‹ Les PaysBas au 16. siecle Le comte d'Egmont et le comte de Hornes 15221568Chapitre 1 sur 180 · RUE ROYALE , 3, IMPASSE DU PARC · texte numérisé non relu

RUE ROYALE , 3, IMPASSE DU PARC

Droits de traduction et do reproduction réservés

J’ai publié successivement des études biographiques sur Marguerite d’Autriche, sur Marie de Hongrie, sur Marnix de Sainte-Aldegonde et sur Christine de Laiaing, princesse d’Épinoy. Dans celle galerie, que je me propose de consacreraux personnages illustres du xvi° siècle, j’ajoute aujourd’hui le comte d’Egmont et le comte de Homes.

Ces deux grandes victimes de Philippe II font l’objet d’une même biographie, parce qu’il me parait impossible de séparer ce que la mort et l’histoire ont indissolublement uni.

Le comte d’Egmont et le comte de Hornes ont lutté

u cours d'iohokt. 1

ensemble pour les libertés des Pays-Bas. Ils ont été condamnés le même jour par un tribunal de sang. Ils ont été décapités, le 5 juin 1568, sur la Grund’Plaee de Bruxelles. Ils demeurent inséparables.

Tel était aussi l’avis du gouvernement, lorsque, accueillant un vœu exprimé par l’Académie royale de Belgique, il décida naguère qu’un monument consacrerait la mémoire des comtes d'Egmont et de Homes, et que ce monument serait érigé sur la place même où avaient péri les deux seigneurs patriotes.

Cette résolution n’obtint pas cependant une adhésion unanime. Elle donna lieu, au contraire, à une très vive controverse.

Des deux extrémités de l’horizon arrivèrent des accusations véhémentes, mais dissemblables et contradictoires. Les uns reprochèrent aux comtes d’Egmont et de Ilornes de n’avoir pas arboré hardiment le drapeau de la révolte. Les autres leur firent un crime de n’avoir pas été les partisans aveugles du despotisme religieux et politique de Philippe II; ils prétendirent même que, si le supplice du comte d’Egmont fut impolitique, il n’était pas prouvé que ce supplice fut injuste.

Je crus sincèrement que les comtes d’Egmont et de Hornes, si diversement jugés, n’avaient mérité ni les dédains des uns ni la réprobation des autres. Celte opinion

fut exprimée dans une Ieltre adressée en 18o9 à l’Académie royale de Belgique, et je l'énonçai en ces termes :

« Je me déclare l’adversaire de l’espèce de réaction

« qu^ tend à rabaisser, sinon à détruire, tantôt l’une et « tantôt l’autre des renommées les plus imposantes de la « Belgique. Il faut plus de respect filial pour les hommes <c célèbres qui ont tant contribué à faire honorer notre « patrie. Les uns ne peuvent- ils pas admirer les grandes « actions de Charles-Quint, et les autres glorifier les série vices éminents de Marnix de Sainte-Aldegonde, sans « abaisser outre mesure le mérite des comtes d’Egmont et « de Ilornes?

« Pour affaiblir le prestige attaché pendant si longtemps « à ces noms patriotiques, on a même invoqué l’autorité du « prince d’Orangc. On a cité un déplaisant jeu de mots « imaginé par je ne sais quel bel esprit. La vérité est que « Guillaume le Taciturne se sentit frappé au cœur par « l’inique condamnation et la fin tragique de ses deux amis. « Il déplora, dans une lettre qui netait pas destinée à « rester secrète, il déplora la grande perte que venaient de « faire les Pays-Bas, et jura sur la foi qu’il devait à Dieu « et sur son honneur qu’on avait fait tort aux comtes « d’Egmont et de Homes devant Dieu et le monde.

« J’ai un respect sincère pour toutes les convictions;

— vm

« mais la mienne aussi est profonde. Je crois donc, pour « employer les expressions du Taciturne, qu’on a fait tort « aux comtes d’Egmont et de Homes devant le monde, et je « voudrais faire prédominer ce sentiment, sans exagérer les « qualités ou les services des seigneurs injustement con- « damnés par le Conseil des Troubles (i). »

J’ajoutais que je me proposais de communiquer à la classe des Lettres un exposé de la carrière politique du comte d’Egmont et de celle du comte de Homes.

C’était un engagement : j’ai voulu le remplir.

Mais, au lieu d’une dissertation académique, je publie une .biographie complète. Je tâche ainsi de combler une lacune et de mieux atteindre le but que j’avais en vue.

