‹ Les Pays-Bas; impressions de voyage et d'artChapitre 4 sur 8 · HOLLANDE. — ALBERT CUYP · texte numérisé non relu

HOLLANDE. — ALBERT CUYP

les plus irais et les plus gracieux du monde, r<iir, la lumière, la verdure, l'eau, le comfort moral des intérieurs bien clos, la cordialité de la vie modeste.

Cependant cette galerie où domine la nature éternellement jeune, éternellement contemporaine, n'est pas dépourvue de tout intérêt historique et de tout charme rétrospectif. Rubens y figure par un portrait de Marie de Médicis tout éclatant de sa magnificence ordinaire. Et quelle charmante surprise que le portrait de la reine Marie, femme de Guillaume îil, par Nestcher! Quoi! cette aimable dame, c'est la fille du maussade Jacques II et de la maussade Anne Hyde ? Quoi ! ces deux âmes grises ont produit à elles deux cette douce lumière à laquelle le vaillant phthisique Guillaume aimait tant à se réchauffer, après laquelle il ne fit plus que languir et grelotter? Ce portrait même ne nous éloigne pas trop delà nature, car Constantin Nestcher a représenté Marie comme il convient de représenter une reine hollandaise et anglaise, au milieu d'un jardin seigneurial, près d'une fontaine jaiUissante. Devant elle^ un de ces joUs kakatoès chers de tout temps à la Hollande aux goûts exotiques trahit les légères bizarreries de la reine, et, si le peintre eût ajouté aux accessoires de son tableau quelques-unes de ces fines porcelaines de Chine qui furent au nombre des dadas favoris de Marie, son gracieux signalement serait aussi complet que possible.

La principale curiosité de Rotterdam, ce n'est ni son spacieux plantage, ni sa statue d'Erasme, ni le système de canaux qui divisent ses quartiers. Cette curiosité est toute morale, n'est consignée dans aucun guide, et peut fort bien par conséquent rester inaperçue de l'œil du voyageur. Si vous tenez à la connaître, ne vous faites pas descendre dans un des hôtels des beaux quais de cette ville ou dans un des logements fashionables des quartiers qui avoisinent le plantage ; allez tout droit dans Hoogstraat, qui est la grande rue commerciale de la ville, une manière d'Oxford- Street, d'Holborn ou de rue Saint-Denis, mettez-vous à votre fenêtre et regardez. Au bout de quelques instants, vous croirez être le jouet d'une illusion, la dupe de quelque phénomène d'hypno-

lisme singulier, et vous vous direz à vous-même, en vous frottant les yeux : — Ah çà mais ! est-ce que je rêve ? l'aventure du dormeur éveillé s'est-elle réalisée pour moi, ou bien me suis-je trompé de route par le plus inexplicable des malentendus? Suis-je bien ici, à Rotterdam, dans Hoogstraat, ou suis-je à Londres, dans le Strand? Ces gens que je vois circuler dans la rue, affairés et muets, combien de fois je les ai vus montant et descendant Ludgate-Hill ou Cheapside ! C'est cette même démarche si caractéristique que je croyais propre seulement au sérieux Anglais, vrai soldat du commerce, allant, d'un pas gymnastique, enseigné par la nature des choses et la disciphne volontaire, à la rencontre des affaires et à l'assaut des obstacles. C'est cette même précipitation sans fièvre, ce même large pas qui mesure toujours un égal espace, cette même marche précise, exacte, directement géométrique comme celle d'un projectile lancé selon les lois mathématiques , sans inflexions, crochets, parenthèses ni temps d'arrêt. C'est une foule, et nulle part cependant on ne voit de groupes; chaque individu marche isolé sans prêter attention à son voisin d'une minute, lequel de son côté passe en lui rendant son mdifférence. La plus parfaite égalité règne entre tous ces piétons, — c'est le seul terme par lequel on puisse les désigner, — car il n'en est aucun qui semble avoir plus ou moins de temps à lui qu'un autre. La physionomie de la Cité de Londres et celle d'Hoogstraat , et même

de la ville entière de Rotterdam, sont identiques. Ce fait provoque la rêverie. On passe en revue toutes les affinités de caractère, tous les instincts moraux, toutes les passions et tous les sentiments qui sont communs aux deux peuples, et Ton conclut en se disant que la Hollande est une seconde Angleterre. La Hollande n'est-elle pas aussi séparée du continent que F Angleterre ? Serrée comme elle l'est par la mer et ses grands fleuves, n'est-elle pas une sorte d'île? S'aperçoit-on jamais pendant un séjour en Hollande qu'on est encore sur le continent, avant d'entrer dans la Gueldre, où se fait sentir le voisinage de l'Allemagne ? Commune est la race ; nonseulement les deux peuples appartiennent à la grande souche germanique, mais ils ne sont à eux deux qu'une même branche à deux rameaux, une branche fourchue de ce tronc pour ainsi dire. Frisons et Saxons ont la même origine Scandinave, la même patrie primitive ; d'ailleurs venaient-ils tous directement des sables du Jutland, les Saxons qui envahirent l'Angleterre? Le déluge barbare qui si longtemps inonda ce pays ne recrutait-il pas une partie de ses flots chez ces Frisons, qui furent pour les Saxons des alliés aussi inaltérables qu'ils furent pour les Francs des alliés changeants et douteux ? Commune est la langue; il suffit d'ouvrir un livre ou un journal hoUandais pour s'en apercevoir : sur dix mots hollandais , l'étranger qui ignore cette langue en retrouve six au moyen de la langue anglaise. Un savant professeur

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deriiniversité de Leyde, avec lequel j'ai eu le plaisir dem'entretenir une couple d'heures pendant mon court séjour dans cette dernière ville, M. de Vries, se sert d'une vive et ingénieuse comparaison pour m'exprimer l'identité des deux langues. « Supposez, me dit-il, qu'on put mettre la langue anglaise dans un crible, de manière à séparer les deux éléments dont elle se compose, et que le crible eût la vertu de laisser passer tous les mots d'origine latine ; ce qui resterait après l'opération serait le hollandais. >^ Le même professeur m'apprend un fait fort curieux, c'est que les paysans du Northumberland, lorsqu'ils descendent en Frise, comprennent le langage des paysans frisons, et sont compris d'eux dès les premières minutes de leur séjour. Les paysans de beaucoup de nos provinces ne pourraient en faire autant, même dans notre Aquitaine et notre Languedoc, car, lorsqu'ils changent de province, ou seulement de département, ils ont besoin de quelques semaines, voire de quelques mois pour être au fait du nouveau patois qu'ils doivent parler. Le caractère est le même, et ce que j'appellerai les doctrines instinctives sont les mêmes; les deux peuples ont montré égale ténacité, égale force de résistance, égal esprit politique. Tous deux ont montré la même âpreté pour les biens de la terre, tous deux ont préféré la prospérité matérielle à l'éclat et à la gloire, tous deux ont professé par leurs actions qu'ils plaçaient la grandeur dans la richesse; pour tous deux enfin la reli-

gion, je le crois, a été beaucoup une affaire de bon gouvernement, selon la saisissante expression d'Olivier Cromwel. Et si nous descendons aux nuances et aux détails, que de ressemblances minutieuses entre les deux peuples ! Mêmes bizarreries de caractère, surtout à mesure que l'on avance dans la Nord-Hollande, et que la population devient plus pure d'éléments continentaux , même taciturnité sérieuse , même flegme, même tendance à l'isolement ; dans les affaires, tous les commerçants du monde sont d'accoîxl là-dessus , même régularité ponctuelle , même exacte probité. Ces excentricités, ces goûts chinois par exemple que les Hollandais eux-mêmes reconnaissent aux habitants de la Nord-Hollande, cet amour du joli, du net, du coquet [trim), qu'il portent dans leurs parcs, dans leurs jardins, dans l'architecture et la disposition de leurs maisons, sont au nombre des singularités de l'Anglais. Oui, la Hollande par sa position géographique, sa ceinture d'eau, sa race, son histoire, son caractère et ses mœurs, c'est l'Angleterre même. Dès lors pourquoi la singularité que nous venons de surprendre ici, à Rotterdam, nous étonnerait-elle ?

Mais ce fait a un corollaire embarrassant, et qui prouve que les explications trop générales fort souvent n'expliquent rien. Une fois que j'eus attribué cette ressemblance entre la foule d'Hoogstraat et la foule de la Cité de Londres à la ressemblance plus générale qui existe entre le peuple hollandais et le peuple anglais,

je m'attendais à rencontrer partout cette même singularité de la démarche régulièrement affairée ; point du tout, elle est exclusivement propre à Rotterdam ! Passe encore que je ne l'aie pas rencontrée à La Haye, ville de fonctionnaires et de diplomates, — à Leyde, ville d'université, — à Harlem, déchue en grande partie de son ancien mouvement ; mais j'aurais pum'attendre au moins à la rencontrer à Amsterdam, centre du commerce hollandais, et ville où se prononce de la manière la plus nette l'esprit d'indépendance démocratique de ce peuple. Eh bien non ! pas la moindre démarche anglaise, pas le moindre souvenir du spectacle de la Cité de Londres. Puisque cette singularité ne peut plus s'expliquer par la raison générale de la race, il faut qu'il y ait eu à Rotterdam une infusion plus particulière de sang anglais. Aussi lorsque, de retour de mon excursion à travers la Hollande, je revis ce même phénomène, ma réflexion se porta-t-elle sur un point plus limité du temps, les xiv" et xv^ siècles. Je pensai aux incessantes communications des Anglais et des Flamands à cette époque, au séjour d'Edouard HI en Flandre, à l'alliance commerciale des deux peuples, à l'expédition d'Humphroy de Glocester pour Jacqueline de Bavière, à l'alliance des Bourguignons et des Anglais, aux recrues flamandes qui plusieurs fois prirent part à la guerre des roses, et qui ne se composaient pas toutes de Flamands de Belgique, aux nombreuses colonies d'ouvriers flamands que le pre-

