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CHAPITRE IX

Départ de la flottille. — Bords du Nil. — Décors. ~ Palais et harems. — loondations persistantes da fleave.— Grands effeisde la lumière africaine. — Fayoum. — Érudition et faconde du capitaine. — Recueillement et bain de silence. — La vérité presque impossible à dire aux contemporains.

— Attention! cria Camille Pelletan, debout auprès du pilote.

Comme lorsqu'un rideau de théâtre se lève instantanément, un rayon de soleil vif, brûlant, perça en ce moment de flèches d'or la blancheur de la brume opaque qui nous dérobait le Nil, et le double horizon des deux rives nous apparut soudain ; les yeux éblouis erraient de tous côtés et [hésitaient à se fixer pour mieux empreincljre dans le souvenir l'ensemble et les détails de cet immense tableau.

Le Gyzeh vient de lever l'ancre, il se dégage de l'étreinte des barques encombrant le port de Boulak, et s'élance sur la ligne du sillage lumineux tracé sur le Nil par le Béhera. Ce navire, le plus grand de la flottille, qui porte quarante-deux passagers privilégiés, ouvre la marche ; il remorque l'Aigle, une de ces

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vastes barques pontées que les Arabes nomment dahabieh; l* Aigle est meublé avec recherche, un tapissier du Caire a été chargé de Torner de divans, de tapis et de stores.

Il porte deux femmes élégantes, deuz sœurs, dont l'une est déjà vieille fille, et l'autre, son aînée, est femme d'un gros bourgeois parisien, n'ayant d'autre titre au voyage d'Egypte que d'être bien encour. Outre ce mari, quatre autres passagers gravitent sur V Aigle autour de ces deux femmes. Le Gyzeh suit ce bateau, et plonge de toute la hauteur de son pont dans cette embarcation luxueuse. Pauvre Gyzeh I il n'a, je l'ai dit, que sept passagers, et ce n'est point les cabines qui lui manquent, mais pas une n'est habitable. Notre impur vapeur remorque le dahabieh le Belzoni. Puis vient le vapeur le Feroux^ où sont réunis tous les invités allemands, suédois et norwégiens qui, de Marseille au Caire, ont fait route avec nous à bord du Mœris, Les Prussiens sont en majorité, et parmi eux se trouvent l'illustre savant Lepsius, le baron Burskorff, gendre de Meyerbeer, aide de camp du prince héréditaire de Prusse, et le baron Tàglioni, neveu de la fameuse danseuse, attaché à l'ambassade de Prusse à Paris *.

Ces prévoyants Allemands ayant prétendu avoir à se plaindre de quelques quolibets à la française, décochés contre eux sur le Mœris^ ont obtenu de l'autorité égyptienne cet excellent vapeur le Féroux presque pour eux seuls. C*est un bateau neuf, propre, relui-

I, Mon depuis.

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saat, et qui garda tout le temps de notre voyage dans la haute Egypte, une tenue irréprochable. < Tenue desoldat tedesco, » auraient dit les Italiens avec ironie, au temps où l'Autriche détenait Venise. Balzac prétendait que les noms ont une physionomie et que leur consonnance qualifie les hommes et les choses. Le Firoux est un mot froid et dur, donnant bien l'idée de ce bateau solide, sans ornements, sans vaine élégance où tout était sacrifié à l'utile et à un confort positif. Les cuivres et les boiseries y étincelaient comme sur une corvette de guerre ; le soir, quand les passagers prenaient l'air sur le pont, ils avaient je ne sais quoi de la roideur militaire et du pédantisme universitaire; n'importe, nous lui jetâmes un regard d'envie quand nous le croisâmes ce matin-là, ce regard signifiait : a On doit bien dormir dans ces claires cabines, et manger sans dégoût sur ces tables cirées. »•

Dormir! manger 1 est-ce donc à ces foactions animales qui prennent la moitié de notre courte vie, que nous devons penser? Dominons les importunités de la matière I anéantissons-les, planons 1 et jusqu'à ce que la mort nous décompose, vivons par l'esprit !

Le Féroux remorquait le dahabieh Vlhis; puis, formant la queue de la flottille, un joli petit vapeur, le Beni'Souëf, où se trouvent Bichette et son mari, le caricaturiste Darjou, l'aimable Florian Pharaon, le rédacteur du journal le Nord et sa femme, que j'ai rencontrés les jours précédents à l'audience du khédive, et le vieil architecte H..., excellent homme, plein de mérite, mais ayant la fastidieuse manie de

porter à chaque repas le toast du vice-roi, notre hôte magnifique...

Je n'ai écrit ce dénombrement des bateaux de notre flottille que pour satisfaire la curiosité de certains lecteurs. Quant à moi, les tableaux changeants des deux rives et l'aspect du Caire s'échelonnant en assises éblouissantes jusqu'au sommet de la citadelle, m'intéressaient bien autrement que la vue de quelques navires remontant les larges eaux du Nil.

Le Gyzeh ne m'était qu'une loge de théâtre d'où je contemplais, immobile, ce saisissant panorama si nouveau et si inattendu pour un Européen. Quiconque n'a pas descendu le Bosphore des Dardanelles à la mer Noire, reste émerveillé en voyant sutgir, sur les deux bords du Nil, ces milliers d'habitations d'architecture mauresque. Villas, mosquées et palais se déroulent, découpant, dans l'azur étincelant de rayons, leurs portiques à jour et leurs aériens minarets alternés avec les palmiers.

Nous rasons d'abord les jardins du palais de Kasr- AH'Validé, habité par la mère du khédive, que les courtisans de ce prince nomment la Validé*. Ce palais est voisin de celui de Kasr-^El-Nil, où nous avons vu Ismaïl. Cette rive gauche du fleuve (en remontant son cours) a pour perspective les trois pyramides de Gizeh qui, vues delà, dominent l'étendue jusqu'à la chaîne libyque, Je me promets de pénétrer à mon retour dans le palais de Kasr- Ali -Validé, dont l'entrée est interdite aux hommes, et' où peu de femmes

\. Noifi qu*on donpe 4 Cpna^ntinople à la n^ëre des Si^ltans,

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européennes ont pu pénétrer, et de visiter le musée de Boulaky dont les eaux du Nil baignent sur ces mêmes rivages les fenêtres à balcon. Ces fenêtres contrastent avec les treillis ombragés de quelques jolis harems du vieux Caire. Derrière ces grilles, qu'entourent des fleurs, sont des femmes en détresse, âmes inconnues auxquelles la mienne s*intéresse.

