LE PAYSAGE DE LA NORD-HOLLANDE
cl do gloire! Ce n’est pas là que le laboureur, du soc de sa charrue, fera jaillir les ossements des guerriers, et, s’étonnant devant ce spectacle, fournira le sujet d’un paysage historique aux Poussins du présent et de l'avenir. Oli non! ce paysage ne parle pas de vie héroïque ; mais il parle, ce qui vaut tout autant, de vie patriarcale, d’affections simples, de bonheur silencieux, de patience et de douceur. Là peuvent vivre des familles selon la Bible et le Vicaire de Wakefte/d, des paysans selon les chants de Robert Burns. Y a-t-il des méchants et voit-on des assassinats dans la Nord Hollande? Je me suis surpris à en douter, d’abord parce que je ne sais pas où pourraient s’embusquer les meurtriers en ce pays ouvert de toutes parts devant le ciel, ensuite parce qu’il me semble difficile que cette nature sans violence et pleine d’apaisement puisse inspirer à l’âme des sentiments noirs ou passionnés. Dans un tel pays, l ame tournerait plutôt aux manies innocentes, et c'est par l'influence de la nature ambiante qu’il faut, avonsnous dit, expliquer très probablement les bizarreries des habitants. Ce paysage parle de vie patriarcale, il parle aussi de vie philosophique, d’austérité, de pensées graves; là peuvent vivre, dans le voisinage d’âmes simples, les solilaires
HOLLANDE
selon Spinoza, les hommes qui, dans les profondeurs de la méditation, ont su trouver la paix, et dans le renoncement, le bonheur. Ce paysage, en effet, a deux faces : d’une suave douceur pendant le jour; dès qu’il est touché par les ombres du soir, il devient d’une mélancolie profonde; mais cette mélancolie n’a rien d’affaiblissant pour râme. La tristesse du paysage hollandais n’a nul caractère byronien ou élégiaque, elle n’a pas de plaintes ni de murmures; elle est grave, muette et recueillie. C’est la mélancolie la plus male et la plus saine qui ait jamais émané du cœur de la nature aux multiples inspirations.
C’est ce sentiment d’austérité que Ruysdael a merveilleusement compris, et c’est pour l’avoir compris qu’il mérite le nom d’homme de génie. Lui aussi, comme tous ses compatriotes, il n’a peint que ce qu’il voyait; mais son œil s’est arrêté justement sur ce qui était le plus digne d’être remarqué dans son pays, c’est-à-dire sur cette mâle et saine tristesse de la nature hollandaise. Ces paysages singuliers, composés des éléments les plus pauvres du monde, un maigre terrain, une (laque d’eau immobile, un buisson isolé, un arbre unique, ces paysages qui semblent presque des paradoxes, que l’artiste a imposés à' notre admiration par la force de son
RUYSDAEL
génie, ils existent, et la réalité parle à l'âme juste le même langage que lui parlent les peintures de Ruysdael. Le caractère d’individualité que prennent les objets naturels dans la grande plaine de la Hollande, Ruysdael seul l’a saisi; ni avant ni après lui, aucun de ses confrères et de ses émules ne s’est même douté de cette puissante originalité. Il a surpris l'âme pensive de la nature de son pays, tandis que les autres n’en ont vu que les surfaces et les gais costumes. Voilà pourquoi il a pu accomplir le miracle de nous intéresser avec un paysage qui contient un seul arbre, ou un pauvre buisson, ou un pont de bois à demi ruiné. Mais cet arbre isolé, il faut voir quelle physionomie il prend en Hollande dès que les heures du soir font sentir davantage encore sa solitude ; alors il a vraiment l'air d’un philosophe qui médite ou d'un ascète en contemplation. Ce buisson sans voisins, autour duquel montent les abondantes fumées de la terre à la fin du jour, exprime dans sa muette éloquence toutes les tristesses de l’abandon et de la pauvreté. Ce terrain maigre et sans charme dit plus mélancoliquement que Salomon que tout est vanité, et que verdure et Ileurs sont une illusion qui apparaît à la surface d’un éternel rien. Cette flaque d’eau immobile parle du repos éternel avec
HOLLANDE
plus de gravité que n’en parla jamais bouddhiste hébété par le Nirwana .
