‹ Les pays lumineux: voyage en orientChapitre 20 sur 25 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Les eaux da Kil nous interdisent de faire hilte aox trois premières stations designées dans V Itinéraire des invitéi. — Grands aspect» des deux rives. — Premier soleil couchant sur le fleuve. — Dîner en plein air. •» Mouches et moustiques. — Court arrêt à Benl- Souef.

Cependant notre flottille remontait le Nil avec rapidité. L'inondation des terres continuait à rendre impossible la visite des temples et des nécropoles. J'étais si lasse, et l'aspect du grand fleuve devenait d'une majesté tellement sublime, que je me félicitais de Tobstacle gui nous forçait à contempler, immobiles, l'éclatant tableau déroulé autour de nous. Les monuments de Tart, même ceux de l'antique Egypte, qui semblent, par leur durée, participer des choses éternelles, ne causent jamais à l'âme l'émotion immense, et pour ainsi dire palpitante d'une grande scène de la nature. Le Nil s'était élargi comme un vaste lac sur l'étendue duquel saillissaient les lies flottantes où des buffles et des chameaux broutaient de hautes, herbes; tandis que des fellahs, huches sur les cimesi aiguës des palmiers, y cueillaient des grappes de»

— Nous pourrons au moin^i^ repartis-je à mi-voix, ne rien perdre de ce grand spectacle.

A peine assis, des myriades de mouches s'acharnèrent sur nous ; elles tombaient dans les plats de viande et dans la soupière, se collaient à nos lèvres et à nos yeux. Ce fut bien pis, lorsque deux lampes à capuchon eurent été déposées sur la table : des nuées de moustiques se concentrèrent autour de leur foyer ; nous fûmes contraints d'abaisser nos voiles, n'y laissant qu'une étroite ouverture pour manger et pour boire. Cette ouverture sufSt à nos subtils persécuteurs pour continuer leur supplice pendant tout le temps du dîner. J*ibrégeai ce repas irritant, en le bornant au régime que je m'étais prescrit. MM. Boulanger et Tarbé, toujours souffrants, ne burent qu'un peu de vin de Bordeaux et quelques gorgées de bouillon, et quel bouillon ! incolore et gras, étoile... de mouches*

M. Boulanger se leva le premier en disant :

— La place n'est plus tenable. Le pilote vient de m'assurer que nous serions dans [quelques heures à Béni-Souef. Si la ligne du chemin de fer y passait, je n'attendrais pas jusqu'à Minieh pour vous dire adieu.

Eugène Tarbé soupira le même regret, puis tous deux, la tâte hermétiquement enveloppée, allèrent s^affaisser sur un banc.

Laissant mes autres compagnons plus vigoureux boire leur vin de Champagne, leur café, leur cognac et fumer leur cigare,| j'allai moi-même reprendre mes rêveries à l'écart. Les dernières lueurs du soleil s'étaient dissoutes dans l'éther, et sans transition de cré»

puscule, avaient fait place aux scintillements d'une claire nuit. Les étoiles inondaient le ciel comme si une incommensurable voie lactée, en s'y dilatant, l'avait entièrement recouvert. Cet innombrable amoncellement d'astres éclairait la marche de la flottille. Le Nil n'ayant aucun courant redoutable jusqu'à Béni-Souef, il fut résolu qu'on gagnerait ce port avant de faire halte. Je prolongeai d*une heure encore ma veillée sur le pont, à regai'der les constellations qui m'apparaissaient énormes. Tout à coup je frissonnai comme dans uoi bain de glace; une abondante rosée avait pénétré à travers mon manteau et tous mes vêtements. Je me levai épouvantée de la perspective d'une fièvre quarte ou d'une ophthalmie, et j'allai tenter de dormir quelques heures sur ma couchette infectée. J'y réussis à l'aide de ma potion mise en réserve.

A Taube , je fus brusquement éveillée par le brusque arrêt du Gyzeh et l'appel des matelots d'un navire à l'autre. Nous étions devant Béni-Souef. ^e me vêtis en toute hâte, et montai sur le pont, j'y trouvai le drogman du Gyzeh qui vint m'ofifrir ses services pour descendre à terre. Autant la physionomie de mon drogman du Caire était sympathique, autant la sienne l'était peu. C'était un garçon de vingt-cipq ans, à la mine à la fois fourbe, insolente et basse ; il était vêtu d'une sale redingote noire râpée, défroque de quelque Européen. Il s'épuisa en face de moi en salutations et en protestations de dévouement.

— Si Votre Excellence veut visiter Béni-Souef, qu'elle daigne s'appuyer sur mon bras pour gagner

la rive, nons y trouverons un baudet bien doux que madame pourra monter sans fatigue jusqu'au bazar où j'aiderai Son Excellence à faire des emplettes.

Je ne m'imaginais pas quel bazar on pouvait trouver dans ce hameau égyptien, et quelles emplettes on pouvait y faire. Des fellahs déguenUlés et des enfants nus se pressaient sur le rivage. L'envie d'essayer mes forces et de voir un village arabe me déterminèrent ; et m'appuyant d'une main sur mon ombrelle et de l'autre à l'épaule du drogman qui marchait en avant, je franchis la planche reUant le pont du bateau au rivage ; armé d'un gourdin en guise de courbache, le drogman .en menaçait les enfants qui nous entouraient en criant bacchtoh, et en aidant les pères et les mères qu'un cavas rudoyait et poussait en avant à porter de lourdes charges de charbon à tous les bateaux de la flottilte. J'interdis au drogman de maltraiter ces malheureux :

— Ce sont vos semblables ! lui dis-je.

— Mes semblables I s'écria-t-il avec une expre^ sion de fureur orgueilleuse, madame, je suis chrétien I je suis de race franque 1 je sors de l'école des Frères I j'ai de Tinstruction ! moi, semblable à ces animaux, fils de fellahs I oh ! non, madame, j'ai le droit de les battre I j'ai reçu au baptême le grand nom d'un célèbre apôtre de la chrétienté.

— Peu importent vos divagations 1... Je vous mterdis de maltraiter ces pauvres créatures qui valent mieux que vous.

— Madame est sans doute musulmane, répliquat-il, en me toisant avec arrogance.

VOYAGE EN ORIENT. r/^

Sans lui répondre, je distribuai d'humbles bahschischs aux petits fellahs, et aussitôt la vénalité assouplit son allure.

— J*espère que Votre Excellence ne m oubliera pas, dit-il en tendant à moitié sa main rapace ; j'ai un père et trois petits frères à soutenir.

— Plus tard, à la fin du voyage, vous serez payé de vos services, lui dis-je.

Je continuai à marcher d'evant moi, refusant le baudet qu'était venu m'offrir un Arabe. Le bazar était à côté de la rive du Nil.

Le soleil se levait à peine à l'orient dans une nuée d'or en fusion, je respirai avec volupté Tair salubre du matin. Je ne pus acheter au bazar que deux gargoulettes en terre grise. Multiplier l'eau dans ma cabine, c'était y répandre la fraîcheur et l'assainir, espérais-je. Je cherchai en vain de la mousseline, et à défaut une toile de coton quelconque pour me confectionner moi-même une cousinière. Je m'en retournai à bord du Gyzeh moins chancelante et moins abattue que je ne l'avais redouté.

Nous quittâmes Béni-Souef à neuf heures du matin. Le paysage des deux rives se continuait avec des efifets grandioses à peu près les mêmes que ceux de la veille , mais tout à coup variés par des passages d'oiseaux. Ici, une bande de canards sauvages s'élançaient sur le fleuve, ou bien des essaims de pigeons sortaient des colombiers percés à jour qui, tels que les minarets, abondent dans toutes les tourbies des deux rives ; ou bien encore c'était un de ces vols de cailles biblique et légendaire que Moïse obtint du

Seigneur pour repaître les Israélites affamés qu'il avait menés jusqu'au Nil à travers le désert.

Plus en harmonie avec la ligne majestueuse du paysage, de grands pélicans blancs se tenaient gravement perchés sur des pierres en saillie au bord du fleuve, plongeaient leur long cou dans Teau, et la faisaient glousser dans leur bec entr'ouvert. Un énorme vautour nous regardait passer, immobile, du haut d'un roc de la chaîne arabique ; soudain ses ailes frappèrent Téther, et s'y déployèrent en éventail sombre; un coup de fusil retentit par delà la montagne, d'où deux autres vautours surgirent | aussi tôt comme pour secourir ce fils ou ce frère menacé ; puis, tous trois, narguant les chasseurs et décrivant une incommensurable parabole, s'envolèrent vers la chaîne libyque.

La chaleur augmentait d'heure en heure et la lumière redoublait d'intensité, elle mettait en relief sur les parois des roches et découpait sur le fond du ciel les objets les plus lointains et les plus déliés. C'étaient de vastes tableaux sculptés d'une grandeur radieuse d'ensemble et d'une ténuité de détails qui éblouissait les regards.

Le soleil couchant fut ce jour-là encore plus merveilleux que la veille ; on eût dit d'une mare de sang bouillonnant, qu'agitaient les dernières convulsions d'un massacre; des nuées rouges et violacées semblaient se précipiter à l'assaut les uns des autres ; elles figuraient d'étranges et véloces mêlées où s'entrechoquaient des dragons ailés, des chimères aux queues flamboyantes, des chars embrasés, portant des prophètes à la barbe incendiée, tombant jusqu'aux

«aux du Nil ; des têtes d'Anubis incandescentes, de sphinx fulgurants aux corps de rubis qui couraient et se démenaient à rencontre de leur immobilité légendaire. Ces figures se dessinaient et se succédaient avec une telle rapidité dans la calme étendue de Téther que, seul l'œil extatique d'un poëte ou d'un illuminé pouvait en saisir les contours. Instantanément dissoutes, elles faisaient penser aux visions de laBible* et expliquaient comment ces visions s'étaient produites. Moïse s'en inspira pour terrifier le peuple juif et lui dicter des lois tyranniques, et le christianisme, ce judaïsme adouci par Jésus, s'y endurcit dès ses premiers temps à travers les ruines et le désert de Thèbes ; il y puisa cette sinistre ardeur de la chair flagellée qui, jusqu'à la Renaissance, inspira et décréta le supplice religieux.

A notre époque, dégagée du fabuleux, et que les sentiments humains dominent, il n'est dans la vie de l'homme que deux phases bien distinctes pendant lesquelles il pourrait se sentir attiré par l'éclatante sublimité de cette nature pleine de grandeur et de rudesse. C'est l'époque où quelques âmes (hélas I seulement quelques-unes exceptionnelles et fatalement privilégiées) placent dans un unique amour, dans l'absorption d'un être en un autre être, le seul bonheur qui vaille la peine de vivre. S'enfermer à deux dans une de ces retraites de la Thébaïde, où. les ascètes vivaient dans une idiote contemplation , croyant glorifier par des macérations stupides le Christ, Dieu Clément, dont ils firent un Dieu barbare.

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Éclairées et pour ainsi dire dilatées dans la sérénité de Tamour, les deux âmes unies trouveraient Tépanouissement radieux des sens et de l'intelligence. Un grand amour s'abreuve d'infini. Explorer ensemble les confuses annales de la terre, demander à toutes les sciences ce qu'elles ont découvert des âges gui ont précédé les annales écrites où l'homme a marqué son ' passage par des œuvres qui lui ont survécu ; faire ces études approfondies de géologie, d'histoire et d'archéologie, non par pédantisme, mais pour se dire chaque soir, dans une étreinte émue, en face de tous ces néants des religions et des empires sans nombre, dont le Nil a vu s'engloutir les cendres amoncelées : « Il n'est de vrai, il n'est d'éternel que l'amour. L'amour complet, l'amour sincère, au sein de la nature qui le féconde, l'alimente et le renouvelle, n'est pas un égoïsme à deux comme Ta dit une femme éloquente en qui les sentiments factices du monde mutilaient ceux [de la nature. L'amour, dégagé de toute entrave et se développant libre et fier en pleine lumière, puise dans chaque jouissance de l'âme et du corps l'inspiration de tous les dévouements. Il a des attendrissements collectifs, des tendresses secourables, des mansuétudes caressantes que Tégoîsme ignore, et qui, dans ce désert habité par deux âmes heureuses^ se répandraient en bienfaits, en justice, en clartés morales sur toute une race déshéritée d'esclaves 1 »

Être heureux et intelligent implique d'être bon et pitoyable I Aimons, aimons ! et inspirons Tadoration de ce bel et grand amour à tous ceux sur lesquels il rayonne !

Tel serait le rêve d'une âme dans la phase de la jeunesse 5 et elle aurait la force de l'accomplir si l'autre âme soutenait son essor. Défiant les éléments^ elle les vaincrait par son énergie et sa constance, car elle aurait la foi, la foi nouvelle, la foi humaine de l'amour avec un but plus généreux, plus doux et plus certain que la foi des solitaires chrétiens.

Les autres phases où ce grand ciel africain, duquel ruissellent autant d'épouvantes que d'astres, peut convenir à l'âme pour s'y murer, est la phase du déclin, alors que cette môme âme trahie et déçue cherche un abri (tombe anticipée) pour y recueillir ses blessures. Ces farouches thébaïdes d'où s'exhale un calme formidable apaisent l'âme lacérée, saignante, en lambeaux qui ne redoute plus rien. Les désespoirs endurés dans Tabandon l'ont roidie contre la terreur des éléments et des monstres. Que sont à cette âme en cendres les tourbillons du kemsin qui confondent les corps épuisés aux poudres du désert? Quel effroi ëprouverait-elle aux aboiements des chacals quand elle a survécu aux rugissements des passions plus cruelles que les fauves 7 Les vipères que récèlent les pierres des temples et des nécropoles ont-elles un venin redoutable à l'égal des poisons qui l'ont dévorée I Ces masses de granit rouge qui semblent formées avec les chairs entassées des générations à travers lessiècles sont faites pour lui servir de demeure ; elle y attendra tranquille le repos éternel.