Nous laissons derrière nous l'île deRoudah, célèbre par son fameux nilotnètre et ses jardins pleins d'arbustes, de fleurs et de fruits savoureux.

Avant d'atteindre la plage .inondée d'où les trois pyramides surgissent comme du milieu d'un lac, nous avons rase sur ce même bord, pluis près de la rive, le palais Djézireh, le plus magnifique des palais du khédive, construit par Saïd-Pacha. Ce palais d'architecture orientale se décore à cette heure du plus riche ameublement parisien. On tend de lampas bleu et argent la chambre destinée à l'impératrice Eugénie, et on drape de point d'Angleterre le lit où couchera cette majesté en voyage. Le khédive part aujourd'hui même pour aller la recevoir à Alexandrie. Au delà des jardins de ce palais s'étend, jusqu'aux pieds des pyramides, la plaine où fut livrée la bataille de ce nom par le général Bonaparte. Une foule de fellahs sont en ce moment de corvée autour du palais, et en ratissent les abords ; d'autres portent d'énormes caisses de fleurs destinées à orner le péristyle et les salons; un plus grand nombre, sur un' plan plus éloigné, travaillent à endiguer l'inondation du Nil. Ils sont dans l'eau j usqu'à mi-corps et nus jusqu'à la ceinture, autour de laquelle est relevée leur tunique en grosse

toile bleue. Les vieillards et les enfants, tout en travaillant, s'appuient quelquefois pour reprendre haleine aux troncs des palmiers que baignent les eaux, tandisque leurs rameaux pointent dans T'éther comme des lances aiguës. Ces troupeaux de travailleurs en nous voyant passer arrêtaient sur nous des yeux flamboyants.

La flottille a dépassé les pyramides de Gyzeh, première hake indiquée dans V itinéraire des invités qu'on nous a distribué la veille. L'inondation du Nil, plus forte que les années précédentes, a rendu cette excursion impossible. La même déception nous attend aux pyramides de Saqqarah, de Dischouir et de Met-Doux^ plus nombreuses et moins grandes que celles de Gyzeh. Nous voyons successivement du même côté du rivage flotter sur l'eau et scintiller au soleil ces amas de pyramides défiant de leur éternité notre curiosité. On nous laisse l'espérance de pouvoir les visiter au retour.

Nous passons, sans nous y arrêter, près d'un village appelé Tamô qui, suivant la tradition des Coptes, est le lieu même où Moïse fut exposé sur le Nil. Nous rasons le port de Brodochyn, oii Ton débarque pour se rendre àSaqqarah, et où notre flottille aurait passé la nuit de cette première journée si nous avions pu visiter l'immense nécropole de Saaqarah , la plus grande et la plus belle.de l'antique Memphis. Enchaînés à bord par la crue du Nil qui submerge les terres, nous considérons Faspect des deux rives : la chaîne des grands monts de Syrie se dresse comme des forteresses qui ondtfient dans l'éther tel qu'un

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autre fleuve. Les vertes cultures resserrées ou sus^ pendues à l'abri de ces monls formidables, et sur le bord opposé les blanches croupes de la chaîne libyque bornant les terres inondées sur lesquelles percent çà et là sans interruption les pointes des pyramides et les cimesdes palmiers I Poussière et néant de Thomme, dans ces sépultures qui durent depuis des milliers de siècles I éternité de la nature qui revit et fleurit sans trêve dans le bleu d'un ciel étincelant.

Sur les courbes inaccessibles des montagnes qui bornent l'horizon, un aigle et un vautour traversent tout à coup cet azur immaculé. Un pauvre fellah sarcle sur une langue de terre verte quelques gerbes de maïs ou quelques cannes à sucre. Un autre, vieillard décharné, à là peau de bronze, dont le vent du désert soulève comme des ailes farouches la chevelure flottante, remplit un puisareau d'eau du Nil, en abaissant vers le fleuve des seaux rustiques, fixés par des tiges de palmier à une roue à peine ébauchée. Le pauvre vieillard pèse de tout le poids de son corps sur cette machine primitive; des négrillons nus, sans doute ses petits-fils, gambadent autour de lui et semblent se divertir de ses efi'orts haletants. Puis, avec l'instinct de l'animal, ils se couchent à plat ventre sur le sable mouillé de la plage, et boivent à longs traits Teau du Nil, après quoi ils courent s'ébattre à travers les rocs embrasés où des essaims de mouches se repaissent de leur peau, tandis que le vieillard prévoyant continue sa besogne fatidique.

Je commence à m'intéresser à ces petits épisodes qu'encadre l'étrange beauté du paysage. Le Gyzeh file

en se jouant du courant contraire et remonte rapidement le Nil.

Restée seule sur le pont, j'avais presque oublié mes compagnons de voyage. Nous étions tous tellement accablés par cette chaleur torride que la cloche du déjeuner nous trouva sourds à son appel; ce que voyant le maître d'hôtel du bateau était accouru pour nous prier avec solennité de ne pas laisser refroidir un succulent macaroni au fromage de Parme qu'il avait préparé pour Nos Excellences. Ce mot refroidir arracha à plusieurs de nous un bruyant éclat de rire. Nos fronts ruisselaient, nos joues étaient pourpres, la chaleur de trente- trois degrés de cette matinée d'oc* tobre transformait ce mot en hyperbole bouffonne.

Un maître d'hôtel italien n'entend pas raillerie sur le macaroni, le plus sérieux mets national auquel il attache un point d'honneur patriotique. Le capitaine s'était en vain "efforcé de me prouver sans réplique qu'il serait fort imprudent de mécontenter notre officier de bouche, personnage autoritaire et disposant à son gré, sans conteste, de la victuaille du navire; il n'avait pu comprimer le cri de l'horreur inouïe que je ressens pour le macaroni au fromage : a La saveur du macaroni vaut le parfum de la latrinal » A cette exclamation de mon estomac, le maître d'hôtel s'en était allé en levant les bras et en jurant per Bacco ei fer Corpo di Cristo I qu'il était insulté par laprincipezza.

— Il ne vous pardonnera pas, me dit gravement le capitaine, ce mot qui, permettez-moi de le dire, madame, est un peu aventuré en bonne compagnie.

— Oh ! répliquai-je en souriant à ce bon capitaine

instructeur, qui avait la spécialité du speech^ préservez-moi des conséquences de sa fureur, en le convainquant, avec votre précision irréfutable, que mon cri de réprobation s'adressait au macaroni en général, à l'exception du macaroni (^yz^Aten, c'est-à-dire pyramidal, que ses mains crasseuses ontr manipulé pour nous.

