RÉFORMES DANS L’ENSEIGNEMENT MOYEN
L’exposé que nous avons fait, dans notre deuxième partie (chap. VII), des vices de l’enseignement moyen démontre qu’il était nécessaire d’apporter dans cet enseignement des réformes plus radicales encore que dans renseignement supérieur.
Ce qui rendait, du reste, absolument indispensable la reconstitution do l’enseignement moyen, c’était la suppression de l’ordro des jésuites qui possédait le tiers au moins des établissements de cette catégorie.
L’occasion parut favorable pour réorganiser les collèges sur un pied convenable et uniforme (1).
Un plan de réorganisation fut soumis par plusieurs hommes de lettres k Stahrembcrg, en 1773. Le gouvernement se mit sérieusement à l’étude. Mais, avant tout, il fallait pourvoir au remplacement des professeurs jésuites. La rentrée des cours suivait de fort près la bulle qui supprimait l’ordre. Les évêques et l’université fournirent des professeurs qui furent installés provisoirement dans les villes oïl les jésuites enseignaient seuls. (Dans celles où il existait d’autres collèges que ceux des jésuites, on ne pourvut pas au remplacement des membres du corps enseignant qui étaient frappés par la bulle.) Quand on eut ainsi couru au plus pressé, on travailla à arrêter un plan général d’études pour l’enseignement moyen (2).
Stahremberg demanda aux évêques, aux abbés, aux magistrats des villes et des provinces et k tous les ordres de l’État, do lui communiquer leurs vues sur la réorganisation projetée et de lui signaler les sujets qu’ils croyaient les plus aptes k l’enseignement. Il fut publié une note touchant les arrangements résolus par Sa Majesté k l’égard des études et de l’éducation do la jeunesse aux Pays-Bas. L’impératrice y disait qu’elle voulait « pourvoir abondamment k l’instruction et » k l'éducation des habitants do la Belgique, perfectionner l’ensci- » gnement et faciliter le retour de ces temps heureux où l’on abondait » en maîtres excellents et où les lettres étaient cultivées avec une » émulation et un succès presque universels. » Plusieurs points fixaient principalement son attention. Il s’agissait d’appeler k la « profession littéraire » tous ceux qui étaient aptes k l'exercer, sans distinction d’états : c’était une nouvelle carrière qui était ainsi ouverte k toutes les classes. Il convenait d’assigner aux nouveaux professeurs des appointements fixes qui pussent leur assurer une existence honnête et de leur faire payer par les élèves de légers honoraires qui
(1) llaingo : L'instruction publique depuis Marie-Thércse jusqu’à nos jours, t. VI des mémoires couronnes par l’Académie.
(2) Nous suivons pour guide ici, comme l’ont fait Raingo, Juste et Lesbroussart (Éducation belgiqnc), le Tableau historique des opérations pour la réforme des études et pour l 'élablissemint de nouveaux collèges, depuis la sujtjtression des jésuites jusqu’en 1780.
seraient tout à la fois la récompense et l'aliment du zèle (1), indépendamment des gratifications extraordinaires et des pensions que le gouvernement pourrait leur allouer pour leurs services ou leurs talents exceptionnels.
Stahremberg confia l’examen et la solution de toutes les questions relatives b la réorganisation b une commission royale des études , dont firent partie les académiciens qui lui avaient soumis des projets, et que présida Neny sous la direction supérieure du ministre et d’après ses instructions.
Tl fut établi b Bruxelles un grand collège-pensionnat (d’après le modèle du collège Thérésien de Tienne); b Anvers, Gand, Bruges, Ruremonde, Namur et Luxembourg, des collèges-pensionnats moins importants ; b Ypres, Àudenaerde, Courtrai, Alost, Nivelles, Hal et Marche, de simples collèges, avec autant de professeurs que le nombre des élèves et les circonstances l’exigèrent. Les frais de ces établissements furent supportés par le trésor public.
Des principaux et des sous-principaux devaient, dans les collègespensionnats, veiller b l’éducation de la jeunesse en ce qui concernait les mœurs, la discipline et la religion. Les professeurs étaient libres de se loger dans l’établissement ou au dehors. Dans les collèges où il n’y avait pas de pensionnat, il devait y avoir un préfet (ecclésiastique) chargé do veiller b l’instruction religieuse des élèves.
C'était le défaut de surveillance qui avait introduit le relâchement et les abus. Marie-Thérèse voulut que renseignement moyen fût placé sous la surveillance immédiate et permanente du gouvernement et soumis b l'inspection des évêques et des magistrats. Le gouvernement so réserva la nomination des maîtres dans les établissements royaux : le choix était déterminé par lo résultat d’un concours auquel furent indistinctement appelées les personnes de tout état et de tout pays, et qui, par parenthèse, montra mieux que toute autre épreuve l’état déplorable de l'enseignement et l'ignorance des professeurs anciens.
