LES COLLABORATEURS DK MARIE-THÉRÈSE
§ 1 er . LE DUC CHARLES DK LORRAINE.
Le duc Charles de Lorraine, qui prit possession, en mars 1744, du gouvernement général des Pays-Bas, a été l’un des princes les plus populaires que la Belgique ait jamais eus à sa tête (1). Bonhoinio dans la vie privée, modération dans les actes du gouvernement, attachement réel îi la Belgique et dévouement îi ses intérêts : tels sont les motifs principaux de l’affection que lui vouèrent les Belges. Les témoignages de cette affection furent nombreux. Après vingt-cinq ans d’ad-
(1) Il avait été adjoint dès le commencement du règne à la gouvernante, l’archiduchesse Marie-Elisabeth, sœur de l’empereur Charles VI; mais l’invasion de l’Autriche et de la llohêmc ne lui permettait pas de sc rendre aux Pays-Bas. Le comte de Harrach fut, le 12 novembre 17JO, nommé gouverneur général provisionnel, llarrach, rappelé sur sa demande en 1743, fut remplacé par le comte de Kônigscgg- Erps, qui eut le caractère de ministre-plénipotentiaire pendant l’absence de Charles de Lorraine, (/UcmoitCt de IVcny, II, 18.)
ministration, les États de Brabant lui érigèrent une statue sur une des places de Bruxelles. L’inauguration eut lieu sous les yeux do l’un dos fils de Marie-Thérèse. En marge du rapport qui lui avait été fait sur cet objet, l’Impératrice avait écrit cette apostille célèbre : « Je v vois arec plaisir cette nouvelle marque d'attachement de mes peu- » pif s des Pays-Bas pour leur gouverneur , mon cher beau- frère , qui » le mérite, si bien. Vous pouvez expédier d'abord V approbation, son - » ha i tant que mon fis pht voir la cérémonie pour lui faire sentir la » satisfaction de se rendre digne de l’amour des peuples , même la » seule récompense de nos travaux (1). »
Charles de Lorraine n’avait toutefois rien de brillant dans l’esprit. Il ne faut pas voir en lui un de ces initiateurs dont le talent éclaire uno époque. Ce n’est pas un chercheur. C’est un homme de bonne volonté qui, placé h un poste où il est possible de faire du bien, s'est juré ù lui-môme qu’il en ferait et a tenu sa promesse ; c'est un prince honnête et bon enfant, s’étant dit tout naïvement que ces Belges, tant méconnus et si souvent sacrifiés, ont d’excellentes qualités et méritent qu’on les aime. Il nous aimait bien, en effet, et voulait qu’on nous aimât aussi â Vienne. « Le grand malheur do ces provinces, écrivaitil un jour à Marie-Thérèse, est qu’elles sont trop éloignées pour que Votre Majesté puisse les connaître, et malheureusement coux qui sont U même d’en faire le rapport il Votre Majesté, croient les connaître et non-seulement ne les connaissent guère, mais sont souvent prévenus contre elles, les lois, les usages étant très-différents des autres pays do Votre Majesté. J’ose dire que ces pays-ci sont faciles il gouverner, car avec de la douceur et la moindre bonté que Votre Majesté daigne leur marquer, elle peut ôtre assurée qu’ello fera tout ce qu’elle voudra dans ces provinces. » .
Lo tact, la douceur, la prudence qu’il recommandait au gouvernement do Vienne et dont lui-mOme il ne se départit jamais, furent les éléments les plus sûrs de son succès auprès des Belges. Il s’était complètement identifié avec le caractère et l’esprit, avec les intérêts divers des provinces confiées il ses soins. Observateur religieux de leurs croyances et de leurs usages, il était dans toutes les occasions
(1) M. Gacliard a donné le fac-similé de cette apostille dans scs A nafccla (1, lül.)
leur protecteur auprès de l’impératrice, (trace ii une connaissance parfaite des mœurs et des exigences de l’opinion publique, grâce aussi U la sympathie profonde qu’il inspirait, bien des difficultés furent aplanies, bien des obstacles surmontés. Il réussissait, par sa seule influence personnelle, 1U où ses devanciers avaient échoué.
