‹ Les Pays-BasChapitre 4 sur 18 · I.A HAYE · texte numérisé non relu

I.A HAYE

gnement; elle exige donc d’abord un intervalle marqué, et ensuite une harmonie qui ne s’obtient qu’au prix d’une uniformité sévère. Dans une ville gouvernée par cinq cents patriciens égaux entre eux de rang et de pouvoir, cinq cents palais d'une variété extrême témoigneront au contraire que la magnificence de leurs possesseurs n'a été gênée par aucune contrainte, par aucun sentiment d’inégalité qui les ait rappelés à une sorte de modestie.

Rien n’est frappant sous ce rapport comme l’aspect d’Amsterdam quand on vient de quitter la

Ilaje. A Amsterdam, la ville républicaine par excellence, l’architecture des maisons offre le spectacle des républiques bien ordonnées, celui de la

fantaisie la plus excessive dans l’alignement le plus correct, de l’indépendance la plus complète au sein de l’ordre le plus régulier. Jamais la ligne droite n’a été respectée avec plus d’intelligence que dans les quais magnifiques de Keizers' gracht et de Heeren’s gracht; mais en revanche

toutes les figures des deux parties de la géométrie, surfaces et solides, ont été épuisées pour les façades et les lrontons de ces riches demeures. Ce sont des arcs, des courbes, des triangles, des tiapèzes, des losanges, des carrés, des cubes, des cylindres a foison, si bien que les habitants

d’Amsterdam, pour rendre leurs enfants savants dans l’art d’Euclide et d’Archimède, n’ont besoin d’autres figures que de celles de la géométrie amusante et vivante de leurs demeures. Là, visiblement, chaque habitant est roi, car chacune de ces maisons dit à haute et intelligible voix : Je suis le résultat d’une volonté individuelle, et je n’ai souci de ma voisine pas plus qu’elle n’a souci de moi.

Certainement ce Versailles hollandais ne possède rien qui puisse se comparer pour la grandeur au palais de Louis XIV, à la terrasse du grand escalier, à ce parc, chef-d’œuvre de l’art classique des jardins, qu’il a été de mode de dénigrer parmi nous pendant un temps, mais qui peut soutenir la comparaison avec les plus nobles choses, et qui cessera d’être beau le jour où les paysages de Poussin et les soleils de Claude Lorrain perdront aussi leur sérieuse beauté. La Haye n’est pas cependant sans quelques-unes de ces créations d’un art artificiel qui marquent presque

inévitablement les résidences de la royauté, lors-

que ces résidences la gardent à l’écart de la foule des sujets. J’ai nommé déjà le Vivier , ce lac charmant creusé au centre de la ville, d’où l’on jouit des spectacles pittoresques les plus délicats, grâce à la petite île verdoyante qui se dresse au-

Lo Vivier à la Ilave.

dessus de ses eaux. Ne dirait-on pas un détail détaché d’un grand parc royal, distrait de l'ensemble dont il faisait partie par la munificence d'un souverain? Mais si la Haye n'a pas le parc classique de Le Nôtre, elle a celui qui convient essentiellement à un Versailles hollandais et qui s’accorde avec le génie d’un pays dont les peintres découvrirent les premiers l’existence de la nature, — le Bois, la plus délicieuse promenade dont puisse jouir un civilisé raffiné qui tient à épuiser les sensations de la vie rustique sans obéir à ses exigences et à ses ennuis.

Oh ! comme on est loin de la ville et en même temps qu’on en est près! Ce bois n'est pas un parc, c’est la nature même, et le citadin de la Haye qui irait y passer tous les jours quelques heures n’aurait rien à envier, en connaissance intime de la campagne, au bûcheron le plus perdu au fond des forêts et au paysan le plus enfoui au sein des terres. Qu’il est vert, ce bois, qu’il est feuillu, qu’il est ombreux, qu’il est humide! C'est en vain qu’on y a tracé des allées, découpé des pelouses, creusé des pièces d’eau; l’art n'a pu réussir à y dessécher et a y tarir aucune des sèves de la nature. Notre paysagiste Corot a-t-il jamais vu ce bois? S’il l'a vu, il a dû en être fou d’enthousiasme; s’il ne l’a pas connu, il faut

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avouer qu’il l’avait presque deviné, car rien ne ressemble davantage — surtout aux heures du matin et du crépuscule qui sont les heures favorites où il aimait à épier la nature — a ces paysages verts et feuillus, chargés de vapeurs blanches ou grises dont la mollesse dissimule la solidité des arbres et des terrains, où il plaçait de préférence ses figures d'un caractère incertain, femmes, fées, fantômes sortis d’une traînée de brume.