Telles étaient les pensées qui m'assaillaient ce soir-là en contemplant la fournaise en ébuUitlon que

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la soleil, avant de disparaître, allumait dans les profondeurs du ciel. J'aurais voulu me pencher sur cet abîme de flammes d'où surgissaient autrefois les hallucinations des ascètes. Je me souvenais avoir subi la même attraction un soir au sommet du Vésuve, quand la tête inclinée au dessus du cratère en feu, j'en entendais retentir les détonations souterraines. C'était comme un signal de délivrance dont j'aurais subi la fascination sans le bras du guide qui me rejeta rudement loin du gouffre.

Toutes les lueurs du couchant s'étaient condensées en une masse embrasée et sombre qui semblait peser sur ma poitrine oppressée, comme un bloc de ce granit sanglant où les Egyptiens se taillaient des tombes. Je m'y sentis encastrée et oubliée telle qu'une momie dans son puits tumulaire, et, pour m'arracher à l'étouffement de ma vision, je rejoignis à table mes compagnons du Gyzeh, Le capitaine eut un mouvement d'impatience et me taxa d'humeur peu sociable ; je me hâlai de lui déclarer d'une voix étranglée que sa causerie m'inspirait le plus vif attrait, bien que je ne pusse y répondre par ordonnance du docteur.

Lé dîner fut morne, toute la verve de Camille Pelletan ne put parvenir à l'égayer. M. Boulanger n'y parut qu'un moment pour nous dire adieu, nous déclarant une dernière fois qu'il nous quitterait à Minieh où nous devions arriver dans la nuit. Eugène Tabé lui fit écho, mais cette fdi-ci sans phrases larmoyantes, ce qui prouva que son parti était pris. Le docteur et le capitaine luttèrent de grâce et d'élo-

quence, nous jurant que dès le lendemain, le Gyzeh serait lavé et assaini du pont aux écoutilles.

— Je viens à l'instant, ajouta le docteur en nousmontrant une grande enveloppe cachetée de rouge, de demander un rendez-vous au point du jour à Salomonebey, TofiBcier d'ordonnance du khédive; n'importe l'heure de la ïiuit à laquelle nous arriverons à Minieh, mon message lui sera porté sur le Béhera; je lui demande de m'indiquer une heure où je pourrai l'entretenir de vos justes griefs.

— Nous irons tous à ce rendez-vous, repartis-je.

— Vous vous méfiez donc de noiis î objecta le capitaine.

— Croyez-moi, mieux vaut dormir, reprit le docteur. Ne commettez pas l'imprudence de vous exposer à la rosée du matin ; nous parlerons pour tous au commissaire égyptien, et avec plus d'autorité que ne saurait le faire une femme.

L'approbatif X... intervint par ce mot :

— Voilà qui est concluant et juste.

Je répliqliai par un sourire, et bien résolue d'être sur pied au lever du jour, je me retirai dans ma cabine. J'y dormis à peine une heure ou deux d'un sommeil fébrile. Craignant de n'être pas debout au moment de Texplication, je n'eus pas recours ce soirlà à ma potion opiacée.

Vers minuit l'arrêt subit du Gyzeh m'annonça que nous étions arrivés à Minieh ; je regardai par une lucarne et vis des maisons émergées au bord du Nil, à la lueur dés étoiles. Je me levai, me vêtis et m'en« veloppai tout entière d'une longue mante à capuchon ;

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bientôt j'entendis des bruits de pas et de voix dans le couloir éclairé; j'ouvris ma porte et me trouvai nez à nez avec MM. Tarbé et Boulanger qui faisaient porter leurs malles sur le pont. M. Boulanger me remit ma fiole de glycérine en me remerciant de mes intentions secourables. Eugène Tarbé fit une dernière tentative pour me décider à m'en retourner au Caire ; Camille Pelletan parut, sa longue pipe à la bouche, comme toujours, sa joyeuse humeur raillait nos souffrances. Coiffé d'un bonnet de coton, le candide X..., plus blanc que Pierrot, entrebâilla sa porte en soupirant :

— Quoi 1 déjà le jour, messieurs, hélas I j'ai passé encore une nuit blanche.

— Dites une blanche nuit ! dont le reflet virginal vous enveloppe encore, repartis-je.

Je sentais un extrême malaise et je le combattais par des bouffonneries.

— Incorrigible, la voix vous est donc revenue 1 répliqua le doux officiel.

— Oui 1 comme un cygne avant de mourir ; je fais la brave, mais je n'en puis plus ; faisons la paix et aidez-moi à monter sur le pont.

— J'ai promis au docteur et. au capitaine de les éveiller, je ne puis manquer à ma parole.

— Dites à votre consigne ; la consigne avant tout» jusqu'à ce que mort s'ensuive.

Il avait remplacé son bonnet de coton par un abatjour vert fantastique, qui telle qu'une coupole moussue surplombait du côté du visage ; un de ces carriks à triple pèlerine, tel qu'en portaient les muscadins

du premier Empire, flottait sur son corps grêle ; frissonnant, mais ponctuel jusqu'à extinction de vie, il alla heurter à la porte du salon du Gyzeh, où. dormaient encore les deux officiers de Saînt-Cyr, qui exerçaient sur lui un prestige autoritaire.

Par un tacite accord, nous nous retrouvâmes tous aux premières lueurs du jour sur le pont; le Nil était encore voilé d'une brume blanche; la rosée tombait sur nous en gouttes glacées, le capitaine en petite tenue se haussait théâtralement drapé dans un manteau d'ordonnance. Le beau docteur portait avec une aisance de séducteur émérite sa capote militaire, rejejetée en arrière. Camille Pelletan frétillait.

— C'est bien à vous, lui dis-je, grand indiCFérent, de venir joindre vos protestations aux nôtres.

— Moi, protester I je me garderai bien de cette naïveté enfantine; je me rends à terre pour y choisir au bazar quelque bonne pipe avant que les fumeurs de la flottille, surtout les Allemands, fins connaisseurs, n'aient fait rafle des meilleures. Et supposant que le drogman vous sera inutile pour parlementer, je remmène pour m'aider à faire mes emplettes.

— Méfiez-vous, lui dis-je, de ses filouteries. Nous descendîmes sur la jetée au moment môme

où le canot du Béherah cinglait vers le Gyzeh.

— Cette exactitude m'est d'un bon augure, dit le docteur. Oh i je savais bien qu'il répondrait à mon appeL

Debout^ souriant, la tête couverte du fez égyptien, la taille serrée dans sa redingote d'officier d'ordon-

nance, l'inlendant roulait dans ses lèvres, en guise de cigare, une étoile de jasmin d'Espagne.

Le soupirant de Bichette avait ce matin-là dans toute son allure, je ne sais quoi de vainqueur et de satisfait qui nous faisait présager qu'il serait bon prince.

— Quelle aimable physionomie I nous dit le docteur, tandis que l'intendant nous saluait en s'écriant :

— Mais pourquoi donc vous déranger? j'allais moi-même à bord du Gyzeh.

— Vous êtes, riposta le capitaine, le représentant de Son Altesse Royale le khédive.

— Et vous savez bien le respect qui vous est dû, fît X... avec un assentiment qui ressemblait à de Tironie.

Le canot du Béherah toucha au point de la rive ou nous étions descendus, et l'intendant allait s'élancer pour nous y rejoindre, lorsque enjambant sa barque amarrée, je m'y assis sur un banc couvert de tapis.

— Mais venez donc, messieurs ! m'écriai-je. Nous serons mieux ici pour parlementer que les pieds dans la boue du Nil.

— Madame a raison, dit le docteur qui avait préparé son speech et craignait d'être interrompu par le va-et-vient des fellahs qui commençaient à courir sur la rive avec leur charge énorme de charbon. lime rejoignit dans le canot.

— Notre devoir est d'ailleurs de venir à vous, dit-il en serrant la main de l'intendant, ahuri, en voyant tous les passagers du Gyzeh faire irruption autour de sa personne.

— Je viens au nom de tous mes compagnons de voyage vous adresser quelques justes réclamations, commença le docteur.

— Permettez, monsieur, reprit avec roideur M. Bou* langer, pour ma part, je ne réclame de M. le commissaire qu'un ordre de me faire conduire, moi et mon bagage au chemin de fer et de m*7 laisser aller en liberté jusqu'au Caire.

— J'adresse une demande absolument identique à M. le commissaire, ajouta gravement Eugène Tarbé.

— Eh quoi ! vous nous quittez, exclama l'intendant avec une surprise alarmée. Ah ! messieurs, vous me désespérez! que puis-je pour vous faire renoncer à une détermination dont vous me rendez injustement responsable.

— Injustement ! répliquai-je en riant. Osez-vous dire, imperturbable flagorneur,'que vousne nous avez pas parqués avec intention dans cet infect Gyzeh, comme des opposants à l'Empire dont vous convoitez les petites faveurs?

L'intendant devint pourpre. Le docteur, impatient de parler, s'écria d'une voix tonnante :

— Mais, madame, vous changez une question d'hygiène et de salubrité en une question d'État.

— Pour Dieu, laissons la politique, exclama le capitaine.

— Et respectons le pouvoir, murmura X...

Se sentant appuyé par ce trio officiel, l'intendant reprit, l'air narquois :

— Madame désire-t-elle aussi que je la fasse reconduire au Caire ?

— Moi, oh 1 non, non I je ne vous donnerai pas cette satisfaction, repartis-je. J'accomplirai, malgré vous, malgré tout, un voyage entrepris en dépit des souffrances que vous aggravez.

En prononçant ces mots, un accès de toux convulsif m'avertit de mon imprudence d'avoir élevé la voix en plein brouillard du Nil. Le docteur en profita pour saisir la parole, tandis que l'insinuant intendant m'offrait du réglisse.

— Madame, débuta le docteur, est en effet grave* ment malade. Son état même devrait lui conseiller la modération et la douceur, charmés de son sexe. Nous sommes tous disposés et vous le premier, monsieur le commissaire, à l'entourer de soins et d'égards, et, pour qu'elle n'en doute plus désormais, je prends la liberté de demander pour elle un fauteuil pliant sur le pont, une cousinière pour son lit, une nourriture, si c'est possible, plus saine, et pour nous tous l'indispensable et immédiat assainissement du bateau. Le service se fait mollement à bord ou j'ai craint d'usurper sur votre autorité; mais dites un mot décisif à tout l'équipage e vous serez obéi comme vous devez l'être.

— Ce mot sera dit tantôt, répliqua l'intendant ; quant à mon autorité, je vous la délègue, dès ce jour, toute entière, ainsi qu'à M. le capitaine. Vous êtes militaires et saurez vous faire obéir par tout le personnel. Madame aura la cousinière qu'elle réclame; quant au fauteuil, je crois impossible de pouvoir m'en procurer un dans toute la Haute-Egypte.

Je haussai les épaules à cette réponse évasive, et du gestej'indiquailepont du Béni-Souef oxi Bichette,

à demi étendue sur un fauteuil, appuyait ses pieds surnû autre; laDahabieh, puis V Aigle, où trois autres personnes étaient assises sur les mômes sièges.

— Tâchez, intervint l'aimable docteur, d*obtenir un de ces fauteuils pour la satisfaire.

— Et pour qu un peu d'égalité et de justice soit rétabli entre les invités du khédive, dis-je en me levant pour regagner la rive,

— Madame a-t-elle d'autres griefs à faire valoir t répliqua l'intendant en me tendant la main.

— Pas de feinte, repris-je, impatientée par ces vains bavardages. J'ai la dangereuse habitude en tout et sur tout de prendre le taureau par les cornes, dussé-je être broyée. Ces messieurs louvoyent et sont satisfaits parce qu'ils respirent à leur aise dans le salon du bateau qu'ils se sont adjugé.

— Et que je leur maintiendrai, interrompit l'intendant, pendant que le docteur et le capitaine me foudroyaient du regard.

— D'ailleurs, ajouta d'un air badin l'ofiBicier du khédive, vous aurez désormais le choix des cabines^ puisque ces messieurs me donnent le regret de les voir partir...

— Oui, le choix des cloaques, repartis-je, et m'ap-puyant sur le bras dej M. Boulanger, je sortis du canot, vaincue comme toujours, dans ces luttes vulgaires.

Je suivis quelques instants,. d'un regard attristé, mes deux compagnons du Gyzeh qui s'éloignaient du rivage, accompagnés des fellahs qui portaient leur bagage. Il me semblait perdre en eux deux sympa-

m LES PATS LUMINEUX.

thies naissantes. Puis» comprenant Turgence de me roidir contre toute défaillance, je m'aventurai seule à travers le bazar de Minieh.

Le drogman me rejoignit devant une boutique de poterie aux formes étranges et aux couleurs variées. Je fis choix de plusieurs objets que je possède encore, d'un encrier en terre noire orné de petites perles rouges imitant le corail et qui me sert à écrire ces lignes, de deux flambeaux en terre jaune d'une extrême légèreté qu'on dirait en bois de citronnier, d'une coupe modelée à l'antique, de gargoulettes rappelant les amphores grecques dont la terre a la teinte de granit rouge et sur lesquelles serpentent des ornementations d'un bleu sombre. Le drogman débattit le prix, et conclut le marché avec le pauvre boutiquier, un Arabe en guenilles. Je remis deux piastres à mon drogman très-chrétien pour payer mes emplettes^, et je m'aperçus que sur la monnaie de cuivre et d'argent que lui rendait le marchand, il faisait prestement glisser dans la manche de sa redingote les pièces blanches et ne me rendait que les gros sous.

Je lui saisis le bras brusquement, et je fis tomber de sa manche trois pièces d'un franc. Pris en flagrant délit, le drôle ne se déconcerta point; ramassant dans les ordures les pièces tombées, il les glissa dans sa main en me jurant sur le Saint-Sépulcre et la divine Vierge Marie qu'elles .lui appartenaient et étaient son gain légitime; c'était le bahschi&ch que lui octroyait chaque marchand auquel il conduisait un acheteur. Il interpellait l'Arabe avec colère, et je devinai qu'il le

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menaçait de quelque vengeance si celui-ci ne confirmait pas ses paroles.

