‹ Les peaux noiresChapitre 3 sur 50 · LIS A T. A C A BRESSE · texte numérisé non relu

LIS A T. A C A BRESSE

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7EESIT

Sa première pensée avait été pour le suicide.

Elle tombait du haut d'un grand rôle, au niveau de l'abjection. C'était une ambition déçue, une autorité brisée. De Lorgerins, absent de Thabitation» ne put assister aux premiers effets du poison sur ce corps qui s'était voué à la moj't.

Le désespoir et la rage de Lisa étaient sincères ; il lui importait donc peu que l'on s'aperçût ou non des ravages dG la terre sur sa beauté. Ce n'était plus un avertissement qu'elle donnait , elle cherchait un fatal dénoùment. Si elle y apporta la lenteur que nous avons dite , c'était par habitude plutôt que par calcul. Aussi , quand on annonça l'arrivée prochaine de M. de Lorgerins revenant avec sa jeune femme, Lisa eut la pensée d'en finir tout de suite, pour ne point assister à cette dernière insulte faite à son bonheur passé.

Mais tout à coup elle se sentit mordue au cœur par l'orgueil, qui poursuit toutes les victmies, d'étaler leur agonie aux yeux de leurs bourreaux et de leur léguer ce spectacle des tortures endurées comme une expiation et comme un remords.

Lisa arrêta le travail de la mort ; elle se regarda dans un miroir et se fit peur à elle-même , tant la décomposition (le son visage était complète. Elle sourit à ce masque hideux, à cette maigreur effrayante, à cette vieillesse qui avaient' remplacé sa beauté , ses chairs pleines, sa jeunesse heureuse.

L'atelier tout entier se préparait à recevoir en grande

pompe les nouveaux mariés. Lisa intrigua pour être la première à présenter les paniers de tleurs et de fruits que l'on se proposait d'offrir à la nouvelle madame. C'était, dans sa pensée, une manière de verser quelques gouttes d'absinthe dans la coupe du jeune ménage. Lisa ne s'était pas trompée.

Au milieu de ce bataillon de nègres endimanchés, joyeux, chantant, chargés de branches d'arbres en guise de drapeaux, Lisa, couverte de ses plus beaux bijoux, de ses madras les plus éclatants, apparut comme un spectre et produisit une impression pénible sur la jeune mariée. Quant à M. de Lorgerins , il avait pâli , un peu par pressentiment.

Selon l'usage, la nouvelle madame passa en revue tout l'atelier et distribua à chacun une somme d'argent. Ces largesses, accompagnées d'une permission de bamboula polir le soir, furent accueillies par des cris de joie, des bénédictions et des souhaits de bonheur qui éclatèrent de toutes parts.

Quand madame de Lorgerins était arrivée devant Lisa, celle-ci n'avait pu retenir ses larmes. C'étaient, il faut le dire, des larmes de rage...

Lisa ne connaissait pas la femme qu'avait choisie son maître et ne se l'imaginait pas si belle. En la voyant souriante , heureuse, un infernal projet avait germé dans sa tête. Elle ne voulait plus mourir, ou du moins elle demanda à Dieu de vivre assez de temps pour accomplir sa vengeance.

Huit jours après, madame de Lorgerins commença de sentir les atteintes d'un mal inconnu; en six semaines elle était morte, victime du poison.

Qui était l'auteur de ce crime dont il n'existait aucune trace apparente? On pouvait le soupçonner, mais personne n'était en mesure de l'affirmer. Ce fut Lisa elle-

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même qui, à son lit de mort , se dénonça comme coupable de cet odieux attentat dont elle expliqua la cause et révéla les moyens employés par elle.

Je ne dois pas passer sous silence un trait caractéristique de cet épisode. La plus jeune sœur de la victime, une enfant de trois ou quatre ans alors, se trouva, par un hasard quel'empoisoDueuse elle-même déplora, atteinte par sa vengeance. Les symptômes de la maladie qui ravagea tout à coup cette pauvre enfant donnèrent l'éveil, sinon aux médecins, sinon à la famille, du moins aux domestiques de la maison, qui organisèrent tout aussitôt une sorte de rempart d'affection, de dévouenent, de surveillance, autour des deux victimes de cet attentat.

Pour la plus jeune des deux, il était temps encore... pour l'autre, hélas ! ce furent peines perdues.

Les nègres ont la divination de ces crimes. CeuxdeM.de Lorgerins n'avaient pas douté delà cause , inconnue à tous, du mal dont ils voyaient les rapides progrès; mais, selon l'instinctive alliance, la muette convention qui existe entre tous les esclaves, ceux-ci ne dénoncèrent pas le coupable, qu'ils connaissaient peut-être bien à ne pas se tromper. Ils ne révélèrent même pas le nom de la maladie; ils se contentèrent, comme cela s'est manifesté dans toutes les occasions analogues, de déployer une active surveillance pour arrêter le mal.

Ce dévouement, quelquefois ignoré , des nègres autour d'un maître que la conspiration du poison cherche à atteindre, est fréquent dans les pays à esclaves. Pour peu

qu'ils aient vent de quelque machination de ce genre, ils montent littéralement la garde autour de la victime, évitant avec un soin tout filial qu'elle ne boive ou ne mange que ce qu'ils lui offrent de leurs propres mains. Ils ont pour réussir une infinité de subterfuges et de ruses.

Si les domestiques de la maison sont d'accord avec les auteurs du crime sur le sort de la victime, ils deviennent complices par le laisser faira; mais ils enveloppent dans cette même surveillance active, et impossible à prendre en défaut, les autres membres de la famille qu'ils ont résolu d'épargner.

Cette sûreté d'œil et de main, que déploient les nègres dans ces épouvantables occasions, est la cause du silence qu'ils gardent sur le crime. S'il s'accomplit, c'est que tout le monde est complice; mais il suffit quelquefois d'une volonté énergique pour qu'il échoue.

