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LA PRIERE DES PAYSANS

La guerre des paysans, nous l'avons dit, était indépendante de Miinzer et des autres réformateurs; elle s'avançait appuyée but les griefs de la race agricole, sur le progrès intellectuel des nations chrétiennes, sur la foi universelle du e humain en un avenir meilleur. Les populations ne se contentaient plus d'un idéal de justice et de bien-être dans l'autre monde : cet idéal, elles voulaient l'atteindre dès ce monde-ci. De là une aspiration vague au bonheur matériel,

une impatience de jouir, qui gagnait peu à peu les classes déshéritées.

Quiconque dans l'antiquité se déclarait le dieu visible d'un peuple, prenait du moins l'obligation de le nourrir. Moïse, en se faisant la Providence des Hébreux, s'était engagé à leur fournir des moyens d'existence : aussi le peuple d'Israël murmurait-il toutes les fois que l'eau manquait à sa soif, et que sa faim n'était point assouvie. Il n'en était pas de même au moyen âge du pape, des rois, des seigneurs féodaux, des évoques : ces hommes s'étaient bien déclarés euxmêmes les dieux des nations modernes; mais ils avaient laissé à chacun le soin de pourvoir par son travail à la nécessité de vivre. Or, ce travail était alors serf du capital et de la terre. En bêchant, sarclant, labourant, semant sur la propriété d'un autre, le paysan accroissait les revenus de son maître, mais il augmentait ses charges à lui-même et sa misère. Un tel état de choses ne pouvait durer : c'est le cri que poussait, d'un coin de l'Europe à l'autre, la terre, pressée, foulée, vexée qu'elle était par l'avarice et les déprédations des grands.

Au moment où les races barbares fondirent sur Le monde romain, presque tous les pays du Nord étaient à défricher.

L'agriculture, en les fixant sur le sol, fut pour ces races l'élément générateur de tout propres et de toute civilisation. Mais, exclusivement guerrières, elles ne cultivèrent pas la terre de leurs propres mains, elles 1; firent cultiver par des esclaves. Ce travail, que les races conquérantes avaient dédaigné, se développait chaque jour, et refoulait, quoique sans bruit, l'épée des dominateurs. Le sillon creusé par les âpres enfants de la terre devint la ligne intermédiaire de l'esclavage et de la liberté. Par malheur, ce sillon, limite des deux mondes et des deux races, quoique abreuvé par les sueurs du paysan, n'avait guère produit, en Allemagne surtout, qu'uni- demi -liberté pleine d'angoisses et de soucis.

Ceux qui étudient dans l'histoire la filiation des choses, attachent un intérêt tout particulier à la question des préludes.

Le%, savants sont autorisés à voir dans les séries végétales et animales qui peuplent les couches concentriques du globe terrestre, des essais, des épreuves par les-

quelles la main de la nature a tracé et préparé dans ces premiers êtres le type des êtres plus parfaits qui leur succèdent. De même les événements historiques s'y reprennent à plusieurs fois avant d'apparaître et de se fixer dans le monde sous la forme définitive qui leur convient.

Envisagée à ce point de vue, la guerre des paysans est la première épreuve de la Révolution française.

Les causes qui, au seizième siècle, agitèrent l'Allemagne, diffèrent peu de celles qui, deux cents ans plus tard, soulevèrent les campagnes de France contre le régime féodal et monarchique : le malaise général des paysans, l'ébranlement imprimé au monde intellectuel par les discussions religieuses ou philosophiques, le sentiment du droit développé par la lumière croissante des principes et par l'injustice de plus en plus choquante des institutions sociales.

Sieyès disait, il y a près d'un siècle, que la liberté de la presse était un sixième sens donné aux peuples modernes. On peut en dire autant de la liberté d'examen. La Réforme apporta une modification organique dans les races humaines qu'elle

trouva penchées sur la terre labourable ou sur l'enclume. Toute idée nouvelle évrille, pour ainsi dire, chez les peuples, des sens qui ont longtemps sommeil lé.

11 faut lire la longue prière des paysans pourvoir comme ils supportent douloureuùt la privation de biens qu'ils avaient Long! .i iri's. uPère, noue avons

lu la bible, disaient-ils: il est écrit dans le saint livre que Dieu fait luire son soleil pour tous les hommes. Nos princes s'élèvent donc contre le Seigneur? Car nous ne le voyons presque jamais, ce bel astre, nous, mineurs enfermés dans les entrailles de la terre et obligés de travailler tous les jours à forger des lances pour nos maîtres, desfers pour leurs chevaux et des colliers pour leurs chiens. Ils nous font payer l'air que nous respirons et la lumière dont nous sommes privés : la dîme de nos troupeaux et de nos champs leur appartient.

Père, à ces électeurs déjà si riches, tu as donné des crosses, des mitres, des os soirs d'or, le vin du cellier des couvents, les tapis des cathédrales, des vases sacrés, tout garnis de pierreries, des abbayes, des monastères, des prébendes: nous, nous demanduns ù couper dans les forêts, en

hiver seulement, un peu de bois pour nous chauffer ; à prendre en été quelques grains de blé aux champs de nos seigneurs , en automne quelques grappes de raisin à leurs vignes pour nos nouveau-nés, et, une fois par semaine, un peu d'herbe dans leurs prairies pour nos brebis. Si nous sommes, comme eux, enfants de Dieu, fils d'Adam, créés du même limon, pourquoi nos conditions sont-elles si différentes? Cela n'est pas dans l'ordre de la Providence. Le livre que tu nous as commandé de lire nous l'a dit. Nous t'envoyons nos doléances, mets-les sous les yeux de nos princes. S'ils ne veulent pas nous rendre justice, Dieu nous a donné des bras, une enclume, un marteau, des piques : nous nous en servirons, et, comme il est écrit dans la Bible, nous combattrons le combat du Seigneur. Dieu nous enverra son ange, qui renversera les forts et élèvera les faibles. Nous frapperons pink, pank, sur l'enclume de Nemrod, et les tours tomberont sous nos coups : Dran, dran, dran (1) ! »

Est-il rien de plus touchant que cette prière? Il ne tenait qu'aux seigneurs d'é-

(1) Histoire de Calvin, par M. Audin.

viterla guerre civile, on se mettant euxmêmes à la place de Dieu, et en écoutant les plaintes du faible. Us n'en firent rien. Alors les paysans formulèrent leurs doléances et leurs griefs en douze articles, qui devinrent comme le programme de leur affranchissement social.