mier Tudor transporta à plusieurs reprises en Angleterre. Un historien dont l'imagination a des intuitions d'une pénétration étrange, M. Michelet, avança, il y a quelques années, que le peuple anglais avait été complètement renouvelé aux xiv^ et xv^ siècles, et qu'il était devenu un peuple flamand. Cette assertion fit crier au paradoxe. Quand on examine les détails de près, on s'aperçoit de l'énorme part de vérité qu'elle contient. Les Anglais du xvi^ siècle reconnaissaient eux-mêmes, et beaucoup en gémissaient, cette influence que les Flandres avaient exercée sur l'Angleterre. Pourquoi alors le phénomène ne serait-il pas réciproque, et comment les incescessantes communications des deux peuples pendant deux siècles n'auraient-elles eu de résultat que d'un seul côté ? Et maintenant, si l'on demande pourquoi Rotterdam seule porterait ce signe anglais, on peut répondre que, ces communications de l'Angleterre avec les Pays-Bas concernant spécialement la Flandre, les Anglais n'allaient guère en Hollande au delà du sud, c'est-à-dire Piotterdam et les localités avoisinantes, de même que leurs expéditions militaires en Hollande pendant ces deux siècles et même aux siècles suivants, ayant toujours pour but et pour théâtre les îles de Zélande, n'ont guère dépassé jamais cette lisière du sud. Un autre trait particulier aux Anglais, c'est que, lorsqu'ils entrent dans un pays, ils ont une sorte de tendance à camper dans la ville où ils débarquent, ou qui est la plus près des

côtes, et à y prolonger leur séjour. C'est ainsi que Boulogne-sur-Mer est chez nous une colonie anglaise. A Bruges, qui est dans le voisinage d'Ostende, on rencontre plus de figures anglaises que dans aucune ville de Belgique. Rotterdam, qui est la première ville considérable de la Hollande quand on y pénètre par le sud, est également peuplée d'Anglais qui semblent avoir pour elle une prédilection particulière. Ajoutez enfm que Rotterdam est, de toutes les villes de Hollande, celle qui est la mieux située pour le commerce, celle où les relations d'affaires offrent évidemment le plus de facilité, de promptitude , d'agrém.ent et de profit.

Ma seconde observation k Rotterdam me reporte encore hors de Hollande. Au bout d'une heure de promenade à travers les rues, je sais où Rubens a pris ses types de femmes blondes et blanches, aux formes opulentes, que j'avais cherchées vainement à Anvers. Je ne voudrais rien dire qui parût désagréable aux héritiers de la beauté de la Madeleine et de la Vierge au manteau rouge du triptyque de la Descente de Croix qui peuvent vivre aujourd'hui dans les Flandres belges ; mais les peintres exacts, fidèles, scrupuleux, de la race flamande me paraissent plutôt Jean van Eyck et Hemlmg que Rubens. Vous retrouverez facilement les traits et la physionomie des personnages de van Eyck et d'Hemhng sur ces visages forts, massifs, charnus, un peu lourds, sans beauté physique en général, mais susceptibles

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au plus haut degré de recevoir et d'exprimer les meilleures des émotions morales qui viennent de la chair, la pitié, la douleur, l'humanité, capables aussi de recevoir et d'exprimer avec une rare énergie les pires passions de la nature, la colère, la brutalité, la bestiaUté. Quant à cette floraison de la chair, à cet épanouissement de lis humains que nous admirons dansPiubens, c'est aux blanches filJes de l'aquatique Hollande que nous en sommes redevables. Ces beautés à la fois opulentes par le déploiement de la chair et déhcates par la mollesse des fibres et la prédominance du tempérament lymphatique, c'est la Hollande, où elles s'épanouissent plus nombreuses que les hyacinthes et les tulipes dans les champs d'Harlem au printemps, qui en a fourni à Rubens les modèles, que le peintre a corrigés par ses souvenirs de Venise,

La célèbre statue d'Érasme qui orne la place dit Marché, dans le voisinage d'Hoogstraat, n'est pas sans mérite, quoi qu'on en dise. Le sculpteur, Henry de Keyser, a très-exactement copié ce personnage qu'IIolbein a rendu si familier à une postérité pour laquelle le timide et fm novateur, type éternel de l'homme éclairé, et éternel exemple de l'impuissance des lumières, n'est guère plus qu'un nom. Voilà bien ce visage de moine laïque j d'ascète des belles-leltres, amaigri par l'âge et l'étude, qui nous est si connu : le sculpteur ne s'est écarté en rien du modèle fourni par le peintre ; mais cette statue manque d'aplomb et de centre de gravité, le corps du savant est si sin-

guliérement penché en avant qu'on redoute qu'il ne tombe face contre terre et n'aille se casser le nez. Cette attitude inexplicable est-elle une malice du sculpteur? A-t-il voulu, sacrifiant de gaieté de cœur la perfection de son œuvre à une allusion ironique, nous faire entendre que cette attitude fut celle d'Érasme pendant sa vie, penchant toujours en avant sans tomber jamais, incertain dans sa marche et mal assuré sur ses pieds? Mais le sort a réservé à cette statue une malice certaine d'une bien autre portée que la malice hypothétique du sculpteur. M. A. Réville, pasteur de l'église wallone à Rotterdam, dont beaucoup de nos lecteurs connaissent certainement l'impartialité philosophique et la finesse littéraire, m'apprend le plus curieux détail. Toutes les fois qu^un mouvement populaire éclate à Rotterdam, c'est cette siatue d'Érasme qui sert de point de rendez-vous aux attroupements. Il paraît même que, lors de l'un des mouvements qui éclatèrent pour le retour des Orange, un bel esprit inconnu fit tenir au vieux lettré ce séditieux propos placardé sur son piédestal : « Il faut bien que je montre ma vieille tête, puisque personne n'ose montrer la sienne. » Grands dieux ! mais qu'aurait dit Érasme de la témérité qu'on lui prêtait, lui qui, précisément de son vivant, n'osa jamais montrer sa tête? Voilà le modèle des neutres transforme en boiisingot. Soyez donc modéré au point de mériter qu'un Luther dise de vous : a Plutôt que de voir rAllemagne

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se prendre aux cheveux, Érasme aimerait mieux laisser périr l'Évangile et le Christ, » pour qu'après votre mort vous serviez de centre de ralliement aux factions? N'est-il pas vrai que voilà le châtiment posthume le plus piquant qu'aient jamais reçu la neutralité politique et la tiédeur religieuse?

C'est à La Haye, dont il aima tant le bois délicieux, qu'il faut aller pour admirer Paul Potter dans toute la plénitude de son génie, ou, plus exactement, pour le surprendre dans celle de ses inspirations qui lui fit atteindre le génie, et qui le plaça pour un jour à côté des plus grands peintres. Cependant j'ai écrit son nom entête de ces pages consacrées à Rotterdam, et cela pour deux raisons. La première, c'est que la campagne que Potter a peinte est essentiellement celle de la Sud-Hollande entre Rotterdam et La Hâve ; plus haut, le paysage change de caractère, et c'est à d'autres peintres qu'il faut s'adresser pour en retrouver lapoésie (1) . Si vous faites quelques excursions aux environs de Piotterdam, ou si vous exécutez avec une curiosité sans impatience le tout petit voyage de Delft à La Haye, vous rencontrerez à chacun de vos pas les aspects de la nature que Paul Potter a transportés sur ses toiles. Entre la campagne du sud et celle du nord en Hollande, il n'y a point, à vrai dire, de différences radicales et tranchées, il n'y a que des

(1) Cependant, il faut dire que Paul Potier, comme tous les grands paysagistes hollandais, à l'exception d'Albert Cuyp, appartient à la Nord-Hollande.

nuances; mais ces nuances suffisent dans un aussi petit pays pour constituer aux yeux du visiteur de véritables contrastes : à plus forte raison, les enfants de cette contrée doivent-ils sentir avec finesse les plus délicats changements, les plus légères altérations de physionomie du paysage. Plus un pays est petit, et plus les yeux des habitants deviennent habiles à saisir ces subtiles différences; la moindre taupinée est un mont pour l'homme dont la vie s'écoule dans un cercle étroit, comme pour le rat en voyage de La Fontaine. Gela est vrai au moral comme au physique ; un Parisien qui visitera le Berri ou le Poitou ne découvrira aucune espèce de différence entre les mœurs de tel village et celles du village voisin ; mais les paysans de la contrée, pour peu que vous les interrogiez, vous révéleront des particularités de caractère, vous raconteront des anecdotes facétieuses ou tragiques, qui vous feront apparaître leurs paisibles voisins sous un aspect presque exotique ; Les peintres hollandais, obligés par l'exiguïté de leur pays de tourner sur une circonférence de quelques lieues j sont arrivés à sentir exactement comme nos paysans sédentaires. De là leur grand charme, de là aussi l'extrême attention qu'ils exigent de quiconque veut les éttidiei^ sérieusement ; les études entomologiqties ne réclament pas une observation plus minutieuse. Comme ces peintres se sont attachés en effet à reproduire des phénomènes qui ne sont séparés les uns des autres que par des différences imperceptibles, il s'en-

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suit que les différences de leurs talents sont aussi fort délicates à établir et fort difficiles à exprimer nettement, ce qui prouve une fois de plus que l'infiniment petit est autrement long à comprendre que l'infmiment grand. 0 triomphe de l'humilité ! à première vue, d'emblée, vous allez saisir les caractères d'un Rubens, d'un Léonard, d'un Raphaël ; mais ce n'est pas trop de vingt visites pour comprendre les différences de talent qu'il y a entre une servante peinte par Gérard Dow et une servante peinte par Miéris, entre un paysan peint par van Ostade et un paysan peint par Téniers, ou pour pénétrer le charme propre d'un Wynants, d'un Wouvermans, d'un Karel Dujardin, d'un Hobbema.

La campagne du sud est donc celle que Paul Potter a peinte de préférence» La plaine ne s'y présente pas comme dans le nord sous la forme d'une steppe verdoyante iUimitée, elle conserve quelques-uns des caractères de nos prairies. L'œil ne s'y égare pas comme dans le nord à chercher des bornes que marque seul le bleu du ciel, qui vient se confondre au loin avec le vert de la terre ; des rideaux d'arbres ferment assez régulièrement l'horizon de distance en distance, et présentent ainsi à la vue un espace à la fois vaste et circonscrit. A ces rideaux d'arbres s'attachent d'ordinaire, sauf aux heures du miheu du jour, de légères brumes qui donnent au paysage un aspect d'une douceur mélancolique, et parfois une sorte de physionomie résignée. Ces

iU HOLLANDE.

brumes, qui sont, circonstance assez singulière, un pliénomène très-particulier au sud, où la lumière est beaucoup plus voilée que dans le nord, jouent un rôle considérable dans les paysages de Paul Potter. Sous cette lumière voilée, la verdure prend une teinte d'ordinaire pâle et maladive, quelquefois sombre, toujours triste, qui fait un contraste marqué avec la riante exubérance qu'elle présente aux environs de Harlem, et la douceur suave qui la distingue dans l'extrême nord. A ces caractères, vous reconnaissez la prairie humide, brumeuse, de Paul Potter, sa lumière sans éclat, ses ciels saturés de vapeurs, ses perspectives majestueuses, mais sans profondeur, ses horizons qui satisfont l'œil, mais qui ne fuient jamais devant lui comme pour l'inviter à les suivre, et ne nous font jamais apparaître cette vision d'un je ne sais quoi d'indéfini et d'insaisissable que nous avons rencontré si souvent chez des paysagistes moins grands que lui.

