‹ Les Pays-Bas; impressions de voyage et d'artChapitre 5 sur 8 · HOLLANDE. ~ HOLBEIN · texte numérisé non relu

HOLLANDE. ~ HOLBEIN

on sent, pour parler le langage de l'Église, la chair glorieuse promise à l'immorlalité ; dans celui d'HoIbein, on ne voit qu'une chair misérable dévolue au ver du sépulcre.

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LE PAYSAGE DE LA r^ORD-HOLLANDE. — RUYSDAEL

Holbein vient de nous retenir longtemps sur le domaine exclusif de l'histoire ; pour secouer cette poussière du passé et nous rafraîchir de ces impressions dont le charme est le résultat d'un effort d'imagination, partons pour la Nord-Hollande, et plongeons-nous au sein de la nature, qui donne des plaisirs sans labeurs. La Nord-Hollande commence, à proprement parler, à Harlem ; mais ce n'est que beaucoup plus haut que le paysage prend toute son originalité. En tout cas, il ne saurait y avoir de plus vif allegro que celte campagne de Harlem, comme introduction à la symphonie pastorale de la Nord- Hollande. Nous avons déjà décrit, en cherchant des points d'opposition pour exphquer le paysage de la Sud- Hollande, cette exubérance de végétation de la cam-

pagne des environs d'Harlem et ces riantes maisons de campagne que nous avons définies des nids humains enfoncés dans des édredons de verdure. Une particularité de ce paysage d'Harlem, c'est qu'il est le point de toute la Hollande où le gazon offre le vert le plus vif. Dans le sud, la verdure est, selon les heures du jour, pâle ou sombre; dans le nord, elle est douce et tendre ; à Harlem, point intermédiaire, elle est intense, robuste et gaie, sans nuance aucune de tristesse. C'est une ravissante campagne, cependant elle ne surprend pas trop : on retrouve quelque chose de son image dans ses souvenirs des autres pays; mais, lorsque le chemin de fer qui vous emporte au Helder vous a fait franchir quelques lieues, alors commence le spectacle le plus original que vous réserve la nature de Hollande, après le paysage aquatique de l'arrivée à Dordrecht, toutefois. Jamais originalité ne fut due à des éléments plus simples et moins nombreux ; figurez-vous deux surfaces parallèles prolongées à l' infini, une surface verte, celle de la terre, et, selon les jours, une surface bleue ou blanche, celle du ciel. Cette immense prairie, qui s'étend sans discontinuité de Harlem au Helder, donne, en pleine terre ferme, quelque chose de la sensation que l'on éprouve en mer, lorsque l'œil, regardant à l'horizon, n'aperçoit que vagues succédant aux vagues. De même, il n'aperçoit ici que flots de verdure succédant à flots de verdure, et moutonnant sous un vent frais et doux. Comme sur mer, la

vue est reposée d'un spectacle qui serait bientôt accablant par cette illusion bienfaisante de l'œil qui, donnant un démenti à la géométrie, prouve, contre l'évidence de la raison, que deux lignes parallèles peuvent se rencontrer lorsqu'elles sont prolongées à r infini ; l'horizon est fermé par le baiser du ciel et de la terre. Comme la mer, enfin, ce spectacle endort l'âme et la plonge dans l'hébétement déhcieux que nous ressentons , lorsqu assis sur une plage nous y restons de longues heures sans penser à rien. Au bout d'un instant, un sentiment d'une suavité incomparable s'empare de vous devant cette immense nappe de verdure d'une nuance si tendre. L'âme éprouve le besoin du silence et du recueillement, à l'instar de cette campagne où l'on n'entend aucun bruit, sauf, de loin en loin, le léger battement d'ailes de quelque joli petit canard, gros comme une perdrix, que l'on voit sortir du fossé qui longe le polder, ou le bond muet de quelque taureau paissant dans la prairie. Vos paisibles voisins arrivent bientôt eux-mêmes à vous gêner, et l'esprit de la solitude vient vous solliciter avec une éloquence d'une douceur irrésistible.

