‹ Les Pays-Bas; impressions de voyage et d'artChapitre 8 sur 8 · HOLLANDE. — REMBRANDT · texte numérisé non relu

HOLLANDE. — REMBRANDT

nom de guerre le parti des principes de la Ronde de nuit; on saurait tout de suite ce que cela veut dire, car il n'y a pas au monde de principes plus simples et plus clairs.

Nous ne nous arrêterons pas à Amsterdam ; nous avons dit d'avance, en parlant des autres cités de Hollande, tout ce que nous avions à noter sur cette ville, l'originalité de sa physionomie, l'élégance majestueuse et la profondeur de perspective de ses quais, l'indiscipline architecturale de ses demeures, la mélancolique beauté de ses couchers de soleil. Ce qu'il y a certainement de plus curieux à Amsterdam, ce sont ses habitants ; mais ce n'est pas après un séjour de moins d'une semaine que nous voudrions nous permettre d'en juger. Sur le peu que nous en avons vu cependant, nous n'hésitons aucunement ? affirmer qu'Amsterdam est certainement la ville la plus vraiment républicaine de l'Europe, car c'est celle où domine le plus exclusivement l'esprit commercial,

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avec son mélange de qualités et de défauts. On ne peut vraiment que recommander le voyage d'Amsterdam à ceux de nos démocrates qui s'obstinent à chercher parmi nous la démocratie ailleurs que dans la monarchie; là ils comprendront que la république est, avant tout et par-dessus tout, une affaire de classes moyennes, de commerce, d'indépendance appuyée sur l'argent, nullement un gouvernement de pauvres gens et de prolétaires. Là où dominent la foi au coffre-fort et la certitude que l'homme n'est indépendant que lorsqu'il est riche, là domine la république ; d'autres idées , quelque démocratique qu'en soit la tendance, n'entraîneront jamais que la monarchie. Pas d'argent, pas de Suisse, disait un vieux proverbe ; c'est la définition même de la république. Pas de foi en l'argent, pas de république. Aussi la seule secte à vues profondes de notre temps a-t-elle été celle des saint-simoniens, avec leur rehgion du capital et leur culte du dieu Mammon, qu'ils avaient si ingénieusement et avec une si judicieuse probité installés, sous la forme de billets de banque, dans la petite rotonde qui servait de centre à la dernière exposition universelle, organisée par eux; mais assez sur ce sujet.

Je ne veux cependant pas quitter Amsterdam sans dire à quel singulier triomphe de la France j'ai assisté dans cette ville et quelle singulière émotion patriotique j'y ai ressentie, Un soir, pour tuer le temps, je me fais conduire h Leidsch-Bosche^ espèce ùq

grand café chantant, où l'on joue le vaudeville hollandais et l'opérette française, fréquenté par un pubUc dont la plume d'un Paul de Kock hollandais tirerait un parti avantageux. Les cabotins indigènes ouvrirent le spectacle par un vaudeville national dont je m'évertuai à deviner le sens d'après leur jeu et leur accent. Autant que je sus comprendre, il s'agissait d'un vieux beau de province sur le retour, amoureux de sa ménagère, qui lui préfère un jeune paysan frison. Les acteurs ne me parurent ni meilleurs ni pires que d'autres comédiens, tant que le point de comparaison me manqua ; mais voici que des comédiens français leur succèdent pour chanter l'opérette Monsieur Chouflenri restera chez lui^ et aussitôt le pauvre mérite de ces indigènes disparaît devant l'éclat de nos bohèmes français comme les - fantômes devant la lumière. Ces comédiens étaient simplement les premiers venus, quelque chose comme une troupe de Belleville ou de Montmartre ; mais là ils resplendissaient comme le soleil et me firent l'effet de comédiens de génie, tant leur supériorité était certaine, incontestable, éclatante. — Quel feu ! quelle verve ! quel brio ! quelle vivacité de pantomime ! En les regardant se démener comme de joyeux forcenés et en écoutant leurs coq-à-l'àne insensés, les larmes me montèrent véritablement aux yeux, car ces pauvres gens venaient de me représenter quelques-unes des qualités les plus précieuses de la France et de me faire apparaître l'image même de la patrie ab«