J'ai dit que j'avais une seconde raison pour unir le nom de Paul Potter à celui de la ville de Rotterdam. Cette raison, c'est que le plus remarquable jugement que j'aie encore lu ou entendu sur le fameux Taureau de Paul Potter, — celui qui serre de plus près le sens et la portée de cette œuvre magistrale, — m'a été donné précisément à Rotterdam par M. Albert Réville, pasteur de l'église wallone de cette ville. Comme mes impressions après contemplation du tableau de Paul Potter se trouvèrent

exactement d'accord avec ce jugement, je ne puis mieux faire que de le transcrire, car je ne saurais dire autrement ni aussi bien. (< Parmi les belles choses que vous verrez à La Haye, me dit M. Réville, je vous recommande le fameux Taureau de Paul Potter, qui est, à mon sens, une des pages capitales de la peinture hollandaise. Dans cette œuvre, Paul Potter a fait mieux qu'une belle peinture d'animaux, car il a écrit avec le pinceau la véritable idylle de la Hollande. Là est exprimé l'amour profond, attentif, délicat, presque maternel du paysan hollandais pour ses bêtes. » L'idylle de la Hollande, telle est en effet la grandeur de l'œuvre de Paul Potter ; M. Réville avait raison, et n^exagérait en rien par son jugement la portée de ce tableau, laquelle est du reste si claire qu'elle s'impose d'elle-même à l'esprit du contemplateur. Paul Potter a voulu résumer et a résumé en effet la poésie de cette vie rustique et agricole qui a tenu et qui tient une si grande place dans l'histoire économique du petitpeuple hollandais , et qui est entrée pour moitié dans le développement de sa prospérité. A l'époque où Paul Potter a peint son Taweau, cette vie rustique était la plus grande force de la Hollande ; c'est dans l'agriculture qu'elle concentrait encore les meilleurs efforts de son intelligence et de son énergie. En me reportant aux dates, je trouve que le Taweau de Paul Potter a dû être peint vers 16/16 ou 16â7, c'est-à-dire avant la paix de Westphalie, à la veille même de ce fameux congrès de Munster, représenté

par Terburg dans une page célèbre, qui fut le promoteur véritable du grand essor qu'allait prendre le commerce hollandais et de l'activité qu'il allait déployer pendant plus de trois quarts de siècle, en enchaînant au profit de sa sécurité ce célèbre géant d'Anvers, dont la captivité, consentie par l'Espagne, le rendit maître du marché de l'Europe centrale. De la vie pohtique, la Hollande ne connaissait encore que ce qu'elle a de plus doux, l'enivrement de l'indépendance conquise; mais elle ignorait ce que la vengeance et l'ambition ont d'âpres jouissances, et elle devait attendre encore près de trente ans avant de devenir le centre des coalitions contre la France, avant de conquérir le rôle qui lui donna sous Guillaume et Heinsius une sorte de suprématie européenne. Dans cette page mémorable, Paul Potter a donc exprimé ce qui était encore, au moment où il la peignit, la vie principale el l'âme véritable de son pays.

L'amour du paysan hollandais pour ses bêtes, comme il apparaît clairement dans le personnage de ce vacher qui, penché contre un saule, contemple ses chers animaux ! Certains connaisseurs lui reprochent d'être laid; certes ce n'est pas un Apollon, mais quelle tendresse on Ht sur son visage ! La beauté qu'il n'a pas, ses bêtes la possèdent à sa place, et la joie heureuse qu'il ressent en les voyant si robustes et si magnifiques imprime à sa physionomie une sorte d'attrait qui est déjà une récompense. Et qui sait si ce profond amour n'en trouvera

pas un jour une plus grande? L'habitude des pensées nobles est le véritable principe de la beauté, qu'elle iinit toujours infailliblement par engendrer, lorsqu'elle est transmise de génération en génération sans que la bâtardise du cœur interrompe le cours de sa sève. Voilà le fruit des sentiments exprimés par Paul Potter, pensais-je un jour au Helder, en regardant un couple de jeunes paysans de la Nord-Hollande assis dans la salle d'attente du chemin de fer. C'était un homme visiblement, ce jeune paysan costumé à ravir, serré à la taille par une veste de fm drap noir à boutons d'argent, chaussé de grandes bottes à Fécuyère, si reluisantes, si claires, qu'un nègre aurait pu les prendre pour miroir, et dont il contemplait machinalement Téclat pendant que sa jeune compagne remettait ses lourdes boucles d'or massif. Nulle gaucherie, nulle roideur, nuls faux mouvements, mais cette parfaite aisance, cette rectitude des attitudes, cette souplesse de la démarche et du geste, ce tact du corps, qui dénotent la richesse depuis longtemps acquise, les habitudes de l'indépendance et la fierté sans efforts qui en résulte. Eh bien ! tout cela, richesse, aisance, beauté du corps, liberté des mouvements, était le résultat pratique, la récompense matérielle de cet amour avisé des bêtes, héréditairement transmis depuis ce paysan si laid de Paul Potterjusqu'à ce jeune paysan si fier qui attirait mon regard au Helder. Ces sentiments du paysan hollandais se Hsent en-

core dans la beauté de ce taureau et de cette vache. Des bêtes ne sont pas aussi belles que cela sans être gâtées, choyées, caressées à l'excès. Gomme la htière doit être souvent renouvelée sous leurs flancs ! comme elles doivent être bien protégées contre les rhumes et les courants d'air dans leurs étables aux portes sans fissures, étroitement closes ! comme la table de leur râtelier doit être soigneusement brossée et servie avec propreté, et dans quels jolis seaux toujours neufs, de bois peint de gaies couleurs, elles boivent sans doute ! La pensée qui a inspiré ce tableau est une pensée toute démocratique; cependant je m'étonne qu'il ne se soit pas encore trouvé quelque bel esprit pour démontrer que l'œuvre de Potter était une œuvre aristocratique, car ces bêtes sont des bêtes royales. Quelle fierté marque la tête de ce taureau, infant ou dauphin de l'étable ! quel indomptable orgueil se lit dans ses yeux farouches! quel étonnant aplomb il y a dans son attitude passive et cependant menaçante, comme l'est l'attitude, même au repos, de celui qui peut tout ! A coup sûr, ce dauphin-là n'a jamais connu les coups de gaule, et lorsqu'il a fait quelque sottise, c'est le petit berger qu'on a fouetté. Et cette vache, vraie reine douairière et mère royale du précédent personnage, comme elle est accroupie avec noblesse, comme elle tient droit la tête, et quelle majestueuse ampleur dans ses formes ! Quant à la brebis assise auprès d'eux avec ses mamelles gonflées de lait jusqu'à l'excès, c'est

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l'image la plus frappante de la fertilité qui se puisse voir, d'autant plus frappante qu'elle est plus simple, et que le peintre s'est servi d'un des plus ordinaires phénomènes de la réalité pour exprimer une pensée qu'artistes et poètes ont presque toujours désespéré d'exprimer autrement que par l'allégorie. Un orage se prépare dans le ciel; mais ces bêtes n'éprouvent aucune des inquiétudes que l'approche des tempêtes donne aux animaux. Que leur fait l'orage? Elle est si près, rétable où ils pourront aller ruminer dans leur âme obscure l'élégie du poëte latin sur le bonheur qu'on ressent à entendre du fond d'une chambre bien close le vent mugir et la pluie battre les portes !

Par le sentiment que nous venons de décrire, et qui est en toute réalité celui du tableau, on voit combien on est peu fondé à reprocher à Paul Potter comme exagérées les dimensions qu'il a données à sa grande toile. Ces dimensions sont à la taille du sentiment de l'œuvre. Le fameux Taureau de La Haye ne saurait être regardé comme un simple paysage ou une simple peinture d'animaux; la scène méritait le cadre que les artistes réservent d'habitude aux actions humaines, car c'est l'homme qui est au fond de cette scène. Autant vaudrait reprocher à Rembrandt les dimensions qu'il a données à la Ronde de nuit, sous le prétexte que le sujet est après tout des plus ordinaires. Dans l'un et dans l'autre tableau, ces dimensions sont exigées par la

nature de l'inspiration, qui est au fond la même ; ce sont deux pages patriotiques sous leur apparence de vulgaire réalité. Rembrandt a fait pour la vie civile hollandaise ce que Paul Potter a^fait pour sa vie rustique. Ce qu'il a exprimé dans sa Ronde de nuit, c'est l'enivrement de la liberté et le tapage joyeux de ses fêtes, la bruyante turbulence d'âmes qui sont encore dans la lune de miel de l'indépendance ; ce que Paul Potter a exprimé dans le Taureau, c'est le bonheur moins bruyant, mais plus âpre encore peutêtre, qiie le libre possesseur du sol, l'homme non marqué de servitude, éprouve à voir croître des moissons qui sont à lui, à voir grandir des troupeaux formés par ses soins. Toute la vie républicaine de la Hollande est dans ces deux pages admirables qui se complètent l'une par l'autre.

Avec quel empressement, après avoir contemplé le fameux Taureau, j'ai cherché dans ce même musée de La Haye dont cette toile est l'ornement le portrait de Paul Potter par van der Helst ! Je voulais savoir si l'on pourrait lire sur sa physionomie une âme digne d'avoir eu une telle inspiration. Ce portrait n'est pas un des beaux ouvrages de van der Helst; mais le mérite du peintre nous garantit la fidélité de la ressemblance, et, malgré les différences assez singulier^ que présentent entre eux les divers portraits de Potter, c'est celui qu'on doit tenir pour vrai, car il répond exactement à ce que nous savons de la personne physique de cet artiste qui mourut si

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jeune. C'est un visage de jeune paysan phthisique à cheveux roux, plein de douceur et de mélancolie, avec des traits rustiques et fins, avec une distinction dans la physionomie qu'on attribuerait à la maladie, si l'on ne savait que quelques gouttes du sang le plus héroïque et le plus noble des Pays-Bas, celui des Egmont, coulaient dans ses veines. Oui, ce visage dénote bien une âme digne de cette inspiration ; le peintre correspond bien à l'œuvre, et ce n'est pas sous d'autres traits que l'imagination aurait aimé à se le représenter.

