LES BAGAUDES
Nous dirons peu de cbose de l'état des campagnes sous la domination romaine.
La famille agricole était alors composée de trois espèces de gens: les colons libres, les colons attachés au sol, et les colons esclaves.
Les colons libres étaient livrés à l'avidité sans bornes des chevaliers romains, fermiers de l'impôt, et aux exigences des capitalistes qui spéculaient sur la terre. D'un autre côté, la loi se montrait extrêmement sévère envers les colons attachés au sol, qui tentaient d'échapper par la fuite à la dureté de leur condition; ils
étaient considérés comme commettant le vol de leur propre personne. Quant aux esclaves proprement dits, ils faisaient partie de l'instrument du fonds, c'est-à-dire des outils employés à la culture. Ce que l'esclave acquérait était acquis au maître. Le pécule même ne lui appartenait pas dans le sens que le droit attache à ce mot ; il le détenait corporellement « comme un âne, dit Cujas, tient une selle. »
L'esclave était une fonction incarnée ; il fallait que, mâle ou femelle, il eût la figure, les mœurs, les qualités ou les défauts de l'emploi auquel on le destinait. Toute sa valeur physique et morale était relative aux services qu'on attendait de lui. Si telles femmes esclaves devaient être fortes, non laides (1), c'est que l'ordre des travaux auquel on réservait ces créatures exigeait certaines facultés du corps. Nulle personnalité humaine: l'esclave était dans le commerce comme une chose. De cet avilissement le malheureux se vengeait en prenant les vices de sa condition : esclave était synonyme de voleur. A tout prendre, l'esclavage était une mau-
(i) Eas mulieret esse oportet firmas, non turpet...
14 LES PAYbANs
vaise institution, même pour ceux qui en jouissaient. Dieu n'a pas voulu qu'il y eût un avantage dans l'injustice, au profit de ceux qui l'exercent. L'esclave était paresseux, on le serait à moins. Le fouet n'y pouvait rien. La terre de son côté dédaignait ces bras indignes delà cultiver; elle protestait contre l'avarice des maîtres, contre la possession de l'homme, en refusant de produire. Dans les derniers temps de la domination romaine, les campagnes étaient presque devenues stériles.
Nous pouvons juger du malheureux état des populations rurales par les formidables révoltes qui éclatèrent dans les Gaules. Le premier soulèvement dont l'histoire fasse mention eut lieu sous Dioclétien.
Deux chefs. Hélius et Amandus, se mirent à la tête du mouvement. Ayant rassemblé par les Gaules une bande d'agriculteurs et de brigands (1), connus des indigènes sous le nom de Bagaudcs, ils commencèrent à ravager les champs et à
(1) Excitatâ manu agrestium ac latronum... Il est d'usage, pour tous les pouvoirs établis, d'appeler bri-jandslei hommes qui leur sont hostiles.
inquiéter les villes. C'est toujours une surprise pour [es dominateurs que de rencontrer l'énergie au sein des masses conquises. Les Romains n'en revinrent de voir des laboureurs, des pâtres, ignorants de l'art militaire, transformés !i - uns en fantassins, les autres en cavaliers. Un vaste tumulte d'armes et de cris sauvages se répandit, dans les campagnes. La ville d'Autun, as iégée parles rebelles, en fut réduite à implorer le secours du , général romain.
Après de soudaines expéditions, les deux chefs, Tléîius et Amandus, se retirèrent dans leur château de Eagaudea. Ce château avait été bâti par César, au confluent de la Seine et de la Marne. A l'orient, au midi et au uord, cette rivière (la Marne) lui faisait une ceinture qui lui tenait lieu de muraille; au couchant, la face par laquelle le château regardait Paris était défendue par un mur très-solide, ouvrage des Romains, construit en terre pierreuse ; au pied de ce mur, des fossés très-profonds avaient été creusés, ■ ;ui mariaient leur eau à l'eau de la rivière, en sorte que du nord au midi le château semblait sortir d'un vaste océan.
j6 LES PAYSANS
Héliuset Amandus : je n'écris pas sans respect les noms, défigurés sans doute, latinisés, de ces deux Gaulois, nos ancêtres, qui, impatients du joug des Romains, soulevèrent contre eux les campagnes. La liberté chez nous est fille de la terre. Elle a ses attaches dans les productions du sol, dans les harmonies mystérieuses de notre pays et de la race celtique ; ces forêts, ces eaux, ces montagnes que la conquête romaine avait violées, ce n'était pas seulement une patrie pour les Gaulois, c'était une religion. En vain, dans leur politique savante, les Romains avaient-ils imposé des divinités nouvelles aux fontaines, aux arbres, aux divers monuments de la nature : le souvenir des dietïx vaincus était toujours présent au cœur de la race soumise.
