J'entendis une chaise grincer sur le sable. Un homme en soutane parut à la porte vitrée du côté du jardin. .

— Eh bien donc, qu'y a^t-il, plaintive ? Fille de Sion, pourquoi gémissez-vous ?

— Ce n'est rien, mon Dieu! ce n'est rien! ne vous dérangez pas, je vous prie.

— Comment? s'écria dom Bazin d'un ton sentimental et railleur. Mademoiselle Bénigne pousse un cri d'alarme, ses narines palpFtent, ses genoux sautent, ses lunettes se brisent, et ce n'est rien ! U y a un criminel, j'en suis s^r, il y a un criminel !

Comme dom Bazin riait des yeux et des lèvres, quoique sa voix parût courroucée, je marchai résolument vers lui, et, sans trop élever le ton ni trop l'adoucir, je me confessai du péché d'imprudence.

— Le criminel, monsieur, c'est moi. J'aurai, par mégarde,heurté quelque chaise en entrant : j'aurai, sans le vouloir...

— Allons, ne mentez pas, petit drôle 1 me dit

dom Bazin en me tirant Tereille, tandis que la tante Bénigne me lançait de son œil bleu un rayon de tendresse reconnaissante. Il est évident que vous n'avez pas pénétré ici comme une tempête. Regardez-le, ma sœur : il n*a pas la mine d'un ouragan, ce garçon-là !

— Oh 1 sûrement non, roucoula Bénigne rassurée. Il a plutôt Tair d'un enfant docile et sage.

— Est-ce vrai, marmot, que vous êtes sage et docile? Je ne m'y fierais pas; vous avez sur le front un épi rebelle qui n'annonce rien do bon. Mais qui étes-vous, mon fils? que me voulez-vous? je ne vous ai jamais vu, je crois. Et vous, Bénigne, le connaissez-vous?

— Je m'appelle Flavien Méric^

— Ah ! le fils de MéricI le petit Visigoth de Puicheric! Viens ici , pendard, viens sur mes genoux, et sens tout de suite les poils de ma barbe. Je ne suis pas un père Boniface, comme ton père, moi. Je suis un t3rran, entends-tu bien ? et, puisque tu viens à mon école...

— Vous me donnerez le fouet si je le mérite. J'ai besoin d'être corrigé, je le sais.

— Bah I vraiment I Et, sachant que je te corrigerais, tu es venu ici de ton plein gré ?

— Guillaume m'a accompagné, vous pouvez questionner Guillaume.

— Non, non, j'aime mieux te xîroire sur parole. Il ne faut jamais questionner les domestiqués sur

leurs maîtres. Si tu m*as .trompé» Tavenir me le dira. Comment se portent tes parents ? A merveille, n'est-ce pas? Tu ne serais pas à Castans, si Puicherie était malade. Ah 1 petit Visigoth, tu viens à l'école chez les Homains : gare à la férule, gare aux étrivières ! Sais-tu quelques bribes de latin, déjà?

— Un pou de latin, un peu d'histoire , un peu de géographie...

•-«-Assez, assezJ D'ailleurs, peu importe. Il ne s!agit pas seulement d'instruction , il s'agit surtout entre nous d'éducation, c'estrà-dire de correction. Tu es un petit sauvageon qui croîl de travers, à ce que' dit ton père. Nous te grefferons» mon ami, nous te taillerons en éventail, en quenouilli^ ou nous te mettrons tout»' simptement qu es^lier, eommeces poiriers d/e mon jardia que tu peux voir d'ici crucifiés sur le mur.

-^£n éveotaUf^ eaqueaouiUe, emespalior. . . "EailLezmoi comme il v^tMis; plaira, vous;ôtes 1^ mattrek

— Ah ! le gentil enfant ! dit Bénigne : vo^ree-vous comme il est résigné, comme il est docile» !

— Ne le flattez pas, je vous en prie* : son éducation va commencer, ma sœur ; et , par parenthôse , c'est vous qui aurez amené sa première puni^n.