De toutes les villes de l'Europe, La Haye est peutêtre celle qui donne le mieux une vision lointaine de ce que dut être Versailles aux derniers temps de l'ancienne monarchie, par exemple vers l'époque où Sterne le visita, et s'amusa à dessiner la figurine de son chevalier de Saint-Louis, marchand de petits pâtés : vision néanmoins bien imparfaite, car La Haye n'évoque aucune idée de faste et de magnificence, et les carrosses où tant d'or se relève en bosse n'abondent pas dans ses rues. A La Haye, séjour de la maison royale de Hollande et de ce que le petit royaume compte d'aristocratie en fonctions officielles (1), tout est vraiment plus simple que par-

(1) La haute société hollandaige semble assez inégalement disséminée sur l'étroite surface de ce petit pays ; cependant il est en dehors

tout ailleurs : boutiques nombreuses et bien garnies, sans nul étalage et nul éclat, lieux de plaisir et de réunion rares et sans trompeuses amorces, habitudes régulières et sages ; dès neuf heures du soir, tout bruit s'éteint. Un ami du principal libraire de La Haye, M. Belinfante, veut bien m'introduire dans un des cercles de la ville, celui où se réunit la bourgeoisie lettrée, avocats, professeurs, employés des divers ministères. Ces vastes salles, propres et sans luxe, en bois de chêne verni et luisant, me reportent à deux cents ans en arrière, à l'époque où nos magnifiques seigneurs eux-mêmes allaient boire ou se délasser dans les salles de quelque cabaret en renom, et me font songer par la disposition du mobiUer à quelques-uns des intérieurs de taverne des anciens peintres hollandais. Dans ce cercle, par parenthèse, on me fait faire connaissance avec les sandwichs aux crevettes, friandise de saveur toute populaire, régal de marin et de pêcheur, dont le parfum, en pénétrant mon cerveau, y évoque, non certes des visions poétiques d'Orient à l'instar de l'opium, mais, ce qui vaut tout autant, de prosaïques et cordiales visions, de soHdes et braves images

de La Haye trois régions qu'elle nous a paru habiter de préférence : la campagne semée de riantes villas entre Harlem et Amsterdam ; Utrecht^ ville opulente et de sévère tenue, où se retirent bon nombre de hauts fonctionnaires retraités et de riches commerçants qui ont renoncé aux affaires, et la Gueldre, la plus nobiliaire historiquement et la plus féodale des provinces hollandaises, qui, m'apprend-on, est en outre le séjour favori des personnes qui ont fait fortune aux Indes,

du passé, — vieux loups de mer, grasses commères épanouies, bourgeois qui n'ont jamais connu la légèreté d'esprit que donne la pratique ascétique du jeûne, hobereaux qui ne pèchent point par la mièvrerie des goûts. Après la première gorgée, le squire Tobie Belch, oncle de la belle Olivia, de Shakspeare, et son compère André Aguecheek, se sont mis à danser leurs gigues devant mes yeux, et quand j'ai eu terminé, il m'a semblé que je venais de lire un bon chapitre d'un roman anglais du dernier siècle, de Fielding ou de Smollett. Le cercle de la noblesse, que j'ai pu inspecler tout à mon aise par ses fenêtres bien éclairées, ne pèche pas non plus par l'exagération du luxe, et fait sous ce rapport un contraste singulier avec la salle vraiment somptueuse du club d'Utrecht; sa plus grande magnificence est certes sa situation au bord du Vivier, dont l'eau caresse ses murailles, point de la ville d'où l'on a parfois de ravissants aspects pittoresques, et des effets de lumière et de vapeur d'une finesse et d'une élégance froides dont peut seulement donner une idée l'espèce de gaze diaphane et glacée des belles gravures anglaises sur acier. C'est une magnificence, il est vrai, qui en vaut une autre, et la perpétuelle bucolique qui s'étend sous les yeux des membres du cercle privilégié de La Haye vaut bien, pour la santé de l'imagination, le perpétuel vaudeville dont les personnages défilent tout le long de l'année sous les yeux des affiliés de notre Jockey-Club,

Mais, en dépit de cette simplicité dans les habitudes extérieures et de cette absence de tapage fastueux, La Haye est partout marquée d'un cachet royal qui est son unique caractère : de là son analogie avec noire Versailles. Le quartier du Vivierberg, la spacieuse promenade plantée d'arbres qui conduit à la bibliothèque royale, la grande rue qui mène au bazar Boer, et qui, se prolongeant en allée, conduit à Scheveningen, peuvent, sans désavantage aucun, soutenir la comparaison avec les magnifiques avenues de Versailles. Le caractère général de Tarchitecture des quartiers aristocratiques mérite une mention toute spéciale. Il n'y faut point chercher l'extrême originalité de l'architecture des riches quais d'Amsterdam, de Eeerens gracht par exemple. Ici l'alignement règne en souverain, une sévère uniformité a fait disparaître de ces façades toute marque de fantaisie individuelle ; mais ces quartiers n'en sont que plus aristocratiques en un sens par cette noble monotonie même, et plus conformes à ces lois de la haute société moderne qui consistentà réprimer toutes les floraisons fantasques et toutes les végétations pé- , tulantes du caractère individuel par la franc-maçonnerie anonyme d'une bienséance et d'une lenue communes aux hommes d'un certain ordre. A La Haye comme à Versailles, on peut observer l'influence très-particulière que la royauté exerce sur ce qui la touche immédiatement, et les transformations qu'elle fait subir aux choses qui sont renfermées dans sa

sphère ambiante. La royauté assouplit sans efforts l'indépendance de ceux qui l'approchent , et la change en déférence ; l'esprit le plus original éteint de son plein gré ses saillies indisciplinées dans une soumission respectueuse, et l'aristocrate le plus sûr de son autorité individuelle, dès qu'il renonce à se tenir à l'écart, se transforme immédiatement en un simple ^2oô/e. Il devient un serviteur de haut rang, et alors adieu auxfantaisies personnelles, architecturales ou autres; tout ce qui reste de l'aristocratie consiste nécessairement dans le grand air avec lequel on porte la soumission, dans la grâce avec laquelle on manifeste la déférence. Ce qui entoure la royauté n'existe que pour lui faire cortège et accompagnement ; elle exige donc d'abord un intervalle marqué, et ensuite une harmonie qui ne s'obtient qu'au prix d'une uniformité sévère. Dans une ville gouvernée par cinq cents patriciens égaux entre eux de rang et de pouvoir, cinq cents palais d'une variété extrême témoigneront au contraire que la magnificence de leurs possesseurs n'a été gênée par aucune contrainte, par aucun sentiment d'inégalité qui les ait rappelés à une sorte de modestie.

Rien n'est frappant sous ce rapport comme l'aspect d'Amsterdam quand on vient de quitter La Haye. A Amsterdam, la ville républicaine par excellence, l'architecture des maisons offre le spectacle des républiques bien ordonnées, celui de la fantaisie la plus excessive dans l'alignement le plus correct, de

r indépendance la plus complète au sein de l'ordre le plus régulier. Jamais la ligne droite n'a été respectée avec plus d'intelligence que dans les quais magnifiques de Keizers' gracht et de Beeren's gracht ; mais en revanche toutes les figures des deux parties de la géométrie, surfaces et solides, ont été épuisées pour les façades et les frontons de ces riches demeures. Ce sont des arcs, des courbes, des triangles, des trapèzes, des losanges, des carrés, des cubes, des cylindres à foison, si bien que les habitants d'Amsterdam, pour rendre leurs enfants savants dans l'art d'EucUde et d'Archimède, n'ont besoin d'autres figures que de celles de la géométrie amusante et vivante de leurs demeures. Là, visiblement, chaque habitant est roi, car chacune de ces maisons dit à haute et inteUigible voix : Je suis le résultat d'une volonté individuelle, et je n'ai souci de ma voisine pas plus qu'elle n'a souci de moi.

Certainement, ce Versailles hollandais ne possède rien qui puisse se comparer pour la grandeur au palais de Louis XIV, à la terrasse du grand escalier, à ce "parc, chef-d'œuvre de l'art classique des jardins, qu'il a été de mode de dénigrer parmi nous pendant un temps, mais qui peut soutenir la comparaison avec les plus nobles choses, et qui cessera d'être beau le jour où les paysages de Poussin et les soleils de Claude Lorrain perdront aussi leur sérieuse beauté. La Haye n'est pas cependant sans quelquesunes de ces créations d'un art artificiel o^m marquent

presque inévitablement les résidences de la royauté, lorsque ces résidences la gardent à l'écart de la foule des sujets. J'ai nommé déjà le Vivier, ce lac charmant creusé au centre de la ville, d'où l'on jouit des spectacles pittoresques les plus délicats, grâce à la petite île verdoyante qui se dresse au-dessus de ses eaux. Ne dirait-on pas un détail détaché d'un grand parc royal, distrait de l'ensemble dont il faisait partie par la munificence d'un souverain ? Mais si La Haye n'a pas le parc classique de Le Nôtre, elle a celui qui convient essentiellement à un Versailles hollandais, et qui s'accorde avec le génie d'un pays dont les peintres découvrirent les premiers l'existence de la nature, — le Bois, la plus délicieuse promenade dont puisse jouir un civilisé raffiné qui tient à épuiser les sensations de la vie rustique sans obéir à ses exigences et à ses ennuis.

Oh ! comme on est loin de la ville et en même temps qu'on en est près! Ce bois n'est pas un parc, c'est la nature même, et le citadin de La Haye qui irait y passer tous les jours quelques heures n'aurait rien à envier, en connaissance^ intime de la campagne , au bûcheron le plus perdu au fond des forêts et au paysan le plus sédentaire. Qu'il est vert, ce bois, qu'il est feuillu, qu'il est ombreux, qu'il est humide ! C'est en vain qu'on y a tracé des allées, découpé des pelouses, creusé des pièces d'eau ; l'art n'a pu réussir à y dessécher et à y tarir aucune des sèves de la nature. Notre

paysagiste Corot a-t-il jamais vu ce bois? S'il l'a vu, il doit en être fou d'enthousiasme ; s'il ne le connaît pas, il faut avouer qu'il l'a presque deviné, car rien ne ressemble davantage, surtout aux heures du matin et du crépuscule, qui sont les heures favorites où il aime à épier la nature, à ces paysages verts et feuillus, chargés de vapeurs blanches ou grises, dont la mollesse dissimule la solidité des arbres et des terrains, où il place de préférence ses figures d'un caractère incertain, femmes, fées, fantômes, sorties d'une traînée de brume.