Repoussant alors les objets choisis et déjà enveloppés, je fis comprendre au marchand qu'il eût à me rendre mes deux piastres. Aussitôt la physionomie de celui-ci changea d'expression, il darda toutes les flammes de ses yeux noirs courroucés et le somma avec le plus rude accent de sa voix gutturale, qu'il eût à me rendre les trois francs extorqués sous peine d'être dénoncé à un cavas^ inspectant le bazar, et qu'il lui montrait du geste.

L'insolent voleur devint instantanément chien couchant et servile ; il tenta de baiser ma main dans laquelle il voulut déposer la monnaie filoutée en me suppliant de ne pas le perdre. Je le repoussai avec dégoût, et lui imposai pour punition de donner luimême les pièces dérobées à un petit Nubien souffreteux qu'il venait de rudoyer.

Forcé de s'exécuter, il devint pâle de fureur et de convoitise rentrée.

La fatigue m'accablait, ma gorge était étranglée et sifflante, mes jambes ne me portaient plus, je chancelai à chaque pas. Répugnant à m'àppuyer au bras de mon vil drogman , j'étendis la main pour m'étayer sur la tête de l'enfant qui gambadait joyeux devant moi. Me voyant saisir ses cheveux crépus dont la poudre du désert avait fait uue sorte de plante terreuse et raidie :

— Oh 1 madame, prenez garde I exclama le drogman, essayant de rentrer en grâce, la vermine va courir sur vous.

Je compris qu'il disait vrai à la démangeaison de

27i LES PATS LUMINEUX.

mes doigts. Et ayant avisé un marchand de pastèques, je m'en approchai et me laissai choir épuisée sur le monticule verdoyant et frais qui formait sa marchandise. Le vendeur m'offrit son escabeau de bois, puis s'empressa d'éventrer à mes pieds sa plus belle pastèque. Je m'en saisis avec l'avidité animale d'un être aux abois. Je mordis à belles dents cette chair rouge encore glacée par la rosée de la nuit ; mes lèvres s'y plongeaient avec une volupté exquise ; j'y appuyai mes yeux, j'y baignai mon front, j'y engloutis en entier mon visage en feu ; puis je fis ruisseler sur mes bras et sur mes mains l'eau fraîche qui en jaillissait comme un sang rosé ; me souciant peu des regards ironiques et des sourires civilisés des passagers de la flottille qui, traversant le bazar, semblaient s'étonner de mon allure sauvage.

Je me souvenais d'une sensation semblable que j'avais éprouvée à Ferrare dans l'été de 1860. J'avais erré toute une après-midi brûlante dans les vastes rues désertes bornées de palais vides. Du palais ducal où vécurent Alphonse d'Esté et TÉléonore du Tasse, je m'étais rendue à celui, où, selon la tradition» laLucrezia Borgia (désormais la Lucrèce de Hugo) mugit ses amours et ses fureurs de lionne. Je m'étais oubliée, attendrie, dans la geôle étouffante où Montaigne, hôte du palais ducal, surprit le Tasse sur son grabat et le proclama foui... Aveugle orgueil du philosophe en habit de cour que la farouche fierté du poëte en haillons déroute. Fou 1 on le dit de tout esprit qui plane trop haut et de tout cœur qui bat trop fort 1 J'avais salué la maison de TArioste, ce hardi frondeur des

princes de son temps et de leurs mœurs lubriques, puis j'étais allée m'asseoir, pour y chercher un peu d'ombre, sur la place de Ferrare où, enveloppée dans Tazur, se dresse, souriante et narquoise, la statue du poète de VOrlando furioso, réduit parfois à implorer en hiver un manteau de ces petits souverains que son génie méprisait. Un manteau par les trente degrés qu'il faisait ce jour-là m'eût semblé une hyperbole du même genre que le moka bouillant qu'on m'avait proposé dans tous les cafés où j'étais entrée pour me reposer. Tout à coup j'entendis monter derrière le banc sur lequel j'étais assise, la mélopée cadencée d'un crieur de coro-méri.

— Subito bisogno, taglia gli, lui dis-je , sans lui laisser le temps de vanter sa marchandise.

Tagliare est un verbe instantanément compris par tout bon Ferrarais, car depuis des siècles, la langue italienne sans pudeur a surnommé Ferrare la Cita di Castrati, C'est là que de pape en pape se récoltaient les plaintifs chanteurs de la Chapelle Sixtine. Chaque père de famille tenait à honneur de fournir un mutilé à la Santa-Chiesa et même aujourd'hui, m'a-t-on assuré, il est encore des pères heureux di îagliare leurs plus robustes bambini qu'alimentait ce commerce sacré regretté par Ferrare ; commerce plus noble et plus productif, disent les délinquants, que celui des chapons. Donc, avec la même dextérité qu'il eût fait un mutilé, le vendeur plongea la pointe d'un couteau du Transtevere dans le flanc d'un pastèque, et m'en présenta les tronçons ruisselants en s'écriant : Magnifico I « ' : Âme du Tasse, pardonne! Esprit deTArioste, sois-

S70 LES PATS LUMINEUX.

moi clément ! Si, en cet instant, il signore Citadella^ membre de TAcadémie de Ferrare qui, érudit infaillible et cicérone infatigable, s'était essoufflé sur mes pas, par une chaleur de trente degrés, si, dis-je, ce docte correspondant de la Crusca avait exigé, selon l'usage, que je rimasse un sonnet à la gloire de sa cité natale, j'en fais l'aveu humiliant, ce n'est pas vous, ô poètes immortels, que j'aurais célébrés! mais la bonne déesse antique et éternellement secourable qui, sous la forme d'une pastèque, venait de me rendre à la vie. Ce souvenir d'Italie me revint souriant dans le bazar de Minieh, envahi par une chaleur de four à chaux. Gomme à Ferrare, j'adressai mentalement une action de grâce à la bonne Nature. J'aperçus le petit Nubien dévorant gloutonnement Técorce de la pastèque qui gisait autour de moi. J'ordonnai au marchand d'en couper une seconde que je partageai entre l'enfant et le drogman; ce dernier s'écria aussitôt d'un ton patelin :

— Oh I je savais bien que madame était généreuse, qu'elle me pardonnerait, qu'elle me rendrait justice et me traiterait en fidèle et honnête serviteur que je suis.

— Toi, tu n'es qu'une canaille, lui dis^je, mais ce n'est pas une raison pour te laisser mourir de soif.

— Madame est bien bonne, répliqua-t-il en courbant l'échiné, tandis que l'enfant sans parler et sans courbettes inutiles mangeait sa part du régal. *

Gomme je m'en retournais à ibord du Gyzeh^ précédée par le petit Nubien, chargé du double fardeau de mes poteries et de deux lourdes pastèques, le drog-

man, qui marchait à ses côtés, les bras ballants et la tôte basse, tressaillit tout à coup : son fourbe visage exprima une terreur folle. L'étroite rue où débouchait le bazar était envahie et gardée par une troupe d'hom* mes armés à la mine farouche ; ils portaient à leur ceinture en cuir éraillé ou en vieux cachemirOi de grands pistolets d'arçon et le sabre recourbé des anciens mamelouks ; quelques-uns d'entre eux avaient tiré du fourreau l'arme redoutable, et brandissaient en l'air sa lame scintillante.

— Ce sont des Cavas qui viennent t'arrôter, dis-je au drogman frissonnant d'épouvante.

— Non, madame, ce sont des Arnautes ; ils sont méchants et pillards, et si votre montre les tentait, ils seraient capables de vous couper la ta te pour s'en emparer.

J'éclatai de rire à cette menace qui me parut d'autant plus gratuite que, m'étant arrêtée en face d'im de ces terribles Vaillants^ il me salua à l'orientale e( se rangea contre les maisons pour me laisser passer. Le mot Arnaute signifie Vaillant en langue albanaise, c'est dans les environs de Scutari^, ville forte d'Albanie, fondée par Alexandre, que se sont longtemps recrutés les Arnautes qui formaient, ainsi que les mamelouksi les plus belliqueuses des milices turques.

Marchant sur les brisées du capitaine, il me suffit d'onvrir le soir même le Dictionnaire de Douillet pour y trouver ces brefs renseignements ; mais peu satisfaite

. 1. Ne pas confondre avec la Scutari d'Asie» faubourg de Gonstantinople, échelonné sur la rive droite dn Bosphore, en face de GalaU.

de leur sécheresse, un intéressant et curieux passage de Chateaubriand sur ces Albanais me revint en mémoire. Mes lecteurs me sauront gré de le citer ici.

Eu revenant de Jérusalem, Chateaubriand passa par l'Egypte à la fin de 1806, et se rendit de Rosette au Caire en remontant le Nil.

c Nous fîmes notre marché, dit-il, avec le patron d'une grande barque; il nous donna la chambre d'honneur, et pour plus de sûreté, nous nous associâmes à un chef albanais. M. de Choiseul, dans son Voyage en Orient, a parfaitement représenté ces soldats d'Alexandre :

<c Ces fiers Albanais seraient encore des héros,. s'ils avaient un Scanderberg à leur tête ; mais ils ne sont plus que des brigands dont l'extérieur annonce la férocité. Ils sont tous grands, lestes et nerveux ; leur vêtement consiste en des culottes fort amples, un petit jupon, un gilet garni de plaques, de chaînes, et de plusieurs rangs de grosses olives d'argent ; ils portent d^s brodequins attachés avec des courroies qui montent jusqu'aux genoux, pour tenir sur les mollets des plaques qui en prennent la forme, et les préservent du frottement du cheval. Leurs manteaux, galonnés et tailladés de plusieurs couleurs, achèvent de rendre cet habillement très-pittoresque; ils n'ont d'autre coiffure qu'une calotte de draç rouge, encore la quittent-ils en courant au combat.

<c Le 26, à midi, nous entrâmes dans notre barque où il y avait un grand nombre de passagers turcs et arabes. Nous courûmes au large, et nous commen*; çâmes à remonter le Nil. Sur notre gauche, un .ma-

voyagb'en orient, tJ^

rais verdoyant s'étendait à perte de vue ; sur notre droite, une lisière cultivée bordait le fleuve, et par delà cette rivière on voyait le sable du désert. Des palmiers clair-semés indiquaient çà et là des village& comme les arbres autour des cabanes dans les plaines de la France. Les maisons de ces villages sont faites de terre et élevées sur des monticules artificiels : précaution inutile, puisque souvent, dans ces maisons, il n'y a personne à sauver de l'inondation du Nil. Une partie du Delta est en friche ; des milliers de fellahs ont été massacrés par les Albanais; le reste a passé dans la Haute-Egypte.

« Contrariés par le vent et par la rapidité du cou* rant, nous employâmes sept mortelles journées à remonter de Rosette au Caire. Tantôt nos matelots nous tiraient à la cordelle, tantôt nous marchions à l'aide d'une brise du nord qui ne soufflait qu'un moment. Nous nous arrêtions souvent pour prendre à bord des Albanais : il nous en arriva quatre dès le second jour de notre navigation, qui s'emparèrent de notre chambre ; il fallut supporter leur brutalité et leur insolence. Au moindre bruit, ils montaient sur le pont, prenaient leurs fusils, et comme des insensés, avaient Tair de vouloir faire la guerre à des ennemis absents. Je les ai vus coucher en joue des enfants qui couraient sur la rive en demandant l'aumône : ces petits infortunés s'allaient cacher derrière les ruines d& leurs cabanes, comme accoutumés à ces terribles jeux. Pendant ce temps-là nos marchands turcs descendaient à terre, s'asseyaient tranquillement sur le& talons, tournaient le visage vers laMecque, et faisaient

«80 LES PATS LUMINEUX.

au milieu des champs des espaces de culbutes religieuses. Nos Albanais, moitié musulmans, moitié chrétiens, criaient : < Mahomet I et Vierge Marie I » tiraient un chapelet de leur poche, prononçaient en français des mots obscènes, avalaient de grandes cruches de vin, lâchaient des coups de fusil en l'air et marchaient sur le ventre des chrétiens et des musulr mans.

c Est-il donc possible que les lois puissent mettre autant de difiérence entre les hommes ? Quoi 1 ces hordes de brigands albanais, ces stupides musui« mans, ces fellahs si cruellement éprouvés, habitent les mêmes lieux où vécut un peuple si industrieux, si paisible, si sage ; un peuple, dont Hérodote et surtout Diodore, se sont plu à nous peindre les coutumes et les mœurs. Y a-t-il dans aucun poème un tableau plus beau que celui-ci :

« Dans les premiers temps, les rois ne se conduisaient point en Egypte comme chez les autres peuples, où ils font tout ce qu'ils veulent, sans être obligés de suivre aucune régie ni de prendre aucun conseil : tout leur était prescrit par les lois ; non-seulement à l'égard de l'administration du royaume, mais encore par rapport à leur conduite particulière. Ils ne pouvaient point se faire servir par des esclaves achetés ou même nés dans leur maison ; mais on leur donnait des enfants des principaux d'entre les prêtres toujours jtu-dessus de vingt ans, et les mieux élevés de la nation, afin que le roi, voyant jour et nuit autour de sa personne la jeunesse la plus considérable de l'Egypte, ne fît rien de bas, et qui fût indigne de

VOYAGE EN ORIENT. 28i

son rang. Eq effet, les princes ne se jettent si aisé^ ment dans toutes sortes de vices que parce qu'ils trouvent des ministres prêts à servir leur passion. Il y avait surtout des heures du jour et delà nuit où le roi ne pouvait disposer de lui, et était obligé de remplir les devoirs marqués par les lois. Au point du jour, il devait lire les lettres qui lui étaient adressées de tous côtés, afin qu'instruit par lui-môme des besoins de son royaume, il pût pourvoir à tout et remédier à tout. Après avoir pris le bain, il se revêtait d'une robe précieuse et des autres marques de la royauté pour aller sacrifier aux dieux. Quand les victimes avaient été amenées à Tautel, le grand prêtre, debout et en présence de tout le peuple, demandait aux dieux à haute voix qu'ils conservassent le roi, et répandissent sur lui toute sorte de prospérités, parce qu'il gouvernait ses sujets avec justice. Il insérait ensuite dans sa prière un dénombrement de toutes les vertus propres à un roi, en continuant ainsi : Parce qu'il est maître de lui-même, magnanime, bienfaisant, doux envers les autres, ennemi du mensonge ; ses punitions n'égalent point ses fautes, et ses récompenses passent les services. Après avoir dit plusieurs choses semblables, il condamnait les manquements où le roi était tombé par ignorance. Il est vrai qu'il en disculpait le roi même ; mais il chargeait d'exécration les flatteurs et tous ceux qui lui donnaient de mauvais conseils. Le grand prêtre en usait de cette manière, parce que les avis mêlés de louange sont plus efficaces que les remontrances amères, pour porter les rois à la crainte des dieux et à l'amour de la vertu. Ensuite de cela, le

roi ayant sacrifié et consulté les entrailles de la victime, le lecteur des livres sacrés lui lisait quelques actions ou quelques paroles remarquables des grands hommes, afin que le souverain de la république, ayant l'esprit plein d'excellents principes, en fit usage dans les occasions qui se présenteraient à lui. »

Passer de ce temps magnifique de l'état de TÉgypte sons ses anciens rois à celui de l'anarchie sanglante qu'y avait implantée la domination turque, et qui y régnait encore quand Fauteur des Mai'tyrs s'y aventura, c'est passer de la sérénité que répand sur tout un peuple la justice de ses chefs, leur respect des lois, leur amour des arts, l'exercice enfin d'une autorité morale et humaine, à la sombre horreur de toutes les violences auxquelles est réduit pour se fonder et pour s'étayer un despotisme barbare. En cette année 1806 où Chateaubriand arriva au Caire, Méhemet-Ali venait de s'y faire proclamer pacha, profitant d'une révolte des tout-puissants mamelucks contre leurs chefiet (kosren).