Hélius et Amandus moururent ; mais la Bagaudie, l'hydre de la Bagaudie (disent les historiens romains) ne mourut point avec eux. Ils laissèrent leur âme, c'est-àdire l'insurrection, dans le peuple des campagnes. Çà et là, on coupait une tête à cette révolte, qui n'était, après tout, que le droit de légitime défense, le droit qu'ont les peuples conquis de revendiquer sans
LcS PAYSANS 17
cesse leur indépendance: Contra hostem œterna auctorilas esto. Cette tête saignait, mais repoussait. Les Bayaudes naissaient des Bogaudes.
C'est peut-être l'unique exemple d'une insurrection qui, renouant sans cesse ses tronçons, se soit étendue comme un serpent dans l'espace et dans le temps.
Eclose au troisième siècle, elle durait encore au septième. Quand, assailli par les bail ires, l'Empire fut aux prisesavec des difficultés sans nombre, la Bcgaudie, loin de disparaître dans la confusion des événements, ne fit que mêler un désordre de plus au désordre général des hommes et des choses. Loin d'opposer un rempart aux excursions des barbares, le peuple des campagnes, pour lequel la domination romaine était, après tout, la plus intolérable desbarbaries, ne se faisait aucun scrupule de passer aux envahisseurs.
On les voyait émigrer sans remords, pèlemèle, vers les Goths ou les autres barbares. « Ils aiment mieux vivre, fait observer Salvien, sous l'apparence de la captivité, que d'être esclaves avec lesemblant de la liberté. C'est pourquoi on répudie volontaire. nent aujourd'hui le nom
de citoyen romain, si fort estimé autrefois, mis à un si haut prix. Telle est la condition d'une grande partie de l'Espagne et d'une non moindre partie des Gaules, de tous ceux enfin que l'iniquité romaine a es de renoncer à la qualité de Romains. »
Telle fut une des causes les plus actives de la dissolution de l'Empire. Au lieu de s'être fait des alliés dans les campagnes, en couvrant les hommes et les propriétés de sa tutelle, Rome n'avait su se faire que des ennemis. Aussi, quand vint le moment de la grande expiation ; quand les barbares, poussés les uns par les autres, fondirent sur les Gaules romaines, l'Empire ne trouva personne pour le défendre. Quedis-je? aux Goths, aux Germains, aux Bourguignons, qui la mordaient de tous côtés, Rome vit se joindre les Bagaudes, ces indomptables agriculteurs qui avaient abandonné, depuis des siècles, les campagnes où ils ne trouvaient plus à vivre. Attirés par l'odeur de la curée, ils se confondirent dans l'âpre et avide bande des barbares. C'était à qui mangerait du monde romain.
Les Bagaudes ont été flétris par les Ro-
LES PATS AN? 19
main?, comme le seront, par les détenteurs du pouvoir el de !a force, tous ceux qui revendiqueront pourïeurpays etpour eux-mêmes la liberté. On les a accusés de pillage, de meurtre, d'incendie ; on leur a lait un crime d'avoir passé aux barbares. Ils ne trouvèrent dans ces sic des de révolution qu'un homme pour les défendre, un prêtre, Sahien, qui avaiL clans l'esprit des traits de ressemblance avec l'auteur des Paroles d'un Croyant. Le beau soleil de Marseille avait encore remué dans ce tempérament bilieux la passion de la justice.
«Dépouillés, s'écriait-il, par des juges mauvais et cruels ; torturés, mis à mort, après avoir perdu la liberté garantie par leur qualité de Romains, ils renoncent à l'honneur de ce nom; et nous osons après cela leur imputer à crime leur infortune ; nous leur infligeons un nom que nous les avons contraints de prendre ; nous les appelons rebelles, brigands, lorsque c'est nous qui les avons appelés à la révolte ! Qui donc les fait Bagaudes ? Ne sont-ce pas nos injustices, les sentences iniques des juges, leurs proscriptions, leurs rapines ; eux qui détournent à leur profit le
produit des impôts et se sont fait une proie des tributs publics ; eux qui, semblables à des botes féroces, ont dévoré ceux dont les intérêts leur étaient confiés, au lieu de les protéger; eux qui, moins humains que les larrons, ne se bornent point à dépouiller leurs victimes, mais les déchirent et se repaissent, pour ainsi dire, de leur sang-. Comment des hommes ainsi traités ne seraient-ils pas devenus barbares, lorsqu'on ne leur permettait pos de rester Romains ? Et aujourd'hui encore, ne pousse-t-on pas à se faire Ragaudes ceux qui ne le sont pas? Ils supportent assez d'injures et de violences pour être conduits à cette extrémité, et il n'y a que le manque de courage qui puisse les retenir. »