Je conçois parfaitement maintenant que les habitants de la Nord-Hollande passent pour bizarres, même auprès des Hollandais des autres provinces. Leur taciturnité, leur farouche amour de l'isolement, leurs excentricités qui ressemblent aux manies des âmes innocentes d'enfants et de solitaires, leur

proverbiale patience, tout cela est conseillé par cette nature, et, si au bout de quelques heures, nous avons pu ressentir ces influences et glisser dans un état d'âme en harmonie avec ce paysage, qu'est-ce donc de l'homme qui passe les longues années de sa vie en face de cette verte steppe? Avec ces vertus, cette nature conseille aussi à la longue, je le crois, les défauts qui en sont le revers, la lenteur, l'indolence et la mollesse. Tous ces traits de caractère se réunissent synthétiquement en un seul, l'indépendance, sentiment qui est nettement marqué dans la disposition de ces villages qui se composent d'habitations isolées, et que Ton rencontre comme égrenés sur le polder. Chacune de ces gentilles petites maisons, qui sont construites contre terre comme si elles se courbaient pour éviter les coups de vent qui passent sur la plaine, se tient sur son quant à soi, à l'écart de sa voisine, et non fraternellement unie à elle comme les maisons des villages de nos pays. Les animaux eux-mêmes semblent ressentir l'influence morale de cette nature, et obéir à l'isolement et au recueiUement qu'elle conseille. Le troupeau est essaimé sur le polder comme le village lui-même ; les animaux paissent, non par groupes et par bandes, par petits comités d'amis, comme dans nos prairies, comme dans les autres provinces hollandaises même, mais volontiers isolés ; on dirait qu'aucune de ces bêtes n'a de camarade d'étable. Elles m'ont aussi semblé silencieuses; au moins, pendant mon excursion dans la

Nord-Hollande, n'ai-je entendu ni un mugissement ni un bêlement; les animaux de nos contrées sont plus loquaces et ne manquent pas d'exprimer leur plaisir, leur crainte ou leur colère au moindre bruit qu'ils entendent, au moindre promeneur qu'ils aperçoivent. . Est-ce une fantaisie de ma part? Cela est bien possible ; mais comment donc les bêtes ne ressentiraientelles pas, dans une certaine mesure, les mêmes intluences que les hommes, et pourquoi, si la nature conseille aux bipèdes humains la taciturnité et l'isolement, ne les conseillerait-elle pas aussi aux animaux, qui lui sont, en toutes choses, beaucoup plus dociles? Les animaux n'ont pas, pour lutter contre l'influence de la nature, ces ressources morales dont l'homme se vante d'être armé : si donc, en dépit de ces ressources, l'habitant du Nord est moins sociable que celui du Midi, comment les bêtes hollandaises seraient-elles aussi sociables que celles de nos campagnes de France?

Nous pouvons définir en deux mots le caractère général de ce paysage : tout y est couleur, rien n'y est forme. De là sa douceur et sa suavité, de là aussi une certaine mollesse et une véritable monotonie; rien qui arrête le regard et l'empêche d'errer vaguement sur la verte plaine, rien qui donne un sursaut à l'imagination et l'arrache au bercement par lequel cette nature l'endort lentement, en lui présentant toujours le même aspect et en lui chantant toujours le même lied. De loin en loin, quelques rares touffes

d'arbres, plus fréquemment des arbres mélancoliquement isolés, et qui ont l'air d'avoir, eux aussi, le sentiment de l'indépendance. Toujours la prairie verte, l'œil se fatigue, à la longue, de cette couleur. Je crois que les Nord-Hollandais eux-mêmes ont ressenti cette fatigue, et c'est ainsi que je me plais à expliquer une de leurs bizarreries, dont les voyageurs ont beaucoup ri, et qui me semble trabir, au contraire, un génie inné de coloriste. Je veux parler de ces arbres peints de diverses couleurs, surtout en bleu de ciel, que l'on rencontre, dans la Nord-Hollande, autour des grandes fermes. Est-ce le résultat d'une manie à la manière chinoise, comme on l'a dit? Eb non! c'est le résultat inconscient d'un besoin ressenti par l'œil. L'œil, fatigué du vert, cherche une autre couleur et n'en trouve pas; il y a bien la robe grise des troncs d'arbres, ixiais c'est une teinte trop effacée ; il en faudrait une plus tranchée et qui pût faire contraste avec la couleur triomphante. De là l'idée de peindre les troncs d'arbres en bleu. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette bizarrerie n'a absolument rien qui choque, en face de l'éternel poldei^ et qu'elle m'a paru, pour ma part, une innovation des plus sympathiques.