Il avait remplacé celui«ci, mais son autorité n*avait pas encore été reconnue par la Porte et ne s'étendait guère au-delà de la ville sainte. Se sentant dépendant de la turbulence indisciplinée des mameluks qui pouraient lui arracher le pouvoir, qu'ils l'avaient aidé à conquérlTt Méhemet-Ali n'hésita pas à appeler en Egypte des corps de ces Albanais alors aussi braves et aussi sanguinaires que les mamelucks qu'ils devaient exterminer plus tard* Tout jeune, Méhemet-Ali s'était formé au métier des armes par ces vaillants Aruautes, renommmés depuis Alexandre pour être les

plus courageux soldats d'Orient. C'est dans leurs rangs qu'il avait combattu contre les Français en Egypte et s'était distingué à Aboukir.

A peine la Turquie eùt-«ile renoncé par un firman à son pachalick d'Egypte que Méhemet-Ali s'entoura d'une garde] d'honneur composée de ses fidèles Albanaisy par lesquels il fit exécuter sans hésiter (i®'^ mars 1811) l'horrible massacre des mamelucks. Mais, une fois sa puissance certaine reconnue par l'Europe, étayée par la France et par les triomphes de son fils Ibrahim qui, à l'aide de nos soldats, le colonel Sève (Soliman-Pacha), conquit la Syrie et l'Arabie, Méhemet-Ali et son fils possédant une armée régulière qui leur obéissait, ne songèrent qu'à se débarrasser des restes de ces milices albanaises. C'est ainsi que des bandes d'Arnautes furent reléguées dans la Haute- Egypte. Ils tenaient en respect les Arabes. Mais ces brillants guerriers d'autrefois étaient comme le lion de la fable auquel on avait coupé les ongles inutiles désormais, des émeutiers sanguinaires qui ont cessé de se produire sous Ismaïl-Pacha. En demandant sou appui à la civilisation, celui-ci a plus fait pour consolider son trône et pour assurer sa puissance.

Les restes.de ces bandes albanaises touchent encore une solde modique et régulière qui les rend dépendants du plus petit bey, gouverneur de l'Istrie. La condition nouvelle qui leur a été faite les a forcés à rabattre de leur insolence et de la richesse de leur ancien costume. Ils n'ont conservé que leurs vieilles armes et leur allure martiale attestant leur valeur na^ tive. Us ont eu le sort de ces légions de belles aimées

qui, dans leur jeunesse, étalèrent au Caire leur luxe affronté et leurs séductions perverses et que Méhémet. Âli et son fils Ibrahim, sous prétexte de moralité (la moralité des Turcs!) exilèrent en masse dans la Haute-Egypte.

Halte à Rodah. — Palais da khédive. — Raffinerie de sucre. —

Amours et mœurs arabes.

Toute la flottille se mit en marche vers midi, le 24 octobre 1869, et rasa bientôt le point de la rive, du côté de la chaîne arabique où nous aurions dû nour arrêter pour aller visiter la grotte deBenchussen^ taillée dans les flancs de la montagne à trois kilomètres des bords du Nil. L'inondation n'ayant pas submergé cette partie du rivage, je ne m'explique pas le motif qui fit remettre à notre retour la visite de cette liécropole, une des plus anciennes de la Haute- Égyple, (3000 ans avant Jésus-Christ). Les hiéroglyphiles se lamentaient. Depuis notre départ du Caire les temples et les tombeaux s'étaient dérobés comme des mirages à leurs regards d'érudits. Mais encore deux jours, disaient les oracles, et nous visiterions Abydos, puis Dendarah, puis Thèbes. Cette perspective de monuments énormes suffisait à ma curiosité archéologique. Le plus grand attrait du voyage continuait à être pour moi, les prodigieux

effets de la lumière s'iradiaut en lames mouvantessur la croupe des monts et sur toute l'étendue des deux rives. Je ne me lassais pas de ce spectacle, et tandis que les serviteurs du Gyzeh procédaient enfin au nettoyage de nos cabines, je passais la journée sur le pont m'enivrant de silence et d'espace. Vers trois heures de cette journée du 24 octobre 1869, nous abordâmes au village de Rodah (sur la rive parallèle à la chaîne libyque). Là, ni pylons, ni colonnades, ni obélisques, ni sphinx, mais un magni* fique bois de palmiers qui rafraîchissait nos yeux éblouis par l'incessante et acre clarté de rayonnements sans limites.

Le prétexte de notre halte à Rodah, fut la visite d'un petit palais du khédive récemment construit près d'une vaste usine, où les cannes à sucre cultivées sur tout le rivage de Thèbes sont transformées en blanches pyranfides lilliputiennes. La fabrique chômait en ce moment, et le palais, non encore meublé, n'était habité que par quelques gardiens arabes. Plusieurs d'entre eux cultivaient un jardin dont les arbustes et les fleurs égayaient les marches sombres d'un perron de granit. On nous offrit de jolis bou-

quets de jasmin, de cassies et de tubéreuses. Je traversai une salle déserte rafraîchie par un jet d'eau retombant dans une vasque de marbre; quatre cygnes en fer creux y flottaient symétriquement eft faisaient jaillir de leur bec une gerbe murmurante. J'approchai du bassin, j'y baignai une fleur et je goûtai en les aspirant la double volupté des parfums et de la fraîcheur. Par une température de 36 degrés c'était là

une sensation exquise que je ne saurais oublier-.

Pour la première fois les divers voyageurs de la flottille s'étaient rencontrés dans le bazar de Ménieh et y avaient échangé des paroles et des saluts,

A Rodah, dans les jardins et dans les salles du palais du khédive, des groupes se formèrent et, suivant les sympathies» des invitations à dîner furent faites d'un bateau à Tautre,

La table fut dressée vers le soir, sur le pont du Gyzeh comme les autres jours, et nous eûmes pour convives, M. Daninos, ancien attaché au département des Antiques des musées impériaux, attaché au ministère des affaires étrangères, et aujourd'hui au service de l'Egypte, dont il explore les monuments antiques de concert avec Mariette-Bey.

Sa causerie scientifique dépourvue de tout pédantisme, m'intéressa soudain; il était accompagné de MM. Amédée Mouilleron et Gaston Braun à qui les magnifiques photographies de tous les Musées de l'Europe ont fait un nom universel. Désignés pour photographier tous les monuments de TÉgypte, ces deux artistes consciencieux ont mis dans ces travaux les mômes soins que M. Dannios * dans ses descriptions. Dès ce premier jour tous trois me témoignèrent un intérêt qui ne s'est jamais démenti.

Je leur ai dû, durant nos* haltes, des renseignements précieux dont ^aurai occasion de reparler. Grâce à leur présence la causerie fut plus attrayante ce soir-là qu'elle ne l'avait été jusque là à bord du Gizeh.

L, Directeur des antiqaités de Boulak.

Nous remontions rapidement le Nil et nous arriyâmes le soir à Siout qui est la ville la plus remarquable de la haute Egypte. Siout est Tan tique Lycopolis, où les loups c'est-à-dire les chacals étaient adorés dans l'antiquité.

Nous ne débarquâmes que le lendemain, les arabes amenèrent pour nous des ânes sur la plage, les plus jeunes et les plus ingambes d'entre nous se hâtèrent d'enfourcher les montures les plus fringantes. Quant à moi, je demandai un baudet très-doux, et peu disposée à faire la brave, je m'y plaçai à califourchon précédée du drogman, et suivie de l'arabe possesseur de la monture. Depuis dix ans je n'avais fait pareil exercice. Heureusement, la chaleur était supportable et la route que nous suivions pour atteindre les nécropoles cachées dans les flancs d'une montagne était ombragée par de beaux arbres. L'inondation récente du Nil avait laissé aux terres d'alenteur une fraîcheur et une végétation printanières, comme on dirait en Europe.

Cependant, après plusieurs heures de cet exercice je me sentis tellement lasse que je renonçai (ainsi que plusieurs autres voyageurs) à visiter les cavernes sépulcrales qui sont, il faut bien le dire, les moins célèbres de la Haute-Egypte.

J'appris, pendant le dîner, qu'un des plus riches habitants de Siout ferait danser le soir, dans le jardin de sa maison, une célèbre aimée en l'honaeur des invités du khédive. La fête devait se passer dans le voisinage du rivage où nous stationnions:

La nuit se fit, et aussitôt, des torches s'éclairèreat et

VeVAGË EN ORIENT. 289

desiiistrumetits arabes retentirent, nous ahnonçantquo le divertissement allait commencer. Déjà se rendaient vers le lieu désigné la plupart des passagers de la flottille. Un député espagnol, qui, ayant lu mes ouvrages,m*avait fait visite la veille, me voyant debout sur le pont du Gtzeh^ vint m*encourager à les suivre. Je me déterminai à franchir ce pas légèrement scabreux, ainsi qu'une provinciale visitant Paris se décide à entrer à Màbille.

Kaffluence masculine était telle que ma présence fut soudain dissimulée par un triple rang de spectateurs, et sans la chaise qu'exigèrent pour moi mes cavaliers je n'aurais rien vu.

' Les tambours, les canons, les tefs (tambours de basque), le neji (flûte), dominés par le bruit des crotales retentirent soudain dans les airs et un hurrah européen m'avertit que l'aimée entrait en scène. Je n'hésitai pas, pour rapercevolr, à me mettre debout, sur le siège où j'étais assise. C'était une robuste créature, à la beauté inélégante, purement massive ; l'étrangeté de son costume et ses yeux éclatants expliquaient la sorte d'attraction bestiale qu'elle pouvait exercer sur des étrangers.

. Dans ma narration d'une fête antique chez le khédive, j'ai décrit en détail le costume des aimées vulgaires opposées aux aimées historiques, savantes et pudiques, qui figuraient à la cour des Pharapns, et dont un petit nombre, parmi les aimées modernes, tiennent encore à perpétuer les traditions plastiques. L'aimée de Siout nous apparut seule, comme si elle eut jugé que sa colossale personne suffisait à àér

fK* LES PATS LUMINEUX.

frayer 1 udmiratioa vulgaire des speclaieups. A ses. . pieds nus étincelaient des anneaux ; son pantalon et sa chemise de gaze Irose ne laissaient à découvert que les seins sur lesquels retombaient le triple rang de colliers et de sequins d'or. Les bras disparaissaient sous des bracelets de ces mâmes sequins tintant comme des clochettes chinoises aux mouvements prô« cipilés des hanches et des pieds, accéléré par le heurtement convulsif des crotales. . A ses longs cheveux noirs, nattés serré, s'enlaçaient également dés myriades de sequins d*or ; principaux joyaux de ces danseuses vénales dont le mérite se mesure à la quantité de ces ornements.

Malgré ses lèvres lascives, son œil avide et ses contorsions du reste du corps, l'aimée qui m'apparut ce soir là n'aurait pas dépassé l'impudeur dé quelques danseuses européennes, sans les provocations inouïes de quelques spectateurs.

Chose plus grave, deux des plus flegmatiques aile* mands du Pérou ne répondirent point à l'appel du soir et restèrent à Siout, garoltés dans les chaînes de sequins de Tinvincible aimée*

Nous les crûmes morts, mais trois jours après ils reparurent à Louqsor, tout glorieux de leur aventure. Nous quittâmes Siout à l'aube, et dans l'aprèsmidi du lendemain (26 octobre) nous atteignîmes Sohag. Nous Times halte pour prendre du charbon. Vers le soir, nous stationnâmes devant Girgeh. Nous y payâmes la nuit et le lendemain 27 nous toa* châmes à Belianeh ; c'est là que nous serions débarqués pour visiter Âbydos, située à neuf kilomètres

vovâgë en oRtENr. m

dé la rive; mais rinôndation du Nil qui couvrait'

encore les terres rendit cette excursion impossible.

Elle fut remise au retour. Je né manquerai point de

là décrire plus tard, car le temple de Seti^ le temple

dé Rarnsèà, le temple d'Osiris et la nécropole d'Àby-

dbs, récemment découverts, sont les monuments à la

fois lès plus parfaits et les plus anciens de l'antique''

Egypte \ les plus beaux spécimens de Fart égyptien

qui se trouvent réunis au musée de Boulâk sortent 1

de ces fouilles récentes.