Ce parc a son Tria non, un Trianon d'aspect tout rustique. La pieuse veuve de Henri-Frédéric qui éleva cette demeure modeste, se rapprocha beaucoup plus de la nature sans le vouloir ni le savoir que ne le fit en le voulant notre reine Marie- Antoinette avec son petit Trianon; personne certes ne s'étonnerait de voir sortir une fermière vraie ou fausse de cette résidence qui me rappela le titre d'un roman enfantin, la Maisonnette dans les bois , titre qui décrit si exactement son caractère que c’est le nom même sous lequel les Hollandais la désignent. C’est la marque d’un vrai bon goût, ennemi des cacophonies et des discordances, d'avoir évité le contraste déplaisant qu’un extérieur prétentieux de palais aurait fait avec ce parc si campagnard. Cette petite maison ressemble à la monarchie dans les pays germa-

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niques, pleine de bonhomie à l’extérieur, simple ■ d’apparence comme elle ne l’a jamais été dans nos pays latins, mais singulièrement royale à l’intérieur, et plus sûre intrinsèquement de ses prérogatives que ne le fut jamais le plus fier de nos rois magnifiques. La modestie extérieure de cette maison du Bois recouvre les souvenirs les plus fiers et la somptuosité la plus rare.

Dans cette suite de belles salles, deux surtout arrêtent plus particulièrement la curiosité. La première est la salle d’Orange, avec son plafond en coupole et ses peintures de Van Thulden, amusant trompe-l’œil qui donne pendant quelques minutes l’illusion de Rubens, espèce de chapelle appartenant à ce Hero-Worship et à cette religion du Sinto que les races nobles ont eus de tout temps pour elles-mêmes. Cette chapelle sans autel est le logement d’une âme, le sanctuaire d’une mémoire, celle du prince Henri-Frédéric, frère du terrible Maurice, troisième stathouder des Provinces-Unies et triomphateur définitif de l’Espagne. Avec son souvenir, sa veuve voulut conserver encore un reflet de l'éclat qu’il jeta dans le monde, et ce reflet coloré, ce sont les peintures de Jordaens et de Van Thulden qui recouvrent les parois de la salle. Ces peintures allégoriques, éloquentes seulement pour celui

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qui sait quel fut le prince, ne doivent certes évoquer dans l’esprit de l’ignorant que l’idée d’une grandeur vague et confuse ; cependant cette impression de l'ignorant naïf ne serait pas sans quelque vérité, sinon à l’égard du prince dont ces allégories célèbrent les exploits, au moins à l’égard du temps où il vécut; car, en regardant ces peintures et surtout la composition gigantesque, embrouillée et presque monstrueuse de Jordaens qui orne le fond de la salle, je ne pus m’empêcher de penser que par cette œuvre compliquée le peintre anversois avait involontairement donné une fort exacte représentation du gigantesque gâchis dans lequel la paix de Westphalie trouva l’Europe. Comme emblème des exploits de Henri-Frédéric, — dont le principal, par parenthèse, fut de ruiner la ville natale du peintre, — la composition de Jordaens est inexacte et

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peu claire; mais comme emblème de ce qu’elle n’exprime pas, c’est-à-dire du pêle-mêle de l’Europe au sortir de la guerre de Trente Ans, elle est aussi lumineuse que possible.

Quant à la seconde salle, la salle chinoise, le mobilier, entièrement exotique, est probablement ce qui en Europe donne l’idée la plus juste et la plus haute de ce qu’est le luxe chez les grands des sociétés de l’extrême Orient. Ah! voilà des

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gens qui s’entendent â l’art d’orner un appartement, ces Chinois et ces Japonais; élevé à cette hauteur, cet art devient presque moral et se confond à peu près avec la sagesse : car que nous recommandent toute philosophie et toute religion, sinon d’entretenir l’âme dans un état d’allégresse qui lui conserve sa lumière et sa chaleur? Comment les monstres du spleen et du découragement pourraient-ils s’introduire dans un appartement rempli de ces autres monstres, enfants du caprice des artistes chinois et japonais, parmi ces vases, ces porcelaines, ces coffrets, qui distraient et morcellent l’attention, et, appelant à chaque minute l’âme en dehors, l'empêchent de se refouler sur elle-même? Comment les pensées tristes entreraient-elles dans l’esprit devant ces tentures et ces rideaux de soie blanche, ramagés de fleurs et animés d’oiseaux? Oh! que tous nos velours, nos brocarts, nos damas les plus splendides, paraissent lourds, moroses et ennuyeux auprès de telles étoffes! Cependant toutes les choses ont leur revers, et je ne puis m’empêcher de penser que vivre perpétuellement au milieu d’une abondance de semblables amusantes merveilles doit à la longue remplir lame d’enfantillage, la rendre incapable de tout sérieux et de toute grandeur, et qui peut dire si ce n’est