Ce même dévouement se rencontre dans les grandes occasions de révolte à main armée des nuits de Noël, dont le buta toujours été le massacre des blancs. — La nuit de Noël est une date cabalistique pour les nègres. Une sorcière leur avait prédit, dans des temps bien reculés, que c'est ce jour-là qu'ils conquerraient leur liberté.

Presque tous ces cojiiplots formidables ont échoué devant l'affection de quelque esclave qui avait un maître à sauver, à épargner, et qui le venait prévenir en secret.

Là il n'y a pas, comme dans les cas d'empoisonnement, de précautions à prendre et de surveillance possible à exercer : les coups sont directs, instantanés; on ne peut les parer qu'en les dénonçant à l'avance. L'esclave fidèl« n'hésite pas, alors, à le faire.

Ces dévouements isolés des esclaves, flottant au-dessus de la haine impitoyable que la race noire a vouée à la race blanche, est la sauvegarde de celle-ci. La lutte en nombre

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en ruses^ en moyens puissants et cachés de destruction^ était impossible.

11 fallait un contre-poids à cette force brutale. 11 est dans l'affection partielle de certains nègres pour leurs maîtres. *»

On est si accoutumé, aujourd'hui, à la misère dans les colonies, ou plutôt la misère y est si bien un état général, qu'on ne s'étonne plus guère des chutes des anciennes familles opulentes, lesquelles, de leur côté, prennent leur malheur avec une certaine philosophie qui n'existait pas jadis.

Jadis, en effet, — alors que ces catastrophes devenues fréquentes ne frappaient encore qu'isolément, —c'était un cri de douleur sincère dans le public, quand un riche créole tombait du haut de sa fortune, et pour celui-ci une sorte de honte qu'il allait littéralement cacher dans le fond des bois, au haut des mornes, ou dans quelque coin de terre perdu, loin de tout contact avec les populations blanches du pays. C'était comme un ensevelissement où il se condamnait tout vivant. Il fuyait ainsi les consolations de ses amis, et même les secours qui auraient pu le sauver de ce naufrage.

L'énergie morale n'a jamais été la qualité dominante chez le créole. Il semble né pour la richesse et à la condition qu'elle lai viendra toute faite, en droit héritage, étant hors d'état de la reconquérir si elle a glissé de ses mains prodigues ou malhabiles.

La honte véritable que les créoles ressentaient devant leur ruine trahissait positivement cette incapacité à rebâtir l'édifice écroulé, et le dicton du pays : «que les fortunes y disparaissent comme l'ombre et s'écoulent comme l'eau, » semble avoir été inventé pour justifier ce mol abattement. Peut-on chercher à rattraper ce qui ne peut se saisir : l'ombre qui s'évanouit, l'eau qui s'enfuit? On ne court pas après les chimères.

Il en résultait une défaillance complète de toutes les facultés chez les créoles frappés par les revers de fortune. Hommes et femmes subissaient également l'influence de cette atonie.

-Le créole jadis opulent, qui se retirait dans un de ces monastères de Saint-Just, assistait véritablement, comme Charles-Quint, à ses propres funérailles. L'oisiveté s'emparait tout aussitôt de lui, en même temps que le désespoir, et de là à la dégradation il n'y avait qu'un pas presque toujours. Il ne tardait pas à contracter, dans cet isolement, des habitudes d'ivrognerie crapuleuse; c'était le premier signe de sa décomposition morale, et sa vie s'achevait, heureusement très-courte alors, entre un bol de tafia et une négresse concubine. L'âge et Fabsence de beauté n'étaient point un obstacle à ces accouplements moitié sauvages ; souvent ces compagnes de la misère, du désespoir et de la dernière étape de la vie ont été tout ce que la race noire peut produire de plus hideusement sale, laid et répugnant. « Tomber dans le tafia et dans la négresse, » est un proverbe du terroir, qui exprime la plus complète dégradation de l'homme.

En certains coins ténébreux de la Martinique^ j'ai rencontré des créoles, gens bien nés et d'éducation, réduits à cette extrémité affreuse ; on les eût pris pour d'anciens Caraïbes. Leur costume, leur habitation, leurs mœurs, jusqu'à leur langage, tout était à l'avenant. C'est dans cette situation, propre à inspirer le plus profond dégoût, qu'on a retrouvé, il y a quelques années, le dernier rejeton d^un grand nom de France, traînant une misérable existence entre le bol obligé de tafia et une négresse de soixante ans.

Souvent cette concubine est une esclave, débris d'un atelier de trois ou quatre cents nègres, à qui seule est dévolu le soin de cultiver un coin de terre de deux ou trois mètres produisant juste ce qu'il faut d'ignames, de patates et de bananes pour la nourriture de ce triste couple, et un supplément de récolte qui s'échange hebdomadairement contre un morceau de morue ou de viande salée et quelques galons de l'indispensable tafia. Quelquefois aussi, cette concubine, maîtresse et servante, est libre; mais elle reste volontairement attelée à ce malheureux condamné , le faisant vivre à la sueur de son front, pendant que lui subit cette suprême et outrageante dégradation, en philosophe sauvage, étendu toujours à moitié ivre, dans un hamac ou sur un mauvais lit qui sent d'une lieue le grabat d'hôpital.

Cest là une existence comparable à nulle autre, pas même à celle du sauvage, qui a au moins la liberté d'esprit, l'activité, la guerre, la chasse. Le créole des mornes n'a rien de tout cela; il est simplement dégradé, abaissé, mis hors la civilisation dont il conserve encore tous les préjugés et un certain orgueil adhérent à la classe blanche de tous les pays d'outre-mer.

Si la ruine des créoles a pu produire souvent les résultats que je viens de dire, elle a été parfois aussi une oc-

casion pour quelques nègres de montrer un éclatant dévouement à ces victimes du sort. Déjà on a pu le pressentir par l'attachement de ces femmes qui, libres, s'exilent volontairement dans les déserts du pays, consacrant leur vie à de malheureux ivrognes oisifs. L'épisode que je vais raconter est une preuve saisissante des hauts sentiments dont est susceptible la race noire, en même temps qu'il va montrer le caractère de cette race sous un des ses aspects les plus étranges, mélange d'affection, de noblesse, d'atrocité, de lâcheté, — cette fois dans le même individu.

