‹ Les PaysBas au 16. siecle Le comte d'Egmont et le comte de Hornes 15221568Chapitre 162 sur 180 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Le 12 février, il remit son mémoire de défense au capitaine Salinas, gardien du château de Gand. Dans cet écrit, le prisonnier commençait par dire qu’il aurait eu toutes les raisons du monde de ne pas obéir h l’injonction du conseil des Troubles, attendu qu’on lui avait interdit de se concerter avec ses procureurs. S’il s’était néanmoins décidéà répondre pour ne pasdevcnir contumax, il réservait tous ses droits comme chevalier de la Toison d’or et participant aux privilèges et coutumes des Pays-Bas. De même que le comte de Homes, il repoussait avec la plus grande énergie la charge fondamentale, c’est il dire le dessein d’avoir fomenté le détrônementdu roi et la destruction de la religion catholique. « Je n’ai jamais traité, disait-il, ni jamais pensé traiter chose contre le service de Sa Majesté ; mais je me suis toujours efforcé de remplir le devoir d’un bon vassal et serviteur. » Il expliquait ensuite, avec fermeté et parfois avec éloquence, la conduite qu’il avait tenue depuis ses différends avec le cardinal de Granvelle jusqu’à l’envoi du duc d’Albe dans les Pays-Bas. Il soutenait, avec bonne foi, que ses intentions avaient toujours été droites et qu’il avait toujours cherché le service de Dieu et du roi. Il repoussait bien loin aussi le reproche d'avoir voulu attaquer la foi catholique, dans laquelle ses prédécesseurs et parents l’avaient nourri ; mais l’agitation des esprits, les progrès des religionnaires et l’impossibilité de résister par la force à 60,000 hommes armés justifiaient suffisamment les concessions qu’il avait conseillées et qu’il avait lui-même accordées. Il trouvait inique que l’on se prévalût contre lui, pour l’accuser du crime de lèse-majesté, des propositions qu’il avait faites et des discours qu’il avait tenus au conseil d'Ëtat, dans l’espoir de servir le roi et le pays. N’avait-il donc pas le droit d’opiner librement au conseil, et fallait- il donner à ses paroles une interprétation fausse et sinistre? De même aussi que le comte de Hornes, il séparait sa cause de celle des confédérés et soutenait que, loin de protéger leur ligue, il avait conseillé aux uns de ne pas y entrer et recommandé à d’autres de s’en détacher. N’étant ni rebelle ni félon, ayant rempli loyalement ses devoirs de vassal et de conseiller du souverain des Pays-Bas , il deman-

LE COMTE d'eGMONT ET LE COMTE DE 1IOBNES.

dait que la justice du duc d’Albe lui restituât et son honneur et sa liberté (1).

Si le comte d’Egmont avait pu être sauvé, il aurait dû sa délivrance au dévouement de Sabine de Bavière activement secondée par Landas. Prévoyant un dénoûment fatal , le procureur du comte d’Egmont multipliait ses démarches et ses requêtes, dans l’espoir de faire traîner le procès en longueur. Rien de plus pénible d’ailleurs que son rôle durant cette déloyale procédure. Pour obtenir le concours des avocats qu’il avait désignés, et dont plusieurs redoutaient la disgrâce du prince, il fallut un ordre du duc d’Albe. Mais cet ordre était dérisoire. Le comte d’Egmont ne put pas communiquer avec ses conseils, tandis qu’il écrivait sa défense, et ces prétendus avocats ne reçurent même pas communication du « libel accusatoire » avant que le mémoire écrit par le prisonnier eût été remis aux agents du duc d’Albe. Et tandis que Landas ignorait encore les faits dont le comte d’Egmont était accusé et qu’il ne pouvait avoir aucune communication avec son noble client, il était ostensiblement appelé en la chambre du conseil des Troubles, où Vargas et del Rio interrogeaient, sans crainte d’être contredits, les bourgmestres, échevins, prévôts, receveurs, etc., des villes de Flandre auxquelles le comte d’Egmont était censé avoir voulu imposer les prêches et autres cérémonies des calvinistes (2). La défense du comte d’Egmont fut donc sans cesse contrariée, même paralysée.

Laudas avait invoqué à plusieurs reprises les privilèges de l’ordre de la Toison d’or. Mais le duc d’Albe, après avoir repoussé

(1) Procès du comte tTEgmoni, p. 121-152. — Un écrivain royaliste et catholique, Pontus Payen, reconnaît formellement que jamais le duc d’Albe ne sut prouver l'allégation principaledu procureur général du conseil desîroubles. < Cculx du conseil d'Espagne avaient ferme opinion, dit-il, que les comtes d’Egmout et de Homes, etc , conspirèrent d’un commun accord d’usurper les pays se faisant chacun d'eux prince absolu de son gouvernement... Ce que toutefois le ducq n'a sceu jamais avérer... mesmes est apparu clairement par toutes les informations qu'ils n’ont jamais contracté alliance ni eu corresdanceavec auicuns princes estrangers... »

(8) Yoir Procès du comte d'Egmont, p. 19 et 275.

