‹ Les Pays-Bas sous le règne de Marie-ThérèseChapitre 3 sur 60 · DE M. LE BARON KERYYN DE LETTEN1I0VE · texte numérisé non relu

DE M. LE BARON KERYYN DE LETTEN1I0VE

« Un mois ne s’était nas écoulé depuis la mort de Marie-Thérèse, lorsque sous les voûtes (le Sainto-Gudule, en présence d’une foule profondément émue, son oraison funèbre fut prononcée le 23 décembre 1780. L’orateur sacré chargé do lui rendre ce dernier hommage était l’un des premiers membres de notre Compagnie, l’abbé de Nélis, et il ne manqua point, en énumérant les titres de l’Impératrice à la reconnaissance publique, de rappeler la création de l’Académie : « L’Europe, disait-il, » l’a vue encourager les lettres et les arts par des établissements utiles ** faits pour en conserver et propager le fruit. Elle s’honorait en hono- » rant les savants: approbation qui peut tout sur des âmes sensibles à » la gloire, lorsqu’elle descend du trône. »

L’Académie ne pouvaitcélébrer sa fête jubilaire sans rendre hommage à la mémoire de son illustre fondatrice. Peut-être est-il à regretter qu’elle n’ait point inscrit dans le programme l'éloge de Marie-Thérèse, puisque cette forme, sans exclure l’impartialité, imposait davantage l’élévation de la pensée et la noblesse du style; peut-être, en se bornant à réclamer une appréciation de son règne, a-t-elle tracé la limite trop étroite qui semble demander à la statistique ses principaux éléments.

Mais, quelles que puissent être à cet égard les réserves qui ont été déjà exprimées par d’honorables membres de la classe, on ne saurait faire un reproche aux concurrents de s’être inclinés devant les termes mêmes du programme. Nous aurons donc à examiner quels sont les travaux les plus consciencieux, quelles sont les recherches les plus persévérantes auxquelles cette question a donné lieu; nous no croyons pas toutefois devoir en séparer le mérite de la composition et de la rédaction, puisque ce mérite relève, avant tout, des compagnies chargées de conserveries saines traditions littéraires.

Deux mémoires nous sont parvenus :

Le n" 1 est écrit en français, le n" 2 en flamand; ils ont l’un et l’autre environ la même étendue, et les nombreux chapitres qui se succèdent embrassent à peu près les mêmes matières.

Dans le n° 1, la première partie est consacrée à la souveraine et à ses ministres; la seconde aux institutions parmi lesquelles l’auteur range tour à tour le pouvoir exécutif, les institutions provinciales et communales, l’ordre judiciaire, l’ordre ecclésiastique, les administrations financières, l’instruction publique et les établissements militaires. La troisième partie a pour objet l’examen des>éformes introduites par l’Impératrice clans les conseils provinciaux et communaux, dans les finances, dans la législation, dans le culte, dans l’enseignement, dans les sciences et dans l’armée. Suit un appendice destine à faire connaître le caractère et les mœurs des habitants ainsi que les règles et les usages qui président à la vie matérielle.

Le n° 2, plus complet que le n° 1, renferme 41 chapitres. Le premier chapitre nous met en présence de Marie-Thérèse et de scs ministres; les chapitres II à V s’occupent des relations des Pays-Bas avec les pays étrangers. Les chapitres VI à VIII nous initient aux détails assez.com-

pliqués de l’administration intérieure. Le chapitre IX, l’un des plus importants du mémoire, étudie dans chaque province ce qui formait les véritables institutions nationales. Dans les chapitres suivants, l’auteur passe successivement en revue les questions financières, les affaires ecclésiastiques, l’enseignement à tous ses degrés, la situation des arts et des lettres, la bienfaisance publique, l’industrie, l'agriculture et les divers pouvoirs judiciaires.

Sous tous les rapports, le n" 2 est supérieur au n“ 1 . Il est vrai que l’autour du n° 1 fait précéder son mémoire d’une assez longue liste d’ouvrages relatifs à Marie-Thérèse, parmi lesquels on s'étonne de rencontrer les annuaires des départements do la Lys et de l’Escaut, mais tout révèle dans le cours de l’ouvrage une extrême précipitation à réunir des documents mal combinés et mal digérés.

L’auteur du n' 2, plus attentif, plus circonspect, a pesé avec soin la valeur des pièces qu’il a eues sous les yeux et parmi celles-ci il en est un assez grand nombre qu’il a tirées des précieuses collections des archives générales du royaume.

Il y a aussi entre ces deux mémoires une notable différence. D’uno part, l’auteur du n'" 1, injuste pour Marie-Thérèse, qu’il peint disposée à la vengeance et portée a la dissimulation comme si elle était de l’école de Louis XI (1), s’est inspiré des idées de Voltaire et de Diderot, liées, selon lui, à l’éternel honneur de la France (2). D’autre part, l’auteur du n' 2 reproduit, en appréciant le règne de Marie-Thérèse, le jugement que nos pères en ont porté, jugement conforme à nos traditions nationales, qui, en proclamant les vertus de l’Impératrice, a néanmoins déploré, à plus d’une reprise, des tentatives malheureuses dont l’exemple égara et perdit Joseph II.