Mais que d’efforts pour épargner au gouvernement des embarras pénibles! Que d’adresse dans les situations difficiles! Que de biais au besoin pour en sortir ! Lo duc pensait U tout, prévoyait tout, remédiait h tout. Petits moyens souvent, piètre politique sans doute, mais enfin le pays ne s’en portait pas plus mal, les réformes ne s’en introduisaient pas moins, ot il nous semble que Joseph II et; les Pays-Bas n’eussent point fait si mauvais ménage, si Charles de Lorraine avait vécu dix ans de plus.
Nous n’avons que l’embarras du choix pour fournir des preuves de l’habileté du duc-gouverneur. Les nations de Bruxelles se montraient indociles au sujet de l’impôt sur la bière. L’esclandre, comme on disait h Vienne, prenait des proportions inquiétantes. Charles de Lorraine en vint h bout sans devoir recourir h aucune mesure de rigueur et put faire écrire h l’impératrice que l’affaire avait été « apaisée avec une sorte d’avantage môme pour l’autorité supérieure (1). » — Dans une affaire moins sérieuse, mais où était en jeu l’une dos grandes familles du pays, qui avait contrevenu aux lois héraldiques sur les funérailles, le duc chercha et réussit également U éviter un éclat, ce dont le prince-chancelier Kaunitz lui témoigna sa satisfaction par un « charmé! » et par un « cela est très-bien !. » — Lorsque survint le différend relatif au droit que s’était arrogé le nonce du pape de dispenser do la publication des bans, le duc sans doute n’hésita pas U dénoncer l’abus h Vienne, mais, « quant h la façon d’y pourvoir, »? il se garda bien d’occasionner « la moindre aigreur. »» LU encore, « pour éviter de l’éclat, » il conseilla d’infliger une réprimande au curé qui avait eu égard U la dispense donnée par le nonce et de porter une ordonnance pour empêcher U l’avenir les empiétements de Rome (2).— Voici un biais presque du môme genre. Les tuteurs de la
(1) Rcycrluire des Archives de la chancellerie des Pays-lias, anno 1778.
(2) Archives de la chancellerie des Pays-B is, D, 96, H, 1. — D, 103, M, 3, 6.
demoiselle de Montmorency, qui était îi la veille d’épouser un seigneur français, le prince d’Elbeuf, demandent (octobre 1778) qu’elle puisse suivre son mari après son mariage et qu’on no lui applique pas un édit de 1765 qui certainement no pouvait pas lui ôtro appliqué. La cour de Bruxelles voyait avec déplaisir les plus riches héritières des Pays-Bas épouser des étrangers : « Pour peu qu’on annonce, dit le duc, qu’il est permis h toute héritière de s’établir hors du pays sans manquer h aucune règle, il ne resterait plus aux provinces belgiques que le souvenir des grandes maisons qui y étaient autrefois en si grand nombre... » D’un autre côté, la jurisprudence no s’oppose pas au mariage... et quant h. fairo uiio loi, il n’y faut pas songer: cette loi nuirait infiniment au commerce et alarmerait tout lo monde. Comment faire donc ?... Voici ce que Charles de Lorraine proposa et ce qui fut ratifié il Vienne : « On n’accordera pas aux tuteurs leur demande telle qu’ils la font, savoir qu’il sera permis h leur pupille de suivre son mari en Franco après son mariage, mais de donner îi cette permission une tournure qui confirmera comme chose de toute évidence la nécessité do la permission de Sa Majesté pour le mariage môme... » — N’était-ce pas bien imaginé ? — Le duc n’est jamais h, bout d’expédients. Il en a pour les circonstances et les difficultés les plus diverses (1). Une insignifiante concession par ici, uno transaction adroite par Ut, et son imperturbable bonhomie aidant, charpie fois il est le maître de la place, presque avant qu'on ait soupçonné qu’il en fait le siège.
Il avait besoin assurément de cos expédients, quand les réformistes du gouvernement proposaient des mesures qui auraient compromis et l'administration et lui-même. Lorsque Cobenzl, par exemple, d'accord avec Kaunitz, poussait Marie-Thérèse il porter atteinte aux privilèges nationaux, il fallait bien de la finesse pour faire entendre en haut lieu, et sans fâcher personne que ce serait Ui jouer un jeu des plus périlleux et, en outre, singulièrement malhonnête (2). « Il » est vrai, écrivait-il, quand on lui parlait de cette grave question,
(1) Voir au Répertoire do 1777 ( 9 . v. arts) comment il conciliait les exigences do Part avec la répugnance de l’impératriec pour les nudités.
