FIN DE LA GUERRE
L'oraison funèbre de Thomas Mûnzer et des paysans fut prononcée par la bouche de Luther. A peine eut-il appris à Witteniberg le désarroi de ces malheureux, qu'il éclata en un libelle furibond. Le titre était : « Terrible jugement de Dieu sur Thomas Mùnzcr. par lequel Dieu constate dans cet homme l'esprit de mensonge, et le condamne. » Le principal argument sur lequel Luther appuyait ses invectives, c'était la défaite des paysans ; comme si la défaite d'une doctrine était pour elle une présomption d'erreur ; comme si le droit n'avait jamais succombé; comme si la bonne cause n'avait jamais eu les dieux contre elle (1) ! Juger d'une opinion parle succès, y penses-tu, Luther?
Quand bien même Miïnzer et les siens se seraient souillés de quelques violences,
(1) l ; li ix causa diis, sed vicia Catoni.
cela n'excuserait pas le ton de dureté avec lequel le père de la Ri imbe
sur des vaincus. Leur infortune n'est pour Luther qu'une occasion de s'exalter lut même : « Regardez-moi, s'écrie-t-il, regardez mes actes ; sans avoir recours au glaive, j ar la sente arme de ma parole, n'ai-je point nui au pape, aux évoques, aux prêtres et aux moines, plus que les empereurs, les rois et les princes, avec toute leur puissance, ne sont en état de leur nuire? Le monde sera détruit par ma bouche. Il n'est point nécessaire de recourir à 'a sédition corporelle. Le Christ autrefois a commencé cette guerre pacifique que je continue contre le pape. Enseignez, parlez, écrivez, prêchez, démontrez que les lois humaines ne sont rien. :
chacun ou chacune de se faire prêtre, moine ou religieuse; si quelq
fat, conseillez-lui d'en sortir. Ne donnez plus désormais d'argent pour le- huiles. Ne payez plus l'Église, et l'Église ne roas opprimera plus. Attaqu -z les idées sur lesquelles reposent les institutions, les lois, les pratiques du vieux monde, voas verrez alors ce qui restera du pape et de tout ce régime bâtard. »
En deux mots, Luther voulait alors que la Réforme se renfermât vis-à-vis du clergé et de la noblesse orthodoxe dans une opposition morale. Seulement, le fougueux moine Augustin n'avait pas toujours tenu le même langage : « Si la fureur des suppôts de Rome devait continuer, s'écriaitil en 1517, dans une brochure, il ne nous resterait plus d'autre remède que la violence. L'empereur, les rois et les princes feraient alors bien de s'armer, et d'attaquer ces pestes du genre humain.
Quand nous châtions les voleurs par la potence, les brigands par le glaive, les hérétiques par le feu, pourquoi ne pourrions-nous point passer par les armes ces magistrats de perdition, ces cardinaux, ces papes et toute cette canaille de la Sodome romaine, qui corrompt sans fin l'Église de Dieu? Pourquoi ne laverionsnous pas nos mains dans leur sang?... » Thomas Mlinzer n'avait jamais rien écrit de plus violent; mais le Luther de 1525 n'était plus le Luther de 1517 ; de révolutionnaire, le moine excommunié s'était fait conservateur, le jour où il avait cru pouvoir accommoder sa Réforme religieuse à l'état politique de l'Allemagne.
Tout en tonnant contre les paysans révoltés, Luther avouait lui-même que les causes de cette guerre remontaient jusqu'aux princes, jusqu'à leur insupportable avarice. <c Ce ne sont point les paysans, leur criait-il, c'est Dieu lui-même qui s'oppose à vous : il visitera votre tyrannie par le fer. S'il ne prévient de grands et irréparables malheurs en vous châtiant luimême, c'en est fait de l'Allemagne : elle sera tout entière ravagée. » Cela n'empêchait pas Luther de se retourner, comme un sanglier mordu, contre les paysans : « Rien n'est, dit-il, plus diabolique au monde qu'un homme séditieux. Il est bon de le tuer comme un chien enragé. Si tu ne le frappes pas, il te frappera, et toute la province avec toi.» On tremble, quand on songe que cette provocation au meurtre tombait de la bouche de Luther, au moment où. les derniers paysans qui restaient de la guerre erraient çà et là autour de leurs cabanes dévastées. On fit ce que conseilla l'homme de paix ; onles assomma.
Du fond de leurs solitudes désolées, les paysans, poursuivis par les nobles, et, pour comble d'outrage, calomniés par leur maître spirituel, répondaient à Luther :
a C'est de vous que nous avons appris à nous révolter contre l'autorité ! »
Cette inhumanité de Luther envers des vaincus étonne dans un caractère qui ne manquait, après tout, ni de noblesse, ni de courage. Il alla jusqu'à écrire, par la main de son disciple et ami, le doux Mclanchthon, un violent et hideux pamphlet contre Mùnzer. Insulter un ennemi mort ! . . Tant de fiel ne s'explique bien que par une seule circonstance : ces deux hommes étaient du même parti. L'un et l'autre voulaient une Réforme, mais différente.
