LA GUELDRE
daisc. Je suppose qu’un procès s’engage pour la possession de celte ville; s'il fallait la restituer à son légitime propriétaire, le juge, pour peu qu’il fût impartial, se sentirait fort embarrassé. Elle appartient bien légitimement à la Hollande, car il serait difficile de trouver une ville qui représentât mieux le caractère mixte des Pays- Bas; mais l’Allemagne alléguerait qu'elle contient un certain élément germanique, et la France pourrait la réclamer avec tout autant de justice pour une raison analogue. La vérité est que, dans des contestations de telle nature, les raisons étant égales de tous les côtés, le seul droit est celui de la force. S'il est un spectacle qui justifie la légitimité de la guerre, c’est bien celui des pays mixtes. On comprend alors que certaines guerres puissent être l'unique moyen de décider de la justice et du droit, puisque tels différends laissés à l’arbitrage de la raison pourraient durer jusqu’à la fin des temps. Bien n’est plus aisé que de faire de Nimègue une ville française, elle l’est déjà; rien n’est plus facile aussi que d'en faire une ville allemande. Ce qu’elle est le moins, c’est une ville hollandaise, et peut-être précisément pour cela est-il juste que la Hollande la possède.
C’est sous le coup de ces impressions laissées par ma promenade à travers la Gueldre et sur-
HOLLANDE
tout par le spectacle de Nimègue, que quelques jours après je m’approchai à Bruges du somptueux tombeau de très haut et très puissant prince Charles, dit le Téméraire en langue française, dit le Hardi en langue germanique, duc de Bourgogne, de Brabant, de Limbourg, de Luxembourg et de Gueldre, comte d’Artois, de Flandre, de Hainaut, de Hollande, de Zélande et de Zutphen, seigneur de Frise, marquis du saint-empire. Cette visite au tombeau de Charles le Téméraire est la dernière grande émotion que j'aie ressentie durant ce voyage. Pour la première fois, je venais d’avoir une idée claire de l’entreprise gigantesque qui lui mérita son surnom. Était-elle téméraire cette entreprise? Oui. Insen-
sée? Non.
Charles eut l’idée de ressusciter le royaume de Lothaire, en complétant par la conquête ce qu’il possédait des pays qui avaient formé jadis la part du vieux prince carlovingien. Or il est remarquable que tous ces pays enclavés entre la France et TAllemagne présentaient une physionomie mixte pouvant les faire réclamer soit par l’une, suit par l’autre de ces nations avec une parfaite légitimité, à moins qu'un maître hardi ne s’autorisât de cette neutralité même pour fonder leur indépendance et ne les réunît en un tout
Tombeau de Charles le Téméraire
HOLLANDE
compact, en un même corps de monarchie. Ces éléments étaient hétérogènes, dira-t-on; comment espérer fondre en un même royaume des populations aussi diverses que celles sur lesquelles Charles eut la main ou jeta les yeux, Flamands, Hollandais , Suisses , Lorrains? Ces populations n’étaient pas plus diverses que celles qui avaientformé cette monarchie française, dont Charles avait l'exemple et le modèle sous les yeux. Elles l’étaient même beaucoup moins, car, bien que la monarchie française ait dû son succès précisément au caractère mixte des populations qu’elle a réunies sous son empire, quelques-uns de ces éléments étaient infiniment plus réfractaires que les plus indépendants de ceux sur lesquels Charles essaya son action. Si l’entreprise de Charles avait réussi, le résultat aurait été une seconde France créée entre la France et l’Allemagne, et opposant à jamais une barrière à l’ambition de l’une et de l’autre. Les craintes qui nous assiègent aujourd’hui ne seraient jamais nées, car l’équilibre de l’Europe aurait été réellement assuré par la création de cette puissance intermédiaire, tandis qu’il s'est toujours appuyé sur la supposition que l’existence de ces petits États pouvait être préservée par leur neutralité, supposition complaisamment acceptée qui n’a pas
empêché ces populations de recevoir dix fois , depuis cette époque, des lois de maîtres divers.
Cette entreprise, dira-t-on encore, était illégitime. Pourquoi donc? Est-ce parce qu’elle violait le principe des nationalités? Où donc est la nationalité chez des populations mixtes? Leur caractère complexe est précisément la preuve que cette nationalité n’existe pas d’une manière précise. Pour que la nationalité soit fondée sur la race, il faut au moins que les populations soient sans mélange, et non réclamées par deux ou trois souches. Si l’on voulait appliquer rigoureusement le principe de la nationalité fondée sur la race, il faudrait aller bien plus loin que la constitution d’une Belgique, d’une Hollande, d une Suisse; il faudrait encore émietter ces petits
Etats ; il faudrait constituer un pays wallon indépendant, une Flandre indépendante, une Gueldre et un Limbourg indépendants , une Suisse française, une Suisse italienne, une Suisse allemande. L’esprit de fractionnement du moyen âge, contre lequel se heurta Charles le Téméraire , était plus logique que nos théoriciens modernes, car lui, au moins, il ne reculait pas devant cette dissémination anarchique.