(2) Archivée de la chancellerie de* Paye- Bus, D, 87, (J.
» que ces pays sont très-attachés ’t leurs privilèges et même j’ose » dire qu’ils poussent cela jusqu'à la folie; mais ils sont tous élevés » dans ce préjugé et il serait fort dangereux do toucher cette corde, » d’autant que tous les souverains les ont confirmés et jurés. » On n’est pas plus adroit ni mieux inspiré.
Marie-Thérèse faisait avec raison grand cas do Charles de Lorraine, et si, comme nous l'avons dit, elle ne se gênait pas pour lui rappeler des obligations oubliées, des prescriptions enfreintes, elle no négligeait aucune occasion de lui témoigner combien elle était touchéo de son zèle et de l’habileté de sa gestion ( Voir aux archives de la chancellerie des Pays-Bas spécialement sub voce : Gourenwmcnt). M. Gachard a fait connaître à l’Académie, en 1845, une pièce curieuse concernant l’amitié et la confiance dont l’impératrice honorait le duc et l’affable condescendance qu’elle lui témoignait, alors môme qu’elle no partageait pas sa manière de voir et qu’elle donnait raison à Kaunitz contre lui (1).
Charles do Lorraine ne cessa jamais de mériter une si cordiale affection. Son dévouement à la souveraine (2) n’était pas distinct do celui qu’il professait pour les intérêts des Pays-Bas. Travailler à notre prospérité, c’était dans sa pensée, comme ce l’était dans la réalité, travailler h. la gloire de l’impératrice. A de pareils serviteurs les princes doivent plus que de banales paroles de remerciement. La reconnaissance sincère que Marie-Thérèse témoignait à Charles de Lorraine était un acte de haute justice.
§ 2. KAlTilTZ, COBEK7.I. ET 3TAHRBMI1EIMI
Le comte de Kaunitz-Ilittberg. qui, après avoir rempli les fonctions do ministre plénipotentiaire aux Pays-Bas (de janvier 1745 à juin 1746), devint chancelier de l’Empire, vécut plusieurs années à Paris
(1) Bulletin de l* Académie t 1815, II, p. 270.
(2) Voir scs protestations de dévouement dans une lettre qu’il écrivait à l’impératrice le 8 août 1755 (^no/rr/i-* de M. Gachard, t. II).
au sein de l'école philosophique. Pendant qu’il négociait avec Ghoiscul et la Pompadonr les bases du traité de 1 756, il se nourrissait des idées de l’encyclopédie. Il fut gagné au mouvement social de l’époque par Voltaire avec lequel il noua des relations assez intimes et auquel il écrivait encore le 27 janvier 1762 : « Je fais un cas infini de tout ce qui sort de votre génie (1). »
Il était, au dire de Frédéric II, frivole dans ses goûts, profond dans les affaires. « Sous un air de franchise, il cachait une dissimulation profonde, et comme il n’avait point do confident ni d’ami particulier, ses secrets étaient impénétrables (2). » 0 ‘était un honnête homme ayant beaucoup do talent et non moins d’amour-propre. Comme Choiseul, comme Ponibal, comme d’Aranda, il avait des intentions essentiellement réformatrices. . Toutefois il contint ses sympathies progressistes jusqu'il la fin de la guerre de Sept Ans.
Pans le rapport qu'il adressait il l’impératrice, le 2 février 1759, sur l'état de nos provinces, il disait qu’il avait apporté un grand esprit de « modération » en matière de police, de finances et de commerce, et surtout dans les objets du ressort de la juridiction ecclésiastique; mais il laissait entendre quo ces réformes viendraient en leur temps. C’est là, disait-il, plutôt une affaire de circonstance qu'une maxime permanente d’administration ; tout se prépare à changer do ton et de procédé lorsque la tranquillité sera revenue (3). Il ajoutait qu’il avait remarqué, en différentes occasions, « qu’il était des gens aux Pays-Bas qui n’affectionnaient pas le clergé, mais qu’il avait démasqué leurs vues et barré leurs desseins. » Il faisait allusion à un double projet qu'avaient conçu Ncny, Stassart et d'autres, 1° d’obliger tous les évêques des Pays-Bas à prêter serment de fidélité au souverain avant leur prise de possession, et 2" de restreindre la liberté des mariages pour faire cesser les plaintes que provoquaient les suppléments de consentement accordés par les officiaux des diocèses à
(1) Corresp. int. de Joseph II avec Kaunitz et Cobeozl, publiée par Sébastien Drünner; 1871, Mayence.