— Prenez garde, répliqua le docteur, vous avez la bile des épigrammes; venez, par votre présence, apaiser cet excellent homme que vous avez si gratuitement insulté.

— Gratuitement! repartis-je, gratuitement! mais vous oubliez les immondices de nos cabines ; la latrina...

— Encore, interrompit le capitaine en me foudroyant d'un regard dédaigneux.

— Donc, vous venez à table ? interrompit le docteur.

— Je vous rejoindrai après le macaroni !

Je m'étendis sur le banc où j'étais assise, et abritée par une tente, je commençai à céder à une involontaire somnolence. Les yeux demi-clos, je voyais défiler ces grands monts de Syrie aux pentes abruptes et perpendiculaires, coupant les terres de leurs masses formidables, sur lesquels le soleil étendait cooime un revêtement de lames d'argent ; la réverbération de ces parois titaniques» dont la base repose dans la fraîcheur du Nil, projetait jusqu'au bateau comme une émanation de fournaise. Je me sentais menacée, puis atteinte et comme ensevelie sous l'embrasement (le ces rocs. Ainsi une femme endormie dans un in-

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cendie sent tout à coup s'écrouler sur elle une nmraille en flammes.

J'étais garrottée par une sorte de léthargie ; mes paupières . lourdes s'étaient fermées et ne pouvaient plus se rouvrir, comme si la mort m'eût déjà rendue cadavre. Bourdonnaient et s'aggloméraient par-dessus mon voile, formant un masque épais sur mon visage, un essaim de mouches noires et puantes. C'était l'horrible sensation d'un corps qui se dissout dans la fosse sous la morsure des vers. Ma lucidité d'esprit, perception survivante, protesta contre cet atroce supplice; je tendis mes muscles, et me secouai: je rouvris démesurément mes paupières pour échapper à cette hallucination sépulcrale.

J'aperçus à l'autre extrémité du navire le cameriere Gaëtano qui venait à moi, ufie belle rose à la main. Fraîche, exhalant un exquis parfum, cette rose avait été cueillie le matin dans quelque jardin du vieux Caire, au moment du départ du Gyzeh, Abritée à fond de cale, la tige enfermée dans une motte de limon du Nil, une perle de rosée brillait encore sur ses pétales. Gaëtano m'offrit cette rose de la part du maître d'bôtel padrone del vapore^ qui me faisait avertir que tout vestige de macaroni avait disparu de la table, où Leurs Excellences attendaient la principezza avant de passer à la frittata et à Varrosto.

Evidemment, rose et paroles cachaient une épigramme, mais la fleur était si belle, et le contact de sa fraîcheur tellement suave, qu'indifférente à la main qui me l'offrait, je m^en saisis et en effleurai mon front. Je sus gré à l'insinuant maître d'hôtel de

ce don délicat qui venait de m'arracher à la plus terrible des sensations; je me hâtai de le satisfaire et suivis Gaêtauo à la stanza di pranzo. Arrivée au bas de Tescalier, et ayant lu ces mots : Stanza di pranzo sur une porte plus grande que la porte des cabines, je rouvris et me disposai à entrer, quand Gaëtanome dit que le docteur et le capitaine, illustres représentants de l'armée Française en Egypte, avaient fait leur chambre à coucher de cette stanza tenant tout Tavant du navire, et qui était à la fois le salon et la salle à manger du Gyzeh. Le cameriere ajouta que la chambre sur le gaillard d'arrière, où mangeaient d'ordinaire les servi (serviteurs), avait été appropriée pour avoir l'honneur de recevoir Nos Excellences.

• — Nous y arriverons par ici, ajouta le cameriere en tendant la main vers le fond du couloir où s'enfilaient les cabines.

Sans lui répondre, curieuse de voir comment le docteur et le capitaine s'étaient installés, je rentrai dans ce petit salon destiné à tous, et dont les deux aimables hôtes du Gyzeh s'étaient élus garnisaires, avec le même sans-gêne qu'affectaient en pays conquis les officiers du premier Empire.

Par cela seul qu'on pouvait y faire circuler l'air par six lucarnes parallèles, y tenir debout sans se heurter le crâne au plafond, écrire sur une table, s'étendre sur de larges divans, et s'habiller devant des miroirs, la chambre de ces messieurs me parut un gîte enviable. S'en être emparé furtivement, au détriment des autres passagers, dont plusieurs étaient malades, et parmi ces derniers une femme.

c'était, oa en conviendra, un de ces prpcédés outrecuidants et semi-barbares que la faconde des deux voyageurs ne suffisait pas à transformer en acte chevaleresque.

La salle à manger des domestiques où Ton nous avait servi à déjeuner, était une sorte de cave presque à fond de cale, on y arrivait par quatre marches disjointes; un divan, en cotonnade jaune et rouge, circulait au bas des parois. La nuit, ce divan servait de lit à tous les serviteurs du Gyzeh^ y compris le maître d'hôtel et le drogman, un drôle dont je parlerai bientôt. En ce moment, M. Boulanger, qui venait de s'évanouir, était affaissé sur ce nid à vermines qui, durant le jour, dissimulait ses fourmilières. La chambre était sans fenêtres, la lumière y descendait par la porte ouverte, où s'engoufifrait une fumée grasse, venant de la cuisine en plein air qui flambait à côté. Le vent du sud poussait vers nous toutes les vapeurs du fourneau où le cuisinier, aux bras huileux et enfarinés, retournait avec une écumoire la frittata qui m'attendait. A travers celte fumée suffocante, dardée comme un long javelot de barbare, un implacable rayon de soleil sur lequel bourdonnaient des myriades de mouches attirées par les viandes putrides. Ce qui dégoûte l'homme allèche les bêtes ; plus l'esprit se développe, plus les sens deviennent délicats. Saisie par l'acre senteur de la frittata^ je trébuchai à la dernière marche, et j'allai tomber sur l'affreux divan, près de M. Boulanger. Je fus prise d'un de mes accès de toux convulsive.

— Faiblesse 1 s'écria le docteur, qui me désigna une

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place à sa droite, asseyez- vous là, qae je tâte votre pouls.

— Je cours chercher votre bienfaisante potion, exclama Tarbé, qui m'a procuré deux heures de bon sommeil ; et il but à ma santé toute la coupe de Champagne que lui tendait le docteur.