sente. Une pareille émotion pourra paraître fort ridicule ; pour savoir combien elle l'est peu, il faut avoir franchi une seule fois la frontière. Le sentiment du patriotisme est semblable à la santé, dont nous ne faisons aucun cas tant que nous sommes bien portants et dont nous ne connaissons le prix que par la maladie : tant que nous marchons sur le sol de la patrie, nous ignorons quels liens puissants nous attachent à elle; mais, dès que nous sommes à ré-= tranger, alors les moindres circonstances qui nous la rappellent prennent une importance, et le triomphe du plus humble, du plus obscur de nos compatriotes nous apparaît comme une victoire nationale. Je n'ai jamais applaudi comédiens avec une aussi cordiale frénésie que ces acteurs ambulants, égarés en Hollande; durant cette soirée, je l'aurais vraiment emporté en enthousiasme saugrenu sur Ragotin en personne, et je crois que, s'il m'avait fallu apprécier leur talent dramatique, ils auraient été traités avec autant de déférence et de respect que si j'avais dû parler de M obère ou de Corneille, c'est-à-dire des représentants mêmes du génie de la France.

Le chemin de fer met une heure et demie environ à franchir la distance qui sépare Amsterdam d'Utrecht, et, avant même la moitié de ce court trajet, le paysage a changé subitement de caractère. A mesure qu'on approche d'Utrecht, la campagne prend un air seigneurial inconnu aux provinces de la Sud et de la Nord-Hollande. Dans ces dernières provinces, la

campagne est une souriante et mélancolique idylle, et, s'il était permis de pousser jusqu'au bout la comparaison entre les choses de la nature et celles de l'art, nous dirions que cette idylle est d'une unité de composition et de style admirable, car partout elle conserve une grâce exclusivement plébéienne. Ces provinces ont une histoire; mais, semblables au peuple en qui le passé ne reste jamais vivant, et se dissout dès la première génération en souvenirs incertains comme des songes, leur sol n'a gardé aucune empreinte de cette histoire, et la nature y montre un aspect pour ainsi dire contemporain, comme si elle s'était épanouie d'hier. Tout autre est le caractère de la province d'Utrecht; là le paysage se présente avec un air de faste et de céré= monie; cette nature a des quartiers. C'est une région merveilleusement appropriée aux retraites champêtres des personnes riches et qui veulent, même au sein du repos, un reflet, une empreinte des élégances de la vie sociale. Là on peut aisément installer, non plus les petits nids humains et les gentilles tanières villageoises de la Nord-Hollande, mais de grandes habitations précédées de nobles avenues, entourées de larges parcs. Les arbres commencent à abonder et forment de belles rangées qui, partageant la campagne, donnent à l'œil la double sensation de l'étendue et du repos. Quel accord il existe, en réalité, entre la nature et l'homme ! l,a Hollande proprement dite €st un pays démocra-

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tique, et démocratique aussi en est la nature. La province d'Utrecht est une province de tradition plus aristocratique, la nature y porte une livrée de grandeur. Ineffaçables sont vraiment les marques que l'homme imprime à tout ce qui l'entoure ; Utrecht en est un frappant exemple. Elle fut autrefois le siège d'une cour ecclésiastique : voilà qui remonte bien haut, n'est-ce pas? et il semble que, depuis les jours du prince-évêque, la ville aurait eu le temps de se défaire de l'empreinte qu'un tel séjour avait pu lui donner. Point du tout; en changeant de maître et de doctrine, elle n'a pas changé d'âme: après plus de trois cents ans et sous l'empire du protestantisme, Utrecht reste essentiellement marquée d'un cachet ecclésiastique. D'aspect piétiste, dévie calme, Utrecht, à l'inverse des autres villes de Hollande, parle de richesse et ne parle pas de travail. Le vacarme assourdissant et joyeux, le mouvement affairé des villes où les habitants poussent, à tour de bras, la roue pesante de la fortune, ne troublent pas ses rues larges et silencieuses, et cependant la puissance de la fortune se fait partout sentir, sinon dans son activité, au moins dans ses résultats. Pendant mon séjour à Utrecht, je ne pus m'empêcher de songer à la pratique Marthe de l'Évangile, qui se serait décidée au repos, mais qui, même au sein du loisir, garderait le souvenir de sa dihgence d'autrefois.