(2) Revue nationale de Belgique, XVI, 1847. (Nom y avons puisé pour ce paragraphe et le suivant.)
(3) Annlrrt** de M. üaehard, I, pp. l. r >8 et4G‘J.
des mineurs ou h Jes pupilles contractant des unions disproportionnées ou désavantageuses. Kaunitz était-il bien sincère dans l’expression de ses regrets? N’était-co point, comme d’aucuns l’ont pensé, pour entrer plus avant dans la confianco do Marie-Thérèse qu’il flattait ses sentiments do piété ? 11 est tout au moins permis do s’étonner do son langage, quand on met en regard l’hostilité bien avouée qu’il témoigna dans la suite au clergé belge. Les temps n’étaient pas sans doute venus en 1759. Mais il n’en est pas moins curieux do voir Kaunitz, le futur adversaire — et un adversaire décidé — du cléricalisme, se plaindre en 1758, en termes fort aigres, de co que « M. de Neny paraît vouloir essayer ses talents et son savoir contre le clergé et a pris de l’humeur contro co corps » (1). M. de Neny y mettait < trop de zèle ; » il démasquait inopportunément « ses batteries... » Peut-ôtro aussi l’amour-propre du premier ministre souffrait-il de voir prendre par son subordonné l’initiative de mesures et de réformes qu’il se proposait d’introduire personnellement .
Quoi qu’il en soit, co n’est que quelques années après que Kaunitz, dont l’influence était devenue toute-puissante h la cour do Vienne, fit entrer définitivement l'Empire dans la voie du progrès (2);
Louis de Cobenzl, qui fut le Kaunitz de la cour de Bruxelles, occupa les fonctions do ministre plénipotentiaire près de Charles de Lorraine pendant dix-sept ans (1753-1770) (3).
Intelligent, instruit et honnôte, il était de ces hommes qui se raidissent contro les difficultés et qui marchent avec une inflexibilité rigide au but que leur conscience et leurs études leur ont tracé. Il avait une qualité qui devait lui faciliter sa tâche ; il était sympathique. Ses contemporains reconnaissent qu’il n’avait pas cette morgue
(1) Extrait d’une lettre de Kaunitz à Cobenzl, du 23 décembre 1758. {Archive* de lu chancellerie des Pays-Bas , D, GO. M.)
(2) Cf. Wolf: Octlerreich unler Maria-Thercsia , 1855, — et Von Arncth (ouvrage cité).
(3) Kaunitz avait été remplacé au mois do juin 174G par le maréchal comte de Bathiani, dont les archives (H, 122, H ) contiennent une lettre curieuse de remerciements à l’impératrice. En 1740, le marquis de Botta-Aorno remplaça Bathiani. Botta eut pour successeur Cobenzl.
fâcheuse qu’ou a reprochée non sans raison à plusieurs fonctionnaires allemands. Ne rebutant personne, sachant écouter les visiteurs, il faisait son profit des observations qui lui étaient présentées et se conciliait en même temps l'affection de ceux qui avaient recours îi lui (1).
Partisan énergique des idées nouvelles, il mit à leur service une fermeté, une activité infatigables. On a constaté — et le fait est exact — qu’il ne croyait pas le progrès incompatible avec le despotisme (2). Dans son désir ardent de réaliser les réformes, il ertt peutfltro fait bon marché des libertés et des privilèges nationaux, qui lui paraissaient autant d'obstacles ïi la réalisation de ses projets, si l’extrême prudence et le bon sens exquis du gouverneur Charles de Lorraino n’avaient fait heureusement contre-poids h ses impatiences et h son ardeur (3). Plus d’nne fois il fut d’avis que le moment était venu de « corriger la Joyeuse Entrée » (4), mais Charles savait co que comportait le tempérament des Pays-Bas. Cobenzl se résignait alors il chercher un moyen légal de faire réussir ses plans.