Je n'invente rien dans ce récit, je rapporte un fait connu de tout le monde dans nos colonies.

A une lieue à peine de la principale ville d'une de nos Antilles, dans une maison jadis fort belle, alors tombée en masure, s'était retirée madame Mongenis, une sexagénaire à qui la fortune avait tourné le dos tout à coup en 1825, — date si fatale aux colons.

Déjà, quelques années auparavant^ les prodigalités et l'imprévoyance de son mari avaient mis cette pauvre femme à deux doigts de sa ruine; mais elle avait pris, avec un courage tout viril, le gouvernement de ses biens ; il s'en fallait de peu qu'elle n'eût rétabli l'équilibre de sa fortune, lorsqu'une de ces tempêtes, comme il s'en élève parfois à l'entrée des ports pour déjouer les plus heureuses et les plus habiles manœuvres, lui avait fait faire ce naufrage, d'où elle ne sauva que sa personne, pour la livrer à une pauvreté voisine de la misère.

Gomme si madame Mongenis eût dépensé, dans cette lutte de dix aanées qu'elle venait de soutenir, toute son énergie, elle n'en trouva plus pour résister au coup qui la frappait. ïl faut lui tenir compte aussi de son âge et de la plaie qu'avait ouverte en son cœur la mort récente de son fils. Madame Mongenis se retira dans la retraite dont j'ai parlé, machinalement, presque sans conscience de l'avenir*

Cette habitation était tout ce qui restait à madame Mongenis d'une fortune qui avait compté parmi les plus belles de la colonie. Tout indiquait que cette propriété avait pu être une demeure somptueuse. On y arrivait, en partant du bord de la mer, par une longue et large avenue de cocotiers, à l'extrémité de laquelle se dressaient en étages superposés trois terrasses reliées entre elles par de vastes escaliers en briques. La dernière était ombragée d'une magnifique tonnelle qui abritait la façade de la maison et, en faisant équerre, courait le long de bâtiments qui avaient du être des dépendances très-importantes. Cette tonnelle était couverte en partie de vignes, en partie de pommeslianes. Les treillages regardant la mer étaient ouatés d'épais jasmins et d'un rideau de plantes grimpantes. Le dôme de la tonnelle ployait sous le poids de cette vigoureuse végétation ; le soleil, qu'il vint d'en haut ou de face, n'avait jamais pu percer ce bouclier de verdure, à ce point que les dalles de marbre du devant de la maison suintaient d'humidité. On sentait même sous cet abri une fraîcheur plutôt froide que bienfaisante.

Vers le milieu de l'une des terrasses qui eussent pu faire de magnifiques piédestaux de fieurs à la maison, s'ouvrait, à gauche en regardant la mer, un escalier de marbre conduisant à une dès plus belles allées d'arbres centenaires que j'aie vue dans ce pays, où la végétation est si luxuriante qu'elle est prodigue en splendeurs de ce genre. Cette allée, placée conséquemment dans un fond, côtoyait

la maison en se prolongeant jusqu'aux limites des terres de la propriété, lesquelles expiraient aux premiers renflements du rude versant d'une montagne dont les gigantesques forêts d'un vert noir projetaient au loin leurs ombres épaisses. L'allée dont je parle était ornée de cinq ou six grands bassins ou fontaines de marbre. Enfin derrière la maison s'étendait un riche et vaste jardin potager.

Une telle habitation en Europe, par le site, par l'horizon qu'embrassait la vue, par le pittoresque de sa situation, eût fait le caprice d'un millionnaire ou d'un grand seigneur.

Mais, hélas! au temps où je connus madame Mongenis, il n'existait plus que des débris et des ruines de cette somptueuse demeure. Ce n'était plus qu'une guenille de pauvre. Ces terrasses, qui auraient pu déborder de fleurs, étaient couvertes de mauvaises herbes où les serpents avaient élu domicile ; les briques des escaliers étaient tapissées d'une mousse gluante et terreuse ; à peine l'avenue de cocotiers ofi'rait-elle un sentier praticable de dix pouces de large; les bassins de marbre jaspé servaient de corbeilles à des roseaux et à des plantes sauvages; l'eau des fontaines était tarie, et l'escalier qui descendait de la terrasse du milieu à la grande allée se trouvait enseveli sous l'avalanche des terres. Seul le jardin potager montrait, sur une très-petite étendue, quelques traces de culture et de végétation civilisée.

Dans l'intérieur de la maison, où deux ou trois pièces à peine étaient habitables, c'était la misère la plus complète et la plus nue.

Madame Mongenis s'était réfugiée là avec trois esclaves : une vieille négresse épuisée d'âge et de fatigue, un jeune mulâtre, nommé Constant, menuisier de son état, et une petite métive de treize ans, plus maîtresse qu'esclave de la bonne dauie.

Francilia était le type (le ces jeunes esclaves gâtés, choyés à régal des enfants de la maison dans toutes les familles créoles : aquoi il y a toujours une raison. La jeune métive devait cette existence de douceur et d'oisiveté dont elle jouissait, à ce qu'elle était la fille de M. Mongenis. C'e^t, à coup sûr, là un des traits les plus bizarres des mœurs coloniales que Tindulgence facile des femmes créoles pour des fautes de cette nature. Nos mères, nos femmes, nos sœurs, entourent d'une aveugle tendresse les bâtards que nous introduisons sous leur toit, que nous y procréons même. Leur seule vengeance est de les maintenir esclaves, jusqu'à refuser obstinément tout octroi de liberté en leur faveur. 11 reste à savoir, en vérité, si ce n'est pas plutôt pour avoir la certitude de conserver auprès d'elles ces privilégiés de leurs caresses, que pour leur faire expier le malheur de leur naissance. Toujours est-il que ces petits esclaves-là sont élevés comme s'ils étaient appelés à de hautes destinées. Ils vivent dans une oisiveté complète, sous la main, sons le regard et sous les baisers de leur maîtresse, qui pour rien au monde ne les voudrait condamner aux fatigues du moindre travail. Ils ont, de plus, l'impunité de toutes leurs fautes.