Le maître d'hôtel, penché vers moi, m' éventait de sa serviette maculée de graisse et de vin; je l'écartai du coude, et lui ayant fait signe d'approcher de moi une gargoulette, je bus à même et en vidai d'un trait toute l'eau glacée.

— Imprudente ! mais la mort, peut s'ensuivre, murmura sentencieusement le docteur.

— Imprudente, répéta le capitaine, et par trop fantasque, ajouta-t-il à voix basse, en s'adressant à M. X.,. avec un jeu de physionomie qui voulait dire :

— On ne boit pas de la sorte en bonne compagnie. Le maître d'hôtel s'était tout à coup amadoué en

voyant à ma ceinture la belle rose qui commençait à s'effeuiller ; il énumérait complaisamment tous les mets et tous les vins qu'il pouvait me faire servir pour ranimer mon appétit. En ce moment des poules chantèrent dans les cages voisines.

— Si ce n'est pas une illusion, ces poules pondent des œufs, lui dis-je.

— Sicuro, principezza.

— Eh bien ! faites-moi servir sui* le pont, en place de vin, une gargoulette, et au lieu de frittata et de mayonnaise de homard, un œuf frais ; mais aussi frais que votre belle rose.

— Mais, ignorez-vous, s'écria Camille Pelletan, que nous sommes dans un pays d'éclosion spontanée, où les œufs, sans être couvés, éclosent d'eux-mêmes ? de sorte qu'au lieu de l'onctueux liquide que vous espérez, il pourrait bien sortir de votre œuf à la coque une patte de poussin qui vous labourera la gorge.

Le maître d'hôtel protesta contre cette plaisanterie qu'il comprenait à moitié.

— State quietta I me répétait-il, ove fresco corne la rosa.

Je sortis de cette étuve, suivie par M. Boulanger, pris d'un peu de fièvre, et par Eugène Tarbé, à qui le vin de Champagne versé par le docteur avait rendu toutes ses transes.

— Ce traltre*là a réenflammé mon ophthalmie»

dit-iilàrmoyant, c'est irrévocable, je retourne au Caire demain.

— Je vous y accompagnerai, répliqua M. Boulanger, j'en ai assez du Gyzeht et de M. le commissaire du khédive, qui juge la valeur d'un homme à ses titres, voire à ses breloques.

— Convenez, lui dis-je, que si nous nous portions bien, nous prendrions en philosophes ces mesquines avanies; elles m'irritent autant que vous, mais je n'y céderai pas; quoique peu vaillante, je me promets d'y résister par un rigoureux régime d'hygiène.

— Qui sera annulé, reprit M. Boulanger, par l'infection de la latrina, où dormir est impossible.

— Il faut nous unir à la première halte, lui dis-je, pour forcer M, Salomoue à faire assainir le

Gyzeh et à nous remettre en possession du salon.

— Combattre rinjustice et l'usurpation, s'attaquer aux uniformes, folie de rêveur et de poëte ; vous échouerez, madame. Ne comptez ni sur Pelletan, et encore moins sur X... pour vous appuyer, Tun est trop insouciant et l'autre trop craintif.

— Et nous, trop malades, ajouta Tarbé ; quant à moi, je ne donnerai pas à mes ennemis la satisfaction de mourir ici.

Tous deux étaient terrassés par Tinfluence de l'atmosphère africaine. Les piqûres des moustiques, lent et permanent supplice, digne de figurer parmi ceux que les tourmenteurs de l'inquisition infligeaient à leurs victimes, les avaient mis en sang la nuit précédente ; et ces meurtriers nooturnes revenaient bourdonner sur leurs plaies en plein soleil, aussi bien qu'à la lueur des étoiles.

— Vite, une couche de glycérine, dis-je à Tarbé, qui souffletait énergiquement son propre visage, dans l'espoir d*y écraser ces tourmenteurs subtils.

— Hélas I j*ai épuisé la fiole cette nuit, me répondit-il ; mais, grâce à vous, j'ai vaincu mes bourreaux. Que devenir à présent : ô Muse compatissante, me laisserez-vous dévorer vivant î

— Cent francs, mille francs, et Darjou par-dessus le marché, ajouta-t-il, pris d'un de ces accès de gaieté qui nous avaient divertis sur le Mœris ; sa souflfrance se traduisait en boufTounerie.

— Vous aurez mon spécifique gratis, repartis-je, l'or du Gaulois, fi donc I et Darjou, bis fi donc! et ap-

pelant Gaëtano, je lui ordonnai d'aller chercher un flacon dans ma cabine.

Tarbé s'en saisit, il enduisit vivement son visage, son cou et ses mains de l'huile bienfaisante.

Puis, avec un sourire des plus grotesques, mêlé aux larmes de la glycérine :

— Oh! maintenant, exclama-t-il, ils vont reculer. . — D'horreur I ajouta Pelletan, qui venait d'arriver sur le pont.

— Après vous, s'il en reste? dis-je en reprenant le flacon au prodigue- Tarbé, pour le passer à M. Boulanger.

Il accepta et me remercia en ajoutant malicieuse* ment :

— Je n'en ferai usage que ce soir. N'ayant pas la force d'être gai, je ne me soucie pas d'égayer autrui.

— Ne dédaignons pas de rire, repartis-je, le rire détend la douleur; quand on est heureux, on ne rit pas, on se recueille.

Qu'on me passe ces détails puérils, ils caractérisent nos souffrances à bord du Gyzeh et l'espèce d'intimité qui s'établit inévitablement entre passagers sur le môme navire. Cette intimité se resserre chaque jour ou serompt brusquement, selon la sympathie ou la répulsion instinctive éprouvée au début. L'instinct primesautier est toujours vrai ; on combat l'instinct par la politesse, convention sociale ou factice. La politesse n'a que faire avec des sentiments ; quelque chose de moins banal les détermine dans un être aimé.

Dès mon arrivée à bord du Gyzeh^ j'avais compris les agressions tacites qui m'y attendaient. Quelle

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franche cordialité, et à l'occasion quels soins secourâbles et quels élans généreux espérer de ces hommes officiels, confinés par métier, et s'y tenant par tempérament, dans l'ornière des convenances et du respect des positions acquises 1

Déjà, à la table d'hôte de l'Hôtel-Royal, j'avais pu prendre la mesure de ces esprits du milieu qui sont aux esprits supérieurs ce que la servitude est à la liberté. Les esprits qui communiquent avec l'humanité tout entière et s'inspirent de vérités éternelles leur étaient odieux; le contact de tels hommes irrite, leur causerie est somnifère, à moins qu'elle n'exaspère comme une profanation dans les ques* tions d'art et de politique. Ils n'ont que des opinions de reflet, et ne se servent que de mots d'emprunt. Jamais une de ces paroles qui, comme un éclair, dévoilent tout à coup l'étendue et l'émotion d'une intelligence.

