FRANGE DEPUIS LA CONQUÊTE DES GAULES
jusqu'à l'abolition DU SERVAGE
Sur les bords de la Loire ou de la Saône, dans ces vastes plaines chargées des richesses de la culture, je me suis souvent arrêté à promener mes yeux çà et là autour de moi : des collines joyeuses laissaient pendre à mi-côte des vignes, des arbres à fruit, des bois bordés de fougères; à mes pieds, la rivière roulait ses eaux majestueuses et pures ; tout le long des haies, où l'oiseau venait becqueter les grappes de l'aubier rouge, à l'ombre des vieux murs où le lierre, ce ciment végétal, reliait entre elles les pierres agitées par le vent, ce n'était que fête, joie, amour; la chèvre, du haut des rochers où
elle se suspendait aux pruniers sauvages, me jetait le bonjour en ricanant; dans les étangs, les grenouilles, les sarcelles, les poules d'eau, tout ce monde aquatique auquel les roseaux donnent l'hospitalité, semblait heureux de vivre ; au chant des oiseaux qui peuplaient les branches, les arbres du chemin, ces graves philosophes, mêlaient silencieusement leur ombre et leur rêverie, qui n'avait rien de triste ; dans l'herbe, des insectes innombrables bourdonnaient : au milieu de toute cette gaieté de la nature, mes regards ne découvraient qu'un être souffrant, misérable, courbé, — l'homme.
« L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés de soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible. Ils ont comme une voix articulée; et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet, ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines ; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et
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méritent ainsi de no pas manquer do ce pain qu'ils ont semé. » — (LàBRUYÈRe).
La famille rustique est depuis des siècles penehée comme le bœuf sur le sillon; elle récolte et elle ne consomme pas. Tous les arts naissent de l'agriculture et l'agriculteur reste étranger toute sa vie aux jouissances que ces arts développent. Il semble que la malédiction ait passé sur cette race condamnée aux rudes travaux, et pourtant quelle existence au monde fut jamais plus digne d'intérêt ! Dans sa famille, le paysan est grave et bon ; dans les champs, il est le compère de la nature. Il faut le voir regarder l'heure au soleil d'un air avisé, deviner à certains signes la présence occulte des sources, prédire la veille si la journée du lendemain sera belle ou pluvieuse. Nul n'est plus chez lui que le paysan dans l'univers.
L'état de malaise dans lequel végètent nos campagnes remonte jusqu'aux origines mêmes de notre nation. Nous voudrions saisir à travers les ténèbres de l'histoire le fil conducteur des événements qui ont fait de l'esclave un serf et du serf un paysan.
Il ne faudrait pas juger du mouvement
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des villes par celui des campagnes. La race, le caractère des obstacles, la condition des développements, rien ne se ressemble. Nous entrons dans un ordre de faits différents, quoique parallèle à celui qui amena l'établissement des communes.