• Le 27, dans l'après-midi, nous abordâmes à Que-

rieh, duxôlé de la chaîne arabique, résidence où se

trouve un consulat français et allemand tenu par iin

arabe qui ne sait pas un seul mot des deux langues

européennes. Il a pour secrétaire et interprète un

napolitain qtii tient à Queneh une pharmacie. Grâce-

à cet italien, je pus me procurer enfin un peu de'

gomme arabiqlie, bienfait inappréciable pour ma

poitrine en feu. Je donnai en retour au galant secré*

taire une de mes épingles à cheveux en chrysoealé-

dont il orna aussitôt sa cravate en me répétant à sa-

tiSété : « taille gratie. »

Notre courrier, que nous espérions trouver à Quenteb, n'y était point arrivé. Le consul arabe nous faitl annoncer pour le lendemain che2 lui une soirée de. d'anse ël de musique où nous verrions la plus fameuse ' aimée de la Haute- Egypte, et où nous entendrions un Paganîni arabe.

Excepté quelques amateurs d'alméés faciles, qui pullulent à Queneh, où Mehemet«-Ali et Ibrahim- Pacha les firent déporter en masse, presque tous les:

S9S ' LBS PATS LUMINEUX.

passagers retournèrent à bord pour s'y reposer, car Texcursion au temple de Danderah, sur la rive opposée, devait avoir lieu au lever du jour.

Être debout à quatre heures du matin, monter sur un âne plus ou moins rétif me causait, je Tavoue, une sensation toujours désagréable. Pourtant, je persistai durant toutes ces excursions plus ou moins accablantes. Souvent en arrière, je Taisais partie plutôt des traînards que de Tavant-garde; mais, tenant bon, et sûre d'arriver au lieu désigné pour notre halte, précédée du drogman et suivie de l'arabe qui guidait mon âne, j'allais, tout en contemplant le paysage, en écrivant çà et là des notes sur mon carnet suspendu à ma ceinture.

Passer d*uue cabine étouffante à la fraîcheur de Taube dans des champs encore imprégnés de rosée, e\y çà et là, jonchés de flaques d'eau et ombragés de tamaris et de palmiers, était une rude épreuve. . La sensation paraissait délectable, comme humer un sorbet pendant un accès de fièvre chaude; mais le résultat devait être fatal.

Des fellahs déblayaient et nct,toyaient la route qui conduit de la rive au temple, en l'honneur de l'impéralrico qui, les jours suivants, devait le visiter. Le pays est giboyeux, et plusieurs des invités de la flottille tirent le chemin à pied et se donnèrent, ce matin-là, le plaisir de la chasse.

Comme j'avançais assez péniblement sur un sol accidenté de bois nains et de suintements, j'aperçus un chasseur, correctement équipé, déjà chargé de gibier.

De son havre-sac sortaient de longues plumes d'un aigle roux magnifique. M' ayant avisée, il me salua en disant mon nom.

— Eh quoi! lui dis-je, en le regardant étonnée, vous me connaissez donc ?

— Oui, et vous me semblez vi«iiment courageuse d*avoir entrepris^ pDur l'amour de Tait, cet écrasant voyage 1

Mon interlocuteur parlait si purement français que j8 m'imaginai avoir affaire à un compatriote; je lui demandai son nom, il me répondit qu'il était le gendre de Meyerbeer^ qui souvent lui avait parlé de moi ; qu'il avait lu mes livres et qu*il se mettait à mes ordres, non-seulement durant notre excursion, mais à Paris et à Berlin. Ce disant, il me remit sa carte, portant le nom du baron Korff, aide de camp du prince royal de Prusse. Il me montra l'aigle qu'il venait de tuer et m'en offrit la plus belle plume.

Qui m'eût dit qu'avant un an, ce bienveillant étranger serait devenu un des plus forcenés ennemis de la France. Je laissai, ce jour-là, le baron Korff poursuivre la piste du gibier, et je continuai prudemment la route à peu près frayée.

Les approches du temple de Denderah sont encore obstruées par des monticules de sable sur lesquels s'élèvent des masures en ruines ; mais, à mesure qu'on approche de Tentrée de cette masse énorme, on en est comme écrasé. Le temple' de Denderah est un des mieux conservés et des plus importants de l'Egypte. Il s'élève, comme tous les temples égyptiens, nu centre d'une vaste enceinte qui a près d'un kilo*

m LES PATS LUMINEUX.

mètre en tous sens. L'histoire de ce temple est trop coonue pour que je la répète, ici. /

Commencé sous Ptolémée XIII, il fut achevé so.ùs Tibère et décoré sous Néron. Jësus-Ghrist vivait à Jérusalem quand on acheva de le bâtir.

On est frappé d^ la profusion de têtes» de tableaux, ,de bas-^reliefs dout il est couvert. On en a mis sur le plafond, sur les portes, les fenêtres, sur les soubassements, sur les parois.et lés escaliers. Parmi les figures d'un des bas-reliefs, est un portrait que la tradition désigQe comme celui de Gléopâtro* J'ai dû k Tobligence de M. Daninos, l'estampage de oa portrait en relief.

A peine engagés sous le péristyle du tmiple, nous nous asseyons à terre pour déjeuner sur de^ tapis et faisons honneur Avec plus ou moins d'enti*ain aux .provisions apportées par les semteurs de chaque navire. La lassitude nuit à l'appétit et à la vivacité de la causerie française. Les archéologues dissertent; les uns s'égarent dans les chambres sans, nombre; les autres descendent dans les cryptes. Il est désormais i^rréfu table que ces cryptes, formées de corridors secrets, étroits et longs, ménagés dans l'épaisseur des ipndations etdes murailles du temple, n'étaient point destinés à la prière, mais formaient un lieu de refuge pour les trésors publics et privés. On y déposait des statues de divinités, en or, en argent, en lapis, en bois de toutes sortes, et à certains jours de fête, on venait les y prendre pour les porter en cérémonie dans les processions.

' Hors de ce temps, ces objets servant aux cérémo^

VOTAOE BN OttlEKT. «05

nies dii eulté étaient si biea enfermés qu'on ne pou** vait en soupçonner !a présence.

Nous retournâmes en plein soleil au rivage, où nos baudets, rendus plus fringants par notre halte au temple, nous ramenèrent rapidement.

Toute la flottille traversa le Nil, et à midi, stiationna devant Queneb. La plupart des passagers eurent le eourag^ de visiter la ville par cette atmosphère incandescente ; les uns coururent à Tabri dés bazars, les autres aux marchés des grains, tenus en plein soleil -sous une aveuglante lumière, réfléchie sur les blanches murailles des habitations, d'autres se disséminèrent dans les ruelles plus fraîches qu'habitaient les aimées. - .

Voulant assister, le soir, au spectacle attrayant qui devait avoir lieu chez notre consul arabe, j'attenJis à hord du Gizeh Theure de la fête.

Gomme à SiOut, le capitaine m'offrit son bras pour me rendre à la maison aux hautes murailles plâtrées à la chaux, sur lesquelles saillissaient dep arabesques primitives rouges et jaunes.

Nous francfaimes un portail et montâmes un assez large escalier, dénué d'élégance et d'ornements, qui nous conduisit dans une vaste salle entourée de ban*»

.qUettes. Un vieux tapis turc couvrait le plancher; Ters un angle de la salle, un grand balcon ouvert donnant sur le Nil laissait pénétrer une brise fraîche. La salle se remplit de tous les passagers de la flottille et de quelques fonctionnaires turcs et arabes accou^rus pour nous faire honneur. Bientôt trois aimées •d'une beauté médiocre entrèrent suivies de musi^

ciens plus ou moins barbares. Ces aimées vulgaires exécutèrent aussitôt leurs danses les plus lascives et entre autres celle de YAbeille^ que j'ai décrite ailleurs. Excepté quelques adorateurs résolus de ces femmes faciles, l'attention générale était distraite et semblait peu satisfaite du spectacle qu'on nous offrait; mais tout à coup survint une danseuse à la mine hautaine et à rallitude fière; c'était la fameuse Badaouïa , la plus fameuse aimée de toute la Haute* Egypte. Elle exécuta avec une noblesse et une pureté d'attitudes la danse héroïque de l'épée, et nous révéla ce soir-là ce qu'avaient été les aimées antiques. Des bravos unanimes retentirent. Les mêmes applaudissements furent justement accordés à un musicien qui joua, comme intermède; dessolos sur un instrument à deux cordes nommé Erbabéh, duquel il sut tirer des effets prodigieux. Sa verve, son habileté, et un sentiment profond de mélodies diverses révélaient dans ce virtuose un génie naturel musical qui eût fait envie à nos plus grands instrumentistes.

Charmée et captivée par ces deux artistes, j'avais oublié ma visite au harem du consul; mais bientôt des aimées banales commencèrent une danse nouvelle à laquelle je tournai le dos pour ne pas altérer l'impression'que m'avait laissée la pudique Badaouia. Comme je respirais l'air, accoudée sur le balcon et contemplant la beauté de la nuit dont les étoiles reflétées par le Nil répandaient un double rayonnement dans l'espace, le secrétaire-pharmacien vint m'avèrlir que les eunuques du harem m'attendaient au seuil de la salle, pour me faire descendre aux ap-

partements réservés aux femmes du consul; acceptant le bras qu'il m'offrait, je sortis de la salle encombrée. Deux srieux Nubiens à la face repoussante et assez pauvrement vêtus de tuniques grisâtres me présente* rent le poing aux premières marches de l'escalier ; c< î ca$traUf » me dit en riant le Napolitain qui m'abandonna à leur garde.

. J'avais vu , ainsi que je l'ai dit, une foule de ces malheureux à travers les rues du Caire, mais ce fut la première fois que j'eus à entendre leur voix et à toucher leur peau repoussante. Je refusai de m'appuyer à leur bras nu jusqu'au bas de l'escalier aboutissant au rez-de-chaussée de l'habitation du consul. Mais le harem était situé dans une sorte de cave, et les marches qui y conduisaient suintaient l'eau du Nil; je fus contrainte, pour ne pas tomber» de m'étayer au poignet de mes étranges guides ; ce fut pour moi comme l'attouchement répulsif de la peau froide des reptiles. L'un d'eux portait: une Rinterne éclairant à peine les degrés gluants de l'escalier et les murs délabrés. Enfin nous arrivâmes devant un rideau.de brocatel le rouge qu'un des eunuques tira« et je fus introduite dans une petite chambre couverte de vieux tapis et jonchée de coussins, très peu somptueux, sur lesquels ^e trouvaient assises trois femmes vêtues de clinquant. £lles se levèrent aussitôt pour me faire fête, m'embrassèrent, et m'offrirent comme un siège d'houneur le coussin le moins délabré. Une de ces femmes^ fort vieille, était la mère du consul ; l'autre, sa femme unique [car la plupart des Arabes ne sont pas assez riches pour profiter de la loi de Mahomet qui aulo-

m LES PAYS LUMINEUX.

rise}a polygamie). L*épouse légitime du vieux consul était uae ^petite naine sans beauté, que je vois encore frétillant dans son pantalon et sa chemise de gaze J3leue pailletée fanée ; elle me présenta la troisième femme, du même âge qu'elle, qui était, me fit-elle -comprendre, la fille d'un premier lit de son illustre époux. Après le café, qui nous fut servi très-modestement dans des tasses de faïence par une fellahine en sarreau bleu, décorée du nom d'esclave, ces dames se mirent à jouer familièrement avec les plis de ma robe de soie et la chaîne de ma montre ; elles s'extasiaient par des exclamations gutturales sur mes boucles d'oreilles et ma broche fort simples qu'elles tiraient de leurs doigts pointus aux ongles rougis de henné. Une petite écharpe bleue aux ornements d'or que je portais au cou me parut surtout exciter l'envie de l'épouse ; je la lui ofifris, et sa joie de sauvage et d'enfant éclata par des caresses peu attrayantes. La vieille mère, comme témoignage d'hospitalité et de sympa^ 4hie, s'obstinait à vouloir me faire fumer son vieux chjbouck. Un accès de toux me vint en aide pour lui résister et me servit de prétexte pour abréger ma visite. Je sortis écœurée de ce harem, le premier que je vis en Egypte et qui, on le comprend, ne pouvait me faire présager les magnificences des harems princiei*s dans lesquels je fus admise à mou retour au Caire. -Les danses venaient de finir comme je remontai dans la salle; je m'enveloppai de mon manteau et rega<gnai le pont du Gyieh. J'eus l'imprudence de m'y attarder presque une heure dans la contemplation de cette belle nuit toute étincelanle d'astres l • v

Thèbes. » Karnak et Louqsor. — > Les cinq cents ^pl mi. ^ I^ ftatoe de ilàmsès. —^ AntiqBitéa d'Abydt^s. — Les .deux çplosseS. — La statue de Memnon. — Inscriptions en vers. — Letire à ma tille. — Arrivée de rimpér&trice. ~ Esneh. ^ Édfou. <— Les carrières de GIbeL — SiUileb. ^ Ombos. -^ LUIe filéphantinc.

Nous arrivâmes le 29 octobre daiiB la partie la pIUB célèbre et la plus intéressante dé la Haute-Egypte, t)ù l'antique Thèbes s'étendait sur les deux rives du •Nit comme Paris et Londres s'étendent sur les deux rives de la Seine et de la Tamise. Karnak et Louqsor sont situés ft .gauche en remontant le fleuve,* du côté de la chaîne arabique. Sur le rivage opposé s'élevaient le temple de Qoumahi le temple.de Deïr-rf-Btjftart, lé RamessAitnf les Colosses, le temple de Détr-el-Medinehi le temple de ]Ufed%neê''Abeu et d'autres temples entièrement détruits qui faisaient partie de Timmense Thèbes, sans compter de vastes nécropoles entièrement en ruines, dont la visite est fixée au lendemain.

Vers midi, nous abordâmes à Louqsor, où s'élève, sur la plage môme, Tôbélisque jumeau de celui de* la Concorde. Ces deux monolithes se dressaient devant le péristyle du temple dont de grandes constructions Subsîfitent-encore.

800 LES PATS LUMINEUX.

Nous ne résistons pas , malgré la chaleur abrutissante, à la curiosité qui nous pousse vers une gigantesque colonnade. Deux sphinx aux proportions colossales sont accoupis à l'entrée du temple encombrée de débris. Ce monument remonte à la dix-huitième dynastie et au règne d'Aménophis (1600 ans avant Jésus-Christ.) Sa haute colonnade, qui domine le fleuve, fut construite deux siècles plus tard, ainsi que les obélisques.