Sur la terre ferme, on peut s'isoler dans une solitude et tenir à distance ces importuns de l'âme ; mais comment s'en garer sur ces navires où toutes les nécessités de la vie sont communes?

Ce fut comme un soulagement d'un fardeau trop lourd de trouver sur le pont du bateau Tarbé, Peilelan et M. Boulanger, qui me fut aussitôt sympathique. On comprend bien que je ne confonds point ni comme talent, ni comme caractère, ces trois journalistes ; ils ont une place à part et très-distincte ; pais ils m'apportèrent tous les trois à œtte heure ua

VOYAGE EN OBIENT. .«37

courant de jeunesse, de fougue et d'indépendance d'esprit à travers la stagnation morbide qui me menaçait. Ils étaient trois êtres vivants contre Hes larves, et j'espérais, avec mon concours, leur voir conjurer l'atmosphère gui nous étouffait tous les quatre.

La femme, quel que soit son âge, rompue à tous les dévouements par la maternité, garde toujours, à travers le temps, une jeunesse de cœur qui la dispose à aider, soigner et soutenir, à être du parti des généreux contre les égoïstes ; tout étranger que le hasard met en rapport avec elle, s'il est malade ou malheureux, lui inspire une sorte d'intérêt maternel.

Je dis à Camille Pelletan qui continuait ses gambades et ses quolibets :

— Voyons, un peu de sérieux, jeune homme, ne trouvez-vous pas qu'il est temps de mettre un terme à l'impassible usurpation de ces mollusques qui nous ont forcés à déjeuner à fond de cale ?

— Le pauvre X... n'usurpe rien, reprit Camille, il est victime obéissante et résignée, et partant tremblante. Il représente la Plaine à la Convention qui, tremblant pour elle, laissait faire aux violents.

— Voilà une phrase grossissante qui transforme X... en légion; mais c'est qu'il est en effet à cette heure la légion qui appuie par sa présence les empiétements de deux prétoriens.

— Trop d'images, chère madame; disons en deux mots qu'en s'emparant du salon du Gyzeh^ le docteur et le capitaine nous ont forcés à déjeuner dans un affreux cloaque.

— Il est vrai qu'il n'y sent pas bon. Vous ayez vu

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refifet de. cet air méphitique sur nous trois, repris-je.

— Et j'ai fait une motion pleine d'humanité, aussitôt adoptée, je dois le dire, par ceux que vous nommez vos tyrans.

— Quoi ! demandai-je, ils ont consenti à nous restituer le salon?

— L'histoire enregistre peu de restitutions de ce genre, la place est à leur gré et ils y resteront, soit qu'ils l'aient prise d'eux-mêmes, soit qu'on la leur ait offerte pour les honorer, comme le trône au bon Louis-Philippe ; nous ne gagnerons rien à attaquer un fait accompli d'où découle un droit de possession quelconque.

— Donc nous n'aurons pas le salon demain î repartis-je.

— Nous aurons mieux que cela, dit-il. 11 a été décidé, qu'en face d'un ciel si merveilleux au lever du jour et au coucher du soleil d'Afrique, la table à manger serait dressée sur le pont matin et soir.

— Jolie motion! s'écria Tarbé ; que ne décrétiezvous du même coup le plus horrible des supplices chinois ! A midi, en plein soleil^ les corps des passagers seront livrés aux mouches jusqu'à ce que mort s'ensuive.

— Et le soir, ils subiront le même supplice avec variante de moustiques, s'écria M. Boulanger.

— Et sans variantes, ce qui est pis, voilà vos lamentations de ce matin qui recommencent sur le même air connu. S'il vous faut absolument une mélodie plaintive pour exhaler vos souffrances, j'opte pour le chant du Saule de Desdemona.

VOYAGE EN OKIENT. 239

— Et moi pour le Chant du Départ, répliqua Tarbé. Il accompagnera demain mes adieux au Gyzeh et fera tressaillir la tyrannie.

«— Fausse sortie, menace feinte, à laquelle je ne veux pas croire, reprit Pelletan.

— Pour ce qui me regarde, je vous jure bien, monsieur, dit sérieusement M. Boulanger, que je quitterai le Gyzeh ce soir même, si c'est possible.

— A moins, repartis-je, que nous n'y opérions d'ici-là une révolution radicale I

—Je ne suis pas positivement, vous le savez, partisan des révolutions violentes, dit M. Boulanger : elles commettent des actes sur lesquels il faut toujours revenir. Soyons modérés.

— La modération est la duperie des opprimés, repartis-je. On ne fait faire un pas à la justice qu'en renversant ceux qui l'entravent. Mais hâtons-nous de formuler un programme sans plus discuter. Si notre majorité l'adopte, il faudra bien que la minorité des trois s'y rallie. Donc, nous exigeons : le lavage complet et immédiat du Gyzeh de la cale au pont ; ^-Té^ puration de la latrina et l'assainissement d*icelle par un jet continu d'eau du Nil; — le nettoyage minutieux des cabines ; — l'extermination des insectes et de la vermine au moyen de poudres et autres ingrédients pharmaceutiques ; — cousinières à tous les lits, linge blanc régulièrement renouvelé tant pour l'usage de la toilette que pour celui de la table; — droit d'examen de chaque jour, d'inspection des vivres et du menu des repas, afin que sous des titres alléchants et fallacieux, on ne nous fasse pas manger.

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des viandes décomposées et des arlequins putrides ; — enfin, restitution à l'heure même du salon du Gyzeh, arbitrairement occupé par les deux officiers !

— Le programme serait excellent, si rexécution en était possible, mais essayer de faire agir le maître d'hôtel et ses subordonnés sans un ordre impérieux d'un officier du khédive, et quant à la restitution du salon, essayer... vous n'obtiendrez jamais de ce dernier qu'après l'avoir accordé à MM. les représentants de l'armée française, il les en fasse déloger. N'oubliez pas que nous sommes en plein pays de favoritisme où le prestige est un droit sacré, Tégalité un rêve de fou, une anomalie avec les mœurs politiques et religieuses, enfin, une impossibilité t

— M. Pelletan est dans le vrai, dit M. Boulanger; désormais nous n'obtiendrons rien sur le bateau, rien du commissaire vice-royal ; c'est pourquoi je juge plus digne et moins fatigant de ne pas émettre nos plaintes.