11 no fallait pas seulement d’autres professeurs, il fallait d’autres livres. Ceux dont on s’était servi jusqu’alors étaient remplis d’absur-
(1) “ 7 à 16 florins par an, pour los élèves de G* et en rhétorique, les classes intermediaires en proportion. » Kemise était accordée aux élèves peu favorisés de la fortune.
dités, de faux principes et de définitions puériles. On n’y trouvait ni goût, ni méthode, ni liaison d’idées. On les recomposa sur un plan plus méthodique et on tâcha de les rendre plus intéressants. On publia, dans un format commode et peu coûteux, de nouvelles éditions des meilleurs auteurs de l’antiquité.
Le gouvernement compléta sa tâche en publiant, en 1777, un règlement de police et de discipline, ainsi qu’un plan d’études.
Les verges et tous les châtiments corporels furent proscrits. — Le plan d’études s’inspirait des idées progressistes. Les humanités ne furent plus quasi restreintes â la seule étude du latin : elles embrassèrent en outre le grec, la langue maternelle, l’histoire, la géographie ot les éléments des mathématiques. J /enseignement de chaque classe fut limité ; les ouvrages dont on devait se servir furent indiqués ainsi que le développement h donner il chaque objet du cours. Le plan contenait des préceptes excellents pour former le cœur autant que pour orner l’esprit des élèves. — Pour exciter l’émulation, le gouvernement décida que, dans les collèges-pensionnats, l’élève qui remporterait le prix de sa classe serait décoré eu public d’une médaille d’argent où serait gravé le buste de l’impératrice, et qu’il aurait le droit de porter cette médaille partout. D’excellents ouvrages furent donnés en prix dans tous les établissements.
Une nouvelle instruction réglementaire, émanée de la commission royale dns études, détermina, en 1778, l’ordre et la distribution du temps. La durée ordinaire des classes fut de deux heures, matin et après-midi. La dernière demi-heure de chaque classe devait être alternativement consacrée il l’histoire, à la géographie et aux mathématiques. Les jours de congé arbitraire furent réduits il un très-petit nombre.
Les réformes froissaient de grands intérêts et blessaient maints amours-propres : elles rencontrèrent une assez vivo opposition.
Le gouvernement eut â lutter contre la malignité et l’envie; il se heurta il de nombreux obstacles suscités par l’ignorance et la prévention. Toute la circonspection qu’il mit à exécuter une entreprise qui était pourtant si avantageuse au public, fut impuissante il désarmer la jalousie de ceux qui auraient voulu avoir toujours le monopole et la direction suprême de renseignement. Cependant il ne transigea pas
avec ses adversaires. Il no recula pas devant la ligue que formèrent contre le plan d'études « d’une parties partisans des jésuites, d'autre part les moines astreints il suivre les mômes règlements que les directeurs des collèges royaux et obligés do reconnaître leur insuffisance. » Il persévéra sagement dans l’application d’un système qu’approuvaient les esprits éclairés et impartiaux du temps. Grâce il cette persévérance, grice aussi il l’activité et il l'intelligence de la commission royale des éludes, grâce enfin il l’évidence des progrès extraordinaires quo faisait la jeunesse dans les nouvelles institutions, il triompha des menées par lesquelles les partisans de l'ancien ordre de choses cherchaient il entraver l’exécution de son plan.
En peu d’années, la plupart des collèges royaux, particulièrement ceux de Bruxelles, de Gand, d'Anvers, de Namur, arrivèrent il un état florissant.
Il ne faudrait pas croire, cependant, que la vogue du public fût acquise il des établissements qui étaient parfaitement organisés et qui produisaient de magnifiques résultats. Le collège Thérésien de Bruxelles ne contenait que cent cinquante étudiants, alors que celui des Augustins en renfermait deux cents (1); le reste en proportion : tellement était ardente et adroite la guerre que les adversaires de l'enseignement thérésien, spécialement les Augustins, faisaient aux collèges-pensionnats comme aux simples collèges... L’ensoignement de l’État n’en est pas à scs premiers combats !
La réforme do l’enseignement supérieur et surtout do l’enseignement moyen sera l’éternel honneur du gouvernement de Marie- Thérèse. A olle seule, elle suffirait pour éterniser le nom de l’impératrice dans la mémoire des Belges. Quelles que soient nos divergences d’idées on matière d’enseignement, quelques réserves qu’aient h faire sur le système do Marie-Thérèse ceux qui no veulent pas que l’enseignement de la religion se donne dans l’école, nous sommes tous d’accord pour reconnaître que Stahremberg répondit parfaitement h l’attente de la souveraine (2), qu’il fut secondé h mcrveillo par les infatigables travailleurs qui composaient la commission royale
(1) Juste : Essai sur l’histoire de l’instruction publique en liv’gique.
(2) Voir l’apostille du 7 juillet 1775, k la fiu du chapitre précédent.
des études , et qu’enfin Marie-Thérèse, en sanctionnant les mesures arretées par cette commission, a fait une de ces œuvres qui contribuent h la gloire d’un souverain bien plus que les expéditions aventureuses et les épopées sanglantes.