Ce parc a son Trianon, un Trianon d'aspect tout rustique. La pieuse veuve de Henri-Frédéric, qui éleva cette demeure modeste, se rapprocha beaucoup plus de la nature sans le vouloir ni le savoir que ne le fit en le voulant notre reine Marie- Antoinette avec son petit Trianon ; personne certes ne s'étonnerait de voir sortir une fermière vraie ou fausse de cette résidence qui me rappela le titre d'un roman enfantin, la Maisonnette dans les bois, titre qui décrit si exactement son caractère que c'est le nom même sous lequel les Hollandais la désignent. C'est la marque d'un vrai bon goût, ennemi des cacophonies et des discordances, d'avoir évité le contraste déplaisant qu'un extérieur prétentieux de palais aurait fait avec ce parc si campagnard. Cette petite maison ressemble à la monarchie dans les pays germaniques, pleine de bonhomie à l'extérieur, simple d'apparence comme elle ne l'a jamais été dans nos

pays latins, mais singulièrement royale à l'intérieur, et plus sûre intrinsèquement de ses prérogatives que ne le fut jamais le plus fier de nos rois magnifiques. La modestie extérieure de cette maison du Bois recouvre les souvenirs les plus fiers et la somptuosité la plus rare.

Dans cette suite de belles salles, deux surtout arrêtentplus particulièrement la curiosité. La première est la salle d'Orange, avec son plafond en coupole et ses peintures de van Thulden, amusant trompe-l'œil qui donne pendant quelques minutes l'illusion de Rubens, espèce de cbapelle appartenant à ce Hero-Worship et à cette religion du Sinto que les races nobles ont eue de tout temps pour elles-mêmes. Cette chapelle sans autel est le logement d'une âme, le sanctuaire d^une mémoire, celle du prince Henri-Frédérie, frère du terrible Maurice, troisième stathouder des Provinces-Unies et triomphateur définitif de l'Espagne. Avec son souvenir, sa veuve voulut conserver encore un reflet de l'éclat qu'il jeta dans le monde, et ce reflet coloré, ce sont les peintures de Jordaens et de van Thulden qui recouvrent les parois de la salle. Ces peintures allégoriques, éloquentes seulement pour celui qui sait quel fut le prince, ne doivent certes évoquer dans l'esprit de l'ignorant que l'idée d'une grandeur vague et confuse ; cependant celte impression de l'ignorant naïf ne serait pas sans quelque vérité, sinon à l'égard du prince dont ces allégories célèbrent les exploits, au moins à l'égard

du temps où il vécut; car, en regardant ces peintures et surtout la composition gigantesque, embrouillée et presque monstrueuse de Jordaens qui orne le fond de la salle, je ne pus m'empêcher de penser que par cette œuvre compliquée le peintre anversois avait involontairement donné une fort exacte représentation du gigantesque gâchis dans lequel la paix de Westphalie trouva l'Europe. Gomme emblème des exploits de Henri-Frédéric, — dont le principal, par parenthèse, fut de ruiner la ville natale du peintre, — la composition de Jordaens est inexacte et peu claire ; mais comme emblème de ce qu'elle n'exprime pas, c'est-à-dire du pêle-mêle de l'Europe au sortir de la guerre de trente ans, elle est aussi lumineuse que possible.

Quant à la seconde salle, la salle chinoise, le mobilier, entièrement exotique, est probablement ce qui en Europe donne l'idée la plus juste et la plus haute de ce qu'est le luxe chez les grands des sociétés de l'extrême Orient. Ah ! voilà des gens qui s'entendent à Fart d'orner un appartement, ces Chinois et ces Japonais ; élevé à cette hauteur, cet art devient presque moral et se confond à peu près avec la sagesse : car que nous recommandent toute philosophie et toute religion, sinon d'entretenir l'âme dans un état d'allégresse qui lui conserve sa lumière et sa chaleur? Comment les monstres du sjoleen et du découragement pourraient- ils s'introduire dans un appartement rempli de ces autres monstres, enfants du ca-

price des artistes chinois et japonais, parmi ces vases, ces porcelaines, ces coffrets, qui distraient et morcèlent l'attention, et, appelant à chaque minute l'âme en dehors, l'empêchent de se refouler sur elle-même? Gomment les pensées tristes entreraient-elles dans l'esprit devant ces tentures et ces rideaux de soie blanche, ramages de fleurs et animés d'oiseaux? Oh! que tous nos velours, nos brocarts, nos damas les plus splendides, paraissent lourds, moroses et ennuyeux quand on a vu de telles tentures ! Cependant toutes les choses ont leur revers, et je ne puis m'empêcher dépenser que vivre perpétuellement au milieu d'une abondance de semblables amusantes merveilles doit à la longue remplir l'âme d'enfantillage, la rendre incapable de tout sérieux et de toute grandeur, et qui peut dire si ce n'est pas là une des causes de cette puérihté qui nous frappe chez les sociétés de l'extrême Orient?

En dehors de ce charme des lieux, La Haye possède un attrait moral très -particulier, qui en fait un des séjours les plus désirables de l'Europe. La Haye ne contient pas de populace, et ce n'est certes jamais pour cette ville que Voltaire prononça son imprécation célèbre, adieu canards, canaux , canaille , d'abord parce que la canaille y est inconnue, ensuite parce que les canaux n'existent qu'en dehors de la ville, et enfin parce que, pour tous canards, La Haye ne possède que les cygnes qui nagent dans le Vivier. Les manières du peuple de La Haye sont un reflet de

celles de la société choisie que les circonstances lui ont donné exclusivement à servir. A La Haye peut se vérifier sur le vif l'influence que les aristocraties exercent à la longue sur le caractère des classes populaires, même chez les races dont le caractère est le plus indépendant, les Hollandais et les Anglais. Le peuple de Venise est, dit-on, le plus doux, le plus affable, le plus poK de la terre, et Dieu sait cependant si ce sang italien, mélangé de sang grec, illyrien et dalmate, contient des éléments violents. A quoi tient cette politesse, sinon à cette longue domination de dix siècles d'aristocratie qui peu à peu a broyé, assoupli toute obstination, tout entêtement, enseigné à ce peuple avec l'obéissance la contrainte personnelle, et réprimé ces soudainetés irréfléchies de l'instinct physique, qui se traduisent chez l'homme comme chez l'animal en mouvements sans raison de colère, d'audace et de familiarité. Certes ce n'est point un phéno° mène aussi frappant que l'on observe à La Haye; cependant le résultat est le même sur une plus petite échelle. Le peuple de La Haye possède une supériorité de manières et de tact, un art de servir, une politesse et une absence de morgue que l'on ne rencontre à ce degré en Hollande que dans cette seule vihe, et le voyageur qui désirera vérifier notre observation n'aura qu'à pousser droit à Amsterdam en quittant La Haye, sans s'arrêter à Leyde, ville d'université, et surtout à Harlem, ville en partie déchue de son ancienne splendeur, et où il trouverait

en conséquence quelque chose de cette politesse qu'il aurait laissée à La Haye, car rien n'enseigne la politesse comme la déchéance.

Il est vraiment presque inexplicable que La Haye ait réussi à conserver si longtemps son aimable originalité, et qu'elle n'ait pas échangé ce caractère d'oasis royale contre le caractère de véritable capitale. Ce fait est peut-être la preuve la plus irréfutable du patriotisme parfait de la maison royale de Hollande, car jamais une maison ambitieuse n'aurait permis que dans un pays monarchique la capitale fût représentée par une ville d'aspect, de mœurs et de traditions toutes républicaines comme Amsterdam ; j'imagine que, sous d'autres princes, ce contraste bizarre aurait été évité. Rien n'était plus facile cependant que de faire de La Haye une grande capitale, et si quelque entreprenant baron Haussmann eût passé par là, la chose serait accomplie depuis longtemps. Ne pourrait-elle, en effet, s'étendant jusqu'à Scheveningen, aller toucher la mer, et devenir ainsi un centre d'activité commerciale bien autrement choisi, bien autrement pourvu de ressources et de facilités de communications que ne le fut jamais Amsterdam sur son mélancolique Amstel, et en face de son Y? Peut-être cette fortune arrivera-t-elle quelque jour à La Haye; mais alors adieu à ses mœurs et à sa politesse ! La Haye cesserait d'être le séjour désirable et charmant qu'elle est aujourd'hui.

C'est évidemment au voisinage de La Haye qu'il

faut attribuer la vogue dont les bains de mer de Scheveningen jouissent depuis tant d'années déjà, car il est impossible d'expliquer par le charme du lieu ce caprice de la mode : il ne se peut rien voir de plus aride et de plus maussade que cette plage, rien de plus morose et de plus sauvage que le petit village qui esta côté. D'ordinaire les villages hollandais sontgais à l'œil, mais voilà un village qui ne rit pas, ce Scheveningen! Le contraste est d'autant plus frappant qu'on vient de quitter une ville charmante, et qu'on est conduit à ce sombre Scheveningen par une magnifique avenue. Ces dunes désagréables, dans lesquelles on enfonce jusqu'aux genoux, n'ont d'autre mérite que de contenir assez de sable pour récurer pendant l'éternité toutes les batteries de cuisine de toutes les ménagères de la peinture hollandaise, et Dieu sait quelle quantité de chaudrons elle contient ! Quant à la mer, le premier regard qu'on jette sur elle n'est rien moins que poétique. On dit que ses tempêtes sont terribles pendant les orages d'hiver, je n'en sais rien ; mais par les temps calmes elle a vraiment une placidité toute hollandaise. C'est à peine^si l'on entend ici sa grande voix, que cette masse de sable adoucit en un murmure faible et triste. Pour sa couleur, elle n'est ni bleue, ni verte, ni glauque; elle est grise et nuance de boue. A Scheveningen, àZandwoort, à Amsterdam, au Helder, partout elle porte le même manteau d'aspect morne et désagréable à l'œil; mais il y a une compensation à cette laideur :

celte mer si déshéritée de couleur et de musique, est aimée de la lumière d'un amour plusfm, plus tendre, plus sensible, dirai-je presque, que les mers de contrées plus belles.

