‹ Les payens innocents: nouvellesChapitre 5 sur 7 · JEAN-DE-L*OURS · texte numérisé non relu

JEAN-DE-L*OURS

belle à mes yeux que le plus beau poème héroïque. Voulez-vous que je vous la raconte en trois mots ? Bien des traits curieux m'échapperont sans doute; mais le principal personnage, mais le héros du poëme, il est là devant moi, dès que je l'évoque, avec son vrai caractère et sa vraie physionomie.

Mon héros [ne souriez pas), mon héros Jean* de-rOurs est évidemment THercule chrétien !

L'histoire de sa naissance est un peu difficile à raconter. Une pauvre veuve, dit-on, revenait un jour du bois avec un fagot de branches mortes sur la tôte. Surprise en chemin par l'orage, elle se réfugie dans une caverne, oh elle se trouve face à face avec un ours. « Ah I Seigneur Jésus I s'écriet-elle ; sainte bonne Vierge, je suis perdue I » Hais au lieu de se jeter sur sa proie tremblante, l'ours fait dévotement avec sa patte le signe de la croix. Une bête si chrétienne n'était sans doute pas bioQ redoutable. A demi rassurée, la pauvre femme tombe À genoux, remercie Dieu du fond du cœur, et finit par sourire à l'étrange ami qui la réchauffe doucement de son haleine.

Un an se passa, pour le moins, avant que la veuve ne remît le pied dans sa maison. Quand elle reparut au village, on lui cria dp retourner à sa tombe et de laisser les vivants en paix. Tout le monde l'avait crue morte : aussi la prenait-on pour un fantôme. Elle ne s'irrita pas de ce méchant ac-' cueil, et marcha tout droit vers sa maison, tenant

iEAN-DE*L*OCBS 499

par la main un enfant qui n'avait que trois mois, et qui paraissait déjà plus grand que sa mère.

Cet enfant prodigieux marchait et parlait comme un homme ; il était blanc comme lait , il avait une petite figure d'ange aux yeux doux et clairs, d'un bleu tout céleste ; mais sur son front souriant, oh brillait une candeur enfantine, se dressait une crinière de Samson qui retombait en larges boucles sur son cou musculeux et jusque sur sa poitrine, oh s'épanouissait un bouquet de poils roux. li avait une peau d'ours sur les reins, un. chapelet de baies rouges autour du poignet, un jeune peuplier en guise dé canne au bout des doigts.

Le logis <ie la veuve était occupé par des intrus, une famille de paresseux et de vauriens. L'enfant les chassa comme un vil troupeau ; il ouvrit les fe* nôtres toutes grandes, et se mit tranquillement sur le seuil de la porte, en agitant son petit arbre comme si c'eût été un jonc.

— Qui es-tu ? lui demandèrent les gens du village accourus en foule au premier bruit de cet acte de force et de justice. *

— Je suis le fils de la veuve, répondit-il ; je m'appelle Jean-dë-l'Ours, et ne m'en demande»jamais plus long sur mon compte I Sachez seulenîent que Jean-de-l'Ours veut faire amitié avec les bonnes âmes et purger le pays des vilaines gens.

n fit alors le signe de la croix pour prouver à tout le monde qu'il était chrétien. Les bonnes âmes

SOO JEÂN-De-L*OURS

se pressaient respectueusement autour de lui, tan- . dis que les méchantes gens baisaient à ses pieds la poussière, comme pour l'adorer. En voyant qu*îl inspirait déjà la crainte et Tamour, sa mère ellemêm^e se prosterna devant lui, en l'appelant mon prince et mon roi. Jean-de-FOurs releva brusquement sa mère, en lui disant d'un ton bref :

^ Que cela ne vous arrive plus ou je vous quitterai avant le temps.

A cette menace, la pauvre femme se mit à pleurer abondamment ; on vit tout de suite que ce terrible enfant était un bon fils , car il essuya les larmes de sa mère avec un air de soumission et de repentir, ce qui attendrit dans la foule tout ce qui avait un cœur honnête. L'enthousiasme du village était à son comble. De tous côtés on vint oSrir des présents à Jean-de-l'Ours : c'étaient d'immenses quartiers de porc, de mouton et de bœuf ; c'étaient de vastes tonneaux de vin et d'eau-de-vie.

— Remportez, dit-il, remportez tout cela ! jamais je ne mangerai ce qui a vécu, jamais je ne

. boirai ce qui a fermenté.

n ne voulut accepter que des raisins, du miel, de# olives et delà farine de maïs. La veuve ayant eu^e malheur d'insister pour qu'il retînt aussi les autres présents, il la regarda cette fois en rougissant de colère ; puis il devint triste et pleura.

— Quittons-nous, cela vaut mieux ; vous me feriez faire quelque péché.

iean-de-l'ours 304

Après ces paroles d'adieu , malgré les supplications de sa mère , malgré les prières de tout le village, le fils de la veuve quitta le pays sans se retourner. On le vit franchir la rivière comme on franchit les ruisseaux; un bûcheron ou un mendiant, qui le rencQntra de Tautre côté de Teau , répéta le soir que le fils de la veuve avait dit : « Allez trouver ma mère, et annoncez-lui de ma part qu*à Fendroit oh je suis né... je reviendrai mourir.»

Ici commencent les grandes prouesses et les merveilleuses aventures de Jean-de-l'Ours. Les travaux de l'Hercule de la Fable pâliraient aisément devant les siens. Hercule n'a jamais fait reculer un torrent en soufflant dessus ; Hercule n'a jamais éteint une montagne de feu comme on éteint une lampe , avec un simple mouvement des lèvres ; Hercule n'a jamais arrêté un tremblement de terre en frappant la terre d'un coup de poing ; Hercule n'a jamais tenu la lune dans sa main comme une lanterne qu'on décroche en se haussant sur la pointe du pied ; Hercule enfin n'a jamais combattu avec l'Archidîable d'enfer.

Qu'est-ce quel'Archidiablô? Je ne le sais pas au juste. Est-ce Satan lui-même, ou n'est-ce qu'un de ses plus redoutables lieutenants? Dans quelles circonstances eut lieu ce combat titanique entre l'Archidiable et Jean-de-l'Ours? Je crois bien que ce fut eu pleine mer, devant les cimes sacrées du Liban, qui frémissait sur sa base au retentissement des coups que se portaient les deux adversaires.

AiAMMâÉiMliHâ^si^-wp-ii^MMI^a^^^ii^^^BMiMHiMl

Page 1