Pour raconter avec une scrupuleuse exactitude la conduite tenue par les comtes d’Egmont et de Hornes, montrer l’importance de leurs services et la grandeur de leur rôle, j’ai tâché d’oublier les discussions actuelles et de vivre en quelque sorte au xvi® siècle, interrogeant exclusivement les documents si nombreux, si divers et si intéressants de cette mémorable époque. J’ai donc tiré principalement la biographie des comtes d’Egmont et de Hornes non seulement

(1) Bulletins de l'Académie royale de Belgique, î’ série, t. VII.

de leurs propres lettres, mais aussi des papiers d'État et des correspondances de Philippe II, de ses lieutenants et de ses ministres. J’ai eu constamment sous les yeux les actes du procès, surtout le « libel accusatoire » du procureur général du Conseil des Troubles et les « mémoires de défense » écrits par les accusés eux-mêmes. M. De Bavay, procureur général à la cour d’appel de Bruxelles, a publié, avec le plus grand soin, une partie de ces documents; mais les recueils déposés aux archives du royaume pouvaient encore fournir des détails importants. Grâce à l’obligeance de M. Gachard, archiviste général du royaume, de M. Diegerick, conservateur du riche dépôt de la ville d’Ypres, et d’autres amis de l’histoire, il m’a été permis de faire usage d’un assez grand nombre de pièces inédites. J’ai cité tous ces témoignages authentiques, irrécusables. Peut-être même ai-je prodigué les notes : mais c’était une nécessité. En effet, je ne prétends point imposer des jugements préconçus. Je désire, au contraire, que le lecteur se forme luimême une conviction en ayant sous les yeux un tableau dont les acteurs et les témoins du grand drame du xvi® siècle ont fourni les principaux traits.

Il me répugnerait de faire dégénérer en polémique une étude que j’ai voulu rendre impartiale. Qu’il me soit cependant permis de répéter ici une vérité trop souvent oubliée.

Pour juger avec équité les hommes illustres des temps passés, il ne faut point les séparer de leur époque.

« Si, prenant pour règle ce que nous croyons de la liberté, de l’égalité, de la religion, de tous les principes politiques, — dit fort bien Chateaubriand, — nous appliquons cette règle à l’ancien ordre de choses , nous faussons la vérité, nous exigeons des hommes vivant dans cet ordre de choses ce dont ils n’avaient pas même l’idée. »

Le comte d’Egmont et le comte de Homes avaient donc sur la liberté politique et sur la liberté des cultes, même sur les obligations des vassaux et sujets envers leur suzerain., des idées et des convictions qui étaient à certains égards les antipodes des idées actuellement dominantes.

On commet à l’égard des comtes d’Egmont et de Ilorncs une autre injustice quand on exige d’eux, en 1566, la hardiesse et la résolution qui caractérisaient les adversaires de l’Espagne en 1572. Dans une grande et longue révolution, dans une guerre qui dure quatre-vingts ans, il y a diverses périodes, bien différentes l’une de l’autre, et il est peu raisonnable de vouloir les confondre.

Voyez la révolution d’Angleterre de 1640 : les parlementaires font place aux presbytériens, et ceux-ci aux indépendants. Voyez la révolution française de 1789 : les constituants sont remplacés par les girondins, en attendant les montagnards. Est-ce à dire qu’il faille méconnaître les ser-

vices rendus par les parlementaires et les constituants? Hampden était moins audacieux, sans aucun doute, que Cromwell; mais Hampden n’a-t-il point courageusement défendu les libertés de l’Angleterre? La Fayette était moins avancé que Carnot; mais n’a-t-il pas cependant exercé une influence considérable?

Je ne prétends pas mettre le comte d’Egmont sur la même ligne que Guillaume le Taciturne. On verra toutefois que le premier a pris l’initiative de l’opposition contre la politique espagnole.

Vous pouvez reprocher au comte d’Egmont ses irrésolutions et ses défaillances. Il est impossible de les nier, quoiqu’elles eussent leur source dans une invincible loyauté. Mais, alors, il faut dire que les autres héros de la révolution du xvi° siècle, que Marnix de Sainte-Aldegoudc, que Guillaume le Taciturne lui-même eurent aussi des moments

pénibles, où le doute les torturait, où le découragement affaiblissait leur âme.

Où sont d’ailleurs les grands hommes qui n’ont jamais failli et dont l’énergie et la prévoyance furent toujours les mêmes?

Coligny, venant se livrer aveuglément à Charles IX, ne prévoyait pas plus le massacre de la Saint-Barthélemy que le comte d’Egmont ne pouvait prévoir sa fin tragique sur le Marché de Bruxelles.

Algernon Sidney fut décapite comme le comte d’Egmont. « Il a de justes droits, dit Macaulay, à être appelé un héros, un philosophe, un patriote, et cependant il ne peut être disculpé d’avoir été pensionnaire de la France. »

Les «omtes d’Egmont et de Hornes ne furent pensionnaires d’aucune puissance. Ils ne trahirent point leur souverain, comme le fameux maréchal Biron, justement puni par Henri IV; ils ne traitèrent point avec les étrangers, comme les princes et les grands seigneurs qui furent les chefs de la Fronde. Non , ils réclamaient les libertés nationales, en demeurant fidèles à leur souverain ; et, au lieu de recevoir de l’argent de l’étranger, ils se ruinaient, ils s’imposaient des dettes énormes pour servir le roi et le pays. Ces dettes honorables leur ont été reprochées avec une sorte de mépris.

Mais oublic-t-on que William Pilt, premier ministre d’Angleterre pendant dix-neuf ans, était aussi criblé de dettes, et que les Communes, en décrétant qu’il serait enterré sous les dalles de Westminster, votèrent unanimement la somme de 40, 000 livres sterling pour satisfaire ses créanciers? Ne sait-on pas que Thomas Jefferson, deux fois président des États-Unis d’Amérique, demanda l’autorisation de mettre ses biens en loterie et qu’il mourut insolvable?

Page 1