Ce disant, il ferma les yeux, voila sa tête d'un mouchoir, et s'allongea, immobile, sur son bane. Comme s'ils avaient deviné notre conciliabule, nos deux compagnons débouchèrent en ce moment sur le pont. Je ne vis jamais au beau docteur une mine plus riante* Ses manières étaient aimables et insinuantes comme celles d'un prince qui cherche la popularité : il s'approcha de MM. Boulanger, Tarbé et de moi, et nous tâta tour à tour le pouls avec sollicitude. Notre pouls était bien meilleur, déclara-t-il. Il nous prescrivit une potion, s'il y avait possibilité de la faire préparer à Minieh, ville importante de la haute

Egypte, où il espérait trouver un pharmacien quelconque.

— Nous y trouverons à coup sûr, répliqua assez sèchement M. Boulanger, le chemin de fer qui me ramènera au Caire.

— Amen ! fit Tarbé.

— C'est une idée folle, ajouta Pelletan.

— Que dissiperont, reprit le docteur, un bon dîner en plein air et une nuit de sommeil.

— Double mirage trompeur, lui répliquai-je.

— Dites brutalement double blague, reprit Tarbé que le soleil aveuglait à travers la tente.

— Je viens de signifier au maître d'hôtel, autrement dit padrone del vapore, qu'il eût d*ici à la nuit présidé au nettoyage de toutes les cabines, et qu'il nous servit un dîner sain et irréprochable de propreté sur le pont du Gyzeh.

— Tiens I dis-je en riant, mais pauf un point, aimable docteur, votre programme est le même que celui que je proposais à ces messieurs.

— Et puis-je connaître ce point divergent? repartit le docteur visiblement inquiet.

— Gomment, votre expérience médicale si clairvoyante ne vous fait-elle pas comprendre que déjeuner en plein soleil africain à midi, et dîner le soir en pleine rosée égyptienne, c'est (sans compter le supplice des mouches et des moustiques) indubitablement attirer sur nous les coups de soleil et les ophthalmies, deux maladies souvent mortelles ? N'est-il pas plus simple de prendre nos repas dans la stanza

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dipranzo du Gyzeh, où je suis entrée par mégarde ce matia pensant vous y voir tous attablés ? mais j'ai trouvé ce petit salon, où l'air circule, transformé en cabinet d'étude et en chambre à coucher.

— Que nous occupons, riposta le docteur du ton autoritaire d'un homme bien décidé à faire tourner la question à son avantage, et c'est pour vous protéger tous, et vous la première, madame, que nous avons pensé à ce qui vous semble une usurpation. En pays étranger, et surt.sut en Éu'ypte, faire partie de l'armée française donne un prestige ; il faut le sauvegarder par des signes extérieurs de distinction qui seuls attirent le respect en pays musulman. C'est à quoi nous avons pensé en visitant le Gyzeh et en faisant déposer nos livres et nos hardes dans ce salon qui eût été la chambre du commandant si ce pauvre bateau en avait eu un. Voilà notre usurpation, madame, notre autorité arbitraire qui vous protège, vous et tous les autres passagers, car cette autorité, plus apparente que réelle, nous permet de donner des ordres à tous les serviteurs du Gyzehy pour qu^on accède à tous vos désirs, autant que faire se peut. En outre, nous sommes tellement désireux de vous voir en santé et en liesse que nous mettons, pour une heure ou deux par jour, le petit salon à votre disposition. Vous pouvez y faire votre correspondance et même vous y coiffer, belle dame, devant un miroir moins microscopique que ceux dejs cabines.

-i- Grand merci, galant docteur, j'aime trop l'égalité pour accepter vos offres... Je ne sollicite pour inoi aucune faveur; mais j'émets cette humble ma-

tien démocratique : ce salon appartient à tous les passagers, et c'està tous qu'il doit être rendu.

Le docteur ébaucha sou plus gracieux sourire de vieux galantin :

— Ohl les femmes! sont-elles entêtées, murmura -t-il.

— Et loyales, repartis-je.

Venant en aide au docteur, le capitaine dit sentencieusement :

— Demain, sans plus tarder, la question sera soumise au commissaire égyptien qui décidera.

— Deus ex machina ! s'écria Pelletan, en faisant une pirouette, et son regard sembla me dire : Hum I

.ai-Je prédit de point en point le résultat de vos efforts inutiles ?

— - Ainsi, dis-je à voix basse aux trois passagers sur lesquels j'avais compté comme auxiliaires, aucun de vous ne proteste î

— Vous verrez demain, répliqua Tarbé.

— Oui, demain, répéta M. Boulanger, un acte est plus digne que cent paroles perdues.

— Eb bien I moi, je proteste, s'écria le fougueux Pelletan, je proteste et m'insurge contre la tyrannie du Nil, bien autrement révoltante que toutes les tyrannies de l'Empire, qu'on ne m'accusera pas pourtant d'aimer d'amour tendre. On nous avait flatté que ce fleuve despotique rentrerait dans sou lit , c'est-àdire dans une constitution régulière qui nous permettrait la libre exploration des monuments de ses deux rives. Et voilà que les caprices fantaisistes clu fleuve

autocrate maintiennent sa dilatation indéfinie autour des temples et des nécropoles ; déjà, de par son plaisir, il nous a interdit les trois excursions promises et décrétées sur notre programme aux pyramides de Gyzeh, de Saqqarahetde Bèdrichyn, et maintenant, voilà qu'il nous nargue, il devient lac, presque océan ; voyez, l'inondation palpite au loin sur la terre, quelques cimes de palmiers, quelques têtes de minarets pointent seules vers le ciel. Pourrons-nous descendre à Abydos et à Denderah? J'en doute, ce voyage n'est donc qu'un leurre. Malédiction sur le Nil fécondateur béni parle vulgaire I

Ravi de cette digression, le capitaine qui, armé de sa longue-vue, interrogeait le rivage du côté de la chaîne libyque, intervint empressé :

— Oh ! nous sommes encore loin d' Abydos et de Denderah, dit-il ; à peine atteindrons-nous cette nuit à Beni-Souëf, un petit port que vous verrez en passant, en avant de cette masse verte qui décrit une oasis dans le désert de Libye. Cette magnifique oasis se nomme Fayoum, poursuivit-il ; elle compte soixante mille habitants sur ses terres fertiles qui pourvoient le Caire de fruits et de fleurs. Médinet, Fayoum, l'antique Grocodilopolis, située à la limite du désert de Libye, est la principale ville de cette province de rÉgypte du milieu. Crocodilopolis se nommait aussî Arsinoé, du nom d'une sœur de Gléopâtre, que cette reine y exila, et qu'Antoine fit mettre à mort pour complaire à sa royale maîtresse. Parmi les ruines de la cité d' Arsinoé se trouvent celtes du fameux Lahy* rinthe.