Dom.Bazin me fit mettre à genoux et tendre la langue. Il tira de sa soutane une botte d'écaillé blonde remplie jusqu'au bot*d de pastiltes rouges, vertes, jaunes, bleues, orangées, et il en suspendit une au bout de ses doigts, sur la pointe même de

ma langue déjà émoustillée par le rayonnement de ces sucreries.

— En entrant dans cette maison, me dit sévèremeut dom Bazin, vous avez proféré un mensonge, et cela pour conquérir les bonnes grâces^de la tante Bénigne, n'est-il pas vrai? Quel autre motif aurait pu vous inciter à soutenir que vous aviez renversé une chaise? Il n'y avait pas de chaise au milieu du corridor, je l'ai fort bien remarqué, monsieur. Puisque votre langue a péché, nous allons punir votre langue, petit courtisan.

En voyant briller sous mon nez une pastille du plus joli rouge, il me fut d'abord à peu près impossible d'imaginer comment cette friandise pouvait se changer en instrument de supplice. Je la suçotai du bout des lèvres ; elle n'avait point d'amertume, elle était fondante et sucrée, elle sentait la menthe. Dom Bazin, les yeux étincelants de malignité, la promenait doucement sur ma langue tendue ; elle m'ef* fleurait à petits coups, , elle me chatouillait, m'aga- Çait, me piquait, en laissant de seconde en seconde À mes papilles un atome de sucre parfumé. A force de se promener, elle fondit. Dom Bazin en puisa dans sa boîte une seconde qui sentait le citron, une troisième qui avait le goût du café, une quatrième qui rappelait la saveur de la vanille. La seconde passa sur ma langue comme une brosse, les deux autres comme un râteau; elles me donnaient en fondant une double sensation de plaisir cit de dou-

leur. A la fin, la douleur remporta : une chaleur cuisante brûlait mes papilles. Je retirai ma langue sucrée et gonflée, parfumée et écorchée. Le châtiment avait été plus 'violent que je ne pouvais m'y attendre; je me suis souvenu longtemps du supplice de la pastille.

•7- Tu ne mentiras plus, mon petit ami, me dit en riant dom Bazin.

— Vous ne mentirez plus, me dit Bénigne apitoyée sur mon sort ; non , je vous en prie , ne mentez plus, mon enfant, quand même ce serait pour me rendre service ou pour me faire plaisir.

Cette marque d*intérêt me toucha. Je baisai avec effusion la main glaciale de la bonne fille. Quant à dom Bazin, je le regardai sans rancune avec un mélange de déférence et d*étonnement. Ce n'était pas un maître comme un autre : il avait une manière si originale de punir, que je lui pardonnai d'avance FautoritéquUl allait exercer à mes dépens; je crois même que je me promis tout bas d'être quelquefois indocile ou rebelle par pure curiosité. Mon maître, je le devinai bientôt, m'estimait déjà pour le courage que j'avais montré en subissant mon supplice.

— Petit Visigoth, me dit-il, je suis content de toi, tu as supporté la douleur en vrai Romain.

Un peu de fierté me passa dans l'âme et y fit entrer un peu d'affection pour celui qui , tout en me

châtiant, trouvait le moyen , en ce moment môme, do me rehausser à mes propres yeux. Lorsque dom Bazin m*eut entraîné à sa suite dans les divers ap-. partements de sa vaste demeure ; quand j*eus visité le salon tendu de vieilles tapisseries à personnages, la salle à manger ornée de sujets de chasse, les chambres du premier étage oU les guirlandes fleuries couvraient les plafonds et les murs des couleurs les plus divertissantes ; quand j*eus admiré à loisir les commodes bombées en bois de rose, les épais rideaux de damas, les lourdes et riches tentures, les pendules émaillées, les tapis éclatants, Targenterie et les porcelaines, il me sembla que je n'étais plus un étranger dans cette maison. Dom Bazin-, qui avait compris mes extases, remit le lendemain à Guillaume une lettre pour mes parents, où il avait écrit ces propres mots :

, « Laissez-moi Flavien pour un an, et ne venez pas le voir avant que je vous y autorise. Je vous le rendrai presque parfait, j*en suis certain, et je vous garantis qu'il n'aura pas une minute d'ennui dans ma maison. »

Pour moi, je vis repartir Guillaume sans le moindre serrement de cœur.