CHAPITÏiE XIV. — 1567-1568.

brutalement une première réclamation, défendit, par une apostille du 27 janvier, de présenter d’autres requêtes. Il déclarait, au surplus, qu’il connaissait la cause du comte d’Egmont par commission du roi, comme souverain seigneur du pays, et non comme chef de l’ordre de la Toison d’or.

Mais Landas ne s’était pas seulement prévalu des privilèges de l’ordre de la Toison d’or, il avait invoqué également les chartes constitutionnelles du Brabant. En supposant, disait Landas, que le comte d’Egmont ne fût pas chevalier de la Toison d’or, au moins devait-il jouir des privilèges du Brabant et comme baron de Gaesbeek et comme possesseur de plusieurs autres terres et seigneuries situées dans le duché, où il tenait son domicile la plupart du temps. Si donc l’on dépouillait le comte d’Egmont des privilèges inhérents à l’ordre de la Toison d’or, il ne pouvait, selon les privilèges du Brabant jurés par le roi Philippe II , être traduit devant aucune autre juridiction que celle du conseil souverain de cette province, où l'accusé avait son domicile et sa baronnie et où il avait été arrêté (1).

Le bruit était alors répandu dans toutes les provinces, et jusqu’à la cour du duc d’Albe, que celui-ci avait l’intention de faire transporter en Espagne les deux prisonniers. La comtesse d'Egmont saisit ce prétexte pour prendre directement son recours vers les États de Brabant et les supplier de faire respecter les privilèges que le roi lui-même avait juré de maintenir. Elle conjurait donc les États d’employer leur crédit non seulement pour empêcher que le comte, son époux, ne fut transporté hors des Pays-Bas, mais aussi pour qu’il fût reconduit dans le Brabant d’où il avait été emmené par une violation des lois fondamentales de ce pays. Elle signalait aux États qu’on se proposait de traduire le comte devant un conseil et des commissaires étrangers, contrairement encore aux privilèges du Brabant. Elle croyait enfin que le comte avait rendu de si grands services au roi et au pays qu’il méritait d’être assisté dans son bon droit (2).

(1) Supplément aux guerres civiles, t. I", p. 11.

(S) On nous saura gré de citer textuellement quelques passages de celte

LE COMTE d’eGMONT ET LE COMTE DE BORNES.

Les États de Brabant, après en avoir délibéré, résolurent d’appuyer la requête de la comtesse d’Egmont. Ils représentèrent au duc d’Albe que cette requête était fondée sur les traités et contrats faits entre le souverain et les États, et confirmés par serment. Ils priaient donc bien humblement le lieutenant de Philippe II de faire observer tous les droits et privilèges du pays (1).

Malgré les termes respectueux de cette représentation, elle déplut singulièrement au duc d’Albe. Il l’écarta, comme il avait écarté les pétitions fondées sur les privilèges de la Toison d’or. II prétendit que les privilèges du Brabant n’étaient point applicables non plus aux crimes de lèse-majesté (2).

requête Importante. La comtesse d'Egmont s’exprimait en ces termes : « ... La remonstranle doutant qu'on n'oblicnnc aucune apostille (c’est à dire « une décision conforme aux privilèges de l’ordre de la Toison d’or) cl que le « bruit court que S. E. (le duc d’Albe) estoit d’intention de transporter ledit « seigneur comte hors des Pays-Bas et l’envoyer par mer en Espagne, elle n’a « pas voulu omettre de le représenter â vos seigneuries afin de les faire sou- « venir qu’on traite ledit seigneur comte en diverses manières contre les pri-

• viléges de ce pays, contenant les promesses et les engagements jurés par « S. M., que tous scs vassaux, sujets et inhabilanls seront ouïs et qu’on leur « fera droit et qu'aucuns de scs vassaux et sujets ne seront traités ni fera « traiter par vole de faict ou de force, mais par justice et sentence des juges « ordinaires du pays; de même que si quelqu’un fut pris dans son dit pays, « qu’elle ne le fera, ou ne permettra pas de le transporter hors du même « pays. A l'observation de quoi et des autres privilèges, S. M. s'y est engagée

• par serments... Et quoique ledit seigneur comte ail tenu son fixe domicile

■ dans cette ville de Bruxelles, et qu'il soit aussi un des principaux barons en

• ce pays de Brabant, par rapport à sa terre de Gacsbekc, si est-ce qu’il a été « pris en cette ville, mené hors du pays et enfermé dans une prison étroite

• au chftteaude Gand.cequl est tout è fait contre les susdits privilèges. Et par « dessus tout, les susdits commissaires et estrangers tachent de traiter son « affaire avec précipitation, et d’une manière fort étrange, ce qui est nonseu-

■ lement contre le droit commun, mais aussi contre la raison naturelle, us et « coutume du pays; pour le tirer lui et son affaire, comme il paraît, dans un « conseil et devant des commissaires tous étrangers, directement contre les « privilèges du pays... » Supplément aux guerres civiles, etc., t. I", p. 17-18.

(1) Supplément aux guerres civiles, 1. 1", p. 20.

(2) Viglius à Hopperus... Février 1568 dans les Analecta belgica de Hoynck van Papcndrecht, 1. 1”, 2‘ partie, p. 110.

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