Utrecht n'est pas seulement la ville protestante par excellence de la Hollande, elle est le centre véri-

table de tout ce que ce petit pays contient d'influences religieuses de tout genre. La religion y est la seule souveraine, au moins en apparence. Ce qui est non une apparence , mais une touchante réalité, c'est que le passé y parle encore très-haut et par les voix les plus diverses. Il est vraiment curieux d'entendre ces voix, si rapprochées les unes des autres, prononcer toutes à la fois le nom de Dieu dans une sorte de cacophonie pieuse. L'université protestante s'est installée sur les dépendances de la cathédrale ; mais on ne saurait trouver un lieu où respire, d'une manière plus aimable, la mélancolie ascétique du moyen âge, que son cloître, encore élégant sous ses ruines. La cathédrale, le seul édifice vraiment gothique que contienne la Hollande, est aussi fort digne d'intérêt et vous fait remonter d'un bond en plein xi\^ siècle. Cette cathédrale, par une coïncidence singulière, présente la plus étroite ressemblance avec une de nos propres cathédrales, celle de Limoges. Même position, même caractère architectural, et, chose curieuse, même histoire. Toutes deux s'élèvent au sommet de l'ancienne ville, qu'elles dominent comme le siège même du pouvoir, la citadelle, la cour de justice, le lieu de refuge en cas de guerre et de tumulte ; toutes deux sont bâties sur le même plan, datent de la même époque et inspirent le même sentiment de profonde tristesse. D'autres églises autrement belles, autrement renommées, ne parlent pas un langatie aussi vraiment

chrétien, car nulle ne dit, avec une aussi morose douceur, que l'homme est poussière et cendres. Enfin, les deux cathédrales ont cela de commun que leurs clochers sont à une distance considérable de l'église ; la tempête et la foudre, en détruisant la partie intermédiaire de l'édifice, ont, dans les deux régions, opéré cette singularité, que l'incurie méridionale, d'un côté, et la lenteur hollandaise, de l'autre, n'ont jamais songé à réparer. C'est de nos jours seulement, après deux siècles, que les habitants d'Utrecht se sont enfin décidés à effacer les traces d'une tempête qui remonte à la seconde moitié du xvii^ siècle. Le temps avait eu le loisir d'emporter maison des Bourbons, maison des Stuarts, maison d'Autriche; de transformer en roi l'électeur de Prusse, de créer la Russie et l'Amérique, que ces bons Hollandais d'Utrecht n'avaient pas encore eu le loisir d'enlever quelques centaines de charretées de pierres encombrantes. A la bonne heure ! et voilà un pays où il fait bon vivre à l'abri de la fiévreuse activité moderne.

Non loin de la cathédrale, se trouve un débris fort excentrique du passé, le quartier des jansénistes, maussade labyrinthe de petites ruelles qui se coupent et s'entrecroisent comme une enfilade de corridors , avec son église à façade d'habitation bourgeoise, témoignage des jours où le catholicisme était réduit à se cacher dans l'intérieur des demeures. J'ai visité le quartier janséniste avec l'empressement que l'on peut supposer à un Fraa-

çais; mais la vérité m'oblige à dire que les parfums de piété que j'étais allé y respirer se sont trouvés mélangés d'autres arômes dont mon nerf olfactif n'a conservé aucun plaisant souvenir. Un détail curieux: tout contre l'église janséniste, se trouve une autre église catholique sans grande apparence. J'entre, et la première chose qui frappe mes yeux, c'est une sculpture de la chaire représentant le chien qui tient la torche allumée entre les dents. Nul doute, j'étais dans une église dédiée à saint Dominique, si terrible aux hérétiques. Comment donc une église placée sous cette redoutable invocation s'élève-t-elle aussi près du quartier janséniste? Le hasard a de ces rapprochements singuliers.

Une autre communauté plus bizarre que le jansénisme, mais celle-là appartenant au protestantisme, celle des frères moraves, possède un établissement à Zeist, à quelques lieues d'Utrecht. Pendant que j'étais dans la Nord-Hollande, je n'avais pas voulu visiter Broeck, peut-être parce que j'en avais trop entendu parler; je n'y ai rien perdu, puisque j'ai vu Zeist, car je doute que le célèbre Broeck l'emporte sur ce ravissant village. C'est ce qu'on peut voir au monde de plus élégant, de plus paré, de plus parfumé. La nature y est propre comme si tous les esprits élémentaires en faisaient chaque matin la toilette ; pas un grain de poussière, pas une tache, pas une moisissure ; à la surface du canal qui longe l'établissement des moraves, un manteau de lentilles vertes