1° « Ils réclament le droit d'élire euxmêmes leurs pasteur?: c'est, ajoutent-ils, par abus que ce droit avait été enlevé au peuple et transféré aux évêques, qui préposaient à la charge des âmes des hommes incapables ou infâmes.

1 ' « Ils se plaignent des dîmes et des autres impôts de l'Église, que lesprinceset [es évêques attiraient à eux; pour cela, les grands accablaient le peuple de charges et de tributs, privaient l'agriculteur de sa moisson, et ne laissaientrien à l'ouvrier des champs que des sueurs perpétuelles (I).

On ne pouvait plus tolérer de tels excès ; ces dîmes el ces redevances devaient être fixées à l'avenir par les travailleurs euxmêmes. Les communes pourvoiraient,

(1) Nec quicquam prœter sudores perpetuos reliquumfatcre.

selon leur bon plaisir, à l'entretien et à la nourriture de leurs pasteurs.

3° « Les paysans déclarent ne plus vouloir être regardés comme serfs ni traités comme la propriété de leurs seigneurs : car Jésus-Christ, par son sang précieux, les a rachetés tous, le pâtre à l'égal de l'empereur. Nul n'est excepté. Ils veulent être libres; à moins qu'on ne leur prouve par l'Évangile qu'ils sont nés strfs, et que leurs princes sont nés maîtres. La servitude n'a pu s'introduire dans les nations chrétiennes qu'en chassant de ces nations la lumière évangélique.

4° Ils demandent le droit de prendre le poisson dans l'eau, l'oiseau dans l'air, la bête dans le buisson ; car, lorsque Dieu ,réa l'homme, il lui donna pouvoir sur tous les animaux. Est-il juste que le gibier mange et ravage le fruit du travail sous l'œil même du travailleur ? Est-elle humaine cette loi qui condamne le paysan à demeurer oisif devant cette violation de son bien? Si, entre les seigneurs, il en est qui prouvent par des titres avoir acheté le droit de pêche, qu'on s'arrange avec eux, sinon, que la pèche des éîangs et des rivières soit détournée dei'us ige particu-

lier, et serve entre les mains de tous au bien-être général.

5° « Les forêts des seigneurs cléricaux et séculiers qui n'ont pas été régulièremcnt acquises et payées doivent rentrer dans le domaine de la commune. Chacui sera libre d'y abattre le bois qui lui sera nécessaire, au jugement des prud'hommes ; lis prendront des mesures pour em- •r les ravages.

G0 « Les services qu'on impose aux paysans deviennent de jour en jour plus accablants ; ils demandent qu'on modère ces services, et qu'on ne les charge pas au delà de leurs forces.

7° « Le seigneur ne peut exiger du paysan, sans rétribution, des travaux qui ne sont pas convenus dans leur pacte mutuel.

8" « Beaucoup de terres amodiées sont trop grevées de taxes et d'impôts. Qu'on établisse un tribunal d'arbitres honnêtes qui diminuent le cens selon l'équité, afin que le paysan ne travaille plus pour rien, « car chaqo • ouvrier est digne d'un salaire. i S. .Matthieu.)

Les paysans demandent qu'on réforme la justice.

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10° « Quelques seigneurs se sont approprié injustement des biens de la couronne ; à moins de titres de vente, que ces biens-là retournent à la commune.

11° « Grâce à l'usage, appelé le cas de décès, les biens des orphelins tombent, par la mort des parents, entre les mains des magistrats ; que ce droit soit aboli. N'estce pas, en effet, une impiété de dépouiller ceux que la mort vient de priver de leurs soutiens naturels?

12° « Si l'un ou plusieurs des articles qui précèdent, disent les paysans, étaient en opposition avec la parole de Dieu (ce que nous ne pensons pas), nous y renonçons d'avance. Si, au contraire, on nous indiquait d'autres griefs à formuler, d'autres droits à réclamer, qui soient conformes avec la lettre de l'Écriture, nous y adhérons dès à présent.

« Que la paix du Christ soit avec tous! A.mcn. »

Jamais réclamation plus juste ne s'é- .leva Dans ces douze articles, on reconnaît le germe des plaintes que les provinces de France déposèrent, en 1789, dans

leurs cahiers, et des réformes qu'elles demandèrentaux états généraux.

Quelle inllucnce exerça la charte des paysans d'Allemagne, trois siècles plus tard, sur les paysans de France, c'est ce qu'il est impossible de dire ; pourtant, dans nos idées, cette influence existe.

Herschcll estimait que la lumière émise par Les dernières nébuleuses visibles dans son télescope de quarante pieds, devait employer près de deux millions d'années pour venir jusqu'à nous. Et cependant elle y arrive; et qui pourrait soutenir que rien ne manquerait à notre globe, si ce faible rayon luminaire ne l'animait pas? En histoire, les événements agissent de même les uns sur les autres à de longues distances. Quand les astres et les doctrines mettent ce temps à parcourir l'espace qui les sépare de leur but, nous nous étonnerions que notre idée n'arrive pas tout desuiteauxlimitesqu'elledoitatteindre!...

Je tiens h établir un fait, c'est que les paysans n'attaquèrent point: ilsse défendirent. L'objet de leurs demandes était modéré; la forme en était respectueuse.

Ils protestaient de leur obéissance auxlois dans tout ce qui était légitime et chrétien.

Retranchés derrière leurs droits, derrière la parole de Dieu, dont ils se couvraient contre les princes et contre Luther luimême, ils attendaient de la pression morale, non de la force, un soulagement à leurs maux. Presque partout le mouvement de la résistance aHuma 'a guerre.

Le duc Georges, instruit de l'agitation des campagnes, résolut d'aller au-devant de l'orage. Il leva une armée : hommes. chevaux, artillerie. A son aide il appela quelques autres prince-, le landgrave de Hesse, le duc Henri deBrunswiek. les deux électeurs de Mayence et de Brandebourg.