La Nord-Hollande est vraiment l'idylle de l'Europe, tant pour l'aspect général du paysage que pour les sentiments moraux qu'il éveiUe. Oh! que voilà un pays qui parle peu de grandeur et de gloire ! Ce n'est pas là que le laboureur, du soc de sa charrue, fera

jaillir les ossements des guerriers, et, s'étonnant devant ce spectacle, fournira le sujet, d'un paysage historique aux Poussins du présent et de l'avenir. Oh non ! ce paysage ne parle pas de vie héroïque ; mais il parle, ce qui vaut tout autant, de vie patriarcale, d'affections simples, de bonheur silencieux, de patience et de douceur. Là peuvent vivre des familles selon la Bible et le Vicaire de Wakefield, des paysans selon les chants de Robert Burns. Y a-t-il des méchants et voit-on des assassinats dans la Nord-Hollande? Je me suis surpris à en douter, d'abord parce que je ne sais pas où pourraient s'embusquer les meurtriers en ce pays ouvert de toute part devant le ciel, ensuite parce qu'il me semble difficile que cette nature sans violence et pleine d'apaisement puisse inspirer à l'âme des sentiments noirs ou passionnés. Dans un tel pays, l'âme tournerait plutôt aux manies innocentes, et c'est par l'influence de la nature ambiante qu'il faut, avons-nous dit, expliquer très-probablement les bizarreries des habitants. Ce paysage parle de vie patriarcale, il parle aussi de vie philosophique, d'austérité, de pensées graves; là peuvent vivre dans le voisinage d'âmes simples les solitaires selon Spinoza, les hommes qui dans les profondeurs de la méditation ont su trouver la paix, et dans le renoncement, le bonheur. Ce paysage en effet a deux faces : d'une suave douceur pendant le jour, dès qu'il est touché par les ombres du soir il devient d'une mélancolie profonde ; mais cette mélan-

colie n'a rien d'affaiblissant pour l'âme ; la tristesse du paysage hollandais n'a nul caractère byronien,ou élégiaque, elle n'a pas de plaintes ni de murmures; elle est grave, muette et recueillie. C'est la mélancolie la plus mâle et la plus saine qui ait jamais émané du cœur de la nature aux multiples inspirations.

C'est ce sentiment d'austérité que Ruysdael a merveilleusement compris, et c'est pour l'avoir compris qu'il mérite le nom d'homme de génie. Lui aussi, comme tous ses compatriotes, il n'a peint que ce qu'il voyait; mais son œil s'est arrêté justement sur ce qui était le plus digne d'être remarqué dans son pays, c'est-à-dire sur cette mâle et saine tristesse de la nature hollandaise. Ces paysages singuliers, composés des éléments les plus pauvres du monde, un maigre terrain, une flaque d'eau immobile, un buisson isolé, un arbre unique, ces paysages qui semblent presque des paradoxes, que l'artiste a imposés à notre admiration par la force de son génie, ils existent, et la réalité parle à l'âme juste le même langage que lui parlent les peintures de Ruysdael. Le caractère d'individualité que prennent les objets naturels dans la grande plaine de la Hollande, Ruysdael seul l'a saisi; ni avant, ni après lui, aucun de ses confrères et de ses émules ne s'est même douté de cette puissante originalité. Il a surpris l'âme pensive de la nature de son pays, tandis que les autres n'en ont vu que les surfaces et les gais costumes.