seulement, mais cela évidemment pour le charme et le complément du tableau. Tout est verni, luisant, brossé, lustré ; arbres, buissons et habitations ont l'air de sortir d'une boîte : c'est un paysage d'un dandysme accompli. Au centre de cette riante localité s'élève le vaste établissement des frères moraves. Je fus peu curieux de visiter l'intérieur de l'édifice, ayant quelques années auparavant parcouru tout à loisir le quartier que les frères occupent depuis le dernier siècle dans la pieuse petite ville de Neuwied, sur le Rhin ; mais à Neuv^ied je n'avais pu voir le cimetière morave, et je tenais à satisfaire cette curiosité, éveillée en moi depuis longtemps par quelques très-belles phrases de madame de Staë! dans son livre de F Allemagne. Un jeune bourgeois morave de la plus parfaite politesse s'offrit à moi fort à point pour me servir de guide. C'était le fils d'un fabricant de zincs d'art , morave comme lui et comme lui de manières courtoises. Après m' avoir fait parcourir les ateliers de son père et m' avoir expliqué avec la plus patiente complaisance tous les détails de la fabrication, — car, obéissant aux aimables instincts de la nature humaine, dès que je lui vis tant de bonté, je m'empressai d'en abuser,

— il me donna tous les petits renseignements nécessaires pour arriver au cimetière.

- Ce ne fut cependant pas sans quelque difficulté que je le trouvai. Pendant un quart d'heure, je parcourus une campagne verte, coupée de petits jardins,

sans apercevoir aucun de ces indices sinistres qui annoncent un cimetière. Enfin je distingue un mur de clôture de petite dimension, et une porte ouverte me présente quelque chose de semblable à l'enclos d'un modeste propriétaire pour qui les vœux d'Horace auraient été exaucés. J'hésitai quelques minutes à entrer, incertain de savoir si j'étais dans une propriété particulière d'où l'on pouvait venir me mettre à la porte, ou dans un de ces fiefs communs à l'humanité tout entière dont nul ne nous chassera quand nous en aurons pris possession. C'était un jardin un peu bizarre et qui semblait trahir chez le possesseur quelques excentricités d'imagination, par exemple l'amour d'une nature légèrement inculte et la passion exagérée des roses. Une belle allée coupait par le milieu ce jardin, où ne poussait rien que de l'herbe qui retombait comme affaissée sur elle-même pour avoir grandi trop longtemps sans être émondée. D'autres allées latérales divisaient en carrés et en platesbandes cette verdure épaisse ; mais l'abondance des rosiers était extraordinaire, et les parfums qui remplissaient l'air corrigeaient en quelque sorte la tristesse qu'inspirait à l'âme la vue de ce gazon languissant par excès de croissance. Aux deux bouts du jardin, deux berceaux composés de treillages et de plantes grimpantes étaient disposés pour la commodité du promeneur; il pouvait s'y reposer, lire, rêver, y faire sa sieste dans les chaudes après-midi

de l'été. Ce jardin n'était pas triste, car tout y parlait de nos habitudes d'existence, et cependant il inspirait involontairement cette sorte de mélancolie qu'inspirent les lieux abandonnés ; on aurait dit que le maître était absent, et que son retour était incertain. Tout à coup, en me baissant, j'aperçois tout à ras du sol la surface d'une pierre taillée de petite dimension : je fais quelques pas en écartant le gazon ; au pied de chaque rosier, une pierre était posée à plat en terre, toute semblable à un cachet de cire sur un parchemin. Ces pierres étaient en effet les cachets qui scellaient pour l'éternité l'héritage que ceux qui ont vécu lèguent à la terre. Ce gentil jardin était le cimetière morave.

Je m'assis sous un des berceaux de ce jardin des morts, et je m'abandonnai aux réflexions qu'un tel lieu peut inspirer. Un cimetière pareil est-il vraiment chrétien ? Nous savons la place importante que l'idée de la mort occupe dans le christianisme ^ et quel soin il a pris de rappeler sans cesse cette plus solennelle et plus redoutable de toutes les réalités. L'idée de la mort est terrible pour le chrétien, non à cause du fait physique de la cessation de la viCj mais parce qu'elle entraîne nécessairement l'idée du jugement. Où sont allés ceux que nous avons vus disparaître ? Ont-ils besoin de grâce et de pardon, ou bien, désormais heureux, la mort n'a-t-elle pas entraîné pour eux de plus grande affliction que la douleur passagère qu'ils laissent aux survivants? C'est une terrible

