SCÈNE V
LUCIEN, puis VALENTINE.
LUCIEN, seul.
De l’argent!... Et pourquoi non?... avais-je le droit d’attendre autre chose?... que pouvais-je espérer ici ?... Oh! n'importe I... cet argent me fait mal... il me pèse...
(Il jette ta bourse sur le guéridon.)
VALENTINE, reparaissant.
Et vous avez raison, monsieur Lucien...
LUCIEN
Valentine!...
VALENTINE
Ce n’est pas avec cela qu’on pouvait vous payer. (Elle prend la bourse et la Jette.)
LUCIEN
Ab I... c’est vous, mademoiselle.
VALENTINE
Oui, moi... qui ai compris ce que vous deviez souffrir, monsieur Lucien ; moi qui n’ai pas voulu vous laisser partir sans vous apporter ur mot de consolation... Il faut leur pardonner., monsieur Lucien... ils ignorent ce que je vous dois... ce que j’ai caché à tout le monde!...
LUCIEN
Qa’enlends-je!...
VALENTINE
J’ai eu to» ide me taire peut-être... mais il rot semblait que j’étais heureuse de garder ce secret... (Baissant les yeux.) entre vous et mol.
Un secret!... entre nous! Mais vous savez donc?...
VALENTINE
Oui, je sais votre dévoilaient... voire couragependant cette nuit cruelle où l’on désespérait de ma vie... Je sais que vous m’avez arrachée à la mort lorsqu’un autre allait me tuer.
LUCIEN
Quoi ! il serait possible! vous entendiez...
VALENTINE
Oni; mais comme l’on entend lorsqu'on va mourir... sans pouvoir faire un mouvement...
sans pouvoir dire une parole... Nos amis avaient emmené ma mère qui pleurait... il u’y avait plus près de moi que vous cl le médecin qu’on avait fait venir de la ville. . un savant, disait-on, qui devait me sauver si Dieu ne m’avait pas irrévocablement marquée pour retourner ù lui... Le docteur écrivait... assis à une table... vous interrogeant froidement sur les premiers symptômes delà maladie... et daignant à peine écouler vos réponses... La voix émue, tremblante, vous cher* | chiez à faire entrer dans son ùmc la convicliun j qui était dans la vôtre... à potier dans son esprit I la science.,.
r.rnnx.
Qui me venait du cœur !
VALENTINS.
Enfin le docteur se leva... Je ne voyais pas... niais je compris qu’il vous remettait l'ordonnance qu’il venait d’écrire... en vous chargeant de l’exécuter... Il se fit alors un moment de silencependant lequel vous lisiez sans doute— Puis, tout
coup, j’entendis votre voix... « Sortons, sortons «fiel, monsieur...» Et vous le forciez de vous suivre... Une fois dehors, votre voix devint plus ferme... « Monsieur, disiez-vous, je ne suivrai pas vos prescriptions... car vos prescriptions la tueraient!...» Alors, j’entendis le célèbre docteur défendant son opinion avec emportement— avec colère... et l'humble médecin de campagne résistant avec fermeté, avec courage... ou prix de son avenir... de toute sa carrière peut-être 1 LUCIEN.
Oht qu’importait mon avenir... il s'agissait de vous, mademoiselle... c’élail votre existence que je défendais !
VALENTINS.
Et vous ne vous trompiez pas... car, lorsque ce savant docteur partit, en laissant peser sur vous seul la responsabilité de ma mort, lorsqu'enfin vous prîtes sa place b mon chevet, un rayon d'espoir réchauffa mon cœur... il me sembla que je ne devais plus mourir... Je voulais parier... et je ne pouvais pas...
LUCIEN
Mais je crus sentir votre main glacée qui serrait la mienne...
VALENT1NE, baissant Ici yeux.
Qui... je vous remerciais I...
LUCIEN
Et moi, dans ce moment suprême, abandonné à mes propres lumières, je sentis la confiance m’abandonner... j'avais peur... je tremblais U,.
VALENTIN!
Ob ! je m’en souviens... vous étiez penché vers moi... cherchant à saisir dans mes regards... dans mes moindres raouvemens une étincelle de vie... de grosses larmes tombaient de vos yeux sur mes mains... de vives paroles s'échappaient tout bas de vos lèvTes... C’était une prière, une prière pour moi, n’esl-ce pas T
LUCIEN
Oh î oni— une prière bien sincère, bien fervente î et Dieu l*a exaucée, mademoiselle, et, deux heures après, la crise était fiuie, le danger avait dispara...
VALENT1NE
J’étais sauvée!— Et c’est avec de l’argent que l’on prétendait payer celai... Qb ! non, non... Je n’ai que mon amitié à vous offrir, monsieur Lucien , voulez-vous l’accepter T LUCIEN.
Voire amitié)— que dites-vous?... Ab! made-
moiselle, c’est un trésor que vous me donnez!... c’est plus que la vie... c’est le bonheur I
VALEtfTINE.
Et maintenant n’oubliez pas que vous avez une amie... une sœur...
LUCIEN, A lai-mèmè.
Une sœur!...
VALENTINS.
Adieu, monsieur Lucien, adieu !
( Elle fait un pas pour sortir. ) LUCIEN, vivement.
Mademoiselle... (Vileiulne s’arrête. ) Pardon... mais je vais vous quitter... pour long-temps, peutêtre... et avant de nous séparérer... je... (Vaientine baisse les yeux et lui tend silencieusement la main. ) Ah I ( Il saisit la main de Vaientine et la porte A ses lèvres.)
VALENTINE, retirant vivement sa main.
Adieu, adieu!...