Le plus grand péril les menaçait, disait-il, s'ils ne réunissaient au plus vite leurs forces, et s'ils n'attaquaient point ces bandes séditieuses.

La conspiration des nobles, ces préparatifs de guerre, le refus dédaigneux qu'on opposait à de justes demandes, tout jeta les paysans dans le désespoir. Le mouvement prit alors une autre forme. Dans la Saxe, la Souabe, la Thuringe, la Franconie et les autres provinces circonvoisines, des soulèvements éclatèrent contre les magistrats. La Suisse elle-même fermentait.

Zwingle et ses doctrines avaient ameuté

le? paysans contre les évèques, les moines et les personnes consacrées à Dieu. Les vêes par l'antique foi des ancêtres, od lés dévasta; les images des saints cl tons I( - - de l'autorité religieuse

furent détruits. Cela fait, les paysans croyaient avoir défendu la doctrine del'Évangil , et avoir écarté d'euxla servitude. Nous avons dit quelle haine s'attachait à cespierres vivantes dans lesquelless'incarnait L'esprit du vieux monde. Non contents de détruire le passé, les paysans formaient entre eux une vaste association. Par serment, ils s'engageaient à se soutenir les uns les autres contre la tyrannie. Ceux qui refusaient d'entrer dans cette association agricole étaient maltraités. Quelques villes tombèrent au pouvoir des fédérés. Un fit ■ 'intreeux la force publique. Les princes donnèrent Tordre de les saisir ; quelques-unsfurentbrûlésàfeulentoT] pris aux cheveux parle bourreau qui leur coupa la tête. L<-s autres, dispersés par la frayeur, se jetèrent çà et là. Les violences locales •ut qu'exaspérer chez les paysans le sentiment de leurs droits. Le mouvement devint ainsi général, et s'organisa par la répression même.

De tous les mystères de la foi chrétienne, celui que la Réforme avait le plus remis en lumière, en appuyant sur la nécessité de la grâce, c'était le mystère de la rédemption. Or, dans cette rédemption acquise, par le sang du Fils, les masses ne virent pas seulement le salut de leur âme, une mystique délivrance du péché et de la mort éternelle ; elles y virent aussi le rachat de leurs droits politiques.

Si pressé que fût Miinzer d'en finir avec la tyrannie féodale, il croyait prudent de différer les hostilités. Soit qu'il voulût mettre les seigneurs dans la nécessité d'attaquer les paysans, et leur ôter ainsi la dernière apparence du droit ; soit qu'il ne regardât point ces handes agricoles comme suffisamment exercées au métier des armes, il eût voulu attendre un an. Ce n'est pas tout pour un parti que d'avoir de son côté la justice, il faut encore que cette justice soit comprise de tous. Or, parmi les paysans, si quelques-uns obéissaient, en entrant dans la coalition, à un sentiment consciencieux, le plus grand nombre d'entre eux étaient remués par des appétits brutaux et aveugles. Ces appétits étaient d'ailleurs surexcités chez eux par

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de longues privations et par l'ignorance. Peu instruits de leurs droits, ils ne voyaient dans la guerre qu'une occasion de pillage : aussi la guerre tentait-elle leur inexpérience et leur audace. Les retenir, c'était s'exposer à leurs murmures, à leurs soupçons. Miinzer, le chef spirituel des paysans, voulut d'abord résister à l'ébranlement général; mais les impatiences de la masse trouvèrent de l'écho dans un homme de ses amis, Pfeifer, un de ces esprits aventureux et irréfléchis qui prennent toute hésitation pour de la faiblesse. Miinzer céda : il n'était d'ailleurs plus maître du mouvement qui, excité par lui. avait fini par entraîner le peuple et le chef lui-même.

Les forces des paysans étaient d'ailleurs considérables, maiséparses; Miinzer craignait, non sans raison, qu'une attaque subite des nobles, une surprise, en taillant en pièces quelques bandes isolées, ne jetât la terreur et la désertion dans toute la masse. Le moyen de les réunir était d'entrer en campagne. Pfeifer partit à la tête d'une horde qui dévasta les églises, brûla les châteaux, saisit les hommes des principales familles, et revint à Mulhouse

chargée de butin. Ce fut le premier pas dans une voie où il n'y avait plus à s'arrêter. Ce premier succès fut suivi d'un st« cond, et l'heureux début de la guerre inspira aux paysans l'assurance de tenter de plus grandes entreprises. Les monastères furent renversés, les évêques chassés, les moines éconduits, les religieuses engagées dans des liens plus doux que ceux du cloître. Ce n'était que temples mis au pillage. Les trésors des églises furent dépouillés et appliqués à l'utilité publique (1). Les cens, les impôts, les tailles abolis; la liberté rendue : c'était une nouvelle aurore pour l'humanité. A la place des messes supprimées, des institutions économiques, toutes nouvelles, avaient surgi. Le culte exérieur faisait place à un ordre social dans lequel les droits du faible étaient protégés. L'Évangile quittait les hauteurs et les spéculations mystiques, pour s'incarner dans les lois, dans les mœurs et dans les rapports de citoyen à citoyen, d'homme à homme.

(1) JEraria spoliata omnia, publicœ ulilitati consultum hoc est bonis ad prœscriplum Munzeri in communem usum relatis.

Los écrirons orthodoxes déplorent, non sans raison, les ruines que cotte réforme violente sema sur son passage.

Après le sac dos églises et des châteaux, les paysans s'attaquèrent aux personnes,

■lèrentles barons et les comtes, remplirent le pays de terreurs. Deux ordres

rases déterminèrent le caractère de cette guerre. Les bandes de paysans étaient animées par une ardeur de détruire qui tenait à leur période sociale. Celle période était celle de l'enfance. Dans les premiers âges de l'agriculture, quand il s'agit de dénicher les landes, de porter le fer dans les forêts vierges, et d'ouvrir le sein de le terre, la nature se sert, pour soumettre la nature, des forces dévastatrices qu'elle a mises dans le cœur de l'homme, et surtout dans le eœnr des races jeunes. Dirigées, comprimées, ces forces concourent vaillamment à la production; mais, pour peu que le hasard les détourne de la lutte avec la terre, elles se répandent en ravages.