Parmi les beaux Ruysdaels que l’on voit en Hollande, il en est deux qui sont plus particulièrement faits pour toucher les âmes dignes de nobles pensées. L’un, le plus extraordinaire, se trouve au Musée Yan der lloop à Amsterdam. Un terrain sec, sans verdure, sans arbres ni fleurs, nu comme la pauvreté même et cicatrisé de ravins comme l’image du malheur, est traversé par un courant d’une eau terne, lente, impuissante; tout en haut, une habitation chétive; un ciel sombre, pluvieux, recouvre ce paysage; le vent souffle visiblement sur cette lande où il n’y a pas une feuille à emporter, où il ne remuera que quelques grains de sable. Avec ces maigres éléments, Ruysdael a composé un paysage dont on a peine à détourner les yeux. Plus on le regarde, plus on sent s’élever en soi le plus haut sentiment de l’âme humaine, le sentiment de la soumission aux lois des choses. C’est le plus frappant symbole de renoncement que j’aie jamais vu, et, pendant tout le temps que je l’ai regardé, il m’a semblé contempler l'explication par l’art de cet aphorisme : « changer plutôt ses désirs que l’ordre du monde », troisième règle de la méthode de ce Descartes qui (ut contem-
e Champ
HOLLANDE
porain de Ruysdael, et qui, lui aussi, avait vécu en Hollande et vu de tels paysages.
Le second, qui se voit au Musée de Rotterdam, a fait, m’a-t-on dit, l’admiration d’une dame qui est femme d’un des écrivains philosophiques les plus distingués de ce temps-ci. Il n’y a guère, en elfet, que les philosophes ou ceux qui se sont mêlés à leur vie qui puissent sentir le charme profond d’un pareil paysage. Un vaste champ de blé d’un blond pâle incline doucement la tête sous le souffle d’un vent léger qui n’a rien de la molle tiédeur de Favonius, ni de l’amoureuse espièglerie de Zéphire. Un rayon de soleil, aussi pâle que la moisson, tombe sur les pointes des épis, et court sur le champ entier avec une finesse incroyable. Blafards sont les épis, blafarde la lumière qui passe sur eux comme une caresse tristement prolongée. Cette fois encore, Ruysdael a composé son chef-d’œuvre avec les éléments les plus ingrats du monde, une moisson incolore et une lumière incolore ; mais un charme d’une mélancolie sans amertume s’échappe de cette toile, et nous parle éloquemment de la condition ordinaire des pauvres humains. Oh! que ces épis ont été peu favorisés du sort et peu gâtés par la nature; ils ont grandi cependant, ils ont percé ce sol humide, résisté à cet
RUYSDAEL
air grelottant, et avec l’aide de cette lumière moins avare que pauvre et qui a donné ce qu’elle a pu, ils sont arrivés a maturité et composent maintenant une moisson tout comme s'ils avaient vécu sous la lumière la plus opulente, caressés par les brises les plus amoureuses et nourris par le sol le plus généreux. Voilà l’image de la vie moyenne de notre espèce : pour la majeure partie des hommes, le ciel est aussi froid, la lumière aussi pâle, l’air aussi âpre; ils vivent cependant, et, dociles à une inconsciente résignation, ils accomplissent leur loi et portent leurs fruits en dépit de l'inclémence des choses et de l'indifférence de la nature. Ce champ de blé révèle tout le secret delà sagesse : savoir vivre sans soleil.
LEYDE
Leyde est la première ville où le caractère hollandais se présente dans toute sa pureté et son originalité natives. La Haye est une ville cosmopolite avec des formes hollandaises; à Rotterdam, le caractère de la Flandre est partout reconnaissable ; à Leyde, toutes ces particularités de nature hybride qui marquent la transition d’un pays à un autre, ont disparu. Hans cette ville, en partie déchue de son ancienne splendeur, respire plus que partout ailleurs, plus meme qu’à Harlem, la vieille vie bourgeoise hollandaise du xvne siècle avec ses habitudes d’économie et de propreté. Cette propreté hollandaise, qui est devenue proverbiale, c’est à Leyde qu'il faut aller pour la trouver dans ce qu’elle a de plus exquis et de plus sensé à la fois. Rien n’est donné au luxe et au plaisir des