— Fameux, moins que celui de Crète, interrompis-je, le seul que j'aie entendu citer...

— Vous n'êtes pas tenue, madame, de savoir que l'Egypte a eu son labyrinthe et son Abydos, distincts de ceux de la Grèce. L'archéologie n'est pas une science à la portée des femmes, conclut doctement le capitaine, qui, sans perdre haleine, avait débité un speech sur Fayoum comme une leçon apprise.

Debout, près de lui, tel qu'un point d'admiration, X... lui dit avec une modestie touchante :

— Quel puits d'érudition vous êtes 1 Je reste en admiration sur l'étendue de vos connaissances.

— Il fautcela pour l'enseignement que je professe, riposta le capitaine, en tendant les muscles de ses jarrets. Professeur d'une école militaire, je me suis promis de n'être jamais pris en défaut ; la sévérité des examens que je fais passer à mes élèves est devenue proverbiale.

— Pensez-vous, monsieur le capitaine, dis-je en m'inclinant, que nous visiterons bientôt ces ruines de Fayoum auxquelles vous vous intéressez si puissamment?

— Fayoum n'est pas indiqué comme station dans notre Itinéraire, répliqua-t-il, et plusieurs heures s'écouleront encore avant que nous touchions aux ombrages de ces terres fécondes que l'intensité de la lumière et la transparence de l'air font surgir pour nous, comme à proximité du regard.

Il disait vrai : sur la double étendue des deux rives du ûeuve, dont le lit depuis une heure s'était progressivement élargi , tous les détails des paysages,

146 LES PATS LUMINEUX.

cultures, arbres, villages, zones du désert, chaînes de moulagnes, nous apparaissaient nettement jusqu'aux plus lointains horizons. L'œil embrassait, à distance, ces grands ensembles qui ne variaient pas en s'en approchant, tant la lumière, avec une magique précision, en trace distinctement les contours.

Sûre de retrouver au retour les configurations des deux rivages et les mêmes effets de lignes et de lumière que je tenais à bien fixer dans mon souvenir, je me décidai à quitter le pont. Il me tardait de me retrouver seule dans ma cabine, d'échapper aux murmures des voix indifférentes ou hostiles, aux contradictions irritantes ou à d'ironiques assentiments.

Habituée dès Tenfance à la solitude de la campagne et au recueillement de l'étude, j'ai toujours senti, à travers les phases les plus passionnées et les plus actives de ma jeunesse, l'impérieux besoin de m'isoler quelques heures du jour dans le silence et la méditation. Ce régime excellent pour ressaisir et apaiser notre âme, rend à nos facultés une force que le monde énerve : il est devenu pour moi au déclin une irréfrénable nécessité.

Grâce à ma promesse d'un fort bahschisch, suivi le matin d'un commencement d'exécution, Gaëlano avait balayé ma cabine. Cette propreté, plus apparente que réelle, la seule d'ailleurs que l'on pût obtenir du cameriere italien, ne me fit point illusion. Après m'êlre délectée à boire de l'eau glacée de ma gargoulette et à m'y baigner le visage, je m'assis sur mon petit lit et je fermai les yeux. Le supplice de la nuit précédente ne tarda pas à recommencer. Les essaims de

mauches et de moasliques sifflaient à mes oreilles ; ils semblaient envahir la cabine, la remplir et m*y étouffer. Je serrai le long voile qui enveloppait ma tête, et je me renversai lourdement sur les mains pour ne rien voir et ne rien entendre. Je me mis à réfléchir que n'ayant à espérer ni soins efficaces ni cordialité sincère de la part de mes compagnons du Gyzeh, les uns malades et les autres hostiles, je ne pourrais trouver qu'en moi-mâme l'énergie morale qui soutient la force du corps. Je résolus de ne plus m'épuiser en protestations vaines contre ce qui choquait mon esprit ou blessait mon âme, et de donner les courts instants de lucidité intellectuelle que me laissaient mes souffrances à écrire mes impressions de voyage.

Je m'excitai à travailler en me répétant qu'il serait par trop humiliant que le capitaine recueillît sur la haute Egypte des notions précises plus attrayantes que les récits variés de mon imagination. Le speech sur Fayoum, débité avec tant d'aplomb par cet imperturbable diseur, m'avait intéressée sans m'éblouir. Cette idée subite me fit rire,' une description ornée d'aperçus historiques et archéologiques se trouvait à coup sûr dans quelque guide, et tout le mérite du capitaine était de l'avoir apprise par cœur. Je sentais l'impossibilité de m'endormir sans la potion que je réservais pour la nuit, et j'éprouvais un dégoût invincible de me livrer en pleine lumière aux morsures des bêtes qui fourmillaient dans mes oreilles.

J'ouvris les yeux, et, dédaignant de lutter contre la vermine, je me dis qu'il serait plus digne et plus

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stoîque de combattre ma fatigue et de tenir sans défaillance l'intelligence en éveil. C'était d'ailleurs ma seule arme offensive et défensive dans le triste milieu où je me trouvais. Je me misa feuilleter rZ/tneratr^ des Invités et un autre Guide en Egypte. Tous deux étaient à peu près muets sur cette fertile Fayoum, cependant toute verdoyante sur la carte des bords du Nil de notre Itinéraire. Mais où donc, me demandaisje, le capitaine a-t il trouvé des renseignements si circonstanciés, échos évidents de quelque récente lecture? J'ouvris le Voyage en Egypte et en Syrie ^ de Volney, toujours si exact et si vrai dans ses descriptions. Fayoum y était à peine nommé. On trouve seulement dans les pages de l'Inondation du Delta que « c'est à Fayoum qu'aboutit le grand ravin appelé Fleuvesans-Eau quif dit on, a été l'ancien lit du Nil. »

Aujourd'hui Fayoum se trouve à sept ou huitmilles de distance du nouveau lit du Nil.

Ceci complétait les données historiques et descriptives du capitaine, mais ne m'indiquait pas la source où il les avait puisées.