Les causes morales qui contribuaient à rendre cette guerre furieuse et spoliatrice ne sont que trop faciles à découvrir. Les paysans n'avaieDt-ils pas, pour les con-

seiller dans leurs pillages, l'exemple des seigneurs qui vivaient sur leurs terres en oiseaux de proie? Ces châteaux n'étaientils pas eux-mêmes des nids de brigandage et de rapines? contre de tels ennemis, les violences devenaient des représailles.

L'extermination des églises et des châteaux (car encore une fois ces édifices étaient des êtres) avait un motif tout politique. L'ardeur que les paysans mettaient à détruire les signes de la tyrannie féodale et cléricale était en raison de l'importance que les nobles et les prêtres avaient mise à leur imposer ces signes. Si l'Église eût renfermé le culte dans le cercle des devoirs qui relient l'homme à la Divinité, la démolition des autels et des statues aurait été un acte de barbarie; mais, quand on regarde aux mobiles qui dirigeaient alors le monde politique et social, on reconnaît, tout en regrettant les ravages de ces guerres religieuses, que le marteau fut logique, Dans un ordre de choses où les heureux, les privilégiés couvraient de la responsabilité divine l'inégalité des conditions humaines, où les uns étaient censés naître la chaîne au cou, tandis que les autres naissaient promis à

toutes les jouissances, frapper le culte extérieur, c'était frapper la sanction et la garantie de l'esclavage sur la terre. En mettant en lambeaux les ornements d'église, ce n'était pas Dieu que les paysans déchiraient, c'était la livrée de Dieu dans le monde ; ils punissaient, dans ces signes matériels et consacrés, l'audace de certains hommes qui avaient pris à l'Éternel ses grandeurs pour en habiller leurs vanités, leurs misères, leurs petitesses, leurs injustices.

Si les entreprises des paysans furent violentes, la répression des nobles fut atroce. Philippe, landgrave de Hesse, et Henri, duc de Brunswick, craignant que les progrès du mal ne vinssent à gagner leurs sujets, résolurent de les écarter de la révolte par la terreur. Ils rassemblent des soldai-, assiègent la ville de Fulda, tuent un grand nombre de paysans, emmènent les autres captifs, et en font mourir trois cents de faim dans une caverne.

Ces emn fc», disent les historiens surpris, ne srrvirentde rien. Irrités à la vue de telles horreurs, les paysans se ruèrent par bandes plus pressées sur les cnemins,

flairant et suivant les princes à la piste du sang versé.

Jusqu'ici le territoire de Mansfeld était resté intact ; le comte se réjouissait de cet état tranquille, quand les paysans, qui avaient fait un pacte avec Miinzer, se soulevèrent. Les églises tombent en leur pouvoir; ils les dévastent, et, comme pour assouvir leur rage, ils les réduisent en cendre. Les monastères servent de quartier général au mouvement, puis ils s'écroulent sous les flammes. Miinzer, que le zèle de la sainte cause transporte, attend chaque jour les mineurs, qui ne paraissent pas encore. L'habileté du comte les a retenus dans l'inaction, en leur faisant des promesses et des avances. C'est alors que Miinzer écrit au comte de Mansfeld cette lettre furieuse : « Crois-tu donc que Dieu, dans sa colère, ne puisse pas se servir du peuple, malgré son ignorance, pour détrôner les tyrans? La mère de Jésus l'a prédit : « 11 a déposé les puissants de leur siège, et il a élevé les humbles. » Ce sont ces humbles que, toi et les tiens, vous avez méprisés. Les paroles de l'Écriture s'adressent à vous. A vous encore ces menaces du prophète : « Dieu repaîtra les oiseaux

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du ciel de la chair des princes; il ctanchera la soif>des bâtes sauvages dans le sang des 8. Qu'en penscs-tu, comte? Qui croyez-vous que Dieu ait le plus à cœur, Le peuple ou vous, tyrans impies? Comte, sous le nom de chrétien, tu n'es qu'un païen : la foi est un voile dont tu veux te . A lVxempledu pape, tu t'efforces de couvrir de Dieu une magistrature impie : tu marches sur les traces de l'Église, qui, par raison d'État, a fait de Pierre et de Paul, ces grands apôtres, des bourreaux. Si tu veux enfin reconnaître que Dieu n'a donné le pouvoir qu'à la commune, viens, comparais devant nous, et nous t'accueillerons comme un frère; sinon, nous combattrons contre toi ainsi que contre un ennemi déclaré de La i chrétienne. Tiens-toi pour averti ! »

Arracher l'autorité à quelques hdm pour la déposer dans les masses, dans la commune, c'était toute la doctrine de Miinzer. ce hardi sectateur de la souveraineté du peuple. Par malheur, comme toutes les idées venues trop tôt dans le monde, Miinzer avait encore plus à souffrir de ses amis que de ses ennemis. Quand il n t au caractère des

paysans, il se demandait avec angoisse si ces hommes-là étaient dignes de la liberté. La division était parmi eux. Aux grands principes de l'Évangile nouveau, ils mêlaient leurs passions brutales, leurs convoitises, leurs jalousies; ils suivaient l'étendard du droit comme les chacals suivent les drapeaux, en vue du pillage et de la curée. Hardis et indisciplinés envers leurs chefs, faibles devant le péril, ils auraient tous voulu vaincre sans combattre. Pleins d'illusions, ils se reposaient, comme des enfants, sur la Providence, et attendaient d'un secours surnaturel le succès de leur cause. Cette confiance, il faut le dire, était encouragée par le langage mystique des Enthousiastes. Dieu aide ceux qui s'aident eux-mêmes : les paysans en firent la triste et sanglante expérience. Ils venaient d'occuper OEstheruse, et attendaient ceux de Frankenhausen, lorsque le comte Albert de Mansfeld accourt avec de la cavalerie. Le bourg est cerné; on enfonce les portes; le combat s'engage. Ce n'est pas un combat, c'est une boucherie. Taillés en pièces, foulés aux pieds des chevaux, consumés par le feu qu'on jette dans les maisons où ils s'é-

taient réfugiés, les paysans tombent sous les apups de leurs ennemis. Ceux qui réussissent à prendre la fuite se retranchent sur Frankenhausen. Alors on peut connaître retendue du désastre : trois cents paysans étaient restés dans le bourg: P* fer ou la flamme les avait dévorés. A la nouvelle de cette défaite, Mûnzer envoie des messagers pour donner ordre aux bandes le se réunir. Il menace de traiter en ennemis ceux qui mettraient bas les armes, ou qui resteraient tranquilles spectateurs de la lutte. Seule, l'unité des opérations pouvait sauver la campagne. Ce fut alors un bien triste spectacle : des bourgs, des villages, des coins les plus reculés, les paysans sortent comme des chiens enragés, errent dans la campagne, et se rendent à Franckenhausen pour retrouver Munzer. Derrière eux, les femmes, le- entants rugissent.