— Bien des compliments à Puicheric, lui dis-je du ton le plus joyeux.

J'avais assez bien profité en un jour des conseils et des indications de ce mentor gavache. Télénlaque,

382 LA, GtiiAJtfBAS; QfiS BELLES SAINTE

doQtj^ayais lu les aventures, o^e paraissait un moi^ ajjprès 40 moi. ^jL pourtant je n'avais pas encorQ vu la; chambre des B^lks Saintes.

Vf

Un an s'écoula. Je ne comptai ni les jours, ni les heures : ce fut un éclair. Quel charme avait doi^c Iç Pavillon, quelle Sjéduction la tante Bénigne, qupUe chaîne puissante dom Bazin, pour me retenir sans regret loin de mes parents et me les faire presque oublier ? Je n*ai pu me rendre compte que longtemps après de la magie de certains lieux et de certains êtres qui ont réellement la vertu d'enchanter. Pourquoi telle solitude nous a-t«lle paru si peuplée? comment l'univers entier a-t-il tenu pour nous dans une maison des champs ? d'oh vient qu'un ou deux êtres humains ont plus largement rempli notre existence que des milliers de visages connus et de noms illustres? Les poussières de la vie nous effleurent à peine ; mais , nous rencontrons un esprit, une âme : la vie a ses flambeaux ! ,

Je fus réchauffé par Bénigne, je fus éclairé par dom Bazin. Ils ne ressemblaient ni l'un ni l'autre

' aux échantillons de l'espèce humaine que j*aYais déjà vus. Bénigne avait Tinfluence sympathique d*un bon petit génie inofTensif qui ne peut qu'aimer et qui ne saurait nuire ; c'était une fleur d'innocence édénique ; la simplicité d'un élément, la bêtise immaculée, une bêtise c^Z^s^^ disait son frère. Dom fiazin jetait feu et flamme autour de lui : c'était un démon bienfaisant. Ils touchaient tous deux au monde surnaturel, à cause des traits singuliers qui les séparaient du monde ordinaire. Dans ce Pavillon isolé, je sentais instinctivement, et je retrouve encore, plus j'y songe, un peu de merveilleux, un peu de féerie.

Quand la tante Bénigne me disait : ^ En Espagne, oti Von me nommait Bénigna , les femmes les mieux élevées fument comme^ les hommes , et les prêtres les plus respectables fument comme les femmes ; » quand elle ajoutait à demi -voix en tordant le cou : « En Italie , un petit abbé à bas violets m'a adressé de jolis vers pour me demander à baiser ma main dans une église ; » quand elle me racontait naïvement qu'elle n'avait jamais pu terminer les bas qu'elle tricotait pour son frère depuis la première Révolution , parce qu'elle laissait tombe? les mailles ou ne comptait pas exactement ses points , il me suffisait de fermer les yeux pour avoir des ailes et pour m'envoler aussitôt dans je ne sais quel monde invraisemblable ou fantastique. Dès qu'il faisait grand vent, elle s'écriait : « Les saints soufflent , »

comme si elle eut canonisé la troupe d*Éole. Si elle essayait de me peindre le caractère de son frère , elle se contentait de cette simple réflexion : « Dieu est bon, vois-tu, quoiqu'il tonne. » Comme elle demeurait toujours au rez-de-chaussée, et que dom Bazin, avait l'habitude de se promener en lisant plusieurs heures par jour à l'étage supérieur, elle déclarait très-sincèrement qu'à force de lui marcher sur la tête, le chanoine avait fini par la lui aplatir. Elle n'en voulait pas d'ailleurs à dom Bazin ; il avait trop de sang dans les veines , ce qui le forçait à être sans cesse en mouvement, tandis qu'elle se voyait, au contraire , forcée de rester sans cesse clouée dans son fauteuil. Elle entendait des voix, elle était souvent troublée par des apparitions ou des visions. Les moindres circonstances de la vie ordinaire la jetaient de plein vol dans le monde du rêve. Elle allait chaque jour en enfer, en purgatoire, au paradis.