incertitude, et qui justifie l'abondance des signes lugubres qui dans nos cimetières implorent la pitié divine, et demandent aux vivants l'aumône d'une prière ou à tout le moins d'une pensée mélancolique. Cette idée de la mort ne s'exprime guère, il est vrai, avec toute son effroyable éloquence que dans les cimetières catholiques; mais enfin, quoiqu'elle se montre très affaiblie dans les cimetières protestants, elle y conserve encore une partie de sa terreur. Ici au contraire la pensée de la mort est complètement effacée ; rien n'y rappelle une incertitude, une anxiété, un doute douloureux, tout y parle d'un sommeil doux et profond comme celui de l'enfance; c'est vraiment un dortoir éternel. Est-ce le cimetière d'une communauté de chrétiens? est-ce le cimetière d'une secte qui admet l'annihilation de l'être? Pour celui qui s'en tiendrait à la surface des choses, le doute serait vraiment permis.

Et cependant le sentiment qui a donné naissance à ces aimables champs de repos est bien réellement chrétien, mais seulement, il est vrai^ dans des conditions très-particuhères qui ne sont pas celles de nos vastes et profanes sociétés. Chrétiens pour une petite secte, de tels champs de repos seraient matérialistes pour une vaste société, et voici comment. Le christianisme ne présente au fond cette image de la mort que comme exhortation à vivre conformément à ses doctrines ; à celui qui est chrétien de fait

comme de nom, il apprend à n'en pas avoir peur. Pom^ le vrai chrétien, la mort, loin d'avoir rien de redoutable, est le suprême bonheur; c'est la fm du pèlerinage à travers un monde de larmes et de fatigues, c'est l'entrée dans le repos et la lumière. Quant au jugement, quelle crainte peut-il inspirer à celui qui a vécu selon les prescriptions du juge? Mais dans nos vastes sociétés, si compliquées, si mêlées de passions et d'intérêts, où est le chrétien, c'est-à-dire l'homme dont le christianisme soit la vie tout entière? Nous sommes chrétiens à moitié, au tiers, au quart, pour un dixième de notre être ; mais chrétiens d'un bout de nos âmes à Fautre, non ! Dès lors nous perdons tout droit à cette confiance sereine que connaît le parfait chrétien , et l'image de la mort nous alarme avec justice. Dans les petites sectes au contraire, il n'en est pas ainsi, car par cela même que le sectaire s'est séparé de la société générale, où il a trouvé trop de mélange, sa vie s'est mise étroitement d'accord avec sa doctrine et possède une unité que nos existences hybrides ne connaissent jamais. Les mêmes idées qui dans le vaste monde étaient des freins pour la conscience et des lois de contrainte deviennent des agents de liberté et des lois d'amour. Voilà l'explication de l'aspect riant des cimetières moraves; une confiance absolue et qui n'avait même pas besoin de l'ainiable secours de l'espérance, tant la certitude était complète, leur donna naissance à l'origine. Pour findi-

vidu dont l'existence est strictement chrétienne, l'idée de la mort se dépouille donc de toutes ses terreurs ; mais cette sécurité exige des conditions qui ne sont jam ais celles des vastes sociétés.

MONTÉGL'T. 18

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LA Gl'ELDRE. — DES PAYS MIXTES. — AU TOMBEAU DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE

Les Hollandais ont pour le paysage de leur province de Gueldre un engouement tout particulier que l'étranger ne peut ressentir au même degré. Qui ne sait que les amours les plus entêtés naissent des contrastes? L'habitant des plaines soupire après les hau^ teurSj le nlontagnard envie l'habitant des plaines. C'est évidemment la satiété de leur éternelle prairie plate qui revêt la Gueldre d'un tel chafme aux yeux des Hollandais ■ dans cette province au moins, on commence à apercevoir quelques exhaussements du solj quelques monticules , quelques accidents de terrain ; mais l'étranger, dont le polder n'est pas la patrie, ne trouve pas à ce paysage la nouveauté et l'originalité de la mer de verdure des deux Hollandes. La