Plusieurs princes de l'empire s'étaient réunis de leur côté pour accabler le mouvement des campagnes. Tous s'avouaient que leur perte était imminente, si, rassemblait toutes leurs forces, ils n'attaquaient au^lus vite les tourbes séditieuses. Leurs paysans eux-mêmes, dit Cochlœus, s'agi-

l:s paysans. t

taient. Ayant donc levé des soldats et fait à la hâto des préparatifs de guerre, les nobles conduisirent leur armée sur Frankenhausen. A l'approche des troupes régulières, les paysans quittèrent le bourg et allèrent camper sur la montagne voisine avec leurs chars. Cette éminence a tardé le nom et le souvenir des combattants; elle s'appelle encore aujourd'hui Schlachtberg (mojit de la bataille). Là, les paysans de Miïnzer, comme les air Thaborites, firent de leurs chars un mur, un rempart pour se mettre à couvert du choc de la cavalerie. La terreur des paysans, à l'arrivée de ces seigneurs, n'est comparable qu'à la terreur du chien qui a vu le tigre.

Le moment était venu de tenir le serment des campagnes, et déjà le courage, la fierté de plus d'un paysan faiblissait. Le souffle de ces bètes féodales avait frappé de stupeur des hommes simples et étrangers au métier des armes.

Les paysans écrivirent aux princes :

« Nous confessons Jésus-Christ. Nous no sommes point ici pour nuire à personne, mais pour conserver la justice divine; nous ne venons point pour répandre le

sang. Si vos intentions répondent aux nôtres, nous ne vous ferons aucun mal. » Les historiens sont libres de voir dans cette lettre des signes de repentir et de frayeur; mais qui peut nier que le langage des paysans ne fut convenable et harnais 2 Pourquoi calomnier des malheureux qui se disent les conservateurs du droit et de lajustice?...

La réponse des nobles fut dédaigneuse:

«Nous, auxquels Dieu a remis le glaive pour punir les blasphémateurs, nous ne pouvons point entrer en accommodement avec des misérables hommes, des séditieux qui ont foulé aux pieds les choses saintes. Nous sommes venus ici pour réprimer leurs excis. Néanmoins, comme plusieurs d'entre eux ont été séduits, poussée que nous sommes par la charité chrétienne, (quelle charité !), nous avons arrête de les traiter avec clémence, s'ils veulent remettre vivants entre nos mains leur faux prophète, Thomas Munzer, et rincipaux disciples. Qu'ils répondent vite!»

C'était mettre la conscience des pay- I sans aune rude épreuve. Si mêlés que fussent les éléments de cette tourbe, le

sentiment de l'honneur l'emporta sur celui de la conservation. Mûnzer opposa l'orage à l'orage. Bouillant, impétueux, il poussait l'audace jusqu'à la jactance. « Leurs bombes, leurs boulets, s'écriaitil, je les recevrai dans le pan de ma robe. » Peut-être voulait-il se donner par ces exagérations la confiance qu'il n'avait plus.

Autour de lui ce n'étaient que motifs de tristesse. Il était évident que parmi ces hommes beaucoup étaient venus pour le butin, non pour la bataille. Jusqu'au dernier moment, Thomas Mùnzer s'aveugla lui-même dans son exaltation. Craignant que ses frères ne se rendissent, il ne cessait de les enflammer par ses discours. Tantôt il réveillait dans leurs cœurs défaillants la haine des princes, tantôt l'amour de la liberté. Au moment où il haranguait ses troupes, un arc-en-ciel parut au-dessus de leurs têtes. C'était aussi un arc-enciel que les paysans portaient sur leurs drapeaux (1). A la vue de ce signe, qui

(i) Il existe entre les signes des relations mystérieuses : par quelle subite inspiration le peuple français, en 1830, chercha-t-il dans les trois couleurs, comme l'a ditunpoëte, Varc-en-ciel de la liberté?

se combinait si bien avec la situation : <( Regardez, s'écria Miinzer, voici la main de Dieu qui, par un heureux augure, vous promet son assistance et la victoire! »

«La perte de nos ennemis est certaine, continua Munzer dans son enthousiasme.

Que les vaines menaces des princes ne vous ébranlent pas ! que ces cavaliers et ces fiers soldats ne vous intimident pas : leurs conseils ne tendent qu'à vous faire déposer les armes; après vous avoir fait grâce (quel mot!), ils vous opprimeront d'une servitude plus lourde. Leur clémence est un leurre. N'ayez confiance qu'en Dieu; ne pactisez point avec l'ennemi. Élancez-vous sans crainte; aiguisez vos glaives dans le corps de vos tyrans. Dieu, je le sais, vous sera en aide : il vous délivrera de la main des impies.»

La cause était juste, le ciel devait donc être pour eux : les paysans, à cette voix, reprirent quelque assurance.

Ziska, lève-toi ! Viens voir tes enfants, les successeurs de ton œuvre, les paysans d'Allemagne, qui marchent sous le drapeau de l'affranchissement. Ce drapeau, tes mains le soulevèrent en Bohême, et il fit trembler les princes de la terre ! 0

grand aveugle! brave taupe (1) ! soutiens par ton inspiration ces courages incertains !