Telle était la situation de Francilia. Elle devenait donc une charge, au lieu d'être un secours à madame Mongenis.

Pout tirer profit des ressources de là petite habitation qui eût assuré de beaux revenus à un propriétaire industrieux, il eût fallu à madame Mongenis dix ou douze bons nègres habitués aux travaux de la campagne. Constant, malhabile à manier la bêche, parvenait tout au plus à tenir tête, dans un coin du potager, aux envahissements des mauvaises herbes. Les quelques légumes qu'on tirait de ce potager et les fruits qui poussaient au hasard, la vieille négresse allait chaque matin les vendre au marché de la ville, et revenait le soir avec quelques dix sous que Francilia gaspillait volontiers en sucrerie et en pâtisserie, sans s'inquiéter si, le lendemain, il y aurait seulement une queue de morue et un couï de farine de manioc à manger dans la maison .

Mais il advint qu'un jour la vieille négresse mourut à la peine. Il n'y eut plus personne pour aller vendre au marché les maigres produits du petit jardm ; car il ne fallait pas songera voir la jeune métive s'élever jusqu'à ce grand acte de courage et de reconnaissance de venir au secours de sa maîtresse. Constant de son côté> prit acte de ces circonstances pour déclarer que ce n'était plus la peine qu'il cultivât la terre. Il jeta sa bêche aux orties du jardin, et, après plusieurs jours d'une oisiveté qui finit par lui peser, il demanda à madame Mongenis qu'elle voulût bien lui louer son corps, afin d'aller en ville exercer son état de menuisier.

L'esclave n'a jamais nié qu'il fût la propriété de son

maître; il le reconnaissait formellement, même en son langage. Jusque dans ses tentatives d'affranchissement ou de libération par la fuite, il le constatait encore. Aiilsi, dans ce cas, il ne manquait jattiàis de dire qU'il volait son corps au maître.

Constant, en demandant à louer $on corps, offrait à madame Mongenis l'occasion de tirer parti de lui au moyen d'une industrie quelquefois fort lucrative au maître et à Tesclave en même temps. Cette industrie consistait en une convention passée entre le maître et Pesclave qui garantissait im apport mensuel , hebdomadaire ou quotidien de tant, le surplus de son gain lui restant comme un bien acquis. Presque tous les esclaves des villes, exerçant un état professionnel, inutiles dans les maisons où le nombre des domestiques excédait toujours les besoins du service, pratiquaient ce système. Pour les mauvais sujets, c'était une occasion de se livrer à leurs habitudes vicieuses en toute liberté; les laborieux y amassaient le pécule nécessaire à racheter leur corps. Ainsi mis en location, le nègre recevait de son maître un permis de circulation ; il logeait où il voulait , vivait comme il Tentendait, et se présentait — ou ne se présentait pas — aux échéances du payement pour acquitter le prix convenu de sa location.

Ces conventions se concluaient aussi bien avec les femmes qu'avec les hommes. Mais comme il était très-difficile de définir exactement tous les métiers que peuvent exercer les premières, il est arrivé, dans bien des cas, que la prostitution, — même ouvertement pratiquée, sous le manteau d'une profession quelconque , — ait fourni l'argent nécessaire pour exécuter les termes du traité... Je n'entends pas dire que tous les maîtres aient spéculé sur cet ar^ gent impur; mais laprostitution est si bien l'état normal des femmes de la race noire dans toute l'Amérique, qu'on n'y montre pas de grands scrupules sur ce chapitre délicat.

Dans nos Antilles, ces locations d'esclaves ne rapportaient pas au delà de quatre à six cents francs, en moyenne, par an. A la Nouvelle-Orléans , certains esclaves produisent à leur maître jusqu'à deux et trois mille francs par an; je citerai particulièrement les coiffeuses, qui, joignant à Texercice de leur profession le métier de messagères d'intrigues et d'amour, sont estimées à un très-haut prix de location, en rapport avec les profits du cumul que je viens de dire.

Voilà donc Constant, le jeune mulâtre, enlocation comme menuisier. Pendant les deux ou trois premières semaines, il fut exact à rapporter le produit de son travail, lequel était loin de pouvoir suffire à l'existence d'une pauvre sexagénaire et d'une enfant gâtée. Puis, peu à peu. Constant se relâcha de ses bonnes habitudes, en contracta de pernicieuses , et , finalement , ne se donna même plus la peine de se présenter chez sa maîtresse pour renouveler son permis de séjour en ville. Le jeune mulâtre était à l'état de vagabondage, sinon encore de marronnage.

La détresse était grande dans l'intérieur de madame Mongenis ; d'autant plus grande que la situation déplorable de la bonne dame était ignorée de ses amis à qui, depuis la perte de sa fortune, elle avait impitoyablement refusé , sa porte. Francilia, devant cette marée montante de la misère, avait pris résolument son parti; elle s'était réfugiée près du jeune mulâtre, sans souci de l'ingratitude dont elle payait les bontés et les faiblesses de ma- ' dame Mongenis, et sans pitié pour la douleur profonde que sa fuite lui causait. La pauvre femme, ainsi abandonnée, fût morte de feaim et de chagrin, sans la rencontre que fit Constant d'une ancienne esclave de madame Mongenis, nommée Cora.

Le jeune menuisier, un jour qu'il était nonchalamment

assis au milieu de la nie, les pieds trempant dans le ruisseau, fat surpris dans cette posture, indice certain de la fainéantise chez les noirs, par Gora que les révélations de Constant éclairèrent sur la situation de son ancienne maîtresse. Sans s'inquiéter des deux fugitifs, Cora se hâta de rejoindre madame Mongenis, s'installa chez elle, se fît sa servante comme par le passé, et Taida dans sa détresse , tout en lui témoignant autant de respect que si elle eût été encore son esclave.