— Donnez-moi des nouvelles de Dieu le Père, lui disait parfois dom Bazin.

Aussitôt elle récitait couramment sa gazette du ciel : elle avait vu le bon Dieu dans une espèce de chaire , à mi-corps, comme on voit un homme à sa fenêtre. Un jour que le curé de Castans avait parlé sur les péchés capitaux, en rappelant que le juste lui-même pèche sept fois par jour, elle s'endormit après le dîner, la tête encore ébranlée par le sermon, et voici ce qu'elle nous dit à soa réveil avec la candeur d'un enfant :

326 \,k CHAMBRE DES BELLES SAINTES

« J'ai VU le Père éternel, la Vierge Marie, le Saint- Esprit et saint Joseph. Notre-Dame avait sur ses genoux un chs^pelet en grains de raisin, jaui^çs comme Fambre. L'Enfant Jésus et le Saint-Esprit se disputaient le chapelet. Déjà le Saint-Esprit, i^yec son bec rose , avait picoté quatre grains , lorsque, le petit Jésus lui serra le cou pour lui faire lâcher prise. Le Père éternel courroucé leva la main sur son Fils; mais saint Joseph se plaça devant l'Enfant et reçut le soufflet. Quand je me suis éveillée, le petit Jésus disait à saint Joseptk : <(.Pré|^tQ|,^, s'il vous plaît , l'autre joug. »

Il rôs.ultait évidemment de ce rêve que les.pé^és capitaux avaient leur entrée au para4is. Is S^ii^t- Esprit avait péché par gourmandise,, rEn£^ai Jféôus par envie, le Père éternel par coltoa, et pe^trèire Notre-Dame par paresse , car elle aurait pu tout empêcher en mettant adroitemeijict le chapelet dans son sein.

— Entends-tu cette païenne , me dit en clignotant dom Bazin. Sans savoir la naythologie comoa^ nous, elle place innocemment le paradis dans l'Olympe, elle travestit le bon Dieu en Jupiter. '

— Qu'est-ce doAC que Jupiter? demandait Bénigne.

— Dites à FlaviçijL de vous enseigner le latin , et vous le saurez.

— Le latin, répondait Qénigne, n'est pas nécessaire pour mon salut.

Alors dom Bdzin entreprenait de démoatren que , pour être sauvé , il fallait entendre parfaitement le latin. Il développai! à l'appui de sa thèse tant de bons argument^ , que la pauvre Bénigne , à demiconvaincue, était prête à écouter mes leçons. Mais , hélas I j*aurais été sans doute un professeur trèsinsuffisant. J*étais paresseujL, Je n'étudiais guère, et, comme j*avais un maître fort distrait, les journées se passaient en promenades, en explications de vive voix , en récits et en causeries , en lectures commentées au pas de course. On avait rarement le temps de me faire réciter mes auteurs ou de vérifier mes devoirs écrits.

Dom Bazin m'entraînait à sa suite , du matin au soir, tantôt vers les cimes de N6re , du côté des domaines du maréchal Soult, tantôt vers la vallée de Cannes, au fond des carrières de marbre, tantôt vers la grotte de Limousis, oU nous dînions à la lueur des tprcbes, au milieu d'étincelantes cristallisations. C'est ainsi que j 'ai recueilli les meilleures leçons de ce maître singulier qui me défendait de rien apprendre par cœur, parce que la mémoire , disaitil , n'est que la servante de l'intelligence , et n'est bonne qu'à faire le ménage des autres facultés. Dom Bazin procédait volontiers par sentences , par saillies , par maximes , résumant brièvement des idées générales; il mêlait volontiers tous les sujets, allant de l'un à l'autre avec la plus capricieuse éloquence ; et si je ne le comprenais pas , si je l'interrogeais , il