Dans l'armée des princes marchaient, sous la même bannière des hommes d'opinions et de croyances Lien différentes, les uns orthodoxes, les autres luthériens; ces hommes, qui, sur tout autre champ de bataille, se seraient mutuellement coupé la gorge, se montrèrent sur celuici d'un accord parfait: leur lien était la perr. Dans les doctrines des paysans, ils avaient entrevu le spectre d'un nouveau monde qui devait les dévorer tous.

L'égalité, cette tête de Méduse, se montrait à eux derrière la tête odieuse de Thomas Mûnzer. Ressentiments, divisions, querelles d'Églises, ils oublièrent tout et se réunirent dans la haine que leur inspiraient les agitateurs. Cette fusion (comme on dit maintenant) fut toute politique: tant que le ciel seul était ébranlé, les dieux avaient bien pu combattre et se disputer entre eux pour tel ou tel point de liturgie; mais, du jour où le sol de la société tout entière trembla,

(1) Shakspeare.

où les bases de ce qu'on appelait l'ordre des États furent attaquées, oh ! alors, il n'y eut plus que deux partis dans le monde du seizième siècle, les forts et les faibles ; dans un des deux camps, le privilège ; dans l'autre, le droit.

fut un choc terrible.

Des deux armées en présence, l'une était de trop sur le monde : elle devait tomber sous les coups de l'autre. Quand deux principes s'affrontent, ils impriment à la guerre je ne sais quel caractère impitoyable. Les paysans avaient couru aux armes. Ils invoquèrent le Dieu nouveau:

( />■ $cei ds, ô Saint-Esprit, notre Seigneur !» Ce fut plutôt un hurlement qu'une prière. A ces voix tumultueuses répondit le bruit du canon. Les nobles avaient donné Le signal et poussé leur armée contre le camp ennemi. Déjà la montagne est cerie.'. Les chariots derrière lesquels les ient retranchés s'ébranlent; le rempart est enlevé, détruit ; le canon prend les ji.i\ sans par derrière et les refoule sur les lances, où ils meurent par milliers, percés de coups. C'est un carnage immense. Au milieu de ce massacre, la plupart des paysans ne se défendent

presque plus : ils reçoivent la mort, et leur fière attitude semble prendre le ciel et la terre à témoin de la justice de leur cause qui succombe.

Ceux d'entre eux qui avaient réussi à prendre la fuite se retirèrent à Frankenhausen, comme en un lieu sûr. L'armée des nobles les poursuivit. On les abattit dans leur retraite comme des animaux de boucherie. Les soldats ayant pris la ville, tout ce qui se rencontrait devant leurs armes tomba. Six mille paysans périrent dans cette bataille. Il y eut plus de trois cents têtes coupées. On ne peut se faire une idée du triste état de ces lieux : que de sang répandu, que de calamités et de misère dans la ville !

Les paysans, dit un historien, cherchaient la liberté, et ils trouvèrent la mort.

Miinzer s'était réfugié dans une maison voisine de la porte de la ville. S'étant déshabillé , il se mit au lit, pensant bien que personne ne viendrait le chercher dans cette retraite. Le contraire arriva. Un gentilhomme, Otto d'Ebbe, entra dans la même maison pour y passer la nuit : son domestique, curieux de voir quel genre

d'hôtel son maître avait choisi, monta au premier, où il trouva un homme couché dans un lit. — uQui êtes-vous? — Je suis un pauvre malade. » Le valet flaira une ruse sous cette réponse, et pressa son homme de questions. Il ne put toutefois tirer de l'inconnu son secret. Il allait redescendre, quand, alléché par une espérance de butin, il fouilla dans le sac du faux malade et y trouva les lettres que le comte de Mansfeld avait adressées aux paysans. Il n'y avait plus à dissimuler. Le nom de Mûnzer ne fut pas plus tôt prononcé, que, demi-nu, il fut tiré de son lit et conduit devant les princes. Le landgrave de 11 •-se se sentait ce jour-là en humeur d? discuter, il demanda donc à Miinz' pourquoi il avait entraîné tant de milliers d'hommes dans un si grand désastre : « Ce que j'ai fuit, répondit fermement Miïnzer, m'a été conseillé par la tyrannie des princes: je les ai vus ne montrer aucune miséricorde envers leurs sujets, leur ravir toute liberté, retarder le cours de l'Évangile sur la terre : mon devoir était de châtier ces maîtres, ennemis de Dieu et de l'humanité.

Le landgrave insista : par le texte des

Écritures, il voulut prouver qu'il y avait ici-bas deux espèces d'hommes, les uns nés pour commander et les aufres pour obéir, et qu'ainsi la sédition était le plus grand des crimes. A cette théorie de tous les despotismes, Mùnzer dédaigna de répondre : il attacha ses regards à la terre, et sourit amèrement.

Ensuite, on le mit sur un char et on Tenvoya dans le château de Heklrungen à Ernest, comte de Mansfeld, celui auquel Mûnzer avait écrit, on s'en souvient, une lettre menaçante. Ce gentilhomme donna ordre de le mettre à la question. Mùnzer fut torturé à outrance, horrendum supra modem. Divers instruments lui mordirent la chair ; on tenait surtout à arracher de sa bouche le nom de ses complices. Si l'on déploya contre lui ce luxe de violences, disent les historiens, c'est que plus que tout autre il avait répandu dansios masses le virus de sa langue. « Gela te fait mal, disait le duc Georges en fixant d'un œil sec et railleur l'agonie du patient; cela te fait mal, mon ami : eh bien, rappelle-toi ceux qui souffrent pour toi dans ce moment. » — «Ils l'ont voulu,» répondit Mùnzer, auquel la mort violente des paysans déchirait

l'àme, mais qui tenait à leur laisser le mérite du sacrifice.

■munit les princes osaient-ils, d'ailleurs, reproche! à Miiozer leurs propres nces ? C'est l'h;ibifude des bourreaux de rejeter sur leurs victimes la responsabilité -lu sang versé.

