CHAPITRE XV
Le 4 juin, le duc d’Albe réunit le conseil des Troubles au palais des souverains. Juan Vargas et ses collègues prirent place dans la chambre du conseil d’État , où retentissaient naguère les éloquentes protestations du prince d'Orangc et de ses deux infortunés collègues en laveur des libertés des Pays- Bas. Le lieutenant de Philippe II, qui présidait cette lugubre séance, fit donner lecture des sentences de mort rédigées par Hessele. Il les revêtit de sa signature, et elles furent contresignées par le secrétaire Esteban Pratz.
Lamoral d'Egmont, prince deGavre et comte d’Égmont, chevalier de l’ordre de la Toison d'or, conseiller d’État, baron de Fiennes, d’Auxy et de Gaesbeek, seigneur d’Armentières, pair de Hainaut, etc., ancien gouverneur et capitaine-général des pays de Flandre et d’Artois, était condamné au dernier supplice par le duc d’Albe, marquis de Coria. La sentence chargeait le vainqueur de Gravelines du crime de lèse-majesté et de rébellion pour avoir été complice de « la ligue et conjuration abominable » du prince d'Orange et de quelques autres seigneurs des Pays-Bas. Elle lui imputait d’avoir pris en sa sauvegarde et protection les gentilshommes confédérés du Compromis et fait « avec les sectaires séditieux et rebelles » de mauvais offices en son gouvernement de Flandre « ù la sainte Église apostolique romaine et h S. M. » La sentence prononcée contre Philippe de Montmorency, comte de Hornes, franc-seigneur de Weert, chevalier de l'ordre de la Toison d’or, amiral des Pays-Bas, etc, était de la même teneur. 11 était, comme le comte d’Egmont, déclaré criminel de lèse-majesté, complice de la ligue et conjuration abominable du prince d’Orange et protecteur des gentilshommes confédérés du Compromis. On lui imputait ensuite d'avoir agi à Tournai comme le comte d’Egmont avait agi en Flandre, c'est à dire d’avoir fait de mauvais offices, avec les sectaires séditieux et rebelles, à la sainte Église apostolique romaine et au roi. Tous les deux étaient
sitton que lut fit le duc d’Albe de justicier les comtes d’Egmont et de Uorncs. Ulloa s'exprime en ces termes: « Havcndo prima falto inlendereil lutte al Kc catolico die di cio fu contento. ■ Coinmentari, p. 33.
LE COMTE d'EGMON'T ET LE COMTE DE DONNES.
en conséquence condamnés à être exécutés par l’épée. Le duc d’Albo ordonnait en outre que la tête de l’un et de l’autre fut mise « en lieu public et haut » où elle demeurerait aussi longtemps qu’il plairait à S. E. Il commandait, sous peine du dernier supplice, que nul ne s’avisât d’ôter ces télés ainsi exposées pour châtiment exemplaire des crimes et délits commis par les comtes d'Egmonl et de Hornes. Enfin, il déclarait confisqués au profit du roi tous les biens des deux condamnés, meubles et immeubles, droits et actions, fiefs et héritages, de quelque nature ou qualité qu’ils fussent, et quel que fût l’endroit où ils étaient situés et pourraient être trouvés.
Telle était la récompense que Philippe II avait réservée au comte d’Egmont et au comte de Hornes.
Le duc d’Albe avait déjà mandé à Bruxelles Martin Rithove, évêque d’Ypres. C'était un prélat qui se signalait par sa vie austère et son érudition variée. Né dans la Campinc brabançonne, il avait été d’abord professeur nu collège de Dillingen, fondé par Olton Truchsess, évêque d’Augsbourg; en ioS7, il était doyen de l’église de Saint-Pierre à Louvain, professeur de théologie et chancelier de l’université. Lorsque Philippe II eut institué les nouveaux sièges épiscopaux, Rithove fut désigné pour celui d’Ypres. Ce grave et pieux dignitaire de l’Eglise ignorait le motif pour lequel il était appelé à Bruxelles, où il arriva le 4 juin assez tard 'dans la soirée. Il se hâta de se rendre au palais. Le duc d'Albc, qui l’attendait, lui remit la sentence prononcée contre le comte d'Egmont en ajoutant qu’elle devait être exécutée le lendemain. L’évêque, après avoir lu la sentence, se jeta à genoux devant le lieutenant de Philippe II, demandant que la vie du comte d’Egmont fût épargnée. Le duc répondit qu’il convenait de faire justice et qu’il n’y avait aucun moyen de pardon. Cependant l’évêque redoubla ses prières, insistant pour que, du moins, l’exécution de la sentence fût encore différée quelque temps. Le duc répliqua assez aigrement qu'il ne l'avait point mandé pour changer la sentence ni pour avoir son avis, mais bien pour assister le comte d’Egmont en ses derniers moments et l’ouïr en confession.