Gueldre lui rappelle des traits connus, L'Allemagne commence ici, et mille détails annoncent au voyageur ce grand et redoutable voisinage. Et d'abord c'est le fleuve allemand par excellence, le Rhin, qui vous l'indique par son changement de physionomie ; on voit bien qu'il se sent près de sa patrie à la majesté et à l'ampleur de son cours. Il est déjà tel que vous l'avez vu à Cologne, à Bonn, à Mayence. Quel contraste avec la physionomie morose et boudeuse, avec le cours maussade et traînard qu'on lui voit à Leyde, surtout à Utrecht, où il mérite réellement le nom ironique que lui ont donné les habitants, oude^ le vieux. Ici, comme bondissant de se retrouver en pays natal, il se multiplie et s'épanche en trois beaux fleuves ; c'est sa manière de chanter le salve patria. kmheim, coquette petite ville, de physionomie légèrement indécise, vous réserve des avertissements d'uti autre genre. Vous vous amusez, par exemple, à regarder les estampes qui décorent les murailles de votre hôtel, et vous trouvez dans cette occupation une occasion inattendue de repasser votre histoire des guerres de Silésie et de la guerre de Sept ans. Voici tout l'état-major du grand Frédéric, Seidlitz, Schwerin, Léopold d'Anhalt, Ziethen chargeant en tête de ses hussards. Sommes-nous donc déjà dans les Etats de Sa Majesté Prussienne? Non, mais vous êtes à moins de deux heures de ce pays de Clèves, aimé de Frédéric, et qui lui fournit l'occasion de soulever ses premières chicanes dans ce grand pro-

ces qu'il intentait à l'Europe pour réclamer au nom des droits de sa nature la propriété d'une gloire dont il avait besoin. En vérité, si le successeur du grand Frédéric, M. de Bismark, est, comme nous le pensons, partisan des théories sur les agglomérations des peuples par races, il semble qu'il pourrait réclamer comme bétail allemand ces bons habitants de laGueldre.En tout cas, il n'est assurément pas de province en Hollande, après le Limbourg, où son nom soit prononcé plus fréquemment. 11 revenait bien souvent dans une certaine chansonnette comique dialoguée que j'ai entendu chanter à Arnheim par deux queues rouges dont un, pauvre diable maigre comme un râteau, vrai symbole de famine, était mime d'un vrai talent. Bismark et Maestrichf, Maestricht et Bismark^ on n'entendait que ces deux mots; on peut tirer de ce petit fait telle conséquence que l'on voudra. Cela ne veut pas dire que l'Allemagne désire la Gueldre ou que la Gueldre désire s'annexer à l'Allemagne ; cela veut dire que la Gueldre est une province mixte, de physionomie allemande, où les choses de l'Allemagne sont plus mêlées aux intérêts du peuple que dans les autres provinces hollandaises, et qu'il pourrait bien y avoir là, les circonstances aidant, moyen de faire à un moment donné une appHcation de la théorie des races.

Tout le monde visite Arnheim, et personne ne visite Nimè^ue: ininstice notoire dont il fant sans

doute chercher la raison dans la déplaisante situation que fait à Nimègue le non-achèvement du réseau des chemins de fer hollandais. Quand on est arrivé à Nimègue, on se sent comme prisonnier, et l'on ne sait comment continuer sa route à moins de rebrousser chemin. Tant pis pour les touristes qui reculeront devant ce léger inconvénient, ils y perdront le spectacle d'un panorama magnifique et d'une ville dont la physionomie compliquée est des plus instructives. Le Rhin n'offre nulle part de plus beau coup d'œil que celui de son fils le Wahal baignant les pieds de la vieille cité carlovingienne, dont le corps et les membres grimpent avec effort le long delà colline du Hoendenberg. J'engagerais volontiers nos partisans trop absolus du droit des races à venir méditer ici sur quelques inconvénients de leurs théories. Nimègue est une ville mixte, à triple physionomie, allemande, française, hollandaise. Je suppose qu'un procès s'engage pour la possession de cette ville ; s'il fallait la restituer à son légitime propriétaire, le juge, pour peu qu'il fût impartial, se sentirait fort embarrassé. Elle appartient bien légitimement à la Hollande, car il serait difficile de trouver une ville qui représentât mieux le caractère mixte des Pays- Bas; mais l'Allemagne alléguerait qu'elle contient un certain élément germanique, et la France pourrait la réclamer avec tout autant de justice pour des raisons analogues. La vérité est que dans des contestations de telle nature, les raisons étant égales de

tous les côtés, le seul droit est celui de la force. S'il est un spectacle qui justifie la légitimité de la guerre, c'est bien celui des pays mixtes. On comprend alors que certaines guerres puissent être l'unique moyen de décider de la justice et du droit, puisque tels différends laissés à l'arbitrage de la raison pourraient durer jusqu'à la fm des temps. Rien n'est plus aisé que de faire de Nimègue une ville française, elle l'est déjà; rien n'est plus facile aussi que d'en faire une ville allemande. Ce qu'elle est le moins, c'est une ville hollandaise, et peut-être précisément pour cela est-il juste que la Hollande la possède.

