‹ Les peaux noiresChapitre 2 sur 50 · L'EPITAPHE DE L'ESCLAVAGE · texte numérisé non relu

L'EPITAPHE DE L'ESCLAVAGE

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Les récits qui font la matière de ce volume n'ont aucunement la prétention de renouveler d'inutiles et peut-être de dangereuses discussions, à propos d'une question épuisée aujourd'hui : — V Esclavage.

A quoi bon songer à prendre parti pour ou contre l'esclavage? Il n'existe plus dans les colonies anglaises, ni dans les colonies françaises; ébranlé dans les possessions espagnoles, où il est à la veille peut-être de disparaître, il a été aboli par une moitié des républiques de l'Amérique du Nord, et de l'Amérique du Sud. Quant aux États qui le maintiennent encore, ils le défendent en désespérés, derrière des remparts battus en brèche par l'opinion publique, par les nécessités de la politique, par les accidents des révolutions qui, à des époques quasi périodiques, se^ couent quelqups-uns de ces pays, comme on secoue un arbre pour en faire tomber les feuilles mortes et les fruits trop mûrs. Ces derniers défenseurs de l'eslavage semblent

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résolus, par exemple, à brûler jusqu'à leur suprême cartouche avant que de se rendre. Ce n'est point par métaphore que je m'exprime ainsi, car il est certain, aujourd'hui, que c'est plutôt une affaire de coups de fusil que de raisonnement.

Sur ce sujet, on a écrit d'ailleurs bien assez de livres de toutes sortes : romans, brochures, pamphlets, réquisitoires, où la passion, les sophismes, le sacrilège, la calomnie, l'ignorance, ont toujours tenu lapins large place; où la vérité, pour ou contre, a été reléguée en de si petits coins, qu'on l'aperçoit à peine.

La bonne foi a manqué aux défenseurs entêtés comme aux antagonistes de l'esclavage.

Ces mensonges, en partie double, ont été incontestablement la principale cause à laquelle il faut attribuer la lente dissolution de l'esclavage. Et, en ce moment même encore, les croisades qui se prêchent dans l'Amérique du Nord contre cette institution, les assauts énergiques que lui donne l'armée des pamphlétaires, des romanciers, des polémistes, des législateurs, des journalistes, des sectes religieuses et des associations négrophiles, sont autant de maladresses, de calomnies, d'injustices, d'hypocrisies qui enveniment la question, prolongent la lutte, la rendent plus redoutable, et, finalement, ajournent la solution totale du problème.

Prendre parti, dans cette mêlée, pour ou contre, c'est s'exposer aux reproches de partialité que je viens de dire.

A quoi bon ? alors surtout que de pareilles expéditions sont sans but. On aura beau vouloir résister à l'entraînement, l'esclavage est une institution condamnée par la civilisation et par Fhumanité. C'est un mot à rayer du dictionnaire de la langue des sociétés modernes. Malheureusement, ce qu'il en reste ne disparaîtra que devant les coups de fusil de la révolte, de la guerre civile ou des ré-

volutions. C'est une affaire de temps et d'accident; la plume et la pensée n'ont plus rien à y voir, plus rien à y faire.

Bien d'autres questions de philosophie sont à résoudre et appellent l'attention des esprits studieux de ce côté-ci du globe. Le rôle de ceux qui, comme moi, ont vu l'esclavage de près, et même Font pratiqué, doit se borner à en raconter les étranges mœurs.

Il y a là matière à bien des drames émouvants.

Au risque de paraître sortir de la réserve que je me suis imposée, je crois pouvoir, moi qui ai applaudi à la chute de l'esclavage, inscrire cette opinion, comme épitaphe sur sa tombe : — que le rôle réservé à cette institution n'a été malheureusement compris, ni de ceux qui l'ont appliquée, ni de ceux qui ont gémi sous ses lois, ni de ceux qui ont travaillé à sa destruction.

Ce rôle pouvait être et devait être fécond au point de vue de la civilisation et de l'humanité; tandis que l'on a réduit l'esclavage aux proportions odieuses d'un fait de propriété brutale, de spéculation et de travail obligé, sous la menace de châtiments corporels. De là l'excuse des attaques dont l'esclavage a été l'objet.

De là aussi la source des calomnies dramatisées qui ont poursuivi les propriétaires d'esclaves. Aujourd'hui que c'est là le thème d'une propagande très-active dans une partie des États-Unis, qui en a le monopole, je ne lis jamais ces romans, ces pamphlets, ces récits, que publient les journaux abolitionnistes, d'imaginaires cruautés contre les esclaves, sans être prêt à crier au mensonge, me faisant fort de démontrer la fausseté de pareilles accusations, l'impossibilité de pareils actes.

Est-ce à dire que l'esclavage n'a jamais engendré d'oç dieux abus? Est-ce à dire que la morale n'a pas eu à s'inï digner et la justice à sévir contre les monstruosités coin-

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mises par le fort sur le faible, par le maître sur Pesclave? Vingt procès sont là qui l'attestent , au contraire. Mais il suffit, ce me semble, de constater Fintervention de la loi eii de si graves et si déplorables occurrences, pour établir que la personne de Tesclave a toujours été protégée, comme les droits de la morale ont toujours été sauvegardés. J'ajoute que Tindignation publique n^a jamais manqué de sanctionner les sévérités des tribunaux, en flétrissant les auteurs de ces crimes, qui ont toujours été obligés de prendre la fuite.

Ces odieux abus de pouvoir remontent d'ailleurs à des temps éloignés, et je ne vois pas la nécessité de les rajeunir, sous forme de mensonge, pour combattre les derniers vestiges de l'esclavage .