Ces haines intimes qui naissent sur des nuances entre gens de la même opinion, de la même cause politique ou religieuse, acquièrent avec le temps un caractère d'intensité telle, que rien ne leur est comparable. L'ex-moine Augustin détestait bien moins ses ennemis déclarés que les partisans de la Réformation avec lesquels il était divisé. Ces derniers alarmaient chez Luther l'amour-propre d'auteur, en passant au delà des limites fixées par lui-même au mouvement d'idées qu'il regardait comme son ouvrage. C'est cette liiiine et la crainte d'être dépassé par les Biens, qui le jetèrent dans une réaction
furieux. « J'ai tué Miinzer, s'i'ciiwNil ; sa
e ; œaisje l'ai tué parce qu'il
voulait tuer mon Christ (1). »
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risée encore, Le paysan subissait un
double joug clérical et féodal. Lufche
lo2â) voulait bien l'affranchir i es «5110 lui imposai!: i'É-
r désarmes £iaci/i' mais quai;! aux servitudes et aux charges civiles, il les déclarai! bonnes et sacrées, nstitm'es de Dieu mémo, de peur que le paysan ne regimbai Si Luther entrait ainsi dans les vui seigneurs, s'il
flattait leur domination en la couvrant de la Bible, c'était un peu par caractère (2), et beaucoup par calcul. Il était dirigé en cela par un motif tout politique. Luther avait remarqué par lui-même que la Ri .nui' luisait de rapides progrès dans tous les endroits où elle avait pour soutiens et pour appuis les seigneurs; il l'avait vu, au contraire, s'introduire avec beaucoup de peine dans les États de l'Allema-
(I) Au point de vue social, le Christ de Luther était, & peu de chose près, celui des catholique».
(î) 11 aimait la société des landgraves, des ambassadeurs, de» électeurs, etc., etc.
gne qui étaient défendus contre les nouvelles doctrines par la vigilance et la résistance des princes. Embrasser ouvertement le parti des faibles, associer la Réforme religieuse à une réforme sociale, c'était (et sur ce point Luther ne se trompait pas) enlever au nouvel Évangile ses patrons naturels : — tous ces nobles, qu'un sentiment de convoitise ou de rivalité animait contre Rome. Le calcul de Luther ne différait pas sensiblement de celui des évêques qui entrèrent, au temps de Constantin, dans l'alliance avec l'empereur, afin de réformer le monde par l'autorité.
Cette manière de voir tout humaine, n'avait qu'un inconvénient, mais suprême : en appuyant la Réforme sur l'ancien ordre social, Luther liait le verbe nouveau à un principe de dissolution.
Une religion protégée est une religion qui témoigne elle-même ne point avoir foi dans son point de départ. Une doctrine qui serait assurée de venir de Dieu, repousserait comme une injure le secours du bras séculier. En acceptant le fardeau de ce patronage, le protestantisme, né de Ja liberté, mentit bientôt à son origine, et
devint, dans tous les États où il réussit à s'établir, une religion d'autorité. Ainsi, l'œuvre de Luther fut paralysée dans son germe. Cette œuvre ne pouvait se développer que par une rupture entre l'ordre politique et l'ordre religieux. Du temps de Luther, tous les États de l'Europe étaient déjà m nés par un sourd travail de décomposition : leur incorporer la Réforme, c'était rattacher de nouvelles croyances religieuses aux parties délabrées d'un édifice qui pouvait tout entraîner dans sa chute; mais telle est l'éternelle inconséquence des réformateurs et leur peu de foi, qu'ils croiraient tout perdu si leur idée ne s'appuyait, eux vivants, sur les soutiens de ce môme passé qu'ils viennent détruire.
Luther ne s'emporta si fort contre les paysans que parce qu'il craignait que leur révolte ne brisât l'alliance commencée entre la réforme religieuse et le pouvoir civil. En effet, telle est la bonne foi des partis que, malgré les sentiments bien connus de Luther, les papistes firent remonter au moine transfuge, à ses écrits, la responsabilité des troubles. Voilà, disaient-ils, les fruits de ces nouvelles doctrines de li-
berté (1). A quoi Luther répondait : « Évoques et princes, si vous eussiez aidé la chose dans son temps et que vous eussiez donné carrière à l'Évangile; si vous aviez pris vous-mêmes l'initiative des changements nécessaires, combien la Réforme se serait élevée et constituée tranquillement par l'intervention des pouvoirs établis ! Au lieu de cela, le diable a tout confondu. Dieu a voulu qu'il en fût ainsi : il a voulu que cet édifice d'abomination s'écroulât de fond en comble sous sa colère, afin de montrer que sa parole est plus puissante que tout. Il faut qu'elle avance, quand bien même mille mondes lui feraient obstacle. Que gagne-t-on à lutter contre le courant du fleuve et à retenir ce qui ne peut être retenu?...» Foi dans l'irrésistibilité du progrès, dans la toute-puissance de la parole libre , c'est à merveille ; mais alors, pourquoi demander à l'autorité de se faire la main de tes doctrines, ô Luther?
(1) Hic novee doctrines, hic libertatis fructus a Luthero prœdicatœ. (Gerdesius.)
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