Co qui peut faire pardonner il Cobenzl ses tendances autocratiques et inconstitutionnelles, c’est son dévouement véritable il nos intérêts moraux et intellectuels. Il n’a pas cessé, pendant son long ministère, * do travailler tout h la fois h, augmenter la prospérité matérielle do la Belgique et il lui faire reprendre dans les lettres et dans les arts le rang qu'ello occupait cent ans plus tôt.» L’agriculture, le commerce, l’industrie, la législation, l’enseignement, Injustice, les arts, furent tour à tour l’objet do sa vigilante attention. Les archives du règne
(1) Sur son abord facile et ses manières insinuantes, v. Rn uc nat onnfr, XVI, p. 257. « Il est peu de jours où il n’écrive de sa main aux hommes de lettres, et cela toujours » avec une courtoisie charmante, une intelligence parfaite do la question, une con- * naissance merveilleuse de ces détails qu’ordinaireinent les gens du métier seuls » connaissent, n Reiflenberg : Introduction à ta chronique de P. Mouskrg, I, 49.
(2) Il trouvait que les mémoires de Ncny, qui pourtant no sont pas bien audacieux, sentaient trop l’esprit républicain. (Goethals, Lecture* retai : vc * à Ch-tloxre de» >c<e/<c «r, de* lettre* et de* art * en Belgique , t. IV.)
(3) “ 11 est quelquefois un peu vif et même, si j’ose le dire, quelquefois imprudent ; je le lui Ai fait déjà sentir quelquefois, mais la vivacité l’emporte.»» (Lettre autographe do Charles de Lorraine à l’impératrice, «lu 8 août 1755 : Annteete* % t. 11.)
(4) Affaire du serment du co-régent Joseph. (drrAûMv de lu chanct lier te de* Pay*-Bas, I), H7, C.)
nous le montrent incessamment occupé des questions les plus épineuses et les plus compliquées et apportant h les résoudre une science qui étonne, une sagacité qui éblouit. Nous trouverons la trace de ses travaux presque ïi chaque pas que nous ferons en traitant la troisième partie de ce mémoire.
Si Cobenzl mourut trop tôt pour sa gloire et pour notre pays, les Belges eurent du moins la consolation de le voir remplacé par un homme qui partageait ses idées et qui, soucieux comme lui des intérêts de la Belgique, étendit et développa les principes auxquels elle devait sa nouvelle prospérité.
Kaunitz avait jeté les yeux sur le prince de Stahremberg pour compléter l’œuvre de Cobenzl. Il fut bien inspiré. Stahremberg fut un autre Cobenzl, aussi ferme devant les adversaires des réformes, aussi dévoué au bonheur de nos provinces, aussi empressé h la recherche des moyens qui pouvaient l’assurer, tout en maintenant — ceci n’est jamais oublié par les ministres autrichiens — les droits et les prérogatives de la couronne impériale.
Les objets sur lesquels Stahremberg concentra plus spécialement ses efforts sont relatifs à l’état civil, h l’enseignement, aux arts et aux lettres. C'est lui qui fit ériger en académie, en 1772, la Société littéraire fondée par Cobenzl, qui prescrivit pour la tenue des registres de l’état civil, des règles « presque conformes h celles qu’a consacrées le code Napoléon, » qui ouvrit au public la bibliothèque de Bourgogne, qui fit décréter la sécularisation de l’enseignement et réorganisa complètement l’enseignement secondaire après la suppression de l’ordre des jésuites en 1773 (1).
(1) “ C’est sous le ministère de Stahremberg que s’élevèrent à Bruxelles les magnin fiques constructions qui entourent le Tare ; qu’un édit impérial statua que les pein- » très, les sculpteurs, les architectes ne dérogeaient pas à la noblesse. n (Revue nationale, XVI, p. 261.) — Stahremberg survécut à Marie-Thérèse. Il eut pour successeur, en 1783, le comte de Belgiojoso.
§ 3. N EN' Y, VILAIN xnil, WYNANDS, STASSART, LES CROMPIPEN, CAZIER.
Les noms que nous venons d’écrire en tête de ce paragraphe sont ceux des hommes qui, quoique occupant des emplois moins importants que les Kaunitz, les Cobenzl, ou les Stahreinberg, n’en ont pas moins été pour Marie-Thérèse des collaborateurs extrôment utiles.