C'est sous le coup de ces impressions laissées par ma promenade à travers la Gueldre, et surtout par le spectacle de Nimègue, que quelques jours après je m'approchai à Bruges du somptueux tombeau de très-haut et très-puissant prince Charles, dit le Téméraire en langue française, dit le Hardi en langue germanique, duc de Bourgogne, de Brabant, de Limbourg, de Luxembourg et de Gueldre, comte d'Artois, de Flandre, de Hainaut, de HoUande, de Zélande et de Zutphen, seigneur de Frise, marquis du saint-empire. Cette visite au tombeau de Charles le Téméraire est la dernière grande émotion que j'aie ressentie durant ce voyage. Pour la première fois, je venais d'avoir une idée claire de l'entreprise gigantesque qui lui mérita son surnom. Était-elle téméraire cette entreprise? Oui. Insensée? Non.

Charles eut l'idée de former un grand royaume

avec tous ces petits pays enclavés entre la France et l'Allemagne, qui présentaient une physionomie mixte pouvant les faire réclamer, soit par l'une, soit par l'autre de ces puissances avec une parfaite légitimité, à moins qu'un maître hardi ne s'autorisât de cette neutralité même pour fonder leur indépendance, et ne les réunît en un tout compacte, en un même corps de monarchie. Ces éléments étaient hétérogènes, dira-t-on; comment espérer fondre en un même royaume des populations aussi diverses que celles sur lesquelles Charles eut la main ou jeta les yeux. Flamands, Hollandais, Suisses, Lorrains? Ces populations n'étaient pas plus diverses que celles qui avaient formé cette monarchie française dont Charles avait l'exemple et le modèle sous les yeux. Elles l'étaient même beaucoup moins, car, bien que la monarchie française ait dû son succès précisément au caractère mixte des populations qu'elle a réunies sous son empire, quelques-uns de ces éléments étaient infiniment plus réfractaires que les plus indépendants de ceux sur lesquels Charles essaya son action. Si l'entreprise de Charles avait réussi, le résultat aurait été une seconde France créée entre la France et l'Allemagne, et opposant à jamais une barrière à l'ambition de lune et de l'autre. Les craintes qui nous assiègent aujourd'hui ne seraient jamais nées, car l'équilibre de l'Europe aurait été réellement assuré par la création de cette puissance intermédiaire, tandis qu'il s'est toujours appuyé sur

la supposition que l'existence de ces petits Étals pouvait être préservée par leur neutralité, supposition complaisamment acceptée qui n'a pas empêché ces populations de recevoir dix fois depuis cette époque des lois de maîtres divers.

Cette entreprise, dira-t-on encore, était illégitime. Pourquoi donc? Est-ce parce qu'elle violait le principe des nationalités? Où donc est la nationalité chez des populations mixtes? Leur caractère complexe est précisément la preuve que cette nationalité n'existe pas d'une manière précise et simple. Pour que la nationalité soit fondée sur la race, il faut au moins que les populations soient sans mélange et non réclamées par deux ou trois souches. Si l'on voulait appliquer rigoureusement le principe de la nationalité fondée sur la race, il faudrait aller bien plus loin que la constitution d'une Belgique, d'une Hollande, d'une Suisse; il faudrait émietter ces petits États; il faudrait constituer un pays wallon indépendant, une Flandre indépendante, une Gueldre et un Limbourg indépendants, une Suisse française, une Suisse italienne, une Suisse allemande. L'esprit de fractionnement du moyen âge, contre lequel se heurta Charles le Téméraire, était plus logique que nos théoriciens modernes, car lui au moins il ne reculait pas devant cette dissémination anarchique.

D'ailleurs, la nationalité est déterminée tout autant par la configuration du sol que par la race et le langage, et, pour ne prendre que le point qui nous oc-

cupe, je défie qu'on me montre plusieurs pays dans la vaste plaine qui s'étend d'Arras au Helder. Vous partez d'Arras, la Flandre commence; vous entrez dans la Flandre, c'est encore l'Artois ; vous arrivez à Gand, c'est déjà la Hollande ; vous débarquez à Rotterdam, c'est encore la Flandre. La nature, on le voit, est mixte comme les habitants. Ce n'est guère qu'au-dessus d'Amsterdam que la nature se présente avec un caractère nettement tranché ; mais ce caractère est au fond le même que celui des régions qu'on vient.de quitter, et il ne nous frappe plus particulièrement que parce qu'il a été épuré de tout mélange par une suite de lentes et insensibles transitions. Si la nature est le miroir de l'homme, où trouver plusieurs nations dans cette contrée si justement appelée les Pays-Bas ?