Au delà des deux sphinx mutilés se dresse un énorme pylône; à l'intérieur de 1 enceinte, on trouve les noms de Tahrakah, de Psammeticus et d'Alexandre, ce dernier ayant coopéré plus tard à l'ornementation d'une partie du sanctuaire.

Louqsor était, il y a quelqujBs années, le centre d'un commerce d'antiquités plus ou moins authentiques, mais les fouilles étant défendues désormais en Egypte, ce commerce languit et manque d'aliments. . Aussi y trouve-t-on quelques fabriques clandestines de scarabées, de statuettes et de stèles imités avec une adresse qui déroute l'antiquaire le plus exercé.

Vers trois heures, nous montons à Âne et nous partons pour Karnak, situé à deux kilomèU*es de Louqsor. L'attrait de la fameuse avenue de cinq cents sphinx qui décorait Karnak me fait oublier ma fatigue et l'embrasement du ciel.

Je m'enveloppe de voiles,* m'abrite sous une ombrelle, et fais porter par l'Arabe qui me suit une secourable gargoulette. La route est çà et là coupée par des mares d'eau, restes de l'inondation du Nil, et des

VOYAGE EN ORIENT. m.

bouquets . de fraîche végétation» parmi lesquels les palmiers et les tamaris dominent toujours. Arrivé en face de l'avenue, on est. surtout frappé de l'encombre-^ m0nt incpmmpnjsurable des ruines. Il faut avoir vu à Londres, au Palai$ de Cristal, la reconstruction Bdële des six cents sphinx, pour que Timagination en ressucite la majesté sur les lieux môme. Là, tout est, décombres; la plupart des sphinx renversés jonchent et obstruent l'étendue du soL On arrive, par delà ces* débris, à d'immenses salles et à une série de temples qui étonnent et écrasent. Les monuments de Karnak sont, sans contredit, les plus formidables du vieux monde* Deux obélisques, dont l'un est le plus élevé qui soit connu,, donainent ces ruines. Gomme j'erruis dans ce dédale, j'aperçus Amédée Mouillei*on 91 Gaston Braun qui photographiaient les bas-reliefs les plus curieux et les mieux conservés de la salle hypostyle. Me voyant épuisée de lassitude, ils m'offrirent gracieusement le pliant qui supportait un de leurs appareils. .

.. En retour, je leur fis part des pastilles rafraîchis-: santés que gavais en poche et ce nous fut réciproque^, ment une sensation délectable. Je n'aurai pas le pédàntisme de donner à mes lecteurs une^ description détaillée des mémorables ruines de Karnak. On s'esl demandé souvent si l'entassement de ces pierres qui offrent de certains côtés la plus pittoresque des. ruines de l'antique Egypte, a été produit par quelque iremblemeut de terre, ou si la destruction de Karnac fut due à Tefiroyable effet du passage de Ptolémée La-, ibyre, lorsqu'il fit le sac impitoyable de Thèbes, après

aOf s PATS LUMINEUX^.

un siège de pluaieura mois. Des observations récenles ont fait penser à quelques savants que, trop rappro* ehés des bords du Nil, récroulement des monuments de Karnak est dû aux infiltrations du fleuve, dont les eauxi saturées de nitre, corrodent le grès.

Je retrouve mon ftne et mon arabe accroupis dans l 'iillée des Sphinx, le drogman repose nonchalamment près d'un cc^osse couché, tout en mangeant des fruits destinés à me désaltérer. Je me hisse sans trop d'élan sur mon baudet qui reprend au trot la route deLouqsdr.

Des buffles, des chameaux et des troupeaux de moutons au pelage noir paissent Therbe fraîche qui pouisse à rentour des flaques d'eau. Des arabes en manteau de fâte cheminent çà et là. Â l'approche de Louqsor, je remarque un mouvement inusité; partout dek fellahs qui nettoient les routes et des vendeurs dé frùita et dé galettes nous saluent et noue sollicitent. Jç m;!inA)rme et J'on m'apprend que l'im* pératrice Eugénie débarquera probablement à Louq<i sor, sur la plage, Iç lendemain ou le Surlendemain, Je ipe l\àtédë retourner à bord du 6uêA.

^ Notre^ excùrsioii aux ruines de Thèbes, sur l'autre rive du Nil, qui devait-ôire une des plus pénibles et des plus importantes du vayage, eut lieu^le jour sui-* rapt (31 octobre).

Vers onze heures^, nous redescendîmes le fleuve durant quelque» kilomètres, et nou^ ,arri«iàmèS|^ ver» midi, au lieu d'abordagei La plag6 eBt pittdrdsque ëi fertile. D'immenses champs dé maïs e| de cannes a sucre poussent vigoureusement sur ce sol Imprégntf

âii limon du Nil. Des ânes alertes et des fellahs chargés de provisions, de sièges, de pliants et de tapis enroulés, noas atteiideht sur la rive. Lespre^ miers débarqués s'emparent, dés meilleurs baudets^ j'entende un savant, membre de llnstitut, s'écrier, en déclinant ses Utres : < J'ai droit à une bonne inon^v ture. » «« Ouiy ne pus*je m'empécher de dire en riant, réservez les ânes choisis pourles académiciens. ?» Je marche, comme à l'ordinaire, à rarrière-gardeî sur un baudet modeste et'doiix, dont, cependant, le trot me parait dur; la course de la veille h Kamak semble avoir rendu désormais pour moi, cet exercice impossible; nous nous engageons dans les hautes herbes et dans les massifs des cannçs à sucre, dont les pousses montent au-dessus de nos tâtes. Des fellahs armés de courtes faucilles marchent en avant et nous frayent un chemin à travers ce^s végétations exubérantes. Nous nous troa:ivon8 tout à coup, dans une clairière circulaire, fprmant une espace de salle de yerdurë évideminent disposée dé mains. d'homme, les herhes y: ont été fauchéea ras et ne forment plus qu'un gazouf sur lequel s&nt. étendu» des tapis; les sièges ont été ^disposés sous les arbustes qn fleurs et lés rameaux «dés cannes, qui ceignent. cet hémicycle ehampâtrei. Noua prenons place dans câ lieu de repos oùun déjeuner nous est servi.

' Restée seule, je hélai mondrogmanqui fit la sourde oreille et ne consentit à me rejoindre en maugréant, qu'après avoir englouti la meilleure part delà victtuaille laissée à sadisposition. Je lui disde preildre une gargoulette et de suivre sur son Aue Jeé homqies

30i LES PAYS LUMINEUX.

qui allaient me porter; aussitôt les quatre, fellahs impassibles saisirent les bâtons qu'ils avaient solide^ ment noués au fauteuil ou j'étais assise et le soûle* yèrent sur leurs épaules.

. J'eus une sensation de bien-être et deïralcheur exquise tant que dura la marcbe rapide de mes porteurs, à traverà la route ombragée; mais, bientôt, nous arrivâmes sur la terre aride', et suivîmes» en plein soleil, le bord limoneux d'une sorte de canal où avaient été endiguées les eaux du Nil. Là, mes forces épuisées furent un moment ranimées par Tad* miration que m'inspirèrent les aspects inouïs et tou« jours nouveaux pour moi, des paysages grandioses de la Haute*Égypte ; & ma droite, à travers les salles du désert formant des monticules, et sur les premières assises de la chaîne libyque se dressaient des ruines sans nombre, des pylônes ébrécbés, des colonnades tronquées, des portes béantes d'où L'on s'engouffre dans les escaliers profonds, conduisant aux incom? mensurables nécropoles de l'antique Thèbes. Il était évident que jamais je n'aurais pu suivre mes conb* pagnons. de voyage dans les périlleuses explorations de ces temples et de ces sépultures qui ne sont plus qu'un amas de décombi*es. Depuis les travaux de ChampoUion, qui trouva presque intact le Ramses* seum, palais imri;ense que se fit construire et qu'ba*> bita RamsèsII (et sur les pylônes duquel était sculptée et peinte sa propre histoire, taudis que sou colosse formé d'un seul bloc de granit et mesurant dix-sept mètres cinquante de hauteur se dressait à l'entrée) ; depuis, dis-je, ce gigantesque palais, de môme que

les temples et les nécropoles quiTenveloppaient, ne sont plus que des ruines informes ; je laisse à de plus savants que moi à les décrire et à retracer le fameux tableau astronomique qui inspira les travaux du savant Biot.

t La statue de Ramsès est couchée sur le dos, la face est mutilée, et ceux qui contemplent cet effrayant monolithe brisé avec acharnement, se demandent si la patience él la force qu'il fallut à ceux qui en détachèrent le bloc des carrières d'Assouan n'ont pas été surpassées par l'énergie de ceux qui l'ont détruite.

Tout en contemplant du haut de mon siège commode cet indescriptible bouleversement de débris, d'entablements, de statues, de colonnes et de pylônes que des restes, de peinture ornent encore, tandis qu'un soleil incandescent dore les marbres, les pierres, je pensais tristement aux ravages et à la cupidité des hommes, qui ont ajouté leur aveugle destruction à celle du temps. Pas un voyageur qui n'ait enlevé aux palais et aux sépultures un bas*relief ou une momie. Les arabes pilleurs imitant leur exemple ont fouillé en tous sens les nécropoles et les chambres l'oyales pour y chercher des bijoux et autres objets d'art, de sorte qu'il devient presque impossible aujourd'hui de trouver des tombes qui n'aient pas été profanées. ' L'édit récent du vice-roi actuel est arrivé trop tard, mais pourra du moins, espérons-le, sauvegarder les antiquités d'Abydos et celles qui pourront être désormais découvertes sur les deux rives dulvfil.

• Mes porteurs haletaient péniblement tout en tra* vei*sant ces champs de débris; moi-même, malgré

aOO LES PATS LUMINEUX.

mes voiles et l'abrtde mon ombi^IIe, je sentais mon visage en fen ruisseler et ma tâle prise d'nne sorte de vertige. Nous flmes une halte au pied d'une minai contre laquelle les quatre fellahs avaient trébuché. J'eus pitié de leur fatigue et essayai de marcher appuyée au bras de du. drogmaii; quelques pas me séparaient à peine de la mare qui submergeait les décombres du ten^iple dont le pylône était primitive* ment orné des deux fameux colosses. Le pylône a disparu; mais les colosses mutilés se dressent encore. Ce. temple était à Aménopbis III ce qu'était à Ramsès le Ramses^éum. Les deux colosses sont aujourd'hui en brèche mêlée de cailloux agathisés, primitivement ils étaient monolithes. Un accident a fait perdre au colosse du nord.sa partie supérieure. Cette partie a ^té reconstruite avec des blocs disposés en assise. La liase des deux! colosses est de même matière. Quand ces deux statues s'élevaient devant le pylône disparu, elles avaient dix-neuf mètres de hauteur, ce qui dé-* passe l'élévation d'une maison de cinq étages. Une de ces figurés titaniquea représentait Aménopbis III, l'autre était le colosse de Mem non.

Je me traînai en chancelant au pied d'un tamaris d'où je pouvais avoir la perspective de ce qui reste de ces figures démesurées. •

, On ne saurait imaginer l'effet qu'elles produisent en surgissant de la nappe d'eau qui les environne et en se dressant sur la limpidité de l'éther.

Un instant ranimée par ce tableau, je tentai d'e» fixer le souvenir en écrivant quelques notes; mais à Vépuisement dé ceJQur dévorant vint' se joiiMJre la

. VOYAGE EN OEIEKTJ 307

90uffra9ce ftiguS d'appuyer sur les pierres br&lantés mes membres meurtris et contusiounés.

. Mou drogmau n'ayant vue pâlir, après un accès de rcMix violente^ et craignant un accident dont on pour^ rait le rendre responsable, jocie dit de son ton le plus patelin, qu'il voyait tout près L'habitation d'un vieil Arabe ôii, pensait-il, il pourrait se procurer un siège pour moi, et peut-être dii }ait de chamelle, ajoutant^ qu'en tout cas, il irait avertir les porteurs* . Je le Uisçai &ire. Au bout de quelque» secondes, il revint avec le vieillard Arabe à la téta superbe et biblique. Cet homme portait magistralement une «orte d'immense cage carrée dont les treillis me semblaient propres à contenir des poules. Je me pris à «ôurire. ,

' — ;• C'est là, trie dit ledrogman, que les Arabes dorment la nuit. Ils y étendent leur manteau et l'air cir- -culé à travers les barrages.

* ÎPensantqiie le vieux manteau, dont le bon Arabe B'était muni, pouvait bieii contenir plus d'un habitant importun, je le rejetai et m'assis sur laçage, siège aussi dur mais moins brûlant que le sol pier« reux.

- Me vopnt étouffer par la toux persistante, l'Arabe s'éloigna sans parler et revint instantanément portant un énorme vase de terre noire rempli de lait de chainelle. Avec une de ces poses sculpturales qui ne sont données qu'aux races de l'Orient, il se pencha vers moi tout en inclinant vers mes lèvres cette étrange coupe. Je bus ardemment, malgré la fadeur de cet

a06 L£S PAYS LUMINEUX.

écœurant breuvage et je ne tardai pas. à sentir un apaisement réparateur.

Je m'oubliai là plusieurs heures, considérant ces deux colosses dont l'un (celui de Memnon) avait été au temps de la domination rotnaine un objet de culte partagé par les Gi'ecs» Daus l'antique Egypte la sta* tue de Memnon n'avait été que la figure d^Âméno* phis, maif , plus lard, lorsqu'un tremblement de terre en fit loml^p la partie supérieure, cet événement qui enlevait à cette figure sa valeur artistique» la doua d'un prodige qui la rendit à jamais célèbre. On s'aperçut que du socle resté intact un tintement sonore» ressemblant à une voix humaine, s'échappait sitôt que le soleil du matin frappait les fentes du monument. De nos jours ce tintement est attribué par la science aux craquements de la pierre mouillée par l'abondante rosée de la nuit et tout à coup échauffée par l'ardeur du soleil. Mais, pour les Grecs et les Romains, voyageant alors en Egypte, ce phénomène fut un miracle. Le colosse était situé dans un quartier de Thèbes appelé les Memnonia. Memnon était pour ces étrangers polythéiste» le légendaire fondateur de cette partie de la ville. La voix qu'on entendait n'était-elle pas la plainte de Memnon, implorant sa mère divine l'Aurore. La renommée du colosse se répandit ainsi dans toute l'étendue des possessions Gréco-romaines d'où l'on accourut pour entendre la voix merveilleuse. Ceux qui eurent la bonne fortune d'être témoins de ce miracle, gravèrent sur les jambes de la statue leur attestation plus ou moins enthou-^ siaste.