Quant au jeune mulâtre et à Francilia, préoccupés de la rencontre de Cora, redoutant qu'on ne les fît arrêter peutêtre, ils partirent marrons.

Cora, depuis la conquête de sa liberté, vivait du produit d'un commerce ambulant, consistant dans la vente par les rues de la ville de fruits , de riz sucré, de menues pâtisseries et de petits objets de toilette, — chaque chose selon l'heure du jour.

Ce colportage est assez lucratif aux colonies, où il est exercé par une multitude de négresses et de filles de couleur, libres ou esclaves. Ces dernières travaillent presque toujours pour le compte de leurs maîtresses avec qui elles partagent, chaque soir, le bénéfice de la vente. C'est là un moyen dont beaucoup de femmes créoles même très-riches, se servent, les unes du consentement, les autres à l'insu de leurs maris, pour augmenter leurs ressources intérieures et suffire à des dépenses de caprice. Elles s'en cachent le plus souvent, comme de ces petits accrocs à la dignité pour lesquels les convenances du monde exigent le mystère, et que les plus coupables ne pardonnent guère, par esprit de caste, dès que le grand jour les dénonce au public.

Cora redoubla d'activité pour que son commerce suffît à son existence et à celle de madame Mongenis, ne se plaignant jamais du chemin qu'il fallait faire, deux fois par

jour, de la petite habitation à la ville, et vice versa. Cora fut donc pour sa vieille maîtresse une véritable providence. Une fille ou une sœur n'eût pas montré plus de sollicitude et de dévouement que n'en montra à madame Mongenis Tancienne esclave, notamment pendant deux graves maladies de la pauvre femme.

Il faut que nous le disions bien vite à la louange des deux races antagonistes, à la louange des esclaves et des maîtres, des opprimés et des oppresseurs : ces exemples de dévouement, que les distributeurs de prix Montyon n'ont jamais pu supposer devoir exister là où il était plus naturel de soupçonner la haine et le despotisme outrageant, ces exemples de dévouement, dis-je, étaient si nombreux aux colonies, que la conduite de Cora, quoique connue de toute la population créole, ne souleva aucune admiration publique. Elle lui valut seulement de vives sympathies, qui se traduisaient en un bénéfice très-clair dans son commerce.

Le regret de madame Mongenis, sa préoccupation constante était de ne plus voir Francilia, la petite métive idolâtrée et ingrate. Francilia avait rejoint, comme je Fai dit, le jeune mulâtre a la ville ; après y avoir traîné avec lui, pendant quelque temps, une vie d'oisiveté et de vice, elle Favait suivi dans son marronnage. Ils s'étaient réfugiés tous deux dans les bois qui servaient de limites aux terres de la petite habitation.

ici, je dois fàconteif là pltis étrange bizarrerie qu'il soit

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possible de constater dans les mœurs et dans les habitudes des nègres, en attendant que nous en présentions le plus monstrueux tableau.

Constant, à qui le travail de la tetré était devenu insupportable, Francilia qui se trouvait sans doute ^rojo Manche, (comme on dirait ici trop aristocrate), et trop gâtée pour songer à occuper ses dix doigts à autre chose qu'habiller ses poupées, Francilia et Constant n'hésitèrent pas à se tailler sur la portion délaissée de l'habitation, la plus voisine de leur retraite, une part de propriété qu^ils cultivaient parfaitement bien en légumes, en racines du pays et en fruits, aussi paisiblement que si la concession de ce jardin (c'est ainsi qu'on nomme les terres tenues en culture par les nègres) leur eût été faite en bonne règle.

Mais il s'agissait de vendre les produits de ce jardin. Ni Francilia, ni son complice^ ne pouvait se rendre en ville sous peine de se faire arrêter et mettre à la geôle, faute de l'autorisation que tout esclave non domicilié chez son maître, ou hors de sa circonscription, devait exhiber à la requête de la police.

Les deux coupables ne trouvèrent rien de plus simple et de plus naturel que d'aller demander cette assistance à Cora elle-même, devenant de la sorte la complice d'un délit qui l'avait remise en esclavage, pour ainsi dire, et dont elle supportait les conséquences et tout le poids. Étrange preuve de cette conspiration permanente de la race noire contre la race blanche^ et qui se manifeste aussi bien par une coopération active que par l'absolution du silence.

Cora avait bien essayé d'abord, par ses conseils et par ses admonestations, de persuader Francilia et de la ramener au bercail; mais Francilia n'avait rien voulu entendre. — Elle avait la liberté, disait-elle ! comme si l'esclavage où elle avait vécu jusqu'alors n'avait pas été plus

que la liberté. — Cora accepta donc généreusement la mission que lui confiaient les fugitifs. Toutes les nuits^ ceux-ci venaient lui apporter leur petite récolte de fruits et de légumes qu'elle vendait à la ville, et elle en versait scrupuleusement le produit entre les mains de Fi ancilia. Cette complicité et cet échange de bons procédés durèrent trois mois environ.

Mais, une nuit, la petite métive arriva tout en larmes et annonça à Gora que Constant avait été arrêté le soir par les gendarmes-bois (ce sont les agents de police , nègres ou gens de couleur libres, qui ont pour mission spéciale de faire la chasse aux esclaves marrons dans les bois). Francilia avait été avertie de cet événement par d'autres nègres qui étaient parvenus à s'échapper. Menacée dans sa propre liberté peut-être, en tout cas privée de son appui naturel, réduite au désespoir, Francilia venait solliciter de Cora deux choses : l'obtention de son pardon de madame Mongenis, la grâce du mulâtre alors enfermé dans la geôle et pour qui se préparait le châtiment des nègres marrons, c'est-à-dire le fouet de la main du bourreau et la condamnation à la chaîne des travaux publics.