Le style du mémoire n 1 2 est empreint d’une simplicité digne d’éloges; je me bornerai à citer quelques lignes de la conclusion :

» Au dix-huitième siècle, c’est-à-dire aune époque où l’on admettait » nue tous les pouvoirs étaient réunis dans la main du souverain, se » uéveloppèrentd’autres principes qui devaient répandre l’anarchie dans » toute l’Europe. Do là, des conflits qui depuis des siècles étaient réso- » lus en Belgique; de là, de longues discussions sur la forme des gouver- * nements et la base dos États, qui eussent dû rester étrangers à un » pays dont les institutions opposaient une barrière au pouvoir absolu.

- Nos lois, consacrées par une longue suite de siècles, assuraient le » maintien de nos libertés publiques : leur révision était superflue et » n’était demandée par personne. En Belgique, comme en Angleterre,

elles étaient le fruit d’une longue expérience et à ce titre entourées » du respect de tous. Les théories propagées en France et en Allemagne

|1) - Marie-Thérèse savait dissimuler ; elle était un peu de l’école de ce maître-roi n Louis XI. Lu vengeance n'a pas été assez étrangère à sa politique, n (Mém. n» 1 pp. 13 et 14.)

(2) » Ce sera l'éternel honneur de la Franco d’avoir organisé on quoique sorte ce „ mouvement social ; ce sera sa gloire la plus pure que d’avoir donné un corps il de» » théories que le génie des Voltaire, dos Diderot, des d’Alembcrt a précisées et revé- „ tues d’une forme inqiérissable. n (Mém. n" 1, p. 11.)

» étaient donc sans olijet dans un pays qui avait traversé toutes les • épreuves. Nos populations, hostiles à la centralisation, étaient réso- » lues à conserver a nos provinces et à nos communes le bienfait de » leurs vieilles institutions marquées du sceau du sentiment national. » Elles croyaient que le premier devoir du gouvernement était de s’y « conformer et de les protéger. La Belgique sentait profondément le » besoin de résister à des principes nouveaux qui devaient bientôt ruiner >■ la maison d’Autriche elle-même. Combien n’eût-il pas été plus sage » d'écouter et de développer le sentiment national au lieu de chercher » à l’affaiblir 1 Si le gouvernement autrichien, fidèle à son rôle naturel

do conservation, au lieu de se poser en réformateur politique et reli- > gieux, s’était borné à faire disparaître des abus incontestés, s’il s’était » seulement appliqué à rétablir l’ordre là où régnait le désordre, si ses » soins avaient été réservés aux intérêts matériels du pays, jamais les » Pays-Bas n’eussent possédé une administration plus féconde en bien- » faits, et c’eût été la plus belle page de notre histoire. >

Dans le n" 1, au contraire, nous rencontrons trop souvent le mauvais goût, l’emphase, la négligence, parfois même l’incorrection ; il serait aisé de citer bien des phrases qui trouveraient mieux leur place dans la polémique de la presse ou dans des communications familières que dans un travail soumis dans une circonstance solennelle à l’approbation de la première compagnie savante du pays. Les images auxquelles l’auteur a recours sont vulgaires et de plus inexactes. C’est ainsi qu’à la première page de sou mémoire, il nous dit qu’il y a dans toute couvre trois choses : l’ouvrier, scs instruments et son travail. L’ouvrier, c’est Marie-Thérèse ; les instruments, ce sont les institutions ; le travail, ce sont les réformes. C’est nous donner immédiatement une fausse idée du tableau qu’il esquisse. Sans nous arrêter à distinguer dans les aetes du règne de Marie Thérèse ce qu’elle fit et ce qu'elle laissa faire, nous devons bien reconnaître que les institutions ne lui servirent guère d’instruments dans les réformes qu’elle entreprit, mais que le plus souvent ce fut contre ces institutions mêmes que ces réformes furent dirigées.

Ce qui fit la grandeur de Marie-Thérèse, ce qui fit la popularité de son règne, c’est que, malgré les mauvaises mesures dont on accusa ses ministres et à raison du bien qu’on rapporta toujours à sa propre initiative, il n’y eut jamais qu’une voix pour proclamer son sincère et loyal désir d’assurer le bonheur de scs peuples, l’eu de chose manqua à son administration pour qu’elle fût saluée d’une acclamation unanime comme exempte de défaillances et de fautes. Il lui eût stiili d’avoir vécu quelques années plus tôt et d’avoir pu ainsi se dérober à la triste influence des théories qui, en 17s0, avaient déjà creusé de toutes parts l’abîme qu’allait ouvrir la Révolution.

J’estime qu’il y a lieu de décerner le prix à l’auteur du mémoire n™ 2, portant pour épigraphe les mots : Maria-l'heresia r/ehvrt ;u, etc. n

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