L'entreprise de Charles ne blessait donc aucune différence essentielle, et ne commettait pas le crime de ces accouplements monstrueux devant lesquels les conquérants n'ont pas toujours hésité. Nombreux sans doute sont les désaccords qui divisent ces populations ; mais plus nombreuses encore sont les sympathies qui les unissent. Les désaccords ont été engendrés non par la nature, mais par l'histoire : or ce que l'histoire a créé, elle peut l'effacer; il n'y a que les antipathies essentielles établies par la nature qui ne peuvent se détruire. A la longue, le rapprochement de ces populations leur aurait créé une nationalité réelle, car de ce rapprochement il ne pouvait

manquer de sortir un génie original qui n'eût été ni celui de la France, ni celui de l'Allemagne, génies entre lesquels elles ont toujours hésité. Réunies en une même monarchie, elles auraient fondé pour toujours leur indépendance, au lieu de la fonder pour un bail plus ou moins long, puisqu'elles auraient possédé des moyens de résistance qu'elles n'ont jamais eus par elles-mêmes, et qu'elles ont plus d'une fois été obligées d'emprunter à de puissants voisins. Est-ce que leur indépendance les a sauvées de l'Espagne, de l'Autriche, de Louis XIV, de Napoléon? est-ce que leur caractère complexe ne les a pas rendues le champ de bataille de l'Europe toutes les fois que la guerre s'est allumée ? Et de tous ces peuples que Charles médita de grouper sous son empire, combien en est-il d'ailleurs qui aient conservé leur indépendance ? L'Alsace et la Lorraine ont disparu, et ce n'est que de nos jours que la Belgique est parvenue à se former en royaume dont plusieurs prétendent l'existence précaire. La Hollande seule s'est préservée de l'Espagne et de Louis XIV, grâce au courage de ses habitants, mais grâce aussi et surtout à la configuration bizarre de son sol et à la protection de la mer, qui la menace dans la paix et la sauve dans la guerre. Oui, la Hollande accomplit des miracles d'énergie pour assurer son indépendance; mais ces miracles, je doute fort qu'elle se fût souciée de les réaliser, si au lieu d'être conviée à une soumission contre nature, elle avait été conviée à un

rapprochement de famille avec des populations sœurs. Quant à la républicaine Suisse, qui dans ces antiques guerres gagna si bien la partie à la fois pour le roi de France et l'empereur d'Allemagne, combien de temps croyez-vous qu'il s'écoulera avant que la France ait la fantaisie d'étendre son bras plus loin que Lyon, et que les Allemands, amateurs bien connus de la nature et des arts, aient envie d'aller contempler à Schaffouse la chute de leur père Rhin ? Pauvre €harles ! pauvre prince calomnié ! ton ambition fut juste et noble, ton entreprise parfaitement rationnelle, sinon raisonnable, et cependant elle fut vraiment téméraire. La seule nationalité que ces peuples pussent lui opposer, le moyen âge la leur avait donnée. Le hasard voulut que toutes les populations soumises à son pouvoir ou but de son ambition fussent précisément celles en qui vivaient le plus fortement l'esprit de fractionnement du moyen âge, les franchises municipales, les habitudes d'autonomie nées à l'ombre de la féodalité ; c'est contre cet obstacle que Charles vint se briser. Il devait infailliblement périr ; mais à la distance où nous sommes de cette époque, nous pouvons voir aisément ce que l'Europe perd aujourd'hui à l'insuccès de son entreprise.

Cet esprit d'indépendance qui les sauva il y a trois siècles existe toujours nominalement parmi ces peuples; pensez-vous qu'il serait assez fort pour les sauver cette fois des entreprises de nouveaux Charles'?

32à HOLLANDE. — LÀ GÛËLnïiË. •=- DÉS PAYS MIXTES.

et si ces nouveaux Charles se présentaient, croyezvous qu'ils courraient d'aussi grands risques que le premier de remporter pour toute gloire le nom de téméraires ?

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