Cependant les princes marchaient avec leur armée sur Mulhouse. Ils venaient châtier les rebelles et détruire le quartier général de l'insurrection. A kl vue d'une si grande quantité de troupes, les habitants, inférieurs en forces, envoyèrent des orateurs, choisis parmi les principaux citoyens, et chargés d'obtenir grâce en rendant la ville. Les princes furent impitoyables. Tous les chefs du mouvement eurent la tète tranchée. La ville rendue, on lui imposa quarante mille florins de contribution. La femme de Miinzer, grosse depuis quelques mois, fut violée par un soldat en présence de l'armée. Quand on la releva, elle était morte.

Bféifer s'était jeté hors de la ville avec deux cents braves : atteint par une troupe de cavalerie, il se défendit comme un lion, et fut pris. Pendant h- chemin, un des courtisans du prince de Saxe, s'étant approché

du char sur lequel Pfeifer était lié, le malheureux lui demanda à boire. Comme ce courtisan le connaissait, il lui ppporta ce qu'il demandait. La soif de Pfeifer était si grande, qu'il but douze verres d'eau.

Après une longue torture qui lui avait brisé tous les membres, Munzer fut tiré de la tour de Heldrungen et transporté à Mulhouse, dans le camp des princes, avec Pfeifer et vingt de ses complices, auxquels on devait couper la tête. Avant de recevoir sur le cou le tranchant du glaive, Munzer se tourna vers les princes et leur adressa la parole : « Prenez garde, leur dit-il, et pourvoyez mieux dans l'avenir à votre sûreté : ne chargez pas autant que vous le faites de pauvres misérables ; ce serait le seul moyen d'éviter que de tels mouvements ne s'élevassent désormais dans le peuple. » Ces conseils, adressés du haut de l'échafaud, par l'homme qui allait mourir, grandissaient Munzer de trois siècles : il était, dans ce moment, le fantôme de la révolution future. Cette révolution, les nobles auraient pu l'éviter en suivant les avis qu'il leur donnait : il les exhorta de plus à lire la Bible, et à se

montrer équitables envers les faibles.

Aines ce sermon, il mit sa tête sur le billot, en priant.

Pfeifer, 'ni, reçut la mort avec l'insensibilité d'une pierre.

Telle fut la fin de Miinzer et de ses complices.

Allemagne, a genoux ! cet homme qui vii nt de tomber était un grand homme.

Pour transformer un peuple de pav>ans en un peuple de soldats, il lui avait fallu du génie ; plus même que du génie : de la foi. Il se proposait pour idéal le règne de L'égalité et delà liberté (1). Après sa mort, ce prétendu royaume de Dieu fut traité de chimérique ; mais les germes d'un changement n'en étaient pas moins déposé- dans le cœur des masses par le sang même du martyr. « Ne croyez pas que tout cela durera, » avait dit Miinzer ; et, en effet, les institutions religieuses ou politiques sur lesquelles s'appuyait le moyen âge sont aujourd'hui ruinées partout. Le

(1) « 113 disaient que les hommes, étant tous également enfants de Dieu et mis par Jésus-Christ dans une pleine liberté, devaient tous être égaux en tout le reste, sans que personne put prétendre légitimement de commander aux autres. • (Histoire du P. Catrou.)

tort de Miïnzer (ce tort lui vint de son siècle) fut d'envelopper les principes de la régénération sociale dans les nuages du mysticisme. Miinzer était très instruit dans les lettres sacrées. Prêtre, il ne put se dépouiller de ce ton judaïque et sacerdotal qui fermente dans ses discours. Eu élevant sans cesse les espérances des siens, en les assurant de l'intervention divine, il leur inspira une confiance dangereuse : au lieu de s'appuyer sur leurs propres forces et sur leurs armes, ils s'endormirent dans la parole de l'Envoyé.

Au reste, c'est bien moins Miinzer qui manqua aux paysans, que les paysans qui manquèrent à Miinzer. Un peuple ne fait jamais que les révolutions qu'il mérite d'accomplir; or le peuple allemandn'était pas alors digne d'un changement social.

Les idées de Miinzer étaient trop avancées pour son siècle ; il fallait qu'après les avoir révélées au monde, il les enveloppât quelque temps dans sa mort. Ce qui resta de lui, comme de Zisca, ce fut une terreur. Luther lui-même avoue qu'il ne pouvait écrire ce nom (Thomas Miinzer) sans trembler. Qu'on juge par là de l'épouvante que Miinzer inspirait, du fond de

Lrs ; msaus 175

se n tombeau, aux princes, aux prêtres et aux magistrats! Ca omnié, il le fut comme

aateurs. S'il laissa plus de haine que tas autres dans le cœur des grands, c'esl qu'à L'éclat inquiétant des doctrines, laites pour troubler le repos des heureux et des privilégiés, il joignit dans ses entrepriseaJ'usage matériel du glaive. La guerre des ; aysans était terminée en principe; mais le sang ne cessa point de couler. Plus de cent mille paysans lurent tués parleurs seigneurs. Triste et misérable était alors la face de l'Allemagne :

iules et irréparables calamités, la terreur partout et le tremblement, des iciacres, la solitude. Dansl'AI-

seule, on duc Antoine tua plus de

-six milL sans. Combien tomba-

t-il de ces malheureux dans la Thuringe et dans la Franconie ! combien l'électeur

in en détruisit- il? combien le marquis Casimir? combien tous les autres?

• manière de faire la guerre différait

lent delamétbodequ'on suitdans

1 batailles rangées, où, roi contre roi,

princes contre princes, bataillons contre

i lions, s'avancent. Ici, cette tourbe rustique, ignorante de l'art militaire, mal

armée, se précipitait en désordre, ou s'agglomérait en rond par frayeur ; ce n'était pas une guerre, c'était un massacre. De là vint que les paysans ne sachant ni combattre, ni tenir pied, succombèrent en si grand nombre. Du côté des princes, au contraire, il y en eut fort peu de tués. C'était une lâche férocité de la part des nobles que de profiter de cette inexpérience militaire pour attirer ces malheureux clans de véritables guets-apens. Les princes assassinèrent les paysans ; mais, circonstance très-atténuante aux yeux de l'histoire, ils les assassinèrent avec toutes les formes de la guerre.