Voilà pourquoi il a pu accomplir le miracle de nous intéresser avec un paysage qui contient un seul arbre, ou un pauvre buisson, ouunpontdeboisà demiruiné. Mais cet arbre isolé, il faut voir quelle physionomie il prend en Hollande dès que les heures du soir font sentir davantage encore sa solitude ; alors il a vraiment l'air d'un philosophe qui médite ou d un ascète en contemplation. Ce buisson sans voisins, autour duquel montent les abondantes fumées de la terre à la un du jour, exprime dans sa muette éloquence toutes les tristesses de l'abandon et de la pauvreté. Ce terrain maigre et sans charme dit plus tristement que Salomon que tout est vanité, et que verdure et fleurs sont une illusion qui apparaît à la surface d'un éternel rien. Cette flaque d'eau immobile parle du repos éternel avec plus de gravité que n'en parla jamais bouddhiste hébété par le Nirwana.

Parmi les beaux Ruysdaels que l'on voit enHollande, il en est deux qui sont plus particuUérement faits pour toucher les âmes dignes de nobles pensées. L'un, le plus extraordinaire, se trouve au musée van der Hoop à Amsterdam. Un terrain sec, sans verdure, sans arbres ni fleurs, nu comme la pauvreté même et cicatrisé de ravins comme Timage du malheur, est traversé par un courant d'une eau terne, lente, impuissante ; tout en haut, une habitation chélive ; un ciel sombre, pluvieux, recouvre^ce paysage ; le vent souffle visiblement sur cette lande où il n'y a pas une feuille à emporter, où il ne remuera que quel-

ques grains de sable. Avec ces maigres éléments, Kuysdael a composé un paysage dont on a peine à détourner les yeux. Plus on le regarde, plus on sent s'élever en soi le plus haut sentiment de l'âme humaine, le sentiment de la soumission aux lois des choses. C'est le plus frappant symbole de renoncement que j'aie jamais vu, et, pendant tout le temps que je l'ai regardé, il m'a semblé contempler l'explication par Fart de cet aphorisme : « changer plutôt ses désirs que l'ordre du monde », troisième règle de la méthode de ce Descartes, qui fut contemporain de Ruysdael, et qui, lui aussi, avait vécu en Hollande et vu de tels paysages.

Le second, qui se voit au musée de Rotterdam, a fait, m'a-t-on dit, l'admiration d'une dame qui est femme d'un des écrivains philosophiques les plus distingués de ce temps-ci. Il n'y a guère en effet que les philosophes ou ceux qui se sont mêlés à leur vie qui puissent sentir le charme profond d'un pareil paysage. Un vaste champ de blé d'un blond pâle incline doucement la tête sous le souffle d'un vent léger qui n'a rien de la molle tiédeur de Favonius, ni de l'amoureuse espièglerie de Zéphire. Un rayon de soleil aussi pâle que la moisson tombe sur les pointes des épis^ et court sur le champ entier avec une finesse incroyable. Blafards sont les épis, blafarde la lumière qui passe sur eux comme une caresse tristement prolongée. Cette fois encore, Ruysdael a composé son chef-d'œuvre avec les éléments les plus

ingrats du monde, une moisson incolore et une lumière incolore; mais un charme d'une mélancolie sans amertume s'échappe de cette toile, et nous parle éloquemment de la condition ordinaire des pauvres humains. Oh! que ces épis ont été peu favorisés du sort et peu gâtés par la nature ; ils ont grandi cependant, ils ont percé ce sol humide, résisté à cet air grelottant, et avec l'aide de cette lumière moins avare que pauvre, et qui a donné ce qu'elle a pu, ds sont arrivés à maturité et composent maintenant une moisson tout comme s'ils avaient vécu sous la lumière la plus opulente, caressés par les brises les plus amoureuses et nourris par le sol le plus généreux. Voilà l'image de la vie moyenne de notre espèce : pour la majeure partie des hommes, le ciel est aussi froid, la lumière aussi pâle, l'air aussi âpre ; ils vivent cependant, et, dociles à une inconsciente résignation, ils accomplissent leur loi et portent leurs fruits en dépit de l'inclémence des choses et de l'indifférence de la nature. Ce champ de blé révèle tout le secret de la sagesse : savoir vivre sans soleil.

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