Le pardon de Francilia ne fut pas difficile à obtenir ; elle le trouva le lendemain matin dans les caresses que lui prodigua sa maîtresse. Etsil'onne tua pas le veau gras pour fêter le retour de la fille prodigue sous le toit quasi maternel , c'est que c'était là un luxe que ne pouvait plus se permettre la bonne vieille dame.

Quant à Constant, il était entre les mains de la justice ; il eût fallu une intervention plus influente que celle de madame Mongenis, agissant par l'intermédiaire de Cora, pour lui éviter son châtiment. Francilia en conçut un violent chagrin, et de ses lèvres s'échappèrent des paroles de ressentiment et même des menaces.

Quelques mois s'écoulèrent encore de la sorte. Le mo-

ment de la délivrance du mulâtre approchait ; il n'était douteux, ni pour Gora ni pour madame Mongenis, que Francilia ne profitât de la mise en liberté du coupable pour s'enfuir de nouveau avec lui. C'était pour la bonne dame un sujet de larmes et d'inquiétudes qui assombrissait ses vieux jours. Elle en éprouvait même un désespoir à fendre le cœur.

Tout à coup madame Mongenis mourut au milieu de douleurs qui avaient tous les symptômes et tous les caractères d'un empoisonnement. A qui attribuer ce crime? — Personne n'eût osé soupçonner Cora^ que sa conduite envers madame Mongenis mettait à l'abri de toute accusation. On arrêta Francilia au moment même où elle se disposait à reprendre le chemin, qu'elle connaissait si bien, de ce bois où le mulâtre de son cœur avait déjà fait élection de domicile.

Francilia fournit le texte au plus beau réquisitoire qui ait jamais été prononcé contre l'ingratitude; il n'y avait rien d'étonnant à ce que ses juges, malgré les énergiques protestations de la jeune métive, l'eussent condamnée comme empoisonneuse.

Après que la sentence contre Francilia fut prononcée, une étrange scène se produisit.

Francilia était innocente ; l'auteur du crime était Cora, qui se dénonçait elle-même et qui avait attendu pour le faire le dénoùment du drame , dans l'espoir d'un acquittement en faveur de l'accusée.

Gora coupable du crime d'empoisonnement sur madame Mongenis sembla chose impossible à tout le monde. On alliait difficilement un acte aussi odieux au dévouement de la négresse à son ancienne maîtresse. La déclaration que lit Gora à ce sujet est consignée dans les annales judiciaires d'une de nos Antilles. G'est le plus étrange aveu qu'on puisse imaginer.

•— Oui, dit-elle, j'ai empoisonné Madame, parce qu'elle était trop bonne pour rester sur cette terre où elle était si malheureuse , où elle avait tant souffert de tant de façons différentes , la pauvre femme ! Ce n'est pas que mon dévouement pour elle se fût jamais lassé; j'aurais plutôt succombé à la peine que de renoncer à travailler; mais deux fois madame Mongenis fut très-malade, sans que la mort ait voulu la prendre, bien qu'elle la désirât. Un jour, je l'ai entendue pleurer si fort, en priant Dieu de la rappeler à lui pour la réunir à son fils qui est là-haut , que j'ai cru devoir faire pour elle ce que la mort lui refusait. Aujourd'hui , ma bonne maîtresse est au ciel, où elle est heureuse enfin! Je suis donc contente de mon action.

Gora parla ainsi sans forfanterie, sans cynisme, mais non pas sans cette exaltation qui est le caractère des nègres dans toutes les occasions solennelles. En s'entendant condamner aux travaux forcés, Cora ne dit que ces mots :

— Bienheureuse maîtresse, priez pour moi !...

MADEMOISELLE DE SURGY

MADEMOISELLE DE SURGT

Les Antilles ont été de tout temps une gracieuse pépinière où la marine française a choisi ses alliances. Entre autres raisons à cela, c'est ^ d'une part pour les officiers, risolement, l'absence presque complète d'occupation; d'autre part, Taccueil si cordial des habitants, le charme des femmes créoles % la fortune réelle ou factice de beaucoup d'entre elles. Autant de prétextes plausibles, autant de pièges si l'on veut , aux relations intimes qui s'établissent vite entre le bord et les salons. Et puis, dans ce pays, comme un peu partout, le frétillement des franges d'or d'une épaulette exerce sur les yeux des jeunes filles un empire attrayant. Un autre motif très-puissant pour celles-ci à rechercher ces mariages, c'est la perspective d'un séjour en France. La France est la terre promise des femmes créoles.

* Voir le volume que j'ai publié sous le titre : les Femmes du JSouveau-Monde.

Certaines familles ont dans les colonies le monopole de rhospitalité envers les officiers de marine. C'est même une sorte de privilège qui parfois ne laisse pas que d'exciter Fenvie.

En j 835, à Fépoque où se passe ce récit , la qualité d'ancien capitaine de frégate donnait au marquis de Surgy des titres particuliers à ouvrir les portes de sa maison aux officiers des bâtiments en station à la Martinique. Le vieux gentilhomme avait une fortune un peu en désarroi ; il ne pouvait donc offrir ni bals, ni dîners, ni fêtes qui fussent un attrait à ses hôtes. Son salon pourtant ne désemplissait pas. A vrai dire, le vieux marquis possédait sous son toit mieux que le luxe et l'étalage d'une grande fortune, il y possédait sa fille Églantine.

Mademoiselle de Surgy avait alors dix-sept ans. Jamais créole ne s'était épanouie avec tant de grâces et de charmes de corps et d'esprit. Ce n'était pas précisément la beauté, mais un indicible rayonnement de tous ces pièges féminins auxquels les plus froides natures ne résistent pas. Depuis ses yeux d'un bleu un peu pâle, jusqu'à sa taille cambrée et souple comme un serpent; depuis ses cheveux blonds et fins comme ces fils de la Vierge, dont le regard suit les fantastiques voyages à travers les airs, jusqu'à ses pieds longs ou plutôt petits comme un doigt de la main, tout en cette jeune fille captivait et éblouissait.