Pour exercer ces actes de violence et de barbarie, les nobles se retranchaient derrière une excuse : ces paysans n'étaientils pas des Vandales ? n'avaient-ils pas mis tout à feu et à sang ? Dans la Franco nie seule deux cent quatre-vingt-treize monastères et châteaux n'avaient-ils pas été détruits et dévastés par eux? Nous ne nions pas ces ravages ; encore moins les approuvons-nous; mais nous devons à l'histoire et à la vérité de dire que les seigneurs luthériens avaient eux-mêmes donné le signal du pillage. Bon nombre

de noble -n'avaient été attirés dans lé parti de la Réformatîon que par l'espoir du Lutin ; la sécularisation des biens du lit une proie qui flattait leurs convoitises. Les premiers, ils avaient dépouillé les monastères et les églises. Ces actes d< brigandage, qui étaient regardés comme de bonne guerre dans la main des seigneurs, devinrent crimes de la part des paysans. Assaillir les aLbayes et les temples, soit; mais les châteaux, avait-on jamais rien vu de semblable? Le moyen âge féodal ne demandait pas mieux que de détruire le moyen âge clérical; seulement le seigneur protestant lui-même frémit de colère, quand il vit que. par l'anéantissement des richesses et des bénéfices ecclésiastiques, il avait ouvert la brèche à la ruine de ses propres privi- . H.jlas ! cette dévastation des châteaux, les malheureux paysans qui survécurent à la guerre la payèrent bien chèrement : leurs seigneurs les obligèrent à reconstruire ces édifices sur leur travail et à leurs frais (1).

(1) Sedato tvmultu, superstite* rustici Sun labore ac twmptibus dominis suis œdifkia reparare coacti stmt.

Ainsi finit la guerre des paysans, Accablée dans les campagnes, la sédition gagna les villes. Le peuple se soulevait contre le clergé et contre les magistrats. A Francfort les deux chefs du mouvement étaient un tailleur et un chaussetier. Ayant fait prendre les armes à la population, ils se jetèrent sur le couvent des frères prêcheurs et sur quelques maisons de chanoines ; la brèche est ouverte, ils entrent. Le sénat est déposé. A sa place on installe vingt-quatre citoyens choisis dans le peuple, auxquels tous les pouvoirs sont conférés. Ces nouveaux sénateurs publient certains articles qui soulèvent aisémentla multitude contre l'ancien sénat fit contre le clergé: plus de cens ni d'impôts. — Plus de dîmes. — Plus d'ordres mendiants. — A l'avenir, les monastères ne recevront plus de religieux ni de religieuses, mais on sera libre d'en sortir.

— Le droit d'élire les pasteurs appartiendra désormais au peuple et au sénat.

— Les bénéfices ecclésiastiques seront réduits et le superflu sera réparti aux pauvres, etc., etc. — Ces articles furent sanctionnés par le peuple ; on contraignit le clergé par la menace à les approuver.

L'Église touchait peut-être au schisme, qui éclata plus tard en France, lorsque les princes intervinrent et abrogèrent ces articles. On mit en prison ceux qui s'opposaient au rétablissement de l'ancien régime.A Cologne et dans d'autres villes, le peuple voulut de même retrancher des privilèges au clergé; mais partout, après quelques agitations, le passé revenait, et de sa main de plomb refoulait, écrasait les germes d'un ordre nouveau.

Dans cette guerre, ce ne fut ni le nombre ni la justice qui l'emporta, ce fut l'organisation militaire. L'ancien monde clérical et féodal était armé de toutes pièces : attaqué, il se défendit avec fureur. Les bordes rustiques, au contraire, agissaient tumultueusement et séparément. Elles n'avaient ni discipline, ni unité d'action, ni unité de but. Cette réforme sociale, parmi les paysans, les uns la voulaient plus étendue, les autres moins complète. Les nobles, au contraire, à défaut d'une même croyance religieuse, avaient un lien matériel qui les réunissait tous, l'intérêt. Catholiques, luthériens, athées, qu'importe?

Ils croyaient à la divinité de leur race. Ils s'entendaient entre eux pour conserver

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du passé ce qui les distinguait des autres hommes. Ils combattaient pour leurs privilèges et leurs châteaux, pro aris et focis. Du côté des paysans, l'intérêt était encore bien plus grand ; car il s'agissait de leur travail, de leur vie même, de leur famille; mais cet intérêt était loin d'être compris par tous. Des moyens qui se présentaient à eux pour améliorer leur sort, ils choisissaient, non les plus justes ni les plus efficaces, mais les plus violents. Leur défaite fut en partie leur ouvrage ; peutêtre cette défaite était-elle nécessaire. Il était bon que, dans l'intérêt de leur propre cause, les paysans succombassent.

Vainqueurs, qu'auraient-ils fait de leur victoire? Ils n'auraient pas su l'organiser, peut-être même l'auraient-ils souillée par des excès. Leur chef, Thomas Miinzer, quoique très-avancé pour son siècle, avait plutôt l'intuition que la science. Rien ne pouvait sortir alors de cet orage biblique. Par leur sacrifice, au contraire, les paysans s'attirèrent le respect de l'avenir, et méritèrent à leurs doctrines de renaître un jour. Le moment de la réparation viendra pour eux ; il est venu : déjà l'Allemagne élève à leur mémoire des monuments his-

toriques. Thomas Mûnzer n'a point eu de tombe ; ses cendres ont été jetées au vent, mais le vent les a dispersées comme une semence. Cette semence a levé. Les paysans n'ont point été tués en vain ; eux morts, leur protestation reste : tu le sais, toi,pauv re Allemagne!

Jésus-Christ disait : « Où vous serez trois rassemblés en souvenir de moi, je serai au milieu de vous. » De même tout homme qui meurt pour la justice, peut dire : « Où il y aura sur la terre deux êtres qui souffrent et qui espèrent, je serai avec eux, je revivrai en eux et par eux. » Sous tous les toits de chaume, où grelottent l'hiver de pauvres enfants, où les femmes pleurent, où l'homme soupire et attend, Thomas Miinzer est là.

La guerre des paysans fut en Allemagne un développement des doctrines et des faits qui avaient déterminé en France, sous Louis le Gros, le mouvement des communes. C'est à l'avenir qu'il appartenait de tirer les conséquences de ces principes.

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