Patrice-François-Mac Neny, né h Bruxelles d’une famille irlandaise réfugiée dans les Pays-Bas après l’expulsion des Stuarts, devint successivement secrétaire du Conseil privé, membre de ce conseil, membre du Conseil suprême des Pays-Bas h Vienne, trésorier-général des finances, chef-président du conseil privé. Il eut la plus grande part h la direction des affaires et, dans toutes les circonstances, il fit preuve d’une grande érudition, d'une intelligence aussi brillante qu’active et d’une équité incorruptible. Ses opinions étaient celles de l’immense majorité des hommes instruits de son temps. II voulait la suppression des abus, le redressement des griefs sociaux, la diffusion des lumières. Le principe de l’indépendance du pouvoir civil eut en lui un vigoureux défenseur. L’ardeur avec laquelle il poursuivit constamment les empiétements de l’autorité ecclésiastique est attestée par la lettre, citée plus haut, de Kaunitz à Cobenzl. Le prince-chancelier, dans cette même lettre, appréciait hautement le talent de Neny, tout en critiquant l’usage qu’il en faisait : « M. de Neny, dit-il, est, dans les mains d’un habile homme, un excellent instrument passif ; actif, il est dangereux... » Il ne faut pas oublier qu’à l’époque où Kaunitz parlait ainsi, Neny n’avait que 42 ans et n’avait pas encore donné toute sa mesure. Le prince-chancelier n’était pas non plus, h cette époque. des plus bienveillants pour Neny (1). Il n’en fut plus de même quand Neny eut fait voir son immense talent dans la réorganisation des finances et de l’enseignement et quand il eut commencé ses remarquables mémoires (2).
Un autre fonctionnaire occupe dans les rangs des réformistes de ce temps-là une place distinguée : c’est le vicomte Vilain XIIII, grand-
(1) Voir dans la troisième partie (chapitre VII) l’affaire relative à la chaire de physique expérimentale et au prêtre Needham. ( Archives de lu diuncellerie dt* Pmj»tla* y I), 69, L.)
(2) Neny se retira des affaires après la mort de M irie-Thérèse.
bailli de Gand. Vilain XIII1 est de ces hommes auxquels il n'a manqué, pour se faire une belle réputation, qu’un théâtre plus en vue, une sphère d’action moins étroite. Après avoir, dans ses Réflexions sur 1rs finances de la Flandre (1), signalé courageusement, dès 1755, de scandaleux abus, et indiqué les remèdes h apporter h une situation qui préoccupait fort le gouvernement ; après avoir fait un autre mémoire consciencieux sur l’épizootie qui sévit en Flandre (1749) (2), Vilain XII1I publia un travail qui a une valeur encore plus sérieuse : c’est un Mémoire sur les moyens de corriger les malfaiteurs et tes fainéants à leur propre avantage et de les rendre utiles à l’État. L’auteur y posa, pour ainsi parler, le premier jalon du grand système pénitentiaire. Vilain XI1II a été dans la Flandre l’un des instruments les plus actifs do l’œuvre do progrès entreprise par le gouvernement de Mario-Thérèse.
Aux noms de ces deux fonctionnaires distingués entre tous, nous pouvons joindre celui do Wynands, le beau-père doNeny, qui, après avoir été conseiller au souverain conseil de Brabant, passa au conseil d’État, devint conseiller-régent dans le conseil suprême de Flandre et a laissé des mémoires « où l’on peut puiser, » nous dit l’auteur des Nouvelles lettres sur l'état présent des Pays-Bas autrichiens (3), “ une connaissance parfaite du gouvernement, de l’administration de » la justice et des finances, des prérogatives des gens en place, du n commerce môme des Pays-Bas. »
Citons encore le baron do Stassart, président du conseil de Namur, membre du conseil privé, qui est, ce semble, l’inspirateur ou le rédacteur de la célèbre ordonnance du 15 septembre 1753 contre les mainmortes; — les frères de Crompipen, dont l’un fut chancelier de Brabant et l’autre secrétaire d’État et de guerre,— et le conseiller privé baron de Cazier, trésorier-général des domaines et des finances, que Cobenzl estimait assez pour le charger de faire, en 1757, sur l’état économique des Pays-Bas, un mémoire semblable â celui que Neny fit sur l’état politique.
(1) Un volume in-8° imprimé à Gand en 1755 chez P.-J. De Goesin
(2) Petit in-folio imprimé à Gand en 1700 chez P.-J. De Gocmii
(3) Londres, 1782, p. 7.