328 LA CHAMBRÉ DEfii BELLES SAINTES

m'imposait silence d'un geste ou d*un mot. « Taistoi^ me disait-il, tais-toi; je laboure, je sème efje plante ; il n*est pas nécessaire que le champ où je travaille comprenne à Tinstant ce que je fais. » H avait grandement raison , le Malédictin 1 Ce qu'il a planté a grandi^ ce qu'il a semé a mûri. Je me suis souvent émerveillé de retrouver dans mon esprit des fragments de conversation , des éclairs de raisonnement, des comparaisons ou des définitions lumineuses que j'avais à peine entendues autrefois , et que sûrement je n'avais pas comprises. Sur les Mathématiques, il me disait : « C'est Dieu qui a inventé le système décimal/ en nous donnant dix doigts ; » sur la Géographie : « C'est une science de surface, la science des courriers e) des postillons! » Sur la Philosophie : « C'est la Religion mise à pied, sans ailes; » Sur les Ordres monastiques : « Les franciscains étaient des mendiants , les jésuites des procureurs, les dominicains des avocats « les bénédictins des savants et des homnles*»de lettres. » Quelquefois il m'interpellait sans motif; plus souvent il oubliait tout à fait ma présence , et cessant de parler brusquement, tombait en méditation ou en rêverie. Alors devant les torrents en poussière, devant les prés suspendus entre deux rochers , devant ces maigres petits champs oh deux vaches étiques traînent la charrue , d'autres images s'élevaient à mes yeux des profondeurs de la plaine oh je comptais d'en haut dix-huit clochers. Je revoyais entre la

rivière d*Aude el le canal du Midi , mon joli village de Puicheric avec ses toits rouges, ses jardins entourés de cyprès pour briser Teffortdes grands vents, mon père et ma mère se promenant avec mon oncle Marc le long d*une immense pièce de terre , appelée Champ de la Barque^ ou travaillaient à raise,en même temps, dix paires de mules fringantes. Plcis souvent encore , je l'avoue , ma pensée se reportait vers Castans, vers le Pavillon, et dom Bazin m'ayant demandé deux ou trois fois par hasard : « A quoi songes-tu? » Il m'est arrivé de lui répondre presque sans m'en douter : « A la chambre des Belles Saintes I » Dom Bazin se levait alors sans me répondre , ou me racontait toutes les catastrophes que le démon de la curiosité avait amenées, depuis la légende d'Adam jusqu'à celle de Barbe-Bleue.

Ap^ès le système d'enseignement du chanoine, ce qu'il y avait de plus curieux chez lui, c'étaient ses distractions. Elles étaient si involontaires, si fréquentes, si avérées, que la tante Bénigne en avait fait le sujet de ses meilleures plaisanteries : « Il prend le côté de l'Épitre pour le côté de l'Evangile. » Les méprises et les confusions de dom Bazin se renouvelaient presque tous les jours et de la façon la plus étrange. Il lui est arrivé devant moi de lire les odes d'Horace, croyant lire son bréviaire. Il faisait le signe de la croix en scandant ce vers :

fons Blandusise , splendidior vttru !

Les poètes de Tantiquité grecque et latine lui étaient aussi familiers que les Pères de TÉglise. Son front, séparé en deux parties, non par une ride (il n'en a jamais eu), mais par un sillon très-léger, renfermait (c'étaient ses propres parole^) d'un côté la science profane, et de l'autre la science sacrée. Les deux compartiments devaient communiquer sans doute. U en prenait son parti gaiement, il en riait.