Les couchers du soleil sur la mer n'ont pas en Hollande la pompe et la majesté qu'ils ont dans d'autres pays, mais ils ont une suavité élégiaque incomparable. Rien de plus triste et de plus doux : on dirait que le soleil va mourir. Il se dresse à l'horizon comme un agonisant dont l'œil jette une dernière flamme, et il envoie à la mer son adieu enveloppé dans un sourire si languissant que le cœur en est attendri comme devant le spectacle d'une réelle agonie. Ce baiser si faible, ce dernier regard si caressant qui effleure l' épidémie des flots, vous l'avez vu courir bien des fois dans les marines des peintres hollandais, surtout de Backhuysen, souvent trop malmené par les connaisseurs, mais qui, comme tous ses confrères de Hollande, n'a fait autre chose que reproduire fidèlement ce qu'il voyait, une mer de couleur sale, sur laquelle glisse, furlive, discrète et pâle, une lumière maladive qui n'a pas la force de pénétrer le premier flot. Le musée van der Hoop contient en particulier un spécimen remarquable de ce spectacle. Là où ces couchers de soleil sont les plus beaux, c'est à Amsterdam, et je conseille à tous ceux qui voudront connaître ce phénomène dans toute sa douceur, et en même temps pénétrer la vérité intime des marines hollandaises, d'aller souvent

aux bouts de la ville s'accouder sur un des ponts de l'Amstel, et de regarder de là le soleil se coucher sur l'Yachtaven ou sur l'Y; c^est la mélancolie môme. Devant ce spectacle, on retrouve sans nul effort quelques-unes des impressions des hommes des anciens âges, on se sent venir une âme d'Hindou du temps des Vêdas ou de Grec de l'époque poétique, et l'on a envie de croire que le soleil meurt tous les soirs.

Des édifices de La Haye, que j'ai visités comme tout le monde et dont la description se trouve par= tout, je n'ai i^ien à dire. Un seul détail m'a frappé d'une manière originale dans la salle des états, c'est les rangées des encriers d'étain si soigneusement fourbis et espacés d'une manière si mathématique. Il m'a semblé visiter la salle du congrès de Munsteraprès que les plénipotentiaires auraient eu levé la séance, tant la disposition de cette salle ressemble, grâce à ce détail des encriers, à celle c|ue nous présente la gravure du célèbre tableau où Terburg a peint les membres de ce congrès. En dehors du musée, La Haye n'avait pour moi d'autre intérêt rétrospectif que les souvenirs du Taciturne qui s'y rencontrent, et j'ai dit ailleurs quelle impression ils m'avaient causée. Je n'ai pas eu le courage de visiter la prison où furent enfermés le vieux Barneveldt et les De Witt. Le souvenir des martyrs de la liberté est toujours triste, quand la raison ne peut les absoudre absolument et que leur nom n'éveille pas un enthousiasme sans mélange. La liberté est le

plus grand des biens de la vie ; mais l'indépendance nationale est la première des conditions de l'existence d'un peuple, et les chefs du parti républicain, s'ils eurent raison devant les principes, eurent toujours tort contre le stathoudérat, qui eut pour lui la force des circonstances, et contre la nation même, qui refusait d'affaiblir son droit de légitime défense, d'exposer son existence conquise par le miracle de son énergie, et par le miracle plus grand encore d'un prince dévoué sans arrière-pensée à ses concitoyens. La philosophie absout les chefs du parti républicain de Hollande; mais l'histoire moins indulgente les condamne. Certes il est toujours triste de voir des âmes nobles tomber sous les coups de l'ignorance et du fanatisme, d'honnêtes gens périr selon l'expression de Voltaire, parce qu'ils ne pouvaient consentir à penser comme leur tailleur et leur blanchisseuse : aussi, toutes les fois que les noms de quelques-uns des martyrs républicains de Hollande se rencontrent sous la plume de Voltaire , un cri d'indignation échappe-t-il au grand polémiste, qui de tous les hommes est celui qui a le plus abhorré la populace. Certes c'est une dure condition, mais il est des situations où le patriotisme commande aux gens éclairés de penser comme leur tailleur et leur blanchisseuse. Il est vrai qu'il est moins pénible à un prince de se soumettre à cette condition qu'à un simple citoyen, et c'est pourquoi la monarchie aura toujours plus de faveur auprès des masses populaires que h repu-

blique, qui est de sa nature oligarchique, et qui, quelque démocratique qu'elle soit à l'origine, deviendra toujours au bout d'un temps plus ou moins long le gouvernement de quelques-uns, de par la logique secrète des choses, qui mène les hommes ailleurs que là où ils voulaient aller.

Le musée de La Haye possède un mérite qui manque à tous les musées que j'ai visités jusqu'à présent; il ■^Mk' ^^ fatigue pas. Use compose d'un peu moins de trois "'^■-'-'^^ cents numéros et peut se voir en»quelques heures. Il contient juste le nombre de chefs-d'œuvre voulus pour que le spectateur puisse jouir de sa faculté d'admirer, sans qu'elle lui devienne une souffrance ; une douzaine tout au plus : un Paul Potter, trois ou quatre Rembrandt, un Titien, un Holbein, deux Albert Durer. Ce n'est pas, il est vrai, à cette douzaine de chefs-d'œuvre que se borne l'intérêt du musée de La Haye; mais la masse de ravissantes compositions qu'il renferme n'exige pas de contemplation soutenue, ni de dépense épuisante de fluide nerveux. Les Jean Steen,les van Oslade, lesTerhurg

et les Gérard Dow peuvent être regardés sans plus de fièvre que ces spirituels dessins où Troost a représenté des scènes de la vie hollandaise et des épisodes du théâtre national d'autrefois. Entre deux chefsd'œuvre, on se sert de quelques-unes de ces amusantes compositions comme de délassant intermède, on se refait de l'admiration par la gaieté, et l'on sort de ce musée dispos et sans mal de tête, ce qu'on ne pourrait dire de toutes les galeries de peinture.

Rembrandt est le premier qui attire l'attention, et c'est à lui que nous devrions nous arrêter d'abord ; mais, comme nous le retrouverons à Amsterdam, traversons aujourd'hui les salles hollandaises et allons droit au salon consacré aux maîtres étrangers. Là se trouve une des pages capitales d'Holbein et son chefd'œuvre, je le crois bien, le portrait d'une bourgeoise suisse. Ce tableau remarquable se trouve placé non loin d'une Hérodiade de Lucas de Leyde, joli visage empreint de cette grâce délicate et un peu mièvre confinant à la gentillesse plutôt qu'à la beauté véritable, qui se rencontre souvent dans les peintures de ce vieux maître, et flanqué de deux portraits d'hommes d'Albert Durer d'une conscience admirable; ainsi l'œil embrasse à la fois quatre chefs-d'œuvre. Ces deux portraits d'Albert Diirer méritent une mention spéciale; l'un est celui d'un vieillard dont il est impossible de spécifier l'âge, ni de nommer le sexe, tant il est vieux, tant son nez et son menton, qui se cherchent et sont près de se rejoindre, lui donnentl'aspect

d'une vieille femme. Devant ce portrait, l'imagination remonte d'emblée le cours des âges. Grand Dieu ! mais c'est un revenant du temps de Sigismond ; ce contemporain de Luther a vu certainement brûler Jean Huss et se souvient du concile de Constance. L'autre portrait est celui d'un homme d'âge moyen sur lequel le fardeau de la vie a l'air d'avoir lourdement pesé ; c'est la figure la plus fatiguée que je connaisse, même en comptant celle du Garaffa qui fut le septième ou le huitième général de l'ordre des jésuites, curieux visage sur lequel la finesse napolitaine se présente comme terrassée sous la torpeur produite par l'expérience de la vie. Ainsi encadrée des deux portraits d'hommes d'Albert Durer, la bourgeoise suisse d'Holbein a l'air d'être placée entre son mari et son grand-père. Ce sont en effet trois portraits de même famille, tant par une certaine parenté d'âme et de talent entre Holbein et Albert Durer, tous deux adorateurs passionnés de la vérité, que par la ressemblance plus étroite encore de la race et des sentiments, qui sont visiblement communs entre la bourgeoise suisse d'Holbein et les deux Allemands d'Albert Durer.

Dans le portrait de cette bourgeoise suisse se lit le principal caractère d'Holbein, celui qui fait de lui un véritable représentant des pays de race germanique et leur artiste le plus sérieux à l'époque de la réforme après Albert Durer toutefois. Ce caractère, c'est l'indifférence à la beauté. Pour faire un portrait

dont le souvenir reste dans la mémoire des contemplateurs, Holbein n'a jamais eu besoin de la beauté, il lui a suffi de la vérité. Cette bourgeoise, par exemple, qui fait en ce moment l'objet de notre admiration, posanl devant un artiste ordinaire, aurait fourni certainement un des plus laids modèles qu'on pût voir. Le contour du visage est rond et sans grâce, les traits sont petits, courts, ramassés ; la chair, visiblement malsaine, parle de rhumatismes , de sang apte à la décomposition. Le seul détail physique réellement beau de ce visage, c'est la peau, qui est d'une blancheur remarquable et surtout d'une étonnante finesse. Celte figure n'en reste pas moins à jamais gravée dans le souvenir. Peu de temps après mon séjour en Hollande, j'eus Toccasion de traverser Baie, et je ne manquai pas, ainsi qu'on peut le penser, d'aller visiter le musée de cette ville, où se trouvent tant de beaux échantillons du talent d^Holbein, où surtout tant de preuves irrécusables de sa profonde science de métier et de l'expérience de sa main ont été réunis dans cette collection unique de quatre-vingts dessins. Eh bien ! tous ces portraits du musée de Baie, celui de l'imprimeur Froben, de l'orfèvre Schw^eiger, du bourgmestre Mayer, du jurisconsulte Ammerbach, du bourgeois anglais à parements de fourrure, sont parlants, mais rivahsent vraiment de laideur. Ammerbach, ami d'Holbein, fondateur de ce musée de Bâle, dont la base la plus solide est la collection de tableaux et de dessins du maître qu'il avait réunis,