VOYAGE EN OBIENT. 30»

Âpres deux siècles et demi, Septiine Sévère tenta de faire taire cette plainte surhumaine ou de rendre la voix plus belle en restaurant le colosse. La plainte cessa et la voix étouffée sous les blocs de grès resta à jamais mueffe. -

Les plus anciennes inscriptions qui figurent encore sur les membres deMemnon, sont datées du règne de Néron. Leâ plus récentes, du règne de Sèptime Sévère. Le règne d'Adrien en coinpte vingt-sept sans mentionner celles plus nombreuses qu'aucune date ne signale. . ' ?

- Le plus souvent ces inscriptions sont .en prose et fort simples, nous citerons celle-ci: « Sabine- Au* guste,femmede TempereurCésar-Âuguste, a entendu deux fois Memnon, aux premières heures du jour, i» Puis cette autre inscription plus pompeuse en vers latins : < Moi, Pétroniamus, qui tiens de mon père le nom de Duillius, Romain de naissance, je t'honore, par ces vers élégiaques, dont je fais une offrande poér tique au Dieu qui me parle. Beaucoup viennent ici pour savoir si Memnon mutilé conserve une voix. Assis sur son trône et privé de sa tête, Memnon raisonne et soupire pour se plaindre à sa mère de Toutrage de Gambyse. Sitôt que le soleil lance ses rayons brûlants, il annonce le jour aux mortels étonnés. ^ Voici une autre inscription également en vers. « Ta mère, la déesse Aurore aux doigts de rosé, ô célèbre Memnon! a fait retentir pour moi ta voix que je désirais entendre, la douzième aniiée du règne de riUustre Antonio, au mois de Pochôn. être divin I J'ai entendu ta voix lorsque le soleil s'élevait sur les flots

IlO LES i^xU LtiMlNfiOX.

maj^tacipx de TOcéati^ Jadis; le fils de Saiurae, Jupiter, te Bt roi de l'Orient, maintenant ta ii'esplus qu'une pierre et c'est de cette pierre que isort ta voix. Gemeila a écrit ceé vers étant venu ici avec sa chère* épouse Rufilla et ses enfants. » -— Les dStails que je viens dé donner sw le Tatneux ootosse» sont partout et m'intéressaieùt moins, je ravbue, que l'aâpect du' paysage, où je nà'étais oubliée. La lumière variait d'instant en Instant, à l'or incandescent dont le soleil revêtait les ruines, succédaient des teintes roses qui prêtaient aux gigantesques figures, comme des'chairs palpitantes. Je m'artachai malgré moi à la dominatioâ qu'exerce sur nous cette atmosphère embrasée en me souvenant qu'il me faudrait plue de deux heu«. res pour gagner la rive, d'où une barque me trans* porterait au Gyzeh. Je me soulevai de la cage sur la« quelle j'étais restée bngtemps affaissée, tandis que Id vieil Arabe, silencieux, courbé derrière moi, balan« çait sur ma tête un long rameau poùi* éloigner les mouches. Je donnai, comme bahschisch à ce pauvre vieillardi la moitié de la monnaie ^lie j'avais dans ma poche , réservant l'autre, pour mes porteurs , qui s'étaient endormis au loin sur la route, au pied d'une ruine. Je regrettai de leur offrir si peu, pour payer le premier de son hospitalité et les autres de leur fatigue, comprenant que de pareils secours ne sauraient être trop récompensés. Le drogmân qui avait profité de ma longue rêverie poiir faire un bon somme, se mit debout, tout vaillant et près* que Irrité en me voyant appuyer an bras -da vieil Arabe qui assurait ma sbarche dans les inégalités du

VÛtAGE EN ORIENf. ^i

terrain. % Oh! madame, s'écria-t-il, avec son orgueil l)ête^ prenez plutôt mou bras de chrétien que celuftle ce fils du diable, i Soutiens-nioi aussi, ange madré, repartis-je en riant» deux appuis ne sont pas de trop* pour que je ne trébuche pas à travers ceis fondrières.' Nous atteignîmes péniblement lé lieu où m'attendaient les quatre fellahs, inconscients de la fuil^ du' temps. Et quand le vieil Arabe s'inclina et baisa le bas de ma rabe en signe d'adieu, malgré la censure tacite du pieux drogman, j'étreignis sa main décharnée et terreuse, en le remerciant de sa bonté^ tranquille. J'éprouvai une sensation presque volu[)tueuse, en me retrouvant assise dans mon fauteuil, emportée rapidement au rivage. Je me jetai dans une barque et je me retrouvai bientôt à bord du Gyzeh»

Il était certain que ces deux derniers jours (29 et 30 octobre 1869) passés en plein soleil, à travers les ruines de Thèbes, avaient eu raison de l'énergie morale qui soutenait seule mon corps défaillant. Jo constate l'état alarmant où je me trouvais par les lignes suivantes que j'adressai à ma fille ce soiMù, et dont je donne ici la copie textuelle :

Ma bien- chère enfant ,

Voilà plus de quinase jours que nous remontons le Nil et qu'en vérité je ne sais plus comment nous vivons. Je ne t'ai point écrit, la poste no marchant pas; mais on m'annonce qu'il y aura demain un ba-^ teau qui emportera nos lettres au Caire, et que peUlêtre aussi nous recevrons notre courrier de France, ce.

qui, hélas ! ne nous est pas encore arrivé^ depuis que nous en sommes partis.

G*est une entreprise fort dure et fort périlleuse que ce voyage; il faut être bien robuste d'esprit>et de corps pour le continuer. Plusieurs de nos compagnons y ont déjà renoncé. Moi-même, déjà si malade d'une toux continue, j'aurais dA peut-être faire comme eux ; mais je n*ai pu me résigaer à renoncer, à cet éblouissant voyage dont j'avais si longtemps rêvé. La force m'a manqué jusqu'ici pour écrire au Siècle sur la Haule-Égypte. Avant tout il faut sauver sa peau et te revoir, chère enfant. Tu n'as pas d'idée de la chaleur qui nous dévore et de l'abêtissement que donne ce climat. Les mouches uous tyrannisent le jour et les .moustiques la nuit. En t'écrivant, je soufire à crier; heureusement, jusqu'ici j'ai échappé à la dyssenterie et aux ophtalmies dont sont atteints plusieurs d'entre nous.

Les courses à âne qu'il nous faut faire pour voir les temples situés fort avant dans les terres inondées et dans les sables arides me mettent, en sang. Aujourd'hui, pour visiter les ruines de Thèbes, j'ai dû renoncer à cette monture et me faire porter par des Arabes.

J'ai vu à distance les deux fameux colosses dont l'un est celui de Memuon; leur base est encore submergée par l'inondation du Nil. Un Arabe, me voyant exténuée, m'a fait boire du lait de chamelle dans un vase fort saie.

A mon retour, je t'écris ces lignes; il faut que je t'aime bien pour en avoir le coui*age.

VOYAGE EN OHIENT. 31»

Demain^ on attend ici l'impératrice. Après-demain nous quitterons Lougsor pour remonter le Nil jusqu'à la première cataracte.

Je vous embrasse tous, le corps épuisé, mais l'âme encore vaillante.

Le court sommeil, agité, d*une nuit fiévreuse, ne ré« para point mes forces, et j'éprouvai une langueur indicible, lorsque leçamérière Gaêtano m'annonça le matin qu'on pavoisait le rivage en l'honneur de l'arrivée de l'Impératrice de France I,.. dont la venue aurait probablement lieu dans l'après-midi. Cet avis me rappela à mes devoirs de chroniqueur. Je secouai mon inertie, me vêtis à la hâte, pris mon carnet de notes et me rendis sur le rivage suivie de mon drogman. Déjà, les passagers de la flottille s'y trouvaient en grand nombre, ainsi que des chefs arabes accourus des environs. En avant dii temple antique, des fellahs étaient occupés à dresser une vaste tente, surmontée du pavillon égyptien, et sous laquelle était disposée une grande table en fer à cheval. Salomone-Bey avait imaginé de réunir à dîner ce jour- là tous les invités du khédive, pour établir entre eux, disait-il, l'union et la concorde, entreprise ardue, sinon impossible.

Comme à Henueh, le consulat français, aussi bien que le consulat prussien (étrange coïncidence !) sont gérés à Louqsor par un Arabe. La terrasse de sa maison, en face du rivage, est en ce moment ombragée des drapeaux des nations qu'il représente. Fran-

3l4 LES t>ÂÎS LÔIIINËU^

çais et Prussienà y affluent déjà. J'aperçois M. Taglioni, attaché à Tambassade prussienne à Paris, et le baron Eorff, mon brillant chasseur des terres de Deiidéran ; ili me salueiit^ m appellent et me font place. Le consul arabe, intelligent et lettré, m*accueiilêavec' une courtoisie extrême. Son fils , qui parle un peu l'italien, lui explique qui je suis et lui traduit mon

désir de' passer, si cela est possible, le resté de la journée dans une chambre de sa maison pour y écrire à l'abri du soleil et des mouches. Aussitôt, le bienveillant Arabe met à ma disposition une petite pièce qui donne sur la terrasse. Les murs en sont nus ; elle n'a pour tout mobilier qu'un vieux divan' fort dur. Sur ma demande, une petite table est placée devant^ ce divan; j'y pose mes papiera et tout ce quUl ifie faut pour écrire.

Une gargoulette d'eau bien fraîche et le café sacramentel bouillant, y sont renouvelés d'heure en heure. ' M'étant installée, et «ûre d'avoir un abri réservé jusqu'au départ du Gizeh (fixé à l'aube du jour suivant), je ressbi-s sur la terrasse me mettre en observation.

 quatre heures, arrive le prince Hussein, deuxième (ils du khédive, jeune homme de seize ans,, qui déjà, dit'On, a la passion de l'archéologie égyptienne; il en est à son quatrième voyage dans la Haute-Egypte, où il prend plaisir à surveiller les fouilles et les découverteb. Mais aujourd'hui, il est évident que sa veiiûe est pour faire honneur à l'impératrice Eugénie dont, vers cinq heures, on signale l'arrivée. Un magniBque bateau à vapeur du vice-roi, nommé VAigle^ est monté par cette princesse en voyage et sa suite. Sept grands

VOYAGE EN O^IENTi 315

bâteauZ) chargés de provisions de toutes, sortes, et entre autres de quatre vaches qui donnent à toute heure du lait et du beurre frais, suivent le vapeur inir :périal et pourvoient instantanément à toutes les recherches de.confort et d'élégance de Sa Majesté.

... H étaitcinq heures du matin quand le Gt^^A parvint à sedégàger de rencon^brement des bateaux à vapeur et des barqines qui couvraient le rivage de Louqsor. Nous abordâmes à Esneh dans Taprès -midi. Les approches de cette petite ville sont très-riantes. Sur leS; bords du Nil s'élèvent des bouquets de palmiers, et çà et là de jolis jardins pleins d'ombre et de fleurs. Le débarcadère, par lequel doit passer l'impératrice est déjà recouvert de tapis et pavoisé de drapeau^. Les rues et les places sont décorées de courtines et de morceaux d'étoffe de couleurs voyantes, ainsi que cela se pratique en Italie et dans le midi de la France pour le passage des processions de la Fête-Dieu. Sur la rive mÔoie.d'JBsnehy se dressé un temple antique du t^ps des Ptolémées, époque de décadence, disent les arr chéologues^ comme du temple du Denderah, qui est du même temps. La partie du temple d'Ësneh qui esX d^blayé^ est d'un aspect élégant qui m'attire^ les co^ lonnes en sont moins lourdes que celles des temples plus renommés d'Egypte. Malgré l'épuisement de forces qui aurait dû me river dans ma cabine, je me détermine à visiter ce monument, puis à errer dans le bazar d'Ësneh, oii Ja chaleur achève de m'anéantir. Par ce jour de la Toussaint, toujours pluvieux et froid à Paris, le thermomètre marque à l'ombre 32 degrés 5 dixièmes. Je retourne à bord une des

premières, et tombe épuisée sur le pont. ])es myriades de mouches enragées y tourbillonnent et s'acharnent sur nous.

Bientôt après^ nous arrivions devant Edfou, situé à peu de distance de la rive, où s'élève un temple célèbre, dont une partie seule a été nettoyée jusqu'au dallage. Les autres parties du temple gisent sous les maisons de la ville. La façade et toutes les colonnes de la seule salle de ce temple qu'on peut parcourir sont de l'époque romaine. On y lit les cartouches de Claude, de Domitien, de Commode, de Septime-Sévère, de Caracalla, de Gœta. Le fond de la salle est de l'époque grecque. Les sculptures en sont détestables, et la rédaction des textes est entrecoupée de jeux de mots, de calembours et de lettres détournées de leur sens.

J'avertis scrupuleusement mes ledteurs que je prends ces détails dans l'Itinéraire qui fut distribué aux invités pour visiter la Haute-Egypte, car ma velléité de descendre à Edfou fut réprimée par mon extrême faiblesse. J'ajouterai ce détail intéressant : A Tencoatre de la sculpture, qui a été toujours en déclinant depuis le règne des Ptolémées, l'architecture est entrée dans une voie nouvelle et pour ainsi dire ascendante. Les colonnes ont pris de la grâce, les architraves se sont élancés et montent plus hardis pour soutenir les plafonds, les chapiteaux sont formés par des bouquets de lotus épanouis qui rappellent, sans les copier, les feuilles d'acanthe des chapiteaux corinthiens.