Une atroce démangeaison au visage me força à interrompre mes recherches. Comment lire, comment penser, comment résister à l'abrutissement d'une incessante torture? Je rejetai les livres avec impatience, et tendis la main pour saisir un de mes flacons. Je m'aperçus alors que Gaëtano les avait symétriquement alignés sur l'énorme Dictionnaire Douillet gisant dans un coin. J'écartai brusquement les flacons et roidis mes muscles pour soulever l'écrasant volume. J'excitai ma force épuisée en répétant mentalement :

Fayoum! Fayouml Je ne saurais dire ma joie de femme aiitipédante et d'écolier indiscipliné en trouvant mot à mot, dans le docte Bouillet, le merveilleux Fayoum du capitaine. pion militaire, pensai-je, c'est-à-dire double pion, voilà ta science éventée ! Infime répétiteur d'un compilateur universel, ta faconde littéraire vaut la faconde politique de ton ami le docteur. Je vous livre à l'admiration de X... et me dégage de votre atmosphère. L'ironie est la meilleure cuirasse contre les coups de la sottise humaine.

Comme je sortais, souriante et raffermie, de ma cabine, je trouvai Tarbé à la porte de la sienne. Il me dit avec un geste désespéré :

— Je vois à votre bonne mine que vous avez dormi malgré Tinfection de la latrina.

— Je n'ai pas fermé Tœil, Fepartis-je; mais j*ai pris un bain de silence et de solitude qui m'a rafraîchi l'esprit ; me voici aguerrie.

Je retrouvai sur le pont tous les passagers. J'allai m' asseoir à l'écart et commençai à écrire des notes sur mon carnet. Le docteur, toujours sémillant, vint s'informer de mon état.

— L'état mental et moral est excellent, lui dis-je ; mais j'ai le larynx tellement enflammé que je me suis prescrit un silence absolu.

— Sage prescription sur laquelle la Faculté est unanime ; rien de plus salutaire que le silence dans les affections des bronches; et si, comme docteur, je n'ai pas insisté sur ce point, c'est que, comme homme du monde, j'éprouve à vous entendre, madame, un plaisir qui me rend égoïste

— Hum I hnm ! reparlis-je en feignant de tousser, voilà un complinieiii barbare à force d'ôire galant. Vous allez m'obliger à parler, fuyez, tentateur, et je l'éloi^'nai d'un geste suppliant.

Il me répondit par un signe qui voulait dire : Dormez 1 mais, me voyant écrire rapidement et sans distraction, il parut inquiet et courut se concerter avec le capitaine qui, d'une main^ tenait sa longuevue, et de l'autre un guide. Le petit homme se trémoussait d'un côté du pont à l'autre, braquant sa lunette sur les deux rives et cherchant dans le guide le nom des montagnes et des rares villages que les minarets nous signalaient. Les guides so>U très-sobres en dénominations de détail; ils se contentent de citer les principales villes de la haute Egypte où stationnent les bateaux qui remontent le Nil.

— Guides incomplets, s'écria le pédant. Je signalerai leurs lacunes à la Société de géographie.

Cette exclamation me fit sourire. Croyant à mon assentiment, et curieux d'ailleurs de savoir ce que j'écrivais sans le secours d'un Iiinéraire, le capitaine vint à moi l'œil interrogateur, et m'offrit sa longuevue, qui me permettrait, ajouta-t-il , d'être exacte dan? mes descriptions topographiques, destinées sans doute à la publicité.

— Pour le moment, répliquai-je à voix basse, je ne note que des jalons. Jalons psychologiques et jalons descriptifs que je compléterai plus tard dans mes cahiers. Les premiers s'inspireront de La Bruyère, les seconds à Taide de l'impeccable Bouillet. *

Le capitaine rijposta sans broncher ;

— La compilation suffit pour qui n'a pas fait d'études spéciales.

A cette audacieuse réplique, j'oubliai comme une enfant terrible mes résolutions de sagesse et de silence.

— Oh! oui, m'écriai-je, ceci est tellement vrai que tantôt ignorant jusqu'au nom de Fayoum, j^en puis faire, à l'heure qu'il est, la description la plus attrayante, grâce à l'irrécusable Boni Met.

Le capitaine bondit comme si une vipère l'avait piqué, mais dissimulant soudain son humiliation, et rentrant dans son rôle, il m^offrit de nouveau sa lunette pour regarder les lies flottantes dont nous approchions.

— Merci, lui dis-je, je suis presbyte, ce qui me permet de voir à distance les bufiEles et les chameaux groupés sur les pâturages, au pied des palmiers.

Il s'éloigna, Tair contraint, en me saluant à peine.

Je me reprochai aussitôt mon incontinence satirique. Je venais d'éventer mes armes sans nécessité et de me faire un ennemi qui saisirait la première occasion de me nuire. A propos de cet incident, je retrouve dans mes notes :

a La vérité sur les mœurs du temps ne saurait être écrite que pour la postérité. Malheur à l'écrivain assez courageux pour peindre les vices ou seulement les ridicules de cette société pervertie par l'Empire. Molle et flexible pour tout ce qui tient à l'honneur^ elle se cabre sitôt qu'on touche à ses intérêts et à sa vanité. Dévoiler l'infamie ou la sottise d'un contemporain , c'est s'exposer non-seulement à sa haine ^

mais à celle de ses pareils qui, se seolaiU atteints par votre ceusure, vous la feront payer cher. Vous êtes seul, et ils sont légion ; légion par la richesse, la publicité, la force brutale ; tous les moyens d'adhésion sont pour eux. La légion lâche sur vous ses bétes fauves : la calomnie, le dédain enfantant la pauvreté et l'oubli, double agonie de l'écrivain. Si cet écrivain est une femme, on la frappe dans ses tendresses les plus émues, dans ses fiertés les plus hautes. Mais que faire, alors î N'est-il pas lâche de courber sa conscience, de mutiler ses facultés, de se réduire soi-même au rôle d'esclave et d'eunuque? soit, écris et publie tes indignations, mais reste muette devant ce qui te révolte! A quoi bon ces luttes orales? Ne parle plus, aie toujours présent ce beau proverbe arabe : Qui se contient s'accrM. Accrois ton esprit, restreins-en l'expansion dans tes livres; si ces livres frappent et émeuvent, tu auras plus fait pour la vérité que par des disputes vaines. » Raffermie par ces réflexions, je me murai, dès cette heure, dans un silence apaisant.

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