Ammerbach attire plus particulièrement F attention. C'est bien une des plus déplaisantes figures qui se puissent rêver. Ce n'est pas que ce visage soit dépourvu de tout attrait physique ; mais cet attrait est mis à néant par une grimace d'aigre dédain que son ami Holbein, dans son amour de la vérité, n'a pas songé à diminuer. Tel était Ammerbach dans l'habitude de la vie, tel Holbein l'a peint avec la franchise que Cromwell réclamait du peintre Lely lorsque ce dernier fit son portrait. « Si vous oubliez une seule de mes verrues, je ne vous donne pas un penny. » Hans Holbein était marié et père de famille, et il a gratifié la postérité des portraits de sa femme et de ses enfants. Grands dieux, quel tableau que ce chefd'œuvre ! et la singulière admiration qu'il inspire ! La femme d'Holbein, type de bonne maritorne, a posé sans doute devant son mari au moment où elle venait de s'acquitter de ses fonctions de ménagère. C'est la vulgarité même en négligé malpropre ; on dirait que , pour plus de vérité , Holbein lui a refusé le droit de laver ses mains et son visage, et de se parer de ses beaux atours. Voilà ce qu'elle était six jours de la semaine, a-t-il l'air d'avoir voulu dire à la postérité : le dimanche, elle était un peu moins affreuse, et j'aurais pu vous la représenter telle qu'elle se montrait ce jour-là; mais je vous aurais menti, puisque la majeure partie du temps elle était ce que vous la voyez. Les deux enfants d'Holbein sont debout contre les genoux de leur mère ; ce sont deux

marmots assez gentils, mal peignés, mal lavés, déguenillés, qui ressemblent à deux petits pauvres des tableaux espagnols. On se demande quel démon a déterminé Holbein à faire un pareil tableau, qui pourrait être regardé comme une véritable satire des siens et une vengeance contre la vie vulgaire que lui faisait incontestablement une telle ménagère. Eh bien ! ce n'est pas un démon qui l'a poussé, c'est une vertu des plus franches et des plus naïves, la sincérité. Ainsi l'amour de la vérité est tel chez Holbein qu'il n'épargne même pas sa famille et ses amis. Avec un peu de bonne volonté, il aurait pu certes corriger la déplaisante grimace d'Ammerbach, déguiser légèrement la vulgarité de sa femme, atténuer le tempérament malsain de la dame suisse. Peu de chose suffisait pour cela, choisir pour Ammerbach une pose qui dissimulât sa grimace, permettre à sa femme de se parer de sa robe des grands jours et de son bonnet neuf, choisir des couleurs de vêtements qui fissent moins ressortir la blancheur malsaine de la bourgeoise du musée de La Haye. Un Italien n'y eût pas manqué • dans son insouciance de la beauté, Holbein n'y a même pas songé.

Un jour que nous nous trouvions assis à côté de Mi Ingres, nous prîmes la liberté de lui demander quel était l'heureux possesseur de son portrait d'une dame italienne de l'empire, et, comme nous lui exprimions toute Tadmiration que ce portrait nous avait fait éprouver à l'Exposition universelle

de 1855 : i;( Oui, répondit-il avec la vivacité qui lui était habituelle, c'est bien le portrait que j'aime le mieux avoir fait. Ce n'est pas que dans les autres j'aie fait de concession, au moins, mais dans celuilà » Il ne s'expliqua pas davantage, pourtant

nous n'eûmes aucune peine à compléter et à interpréter sa pensée. De tous ses portraits, c'est en effet dans celui de cette dame italienne que le maître a le plus exclusivement consulté la nature et qu'il l'a le moins corrigée. J'entends ici par corriger la nature contraindre le modèle à choisir telle ou telle pose qui le fasse sortir de ses habitudes corporelles vicieusement contractées, qui fasse saillir telle ou telle de ses grâces, enfouie d'ordinaire dans la masse de ses traits, ou qui présente sa physionomie sous son aspect le plus sympathique. Ajoutez encore que le peintre peut s'aider de certains auxiliaires et même de certaines conventions pour flatter son modèle, le choix du costume, surtout le choix des couleurs, les accessoires du tableau, un dais, un fauteuil, une cheminée, une table chargée de fleurs ou de hvres, ime draperie, détails qui donnent au portrait soit plus de majesté, soit plus d'abandon et d'aimable famiharité, selon le caractère qu'on veut rendre. Or Holbein ne s'est jamais inquiété de tels détails; son modèle a mis le costume qui lui a plu, a choisi la pose qu'il a préférée, Holbein s'est occupé non de le faire valoir, mais de rendre son effigie telle qu'elle était réeUement. Il y a aussi un genre d'infidélité à la vérité

dont il est bien diflicile de ne pas se rendre coupable, pour peu qu'on ait la passion de la beauté. Que manque-t-il à l'ovale de ce visage pour être parlait? Peu de chose en vérité, il suffirait qu'il fût arrondi légèrement. Ce nez serait irréprochable, si la courbe était infléchie d'un millimètre; pourquoi ne pas compléter la nature lorsque cette correction demande si peu de frais ? Les mains sont plus belles que le visage, mettons-les en évidence. Qui ne devine que les Italiens se sont mille fois rendus coupables de ce péché véniel ? La Joconde de Léonard est irrésistible ; mais son adorable sourire était-il l'expression habituelle de son visage, ou bien n'était-il que l'expression exceptionnelle, passagère, de ses heureux moments? Holbein ne se rend jamais coupable de tels péchés. Lorsqu'il a rencontré la beauté, et cela lui est arrivé plusieurs fois, il l'a peinte telle qu'il la voyait, sans aucune de ces corrections. Le meilleur exemple que l'on puisse en donner est son tableau de Laïs de Corinthe^ portrait d'une demoiselle noble de la maison d'Offenbourg, laquelle, pour le dire en passant, eut une délicatesse médiocre, si elle se trouva flattée de se voir représentée en courtisane grecque avec une pile d'or devant elle. J'avais été très-frappé de la beauté de ce visage dans une gravure due à un artiste suisse qui figurait à la dernière exposition universelle de Paris, et il m'avait fait ressentir un genre d'impression analogue à celui que nous éprouvons devant les figures de Léonard :

grand éloge, comme vous le voyez. Tout autre a été mon impression lorsque j'ai vu l'original au musée de Bâle. La Laïs d'Holbein est une grande Allemande, jolie fille, aux traits allongés et robustes, la physionomie un peu brutale, avec de beaux yeux souriants légèrement bêtes. Il est évident que le graveur, enthousiaste de son œuvre, avait fait inconsciemment devant le tableau ce qu'Holbein n'a pas fait en face du modèle vivant lui-même. La Lais du peintre est ce qu'elle fut dans sa réalité la plus franche, une beauté lourde et sans caractère sympathique. Notez cependant qu'Holbein avait d'autant plus ici le droit de corriger la nature qu'il avait choisi le modèle dans l'intention d'en faire un portrait qui fût en même temps une sorte d'allégorie.

Grâce à cet amour de la vérité, sur lequel nulle séduction semble n'avoir jamais pu s'exercer, même lorsqu'il reproduisait de beaux visages, Holbein est, je crois j celui de tous les portraitistes qui a le mieux exprimé la ressemblance fondamentale, et ce qu'on pourrait appeler le permaneîit de ses modèles. D'autres peintres de portraits ont mieux rendu la vie mobile, Rembrandt est incomparable sous ce rapport ; d'autres ont mieux rendu ces grâces de l'expression qui s'épanouissent à la surface des traits, mais qui ne sont pas plus le visage qu'une végétation fleurie n'est la terre qui la porte : ce que Holbein a rendu avec une solidité admirable, c'est le modèle au repos et dans son centre de gravité, la structure essentielle de

son visage, en un mot non V humus mélangé de la physionomie, mais le tuf même du moi humain. En regardant les portraits d'Holbein, nous sommes sûrs de leur ressemblance intime avec ses modèles, et si nous ne devinons pas toujours ce que ceux-ci eurent d'attraits fugitifs ou intermittents, nous les saisissons dans leurs qualités continues, durables, et qu'ils ne pouvaient pas plus dépouiller que leur chair. C'est ainsi qu'ils étaient à toutes les heures du jour, quelles que fussent les passions qui les agitaient; bien mieux, c'est ainsi qu'ils furent, en dépit de tous les changements de la chair, depuis le berceau jusqu'à la tombe, dans la jeunesse en fleur comme dans le soucieux âge mùr, comme dans la vieillesse ridée. Cette partie de nous-mêmes qui est inaccessible au changement, qui est notre véritable moi, Holbein la saisit et la fait saillir avec une habileté et une fermeté incomparables.

Si Holbein n'avait peint que des bourgeois oubliés, nous ne nous douterions probablement pas de la qualité qui constitua son talent ; mais, heureusement pour sa mémoire , il eut l'occasion d'apphquer ce talent à des personnages restés historiques, et, l'histoire à la main, nous pouvons garantir la ressemblance de ses portraitSj car le caractère essentiel qui nous apparaît dans l'image de tel ou tel personnage est justement celui que l'histoire lui assigne. Qui ne voit dans les si nombreux portraits qu'il nous a laissés d'Érasme, — dont la

gloire par parenthèse doit un beau cierge à Holbein,

— que le trait essentiel de ce inoi était une finesse lumineuse ? c'est aussi ce que l'histoire nous apprend de lui. Qui ne devine dans son portrait d'Henri VIII une àme massive, lourde, capable par conséquent de mouvements violents, orgueilleuse précisément parce qu'elle est pesante, comme on devine le lion redoutable dans son repos même? Cette bourgeoise suisse anonyme que nous admirons au musée de La Haye n'a pas laissé d'histoire, mais nous pouvons nous la figurer aussi bien que si cette histoire eût été écrite. Son histoire fut celle des âmes vertueuses, ce qui équivaut à dire qu'elle n'en eut pas. Une assurance modeste est le trait dominant de cette physionomie ; on y lit toutes les vertus qui fleurissent dans les terrains modérés, dans ceux qui ne sont ni trop sur les cimes brûlantes ou froides, ni trop dans les vaUées humides, qui ne sont visités ni par trop d'ombre, ni par trop de soleil. Cette vie s'écoula paisible etpieuse,

— car le visage a cette douceur qui est particulièrement propre à la piété, — protégée contre le prochain par une aisance sans faste, contre les passions de l'àme par la modestie de la condition. De tempérament malsain et sans beauté, elle ne connut pas les adulations et les flatteries ; mais elle n'en souffrit pas, et cette absence de regrets et d'envie fut récompensée par une paix intérieure qui, se répandant sur ce visage, lui donne un attrait sympathique que n'a pas toujours la beauté, souvent d'aspect fort redou-

table par les dangers qu'elle laisse entrevoir. Jamais personnage inconnu ne s'est révélé avec plus de naïve franchise que cette bourgeoise suisse en robe de grosse étoile d'un bleu sombre et en coiffe blanche retombant sur le front à la manière du voile des religieuses, comme si elle était une nonne de la vie laïque, une vestale de la vie conjugale. — Ce voile, pour le dire en passant, par la manière dont il retombe mollement sur le front et y adhère, tout en restant distinct de la chair, est une merveille de finesse qu'il faut se borner à indiquer, car la décrire de manière à la faire apparaître aux yeux qui ne l'ont pas vue est chose impossible. — C'est dans cet art de rendre le trait fondamental de ses modèles que consiste le génie d'Holbein comme peintre de portraits, génie tout philosophique et tout allemand, comme on le voit, puisque pour le définir il m'a fallu, empruntant un mot au vocabulaire de la philosophie, dire qu'Holbein se distinguait de tous ses émules en ce qu'il avait peint surtout le permanent de ses modèles.