Parmi ses nombreux adorateurs, Églantine avait distingué un jeune enseigne du brick U Trasas , Léon de Vauclair. Leur mariage venait d'être résolu et fixé au retour de M. de Vauclair, qui dut partir pour la France afin d'aller y chercher le consentement de sa famille. Il s'embarqua sur une frégate et quitta, bien triste, ce rivage qu'il espérait de revoir en plein bonheur.

Le choix de mademoiselle de Surgy avait soulevé bien

MADEMOISELLE 1)E SURGY. 167

des jalousies parmi les jeunes gens de ^aristocratie créole. Un d'eux, M. de Gerbier, appartenant à une des plus anciennes familles de la colonie, avait quelques titres personnels à l'ambitieuse conquête du cœur d'Églantine. Ses espérances, sans Farrivée du jeune enseigne, auraient pu se réaliser, car la cause du jeune créole était entre bonnes mains.

Dans les familles créoles, tout enfant possédait toujours individuellement un esclave du même âge et du même sexe que lui, et spécialement affecté à son service. Il grandissait avec son maître, et était le compagnon de ses jeux. Rarement il était né ailleurs que dans la maison. Mais il arrivait quelquefois que sur un caprice ou sur une sympathie manifestée, on achetait ce jeune esclave pour lui faire ce sort très-heureux, et tout parfumé de gâteries, de préférences et de caresses. En Europe on donne des poupées et des joujoux aux enfants; en Amérique on leur fait cadeau d'un petit esclave , espèce de poupée d'ailleurs, véritable jouet.

Mademoiselle de Surgy possédait à ce titre une jeune cabresse, fille de sa gardienne *, et qui avait été élevée côte à côte avec elle. Manette (ainsi elle se nommait) exerçait sur l'esprit d'Églantine l'influence que ne manquent jamais de prendre ces esclaves privilégiés , suite inévitable de l'intimité grande où ils vivent avec leurs maîtres et maîtresses. Complaisants à l'excès, ils deviennent plus tard les confidents, les complices ou les conseillers de toutes leurs actions. Pas un secret ne leur échappe, et ils se chargent volontiers de toutes les missions délicates. Leur rôle va même au delà de certaines bornes ; en cela ils sont souvent un danger.

* La gardienne est la femme qui a ('^levé un enfant , c'est ce qu'en France on appelle une bonne.

168 LES l'EAUX BOIRES.

Four expliquer complètement la situation de Manette auprès de mademoiselle de Surgy, j'ajouterai qu'elle était la sœur naturelle de M. de Gerbier. Ces faits souttrès-communs aux colonies, et ne tirent à aucune espèce de conséquence.

Manette avait donc un intérêt, qui se comprend de soi^ à soutenir auprès de sa maîtresse les prétentions du jeune de Gerbier, prétentions que le marquis de Surgy avait d'abord autorisées. La cabresse avait largement usé de son influence pour préparer la réalisation de ce projet qui n'avait, jusque-là, souri que médiocrement au cœur de la jeune fille. Mais Manette avait répondu du succès avec une confiante outrecuidance ; elle ne croyait pas mentir.

La nouvelle de Tunion arrêtée entre de Vauclair et Églantine, fut un coup de foudre pour M. de Gerbier. Manette, quis'était aperçuedes progrès que faisait le jeune officier dans le cœur de mademoiselle de Surgy, avait essayé de l'en chasser par les sortilèges innocents et absurdes que les nègres emploient toujours si sérieusement dans les difficiles occasions. Afin de s'assurer si elle avait réussi, IManette avait eu recours à un moyen très-usité dans ces pays pour questionner le cœur des femmes.

Profitant du sommeil d'Églantine, la jeune cabresse avait très-délicatement effleuré, trois fois de suite, les lèvres de sa maîtresse avec une paille très-fine. La croyance populaire est que les femmes ont si bien le cœur sur les lèvres, que, en s'éveillant sous l'influence de cette sensation, elles doivent incontestablement prononcer le nom de la personne qui occupe leur pensée.

Le hasard voulut que l'expérience de Manette donnât raison au préjugé. En s'éveillant, Églantine prononça le nom de Léon. La cabresse en conçut une violente colère. Changeant alors de tactique, elle renonça aux sortilèges,

MADEMOISELLE DE SLRGY. 109

et commença contre de Vauclair un système de dénigrement très-habilement conduit.

Ëglantine, tout effrayée, se plaignit à son père de Tinquisitoriale pression que Manette cherchait à exercer sur elle. Il en résulta pour la cabresse une correction de quinze coups de cravache d'abord , puis son exil sur une des habitations du marquis.

Manette subit son châtiment avec un stoïcisme de mauvais augure pour ceux qui connaissent le caractère des nègres. Les bras croisés, la tète haute, la lèvre dédaigneusement contractée, elle ne poussa pas un cri , ne murmura pas une plainte.

Il est vrai de dire que de ces quinze coups de cravache, deux seulement avaient porté sur la chair : l'un avait atteint répaule, l'autre Favant-bras. Les amples plis de la jupe de Manette avaient garanti son corps. L'intention de M. de Surgy, qui s'était lui-même chargé de cette exécution, avait été bien plutôt d'humilier la jeune cabresse en lui prouvant que sa position exceptionnelle ne la mettait pas à l'abri du châtiment ordinairement infligé à ses semblables.

Manette monta à la chambre d'Églantine qui ignorait ce qui venait de se passer. Elle s'arrêta sur le seuil de la porte, et montrant à la jeune lille l'enflure sanguinolepte produite sur son bras et sur son épaule par la cravache :

— Regardez ! petite mam'zelle, dit-elle d'un ton sec.

Les esclaves ont l'habitude de graduer les appellations

qu'ils donnent aux divers membres d'une famille. Par exemple les grands parents s'appellent : grande madame ou grand monsieur; les père et mère : petite madame et monsieur tout court. Quant aiïx enfauts, dès qu'ils sont parvenus à un certain âge. c'est : petite mam'zelle ou petit monsieur.