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pas là line des causes de celle puérilité qui nous frappe chez les sociétés de r extrême Orient.

En dehors de ce charme des lieux, la Haye possède un attrait moral très particulier, qui en fait un des séjours les plus désirables de l’Europe. La Haye ne contient pas de populace, el ce n’est certes jamais pour cette ville que Voltaire prononça son imprécation célèbre : Adieu , canards, canaux , canaille; d’abord parce que la canaille y est inconnue, ensuite parce que les canaux n’existent qu’en dehors de la ville, et enfin parce que, pour tous canards, la Haye ne possède que les cygnes qui nagent dans le Vivier . Les manières du peuple de la Haye sont un reflet de celles de la société choisie que les circonstances lui ont donné exclusivement à servir. A la Haye peut se vérifier sur le vif finfluence que les aristocraties exercent à la longue sur le caractère des classes populaires, même chez les races dont le caractère est le plus indépendant, les Hollandais et les Anglais. Le peuple de Venise est, dit-on, le plus doux, le plus affable, le plus poli de la terre, et Dieu sait cependant si ce sang italien, mélangé de sang grec, illyrien et dalmate, contient des éléments violents. A quoi tient cette politesse, sinon à cette longue domination de dix siècles d’aristocratie qui peu à peu a

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broyé, assoupli toute obstination, tout entêtement, enseigné à ce peuple avec l’obéissance la contrainte personnelle, et réprimé ces soudainetés irréfléchies de l’instinct physique qui se traduisent chez l’homme comme chez l’animal en mouvements sans raison de colère, d’audace et de familiarité. Certes ce n’est point un phénomène aussi frappant que l’on observe à la Hâve; cependant le résultat est le même sur une plus petite échelle. Le peuple de la Haye possède une supériorité de manières et de tact, un art de servir, une politesse et une absence de morgue que l’on ne rencontre a ce degré en Hollande que dans cette seule ville, et le voyageur qui désirera vérifier notre observation n’aura qu’à pousser droit à Amsterdam en quittant la Haye, sans s’arrêter à Leyde, ville d’université, et surtout à Harlem, ville en partie déchue de son ancienne splendeur, et où il trouverait en conséquence quelque chose de cette politesse qu’il aurait laissée à la Haye, car rien n’enseigne la politesse comme la déchéance.

Il est vraiment presque inexplicable que la Haye ait réussi à conserver si longtemps son aimable originalité, et qu’elle n’ait pas échangé ce caractère d’oasis royale contre le caractère de véritable capitale. Ce fait est peut-être la preuve

Un coin du vieux Scheveniûgeu.

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la plus irréfutable du patriotisme parfait de la maison royale de Hollande, car jamais une maison ambitieuse n’aurait permis que dans un pays

monarchique la capitale fût représentée par une ville d’aspect, de mœurs et de traditions toutes républicaines comme Amsterdam; j’imagine que sous d’autres princes ce contraste bizarre aurait été évité. Rien n’était plus facile cependant que de faire de la Haye une grande capitale, et si quelque entreprenant baron Haussmann eût passé par là, la chose serait accomplie depuis longtemps1. Ne pourrait-elle en effet, s’étendant jusqu’à Scheveningen, aller toucher la mer, et devenir ainsi un centre d’activité commerciale bien autrement choisi, bien autrement pourvu de ressources et de facilités de communications que ne le fut jamais Amsterdam sur son mélancolique Amstel et en face de son Y? Peut-être cette fortune arrivera-t-elle quelque jour à la Haye; mais alors adieu à ses mœurs et à sa politesse! La Haye cesserait d’être le séjour désirable et charmant qu’elle est aujourd’hui.

C’est évidemment au voisinage de la Haye qu’il faut attribuer la vogue dont les bains de mer de Scheveningen jouissent depuis tant d’années

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