D’ailleurs, la nationalité est déterminée tout autant par la configuration du sol que par la race
HOLLANDE
et le langage, et, pour ne prendre que le point qui nous occupe, je défie qu’on me montre plusieurs pays dans la vaste plaine qui s’étend d’Ar ras au Ilelder. Vous partez d’Arras, la Flandre commence ; vous entrez dans la Flandre, c’est encore l’Artois ; vous arrivez à Gand, c’est déjà la Hollande ; vous débarquez à Rotterdam, c’est encore la Flandre. La nature, on le voit, est mixte comme les habitants. Ce n’est guère qu’audessus d’Amsterdam que la nature se présente avec un caractère nettement tranché; mais ce caractère est au fond le même que celui des régions qu’on vient de quitter, et il ne nous frappe plus particulièrement que parce qu'il a été épuré de tout mélange par une suite de lentes et insensibles transitions. Si la géographie est la base de la politique, où trouver plusieurs nations dans cette contrée si justement appelée les Pays-Bas?
L’entreprise de Charles ne blessait donc aucune différence essentielle, et ne commettait pas le crime de ces accouplements monstrueux devant lesquels les conquérants n’ont pas toujours hésité. Nombreux sans doute sont les désaccords qui divisent ces populations ; mais plus nombreuses encore sont les sympathies qui les unissent. Les désaccords ont été engendrés non par la nature, mais par l’histoire : or ce que l'histoire a
créé, elle peut l’effacer; il n’y a que les antipathies essentielles établies par la nature qui ne peuvent se détruire. A la longue, le rapprochement de ces populations leur aurait créé une nationalité réelle,
car de ce rapprochement il ne pouvait manquer de sortir un génie original qui n’eût été ni celui de la b rance, ni celui de l’Allemagne, génies entre lesquels elles ont toujours hésité. Réunies en une même monarchie, elles auraient fondé pour toujours leur indépendance, au lieu de la fonder pour un bail plus ou moins long, puisqu’elles auraient possédé des moyens de résistance qu’elles n’ont jamais eus par elles-mêmes, et qu’elles ont
plus d’une fois été obligées d’emprunter à de puissants voisins. Est-ce que leur indépendance les a sauvées de l’Espagne, de l’Autriche, de Louis XIV, de Napoléon? est-ce que leur caractcie complexe ne les a pas rendues le champ de bataille de l’Europe toutes les fois que la guerre s’est allumée? Et de tous ces peuples que Charles médita de grouper sous son empire, combien en ot-il d ailleurs qui aient conservé leur indépendance? L'Alsace et la Lorraine ont disparu, et ce n est que nos jours que la Belgique est parvenue à se former en royaume dont plusieurs prétendent l’existence précaire. La Hollande seule s’est
délivrée de l’Espagne et préservée de Louis XIV
HOLLANDE
grâce au courage de ses habitants, niais grâce aussi et surtout à la configuration bizarre de son sol et à la protection de la mer, qui la menace dans la paix et la sauve dans la guerre. Oui, la Hollande accomplit des miracles d’énergie pour assurer son indépendance; mais ces miracles, je doute fort qu’elle se fut souciée de les réaliser si, au lieu d’être conviée à une soumission contre nature, elle avait été conviée à un rapprochement de famille avec des populations sœurs. Quant à la républicaine Suisse, qui dans ces antiques guerres gagna si souvent la partie à la fois pour le roi de France et l’empereur d’Allemagne, combien de temps croyez-vous qu’il s’écoulera avant que la France ait la fantaisie d’étendre son bras jusqu’à Genève, et que les Allemands, amateurs bien connus de la nature et des arts, aient envie d’aller contempler à Schaffouse la chute de leur père Rhin ? Pauvre Charles, pauvre prince calomnié, ton ambition tut juste et noble, ton entreprise parfaitement rationnelle, sinon raisonnable, et cependant elle fut vraiment téméraire. La seule nationalité que ces peuples pussent lui opposer, le moyen âge la leur avait donnée. Le hasard voulut que toutes les populations soumises à son pouvoir ou but de son ambition fussent précisément celles en qui vivaient le plus fortement
l’esprit de fractionnement du moyen âge, les franchises municipales, les habitudes (l’autonomie nées à l’ombre de la féodalité; c’est contre cet obstacle que Charles vint se briser. Il devait infailliblement périr; mais, à la distance où nous sommes de cette époque, nous pouvons voir aisément ce que l’Europe perd aujourd'hui à l'insuccès de son entreprise.
Cet esprit d'indépendance qui les sauva il y a quatre siècles existe toujours parmi ces peuples; pensez-vous qu’il serait assez fort pour les sauver cette fois des entreprises de nouveaux Charles ? et si ces nouveaux Charles se présentaient, croyez-vous qu’ils courraient d'aussi grands risques que le premier de remporter pour toute gloire le nom de téméraires *?
1. La guerre de 1870 a peut-être justifié une partie des craintes qui avaient donné naissance à ces pages et que des événements de date récente ne sont point faits pour dissiper.
Introduction.... 1
BELGIQUE