Son érudition abondante révélait 'tout de suite l'ancien moine ; il était resté moine d'ailleurs p^r ses préjugés contre le clergé séculicu*. Je l'entendis un dimanche , pendant que je jouais avec le tricot de la tante Bénigne, dire formellement au curé de Castans : « Vous autres, curés, vous êtes des ignorants, des ambitieux, des gens en place. Nous étions la noblesse de l'Église , vous n'en êtes que la bourgeoisie; l'évêque est un préfet qi^i vous non^me maires ou adjoints dans une de ses paroisses. Et le chapitre lui-môme, son conseil général, croyezvous qu'il soit très-propre à l'édifier sur les affaires du diocèse? Les chanoines devraient éclairer leur évoque : ils font la partie de whist avec monseigneur. — Vous êtes pourtant chanoine, répliqua doucement le curé. — Il y a chanoine et chanoine , comme il y a fagots et fagots, — Je ne l'ignoré pas, croyez-le bien ;, il y a même tel chanoine qui serait digne d'être évêque. »

Dom Bazin ne répliqua pas, il rougit. Avait-il souhaité jadis la crosse et la mître? Ce qu'il y a de

certaio, c*est qu'il les aurait noblement portées. Par sa taille élevée , par son embonpoint majestueux, qui rappelait le contour d*un beau vase antique , par ses blanches mains de velours , par sa haute mine impertinente que j*ai retrouvée plus tard dans le portrait du cardinal de Rohan , par Fensemble de sa physionomie et la dignité naturelle de sa personne , dom Bazin était né prélat. Madame de Yillerambert lui aurait obtenu un siège, m*a-t-on<lit , si la Révolution n'avait mis trop brusquement fin au crédit de ia marquise. Quand il célébrait Foffice divin aux solennités, on aurait cru qu'il ofâciait pontificalement.

Mais,en supposant qu'il eût étéprélatJe-Malédictin aurait-ilgardé son originalité? Monseigneur Bazin ne serait-il pas resté au-dessous de dom Bazin? auraitil inventé le supplice de Ja pastille? m'aurait-il fercé de lui servir la messe un dimanche, en me traînant par le collet jusque sur les marches de l'autel , en face des assistants ,. pour me punir d'avoir refusé par vanité la calotte d'enfant de chœur ? m'aurait-il contraint de casser devant six convives , à table , toute une pile d'assietteâ de porcelaine tendre, parce qu^avec mon étourderie d^ sapajou j'avais renversé et brisé une soupière d'un coup do coude? Je faillis mourir de confusion ce jour-là, comme je faillis mourir de peur le jour oh il me surprit dans la chambre des Belles Saintes.

Cette chambre mystérieuse dont m*avait.tant parlé Guillaume , la seule partie de sa maison que le ré?érend malédictin ne m*eût pas ouverte, cette chambre où Bénigne elle-même n'avait jamais pénétré , que de journées d'inquiétude elle m*a causées , sans compter les nuits d'insomnie ! J'avais observé qu'avant de se coucher, dom Bazin allait chaque soir méditer et prier dans Cette chambre où il avait tous SOS livres. J'entendais sa voix du corridor, je me creusais la tête pour inventer un prétexte qui me permît de frapper à la porte sans être grondé. Après mille hésitations, je frappais, dans l'espoir que la porte en s'ouvrant me laisserait voir des merveilles. Dom Bazin , pour toute réponse , me criait de l'intérieur : « Allez-vous-en , » et , la lendemain , il me traitait comme un étranger. Quand le démon de la curiosité s'est logé dans une cervelle de femme ou d'enfant , il faut que la curiosité soit satisfaite ou

LA CHAMBRE DES BELLES SAINTES 3â3

que la cervelle éclate comme une chaudière à vapeur. Je résolus un jour, pour mon malheur, de céder à la tentation du démon.

Les croiôées de la bibliothèque s'ouvraient sur le jardin. Or, au fond du jardin, il y avait un arbre assez haut , un sapin , si je ne me trompe , tout juste en face de ces croisées. Je grimpai sur Tarbre et ne vis rien ; mais j'avais été aperçu : dom Bazin condamna le sapin au feu. Tandis que cet arbre brûlait, je rêvais criminellement d'échelles, de ballons, de sauts périlleux, de tremplins élastiques. Après des efforts redoublés de combinaison , je m'arrêtai au moyen le plus simple : « 11 faut enlever la clef de la chambre pendant la nuit ! » Gomment la distinguer des autres clefs? oîi la trouver? Me voilà tout frémissant. Je me heurte le front , je regarde le ciel, je médite, je cherche , et, tout à coup , je devine en même temps, par un éclair de logique sau\^ge, que la clef doit être très-petite et qu'elle doit se cacher dans la poche la plus secrète de dom Bazin , dans le gousset de sa culotte. En effet , c'est comme une clef de montre que je tâte au fond du gousset. Elle est dans ma main, ô triomphe! et dom Bazin repose, en ce moment, comme un bienheureux!

