CHAPITRE IX
Le comte de Horncs mettait d’ailleurs une franchise extrême dans ses rapports avec les calvinistes. Il est même certain qu’il s’étudiait h leur plaire et à gagner leur confiance. Le 6 septembre, les seigneurs d’Audrignies et de Lumbres, deux notables signataires du Compromis, étaient arrivés à Tournai avec plusieurs des principaux bourgeois calvinistes de Valenciennes. Ceux-ci demandèrent au comte de Hornes quelle conduite ils avaient à tenir par suite de l’accord conclu avec les gentilshommes confédérés. Il répondit que, selon lui, chacun avait la liberté de vivre selon l’impulsion de sa conscience jusqu’à ce qu’une décision contraire fût prise par les États-généraux légitimement assemblés. Il fit une réponse tout aussi précise dans un banquet que les bourgeois de Valenciennes lui donnèrent à Saint-Amand (I). Mais, pour se conformer à ses instructions, il interdit néanmoins les prêches dans ce bourg et dans les églises des villages dépendants.
Informés que la régente s’opposait formellement à ce que les prêches se fissent encore dans la ville, les consaux de Tournai, de l’aveu du comte de Hornes, députèrent le pensionnaire Érasme du Chambge à Bruxelles. Il devait exposer à Marguerite de Parme qu’il était indispensable de tolérer les prêches dans l’intérieur afin de « tenir le peuple en union et concorde » et à cause des inconvénients qui pouvaient survenir, car le peuple ne voudrait assister aux prêches du dehors sans armes. Il était à présumer aussi que le peuple refluerait vers la ville, quand le comte de Hornes serait rappelé à Bruxelles, et que les troubles recommenceraient avec plus de violence. Enfin, ceux de la nouvelle religion, joints aux mécontents de la Flandre, pourraient saisir la première occasion
(1) Ces détails furent consignés dans les confessions de Michel llerlin, le célèbre et infortuné défenseur de Valenciennes, et de Jean Cateux, ministre à Saint-Amand. Cateux prétendit meme « que le comte de Hornes estant à « Saint-Amand le (ist appeler et lui dit en présence de plusieurs... que l’cxer- « cicc de l’une et l’autre religion estoit permis si comme les prcsches, bap- • tesme, mariage et aullres... * I.cs documents indiqués ci-dessus ont été publiés par M. Bakhuizcn, archiviste du royaume des Pays-Bas ( Sludien en Schetscn orer Vaderlandsche geschiedenis, etc., 1. 1* , p. 65-66).
Ï04 LE COMTE d’eCMONT ET LE COMTE DE IIORNES.
pour mettre les mains sur les ecclésiastiques, les magistrats et les autres catholiques (1).
Mais la régente était inflexible. Elle prétendait ne vouloir dévier en rien de l’accord conclu avec les gentilshommes confédérés : elle venait de recommander au comte d’Egmont, qui partait pour la Flandre, d’observer ponctuellement cette convention, promettant de ne pas y contrevenir de son côté. Elle déclara en outre au conseil d’Etat que, si elle accédait au vœu émané de Tournai, elle devrait faire la même concession aux villes de Flandre, de Brabant et de Hollande (2). Le 12, elle écrivit au comte de Homes qu’elle ne tolérerait les prêches que hors de l’enceinte de la ville; il était, du reste, loisible aux sectaires de se réunir dans un édifice ou « grange » aussi près des fossés qu’ils le jugeraient bon, mais toujours à l’extérieur des murailles. Elle témoignait sa satisfaction au comte de Hornes pour les services qu’il avait rendus et soutenait qu’il avait mal interprété les lettres antérieures (3).
(!) Mémoires de Pnsquicr de Le Barre, t. 1", p. 17G. Lettre du magistral de Tournai à la régente du 10 septembre l.'i6G, dans le Supplément aux gueires civiles, t. II, p. 413.
(ï) Viglius au comte de Homes, Bruxelles, 11 septembre 11166. Supplément aux gueires civiles, t. Il, p. 117.
(3) La régente disait : « ... N'est besoins que vous usez vers moy de quelque
• excuse à voslrc venue, comme aussi je ne suis celle qui vouldroiscondami ner aucuns, moins vous, sans l'oir, et ne double que vous renderez toujours « bon compte de vos actions ; comme aussi certes nuis des seigneurs et ceux
• du conseil de Sa Majesté, qui ont esté et qui sont près de moy, ne voul- < droient user de faulses calomnies, ains de toute sincérité, aians jugé co » que vou3 avez faict ît Tournoy cslrc procédé de bonne affection et volonté « que avez eu à la pacification et remède des affaires... » Supplément aux guerres civiles, t. II, p. IÎ0.
Le conseiller d'Assonlevillc et Viglius n'étaient pas moins explicites sur l'approbation donnée par le conseil d’Élat à la conduite de comte de Ilornes. « Chacun, disait le premier, a prins vostre besoigne en meilleure part, et comme pour le service de S. M. a semblé convenir... » Viglius aurait même soutenu les propositions du comte, si la régente n’avait exprimé sa volonté en termes positifs. Lui aussi rendait hommage à la conduite du comte, * procédant, disait-il, de la prudence, affection cl très grand zèle que V. S. monstre au service de S. M.el repos public, comme aussi S. A. et tous les seigneurs ne scauroicnt juger autrement. > Ibid., t. II, p. 416 et 417.
CHAriTRE l\. — 1566.
Le comte de Hornes reçut cette dépêche à Saint-Amand. Il s’empressa de retourner ii Tournai et répondit à la duchesse de Parme, le 14 septembre, qu’il espérait pouvoir se conformer à ses dernières instructions. Il ferait donc transférer les prêches hors de la ville, comme l’indiquait la régente, et déclarait que s’il avait reçu un tel commandement dès l’origine, il croyait qu'il eût été déjà exécuté. Il se montrait satisfait de n'avoir pas encouru le mécontentement de la princesse et lui donnait l’assurance qu’il s’emploierait en tout pour le service du roi.
Mais il avait soin d’ajouter qu’il se trouvait dans une grande perplexité, parce que jamais encore il n’avait été mêlé à des 0 négociations religieuses, de toutes les affaires les plus délicates et les plus difficiles.