Ce temple est évidemment construit sur le même plan que celui de Denderah. Au haut du pylône du

temple, où rou arrive par un large escalier, soiitgra* vés au couteau, sur les garde-fous eu pierre, une foule de noms de nos soldats de la campagne d*Égypte.

Le déblaiement complet dur temple d'Ëdfou est le plus grand travail archéologique ordonné par le khé* dive actuel.

: Taudis que mes compagnons du Giseh visitent ce monument (2 novembre 1869), le« heures passent pour moi à admirer le rivage du Nil; il est de plus en plus majestueux du oôlé de la chaîne Arabique. Au retour des passagers^ le bateau remonte le fleuve en rasant les carrières de Gibel-Silsileby où nous de* vous passer la nuit. Ces carrières, taillées de main d'homme, ont pourvu à la construction de Karnak et de tous les monuments de Thèbes, Le plus souvent elles sont à ciel ouvert, taillées à bord escarpé de quinze à vingt mètres de hauteur. D'autres sont disposées en grands étages. On peut constater encore avec quelle méthode et quel soin ces carrières ont été exploitées. La montagne est pour aiâsi dire creusée an plans symétriques.

Ces carrières simulent aujourd'hui d'incommensu* râbles forteresses aux murailles dorées.

Sur le rivage opposé, les carrières sont moins cou* sidérables ; mais au bord même du fleuve se trouvent de nombreuses grottes dont les Égyptiens faisaient des sépultures* v

Sur Tune et l'autre rive, plus de culture; mais, à l'occident, des efi^ets de soleil couchant enflammant toute rétendue du ciel , tandis que les sommets de la chaîne Libyque se détachent en noir sur cette illumi-

ai8 LES PATS LUMINBUX.

nation fulgurante. La nuit nous surprend devant Gibel ; nous en partoos au lever du jour. Les bien portants et les ingambes quittent les navires pour aller visiter quelques carrières et un petit temple crelisé dans le roc où se trouvent de beaux bas-reliefs. Dans ces rocs à pic, les anciens Égyptiens avaient pratiqué des sortes de chapelles votives qui se suivent presque sans interruption.

Vers trois heures, nous sommes devant Ombos (du côté de la chaîne Arabiquo). A Ombos se Irouve un temple destiné tôt ou tard à être la proie du Nil, quelque soin qu*on prenne pour sa conservation* Ce temple pst l'œuvre des rois grecs successeurs d'Alexandre. Tandis que ces messieurs le visitent, je reste, comme la veille, enchaînée sur le pont, pacifiant ma souffrance et reprenant baleine. Je suis arrachée à ma rêverie par le passage du yacht du prince Hussen, de celui de Timpératrice et des bateaux qui les suivent; ils dépassent notre flottille et cinglent rapidement vers Assouan.

La course d'Ombos à Assouan n*est pas loQguç. ; après trois ou quatre heures de marche, nous aperçûmes au sud des montagnes qui semblent couronnées de forts. Le fleuve se resserrOi el une lie toute verte le partage en deux parties à peu près égales. Au bord de cette lie, quelques maisons blanches éclairent cette oasis de dattiers aux branchages sombres. Cette lie est Tile Ëlépbantine, dont la végétation dérobe tout à coup la vue du Nil* Ce qui étonne en arrivant à Assouan (situé du côté de la chaîne Arabique), c'est que le fleuve semble finir làf et que l'œil

VOYAQË EN ORIENT. 119

surpris lui cherche en vain une issue. Assouan excite la curiosité de tout voyageur européen. Ou se trouve là dans un monde nouveau ; on dirait que TJSgypte y est finie et qu'une autre région commence; on y voit, jnélés aux Arabes et aux Turcs, des nègres de toute origine. Les habitants de Khartpum s'y font rem^ar- quer par leur haute stature, leur peau noire, bril- Jante comme du jaîs, et leur télé fine aux traits européens. Sur la plage et dans le bazar s'étalent des marchandises diverses, des gommes (dont je m'empresse de faire une provision), des dents d'éléphant, des peaux de bétes fauves» des nattes tissées avec un art merveilleux, des pagnes composés d'une petite frange en filet de cuir ornementé de perles et de coquillages, et qui sont tout le vêlement des filles de nie ï<lléphantine, puis des monceaux de plumes d'autruche, un des principaux commerces d' Assouan. Les marchands circulent en vous proposant des piques, des lances, des casse-têtes en ébène, des flèches dont les pointes de fer Èont, dit-on, empoisonnées, et des poignards du Soudan au fourreau en peau de crocodile.

Me sentant un peu moins brisée^ à notre arrivée devant Assouan (4 novembre 1 869) , je me détermine à descendre sur la rive^ accompagnée de mon dro^n^an, et à faire quelques emplettes. Le cours du Nil, devenu étroit au bord de la ville, est presque entièrement couvert par notre flottille et en avant par celle de Timpératrice, toute pavoisée. En me rendant au bazar, je découvre à chaque pas des nègres, des Arabes, des Nubiens et voire des Turcs, assis sur des

3» LES PATS LUMINEUX.

escabeaux et jouant gravemeot, les uns aux dés, d'autres aux échecs, et la plupart à des jeux indigènes qui me sont inconnus. Un nègre qui sans doute a perdu à un jeu de hasard, Ole de son doigt, avec un soupir de regret, une forte bague eu argent ornée d'une pierre antique gravée, et me la propose au passage moyennant un fort bahschisch. mon drogman débat le marché, et j'achète pour mon gendre cet anneau de sauvage. Parmi les femmes que je rencontre, peu sont voilées, et la plupart portent comme parure un anneau passé dans la narine ou dans la lèvre supérieure, percées avant la nubilité pour recevoir cet ornement. Je me dirige, en plein soleil, vers le marché aux grains, qui se tient sur une assez vaste esplanade en pente. Je rencontre là le comte de Montmort, qui m'oflFre son bras et m'engage avec boiité à rentrer à bord au plus vite, jngeant à ma pâleur et à la sueur glacée de mes mains, que la vie peut m'écbapper tout à coup, sous cette atmosphère incandescente. Je ne me décide qu'à grand'peine à suivre son conseil bienveillant et m'en retourne au Giseh^ accablée par cette tristesse immense que ressent tout être ènergi* que en s'apercevant que le corps ne seconde plus la volonté d'esprit. Je reste seule, jusqu'au dîner, eu ob« servation sur le pont, plongée dans une rêverie mé« lancotique.

Quelques minutes seulement nous séparent de l'île

Éléphantine. Touten contemplant, pendant le dlnér,

es admirables effets de lumière qui se produisent au

soleil couchant sur les bords ombreux de cette île,

VOYAGE EN ORIENT. dil

quel bien-être, pensais-je, doit-on ressentir & travers ces herbes et sous ces branches vertes 1 . Il y a soixantiMlix ans que les auteurs du grand ouvrage de la Gortimissiou d'Égyple trouvèrent encore dans cette lie un temple à moitié détruit auquel ils donnèrent le nom de temple du Nord, et un second temple d'admirables proportions qu'ils appe-i* lèrent le temple du Sud, et dont les dessins exécutés alors nous donnent encore une idée. De plus, une porte monuiseatale et un quai à pic est précédé par un nilomètre fort ancien. En 182^» les deux iemples et le nilomètre disparurent. Les matériaux de ces deux derniers ouvrages romains servirent à des constructions modernes près desquelles se dressent en* core aujourd'hui uiie mauvaise statue d'Osiris. Cette statue et quelques pierres éparses couvertes d'inscriptions sont les seuls vestiges des monuments de l'Ile Éléphantine. Je laisse mes compagnons s'engager à la poursuite de leurs recherches historiques, et m'enfonce bravement dans les hautes herbes» sous un bois de palmiers qui rase les huttes des insulaires. La marche est difficile sur ce terrain inégal. A peine nous aperç6it*en que nous sommes assourdis par les cris mille fois répétés de « Bahschisch I bahschisch ! » des enfants et des femmes qui tourbillonnent autour de nous en nous offrant des colliers et des pagnes. Toutes les jeunes filles portent un anneau à la main droite. On les prenarait pour des naturelles de quelque île sauvage de la mer du Sud. Leur peali a la teinte sombre et luisante des statues de bronze découvertes à Pompéii leurs traits sont réguliers, leur physio«

821 LpjS PATSi^UMINEUX*

nomie attrayante. L'ile Élephaotine estT exclusive^ ment habitée par dos familles nubiennes qui se sont croisées avec la race arabe et.la' race: européenne. J'arrive, tpujours suivie par une .tceiupe d'enfants et de femmes à une clairière du bois de palmiers d'où la vue est admirable. Je m'assieds sur un monticule de sable, au pied d*un énorme dattieï; j'ai ea face des rocs sombres qui cpupant le Cours du Nil et derrière lesquels il $emJ>le s'englo.utir. Le soldl couchant les revôt en ce moment > de maat^aux de pourpre, Candis qi^e sqr As^ouaa et^ur la xnve de l'île où nous ^0 m n^es abordés s'^llIQi^nt déjà d^ clairôs étoiles» . . Sans les cris redoublas dont ces sauvages me harcèlent, j'aurais passé là plusietirs^ heures de méditation et d'^xtasa^ mais j'ai beau diçtnbœr toute ma monnaie à ces importuns et les. fair^, supplier par ledrogr man d,e nie laisser seule, ils / s'pbstioen ta .m'entourer et à balancer sur ma tê|.e:.deâ branchies de palmiers et des rameaux de scanne ^ sucre pour chasser les .mouches,, L'Ile Ëlép.hantine n'est qu'à deux cents lieues du Caire , mais Qii pourrait s'y croire à mille lieues de la çiyilisatioiiî{nu^8V(lnisne«; Cette population nue a des familiarités, iiipuïes aveC: les européens. Deux fois par nvois, un bateau à. Tapeur s'arrête sur le rivage et y amène 4qs Anglais, des Allemands, des Russes,, 4^S:;FraQiçai$(, des Italiens, qui y sont attirés par la rbea^jté re^ionimée des femmes. ^

Comme contraste aux huttes bftties i^u limon du î^il et à la forêt de palmiers qui les abritet, les fils d'un télégraphe électrique passent à tracera l'Ile

Éléphaiitliie, Je m'oublie là jusqu'à' la nuit, puis, me souyenaiit que mes compagnons peuvent avoir regagné le bateau, j'y niarche à grands pas, toujours suivie d^ mon escorte bruyante.

Toutala flottille de Timpéralrice s'illumine instantanément, tandis que nous retournons à bord du Gizeh. La rosée commence à tomber comme une pluie fine. Je frissonne sous ma mante et suis prise d'un de ces accès de toux, qui ijie rappelle, soudain aux nécessités corporelles.

Avant de m'endormir, je rendis dans les vers suivants les impressions que j'avais emportées de l'Ile Éléphantine.

' LILE ÉLÉPHANTINE

La poarpre du soleil baignait les horizons.

Et sous les grands palmiers de l*île Ëlépbantine

Les femmes de Nubie à la taille enfantine,

Un anneau dans le nez, ainsi que des bisons,

Des mouches plein le sein, plein la face et Téchine,

Agitaient dans leurs bras de maigres nourrissons,

Chevea;( erépus épars, et sauvagement belles: Leurs yeux, diamanls noirs, sous leurs larges prunelles, Dardaient de cbands rayons et des feux inconnus; Plu? blanches que le lait coulant de leurs mamelles Leurs dents riaient gouilant leur bou^'he aux bords charnus Et de bronze on eût dit leurs corps fermes et nus.

La plus jolie était une petite fille

Aux traits purs, à l'œil doux plein de vive clarté; -.

On n'avait pas encor dégradé sa beauté

En transperçant sa lèvre, ou son nez, d^unc aiguille

Itougie au feu; barbare et hideuse estampille,

Dont on marque la vierge à sa nubililé..

Autour de moi sortaient, ras du eoI, des tannières, D'horribles vieilles et de monstrueux vieillards, L'âpre soleil avait rongé leurs yeux hagards, Trous sanglants, désorinais itétints sous leurs paupières. . Par groupes, trébuchaient dans le sable et les pierres Des petits moribonds grouillant de toutes parts*

Triffa, je eon'emplais, vieillards, enfants et mères» Sombres êtres SDivant obstinément mes pas.

Compagnons d*nn moment, rencontres éphéméreF, Voos graviez dans mon cœur des images amôrcs.

— A qnoi sert d'être vos, pour ne se revoir pas? — Qne pouvais-je pour eut, sinon plenrer tont bas t

Hélas ! ponr leur rachat, oa poar lear allégeance Le poète attendri sentait ton indigence.

Qa*est rimmense pitié montant d'an cœur navré ? La-sonveraineié, mienx que l'intelligence, L'or, le vouloir subit d'nn despote inspiré Pourraient seuls relever ce peuple torturé.

Oh! la vaillante iftchet oh! la noble entreprise Qne d'infuser une âme où rampent des instinetsl Gomme si j'étais roi j'en aurais l'âme éprise ! Dédaignant les palais, lea joyaux, les festins, Tout mon orgeoil serait que mon nom s'éternise En arracbaut un peuple à ces abjects destips I

Cessant d'humilier la chair par les supplices». Décrétant le bien-être tt la salubrilé, J'assainirais les corps, je ferais mes délices De voir éclore en eux l'esprit et la fierté ; Tel un stflrile arbuste entrouvre ses calices Alors qu'on le transplante en un sol abrité.

Non ! nont il n'est pas vrai qne cette race enlièrt», Fatalement rivée à rinimonde matière Doive à jamais porter le joug des animaux...

Le bien libérateur, hostile à tous les maux, Partout va refoulant la nuit sous la lumière : La justice et le droit ne sont plus de vains mots.

Tandis que je rêvais de ce sinistre arcane.

Leur troupe m'enserrait comme un vol noir d'oiseaux,

Et, g!outons, ils suçaient le sucre de la canne

Dont leurs mains sur mon front balançaient les roseaux.

— Tout rouge et zébré d'or, le granc Nil diaphane Reflétait l'Ile enliérc au miroir de ses eaux.

IIaule«Ëgypte^ novembre 1869.

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