En dehors de ce mérite éminent, Ilolbein avait-il du génie? Quelquefois je me suis surpris à en douter; mais il est vrai que la qualité que nous venons d'indiquer est d'ordre si rare qu'on peut la tenir pour du génie et n'en pas exiger d'autre. En tous cas, ce dont je suis sûr, c'est qu'il avait une maîtresse main, et que jamais homme n'apprit son métier avec plus de conscience ; j'en prends à témoin les quatre-vingts

dessins qui se voient au musée de Baie. Un critique d'art distingué, M. Charles Clément, rendait compte récemment d'une publication dont l'auteur a eu l'excellente idée de substituer de beaux dessins d'après les maîtres aux éternels modèles que les professeurs donnent à copier à leurs élèves, et s'étonnait du grand nombre de dessins d'après Holbein que contient, paraît-il, cette publication. Il faisait observer qu'il était surprenant qu'Holbein, malgré son mérite, fournît plus d'échantillons que les plus grands maîtres. C'est qu'il s'agit ici non de génie, mais de science du métier, et que l'auteur de ce recueil, lorsqu'il a cherché des modèles irréprochables qu'il pût mettre sous les yeux des élèves, en a trouvé en plus grande abondance dans Holbein que chez les autres peintres. Les quatre-vingts dessins de Baie sont d'une précision rigoureuse qui atteste la profonde science technique du maître. Il y en a de toute sorte, tètes d'étude, esquisses, portraits, dessins d'arabesques et d'ornements faits sur commande pour des édifices publics ou des maisons de particuliers ; — car Holbein, comme tous les grands artistes de cette époque, ne croyait pas se rabaisser en consacrant son temps à des besognes relevant du métier, et la qualification d'artiste se confondait modestement dans son esprit avec celle d'artisan. Tous sont remarquables par la sûreté de main qu'ils révèlent ; pas un coup de crayon n'est resté inachevé, pas un trait n'a été laissé néolisemment à l'état d'indication.

Parmi ces dessins, il en est plusieurs de fort beaux: mais il en est deux qu'il faut plus particulièrement citer : le portrait désigné sous le nom du Jeune homme au grand chapeau, page qu'on peut présenter en toute confiance, tant pour la beauté des traits du modèle que pour la pureté correcte, comme un type de dessin classique. Le second, qui est un chef-d'œuvre, possède une importance historique ; c'est un portrait du petit prince Edouard, fils de Henri VIII, celui qui fut Edouard VI, à l'âge de cinq ou six ans, visage d'enfant sans vivacité, mais qui à l'occasion pourrait être boudeur et morose. Nous apprendrons aux très-rares lecteurs qui pourraient être curieux d'un tel détail sur un prince si loin de nous, qu'à cet âge de cinq ou six ans Edouard avait beaucoup des traits et du visage rond de son père, tandis qu'en grandissant il prit de la ressemblance avec sarevêche mère au menton pointu, Jeanne Seymour, dont Holbein, historiographe par le pinceau de la cour d'Angleterre, a fait aussi le portrait, qui se voit aujourd'hui au musée de La Haye, juste au-dessous de labourgeoise suisse. Visage maigre, traits allongés et aigus, expression froide, regard hautain, et cependant sans morgue, tant la hauteur semble l'habitude d'âme de cette personne, très-grand air, au demeurant physionomie sèche et peu sympathique, telle est la reine Jeanne Seymour, troisième femme de Henri VIII et mère de son seul rejeton mâle, lequel ne valut jamais, soit dit en passant, pour la vigueur

virile et la trempe du caractère, ses deux rejetons féminins, Marie la Sanglante et Elisabeth, deux hommes véritables.

Je viens de dire qu'il m'était arrivé de douter parfois que Holbein eût du génie. C'est qu'en effet Holbein, très-grand peintre de portraits, devient inférieur dès que le modèle vivant ne pose plus devant lui, et qu'il lui faut composer une scène avec ses propres ressources et rendre des sentiments pour son compte personnel. Tous les guides du voyageur et tous les livrets des musées de l'Europe vous apprendront qu'il existe à Bâle un grand tableau d'aulel divisé en huit compartiments, autrement dit en huit petits tableaux, représentant la Passion de Notre-Seigneiir, et presque tous ajouteront que ce grand tableau, peint sur bois et divisé en carrés qui le font ressembler à une gaufre, passe généralement pour le chef-d'œuvre d'Holbein. Ce tableau eut même à son époque tant de réputation que l'empereur MaximiUen en offrit, paraît-il, la somme incroyable de 35 000 florins. Cela prouve non pas que le tableau soit excellent, mais que Maximihen , personnage dont la parfaite noblesse ne fut pas sans bizarrerie, prince qui fut à beaucoup d'égards un don Quichotte couronné, esprit rétrospectif et à tournure archaïque, avait plutôt l'amour du gothique c{ue le sentiment de la beauté. En effet, dans ce tableau, — œuvre d'ailleurs de la jeunesse d'Holbein, — que je me permets de trouver très-laid, le gothique

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le plus gauche du plus gauche moyen âge se mêle à un sentiment aussi nouveau qu'audacieux, mais incomplètement et surtout hideusement exprimé. L'inspiration religieuse est la même que celle d'Albert Durer; c'est cette interprétation radicale et démocratique du christianisme qui est si navrante chez le maître de Nuremberg, cette interprétation à laquelle un siècle et demi plus tard Rembrandt devait donner sa forme la plus nette et la plus voisine de la grandeur. De ce tableau d'Holbein, comme des œuvres analogues d'Albert Durer, émane un sentiment d'arianisme qui s'impose de lui-même au contemplateur. L'esprit de la composition reste très-chrétien ; mais la scène qu'elle nous présente est purement humaine, et l'on se sent amené à établir instinctivement la séparation entre les deux natures que les théologiens unissent en Jésus. Ce Jésus est laid, non d'une laideur morale comme chez Rembrandt, mais comme le plus vulgaire des produits de la création, laid d'une laideur abjecte, sans flamme qui trahissse l'àme, sans rayon qui révèle le prophète, sans aucune de ces expressions de piété, de douceur et de confiance où la divinité de la nature pourrait se révéler. Toute lumière est éteinte chez ce Christ, et vraiment ses bourreaux sont presque excusables, car il est impossible de deviner un dieu sous une pareille enveloppe. Ce Christ, c'est la boue humaine dans toute sa visqueuse humidité, un vase de la plus vile terre que le potier n'a pas approché du

feu purificateur. J'imagine que les pauvres sorciers de village, quand on les mettait à la torture ou qu'on les brûlait, durent présenter mainte fois un spectacle analogue à celui de ce Christ d'Holbein. Oh! non certes, se dit-on presque involontairement, il n'était pas dieu au moment où il subit de semblables souffrances ; il avait fait abdication complète de sa nature divine, pour ne la reprendre que dans le ciel. Il n'exposait aux supplices que l'homme, il ne rendit au créateur que le dieu. Les deux natures furent successives, non simultanées, et séparées sur la terre comme clans l'éternité.

Cette grande composition trop vantée n'offre même pas toujours la correction et la pureté de dessin qui distinguent Holbein. Elle est bien loin de valoir un autre tableau sur bois représentant le Christ mort étendu dans le tombeau. C'est ce que nous avons vu de plus cruellement douloureux après le Christ à la paille de Piubens. Dans cette œuvre, excellente comme peinture, se trouve cette fois complètement rendu le sentiment que nous venons de décrire, et que la Passion de Notre-Seigneur exprime d'une manière imparfaite, gauche et sans nulle poésie. Nous venons de nommer Rubens; et, en effet, ce tableau d'Holbein appelle à première vue la comparaison avec les divins cadavres sortis du pinceau du maître d'Anvers. Chez Rubens comme chez Holbein, le Christ est un Christ populaire, mais quelle différence ! Chez le maître

d'Anvers, ce pauvre cadavre d'homme du peuple reste le Christ selon toutes les traditions de l'orthodoxie; chez Holbein, cette dépouille humaine est entièrement hétérodoxe. Regardez à Anvers non-seulement le Christ à la paille, mais encore et surtout le Jésus de la Descente de croix. Un des caractères les plus admirés généralement de ce Christ, c'est sa réalité funèbre. Il est bien mort, se dit-on, on le voit à l'inerlie avec laquelle pendent les membres, à la pâleur exsangue des chairs, à l'abandon général du corps, en un mot. Eh sans doute, il est mort, aussi mort que possible; mais ce qui me frappe en regardant ce chefd'œuvre de la peinture pathétique, c'est combien cette mort est particulière et ressemble peu à la mort commune. Avec un prodigieux génie, Rubens a trouvé moyen de faire ici sentir une miraculeuse exception ; pour cela, il lui a suffi de donner aux chairs une certaine mollesse, de faire tomber les membres avec un abandon absolu sans doute, mais sans rigidité cadavérique, de faire pencher la tête sur la poitrine de manière à lui donner la pose que prend parfois la tête d'un homme qui dort assis. Est-ce la mort? Oui, c'est la mort, mais c'est aussi une léthargie surnaturelle. Avec le cadavre de Rubens, la résurrection n'a rien d'impossible; au contraire, le corps étendu dans le tombeau par Holbein n'en soulèvera jamais la pierre, tant la rigidité est complète , tant la non-existence est marquée avec netteté. Dans le cadavre de Rubens,

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