Je pénètre résoliiment dans la chambre,à la lueur d'un reste de bougie dérobé la veille au salon. C'était bien la chambre des Belles Saintes 1 En face de la bibliothèque dont les rayons occupent tout le mur de droite, trois tableaux à cadre doré se détachent

merveilleusement sur une tenture de cuir un peu sombre. Je lis sur les cadres : « sainte Louise, sainte Marie rÉgyptienne, sainte Madeleine.» La première, le front noyé dans une ombre vaporeuse , lance vers le ciel un regard oblique, ardent et voilé. La seconde , repliée sur elle-même , semble d'abord toute nue ; je me trompe ; elle est revêtue d'un habit de lumière , d'une de ces robes couleur de soleil que les fées donnent aux princesses dans les contes. La troisième... oh! la troisième, qui se mire dans mie glace en tordant sa chevelure d'or, c'est assurément la sainte pécheresse, mais la pécheresse avant sa conversion. Au-dessous des trois tableaux se dressent trois figures de marbre blanc, trois jeunes filles en groupe, soutenues par une large console en forme de prie^Dieu. Une inscription en caractères noirs m'apprend que ce sont les trois Vertus théologales^ la Foi, l'Espérance et la Charité. Qu'elles étaient gracieuses, les trois sœurs!

J'embrassais ou croyais embrasser la plus beUe des trois, l'Espérance, quand j'entendis marcher derrière moi. Quelqu'un m'avait entendu et suivi. Je me retournai , c'était dom Bazin ; il avait l'^ir confondu de mon audace. Pour moi, je ne respirais plus, j'étais aitetré. Dom Bazin , pâle de cdère, me mtbntra du doigt 'la porte et me dit : « Sortez à l'instant de cette chambre. Demain, vous sortirez de cette maison. >

«La tante Bénigne pleura, ^supplia, demanda ma

grâce au nom de tous les saints. Dom Bazin fut inflexible. Il me renvoya le lendemain à mes parents sans leur donner par écrit la moindre explication.

Après la mort du révérend malédictin, quand je rencontrai son neveu Maxime sur la place de la Bourse, et qu'il m'offrit à vil prix les trois tableaux et les trois statues qui formaient tout son héritage, vous imaginez si je m'empressai d'accepter. Quelle fut ma surprise, ou plutôt ma stupéfaction, lorsque, dans les Belles Saintes de dom Bazin, je saluai de très-bonnes copies du Corrége, du Titien et de Léonard; lorsque, dans ses trois Vertus théologales, je reconnus une reproduction du groupe classique des trois Grâces I Les tableaux et les statues avaient été légués à dom Bazin par madame de Villerambert, qui, par une faiblesse de dévote un peu mondaine , avait canonisé de son chef la Monna Lisa, TAntiope, la maîtresse du Titien, et travesti les Grâces païennes en Vertus chrétiennes , uniquement sans doute pour ne pas effaroucher les bonnes âmes de Castans. Dom Bazin avait-il pu ignorer cette pieuse

ruse, lui qui dirigeait la conscience de la marquise? Il s'était contenté de mettre sous clef tableaux et statues. Cependant, qui oserait le damner pour avoir médité devant l'Antiope et pour avoir fait sa prière devant les trois Grâces?

Il a trop honoré la beauté profane, il a trop aimé Tantiquité ; oui, ce fut un païen, si Von veut, mais , comme tous les grands artistes de la Renaissance, un païen innocent.

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