— C'est Monsieur^ continua Manette, qui vient de me donner une volée, et à cause de vous encore! Mais ce n'est pas tout, ajouta-t-elle, Monsieur va m'envoyer à l'habitation pour travailler à Tatelier.

Et, sans attendre la réponse de sa maîtresse, Manette sortit en secouant la tête d'une façon qui indiquait de sa part quelque résolution énergique et bien arrêtée.

La correction corporelle qu'elle venait de subir irritait moins la jeune cabresse , que son exil à la campagne. Il faut savoir aussi que rien n'est plus humiliant aux yeux d'uQ esclave de ville que d'être condamné aux travaux de la terre. C'est pour lui une déchéance complète, l'abdication ou plutôt la violation, car il ne prend jamais volontairement ce parti, de toute dignité humaine.

Émue de la situation de Manette, Églaotine se leva vivement, et la rappelant :

— Manette, lui cria-t-elle , Manette, viens ici...

— Qu'est-ce que vous me voulez ? demanda la cabresse sur un ton arrogant.

— Te reprocher de n'êire pas venue me prier de solliciter ton pardon de jnon père; il ne t'aurait pas battue.

Manette leva insolemment les épaules et sortit sans répondre un mot à Ëglantine. Seulement, elle fit claquer ses lèvres d'une façon toute particulière aux nègres, et qui est chez eux le symptôme d'une grosse colère. Mais la cabresse revenant tout à coup sur ses pas :

— Voulez-vous bien, dit-elle à §a maîtresse, me donner lin billet pour que j'aille cJwrcher m maître?

MADEMOISELLE DE SURGY. l7l

Les choses se passaient ainsi aux colonies. Quand on voulait vendre un esclave^ on lui donnait sur un petit carré de papier Tautorisation d^aller chercher maître. Ce billet était sigiîé du propriétaire, qui était toujours libre, lui, de le refuser quand un esclave en réclamait la faveur.

La vente des esclaves ainsi pratiquée, se voilait d'une sorte de pudeur qui , malheureusement, n'avait pas toujours existé aux colonies, et qui n'existe point aux États- Unis, par exemple. Aussi est-ce un des spectacles les plus pénibles auquel on puisse assister que la vue des boutiques d'esclaves à la Nouvelle-Orléans.

De véritables boutiques , où des esclaves sont en montre, tout le jour ^ les uns g^croupis ou dormant dans l'intérieur, les autres assis sur des bancs à la porte , le long des trottoirs; femmes, hommes, enfants, pêlemêle bien entendu. Les plus forts et les plus jolies à l'extérieur, exposés aux regards et servant d'enseigne ; ceux-ci les membres tout à fait libres, ceux-là une chaîne aux pieds et aux mains, même le carcan de fer au cou, selon le degré de leur docilité et de leur soumission. Le chaland passe, il est tenté, il entre, examine la denrée, marchande, discute le prix, achète, paie, et emmène le sujet. Il y en a dans ces boutiques pour tous les goûts, pour tous les besoins, pour toutes les convoitises, pour toutes les débauches !

Les plus honnêtes gens du monde se font marchands d'esclaves dans ces pays-là , comme ils se feraient épiciers ou confiseurs. Leur considération n'en souffre pas ; c'est une affaire de mœurs. Les choses se pratiquaient de la sorte aux Antilles, au temps de la traite. \}i\e, cargaison de nègres arrivait de la côte d'Afrique ; le consignataire en publiait la nouvelle, et chacun allait au magasin de dépôt faire son choix, étudiant ces malheureux jusque

pendant leur sommeil, assistant même à leur repas, car il importait de savoir s'ils avaient tous leurs organes en bon état, s'ils remplissaient toutes leurs fonctions animales, les examinant enfin de la tête aux pieds.

Si au point de vue de la morale et de la dignité humaine Tabolition de cet odieux trafic a été un bienfait ; on peut dire également que ça été un grand service rendu à la bourse des colons. Je pourrais citer bien des ruines et bien des ébranlements dans les fortunes coloniales, dus à Facquisition un peu eff'rénée de nègres nouveaux (comme on appelait les esclaves provenant de la traite). Il était rare que ces malheureux , une fois transportés sur les habitations, et rendus à la liberté de leurs mouvements, ne fussent pas pris immédiatement de nostalgie ; bon noriibre d'entre eux se pendaient dans la nuit qui suivait leur installation au travail, avec la conviction qu'ils s'en retournaient dans leur patrie.

Je sais un propriétaire qui, sur quatre cents nègres nouveaux, achetés un jour, en trouva trois cent quatre-vingt pendus, le lendemain, dans un bois de son habitation. Ces trois cent quatre-vingt suicides lui coûtaient plus d'un demi-million de francs !

Les ventes à Tencan jouissent d'une trop grande faveur aux États-Unis pour que les Américains aient négligé de les pratiquer à l'égard des esclaves. Ce mode, suprême degré de l'humiliation infligée à l'espèce humaine, était depuis longtemps abandonné aux colonies, si ce n'est lorsqu'il s'agissait de très-mauvais sujets, invendables de la main à la main, et dans les cas de vente par jugement et autorité de justice; mais il fleurit aujourd'hui dans tous les États à esclaves de l'Union. Les personnes étrangères à ces mœurs éprouvent une pénible impression à lire, chaque matin, dans les journaux, des avis de l'espèce de ceux-ci que je copie textuellement :

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« PARFAIT COCHER, DOMESTIQUE DE MATSOx\.

« Le..., à midi, il sera vendu à la Bourse de... parX... « (Pencanteur.)

« Le domestique Pierre, d'environ vingt-quatre ans, « parfait cocher, excellent domestique de maison , un peu, « cuisinier, domestique de confiance; — pleinement ga- « ranti,

(c Conditions : au comptant. »

Ou bien encore :

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