J'ai dit que les mœurs résultant de l'esclavage ont un côté curieux et intéressant à étudier et à raconter, en les ramenant aux proportions du drame et du roman. Pàï* leur originalité, par la nature des rapports étranges existant entre les maîtres et les esclaves, ces mœurs, ces habitudes sont incontestablement une source féconde d'émotions, de péripéties, de combinaisons dramatiques, neuves à coup sûr.

Le malheur des pays à esclaves est de n'avoir pas eu de romancier à proprement dire. Ceux qui ont tenté de décrire cette société ont eu, jusqu'à présent, ce désavantage sur moi, de s'être crus obligés à faire cause commune, soit avec les défenseurs, soit avec les détracteurs de l'escla-

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Vage. Ils ont été des pamphlétaires, plus oq moins intéressants; voilà tout.

L'esclavage a imposé à la société du Nouveau Monde, notamment dans les îles où les éléments d'activité ont manqué à l'esprit, une empreinte qui ne s'effacera jamais, pas même après que l'eslâvage n'existera plus nulle part.

En étudiant et en racontant quelques détails de cette société, j'ai pris le nègre pour ce qu'il est, — un homme, au bout du compte, et ressemblant au reste des hommes. Il n'est pas du tout le vase d'élection où Dieu a concentré toutes les vertus, ainsi que l'ont prétendu certains romans ; son cœur n'est pas non plus l'antre de tous les vices et de toutes les perversités de ce monde. Le nègre a reçu sa part de bon et de mauvais, de vertus et de vices. Il a, comme les autres créatures humaines, des passions dont toutes les gammes sont indiquées sur le clavier de son âme et de son intelligence. Seulement, les passions du nègre se produisent à l'extrême; la modération lui est un sentiment impossible. C'est le fruit de sa nature et de son origine première, -— c'est-à-dire l'état de barbarie, — comme c'est aussi la faute du climat sous lequel germent et se développent ces passions.

Comment et pourquoi s'en étonner, lorsque la civilisation elle-même a, sous les latitudes de ces contrées exceptionnelles, un caractère exceptionnel?

A côté de ses raffinements les plus exquis, il faut lui faire sa part de l'inattendu et des surprises ; c'est de la civilisation eiî ébullition. La race blanche, qui la représente dans toute sa supériorité, n'échappe pas plus que le nègre à ces conditions. Les hommes du Nouveau Monde, quelle que soit la couleur de leur peau, semblent se séparer de la grande famille humaine par bien des points. Ils sont comme les avant-postes et les tirailleurs d'une armée, s' éparpillant sur les ailes, un peu au caprice et au hasard

des rencontres, s'aventurant, sans souci des règles et des lois de la guerre, en des routes où la masse des troupes ne pourrait pas aller sans compromettre le sort commun.

La civilisation dans le Nouveau Monde est une sorte d'aventurière toujours placée aux extrémités de la grande ligne de Tarmée humaine, faisant des coups de main, battant la campagne et maraudant au besoin. Elle est indisciplinée. Dans les conditions étranges où elle se dessine, elle ne pouvait pas manquer d'imprimer un cachet particulier au troupeau qui la conduit plus qu'elle ne le règle.

L'esclavage a été et est resté un des résultats lugubres de cette civilisation en dehors , ébauchée par des aventuriers , continuée par des soldats o par de grands seigneurs et par des spéculateurs, tous gens peu philosophes par nature ou par calcul.

Dans les rapports entre ceux qui ont infligé et ceux qui ont subi l'esclavage, il a donc existé, dès l'origine, des liens tout particuliers, des mœurs et des habitudes tout à fait exceptionnelles, à côté desquels les siècles ont passé sans paraître y avoir touché. Cet état social est venu jusqu'à nous tout d'un bloc. C'est un vieux monument que le temps et le progrès ont respecté; — à peine y manque-t-il quelques pierres.

C'est là ce qui m'a fait dire que cette existence à part, complètement ignorée en Europe , défigurée par des romanciers doctrinaires ou systématiques, renferme des sujets d'étonnement et un intérêt exceptionnel.

L'opinion la plus généralement répandue sur nos colonies d'outre-mer , est que ce sont là de tristes pays inhabitables; que la vie qu'on y mène est une vie complètement d'exil et de privations de toutes sortes, sans joie ni jouissances; où la race blanche est en lutte continuelle

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avec la race noire, le maître défendant ses jours contre Tesclave sans cesse armé et sans cesse en révolte.

On y a ajouté le fantôme des maladies pestilentielles moissonnant les Européens et peuplant les cimetières.

S'il y a un peu d'exactitude dans certaines de ces assertions, je puis dire aussi qu'il y a exagération, et qu'on a trop fait de l'exception la règle exclusive. On n'a pas assez compté avec la splendeur de ce climat, avec l'ancienne richesse des colons qui a laissé aux héritiers , appauvris aujourd'hui, de ces véritahlement grands seigneurs d'autrefois, des habitudes de luxe et de vie féconde en plaisirs ne le cédant en rien à ceux des grandes capitales de l'Europe.

Ces préjugés, populaires de ce côté-ci de l'Atlantique, ont été une des causes qui ont le plus contribué à arrêter l'élan des émigrations vers les colonies de l'Amérique.

Il faut bien dire que les colons ont vu de jour en jour s'éteindre les plus beaux côtés de leur existence, que la misère les a gagnés comme une lèpre affreuse, et qu'on voit en ce moment couler en ces pays plus de larmes qu'on n'y peut compter de sourires sur les lèvres. Les causes qui ont amené ces changements dans la vie coloniale ne sont pas sans remède. En tout cas, ce que la misère même n'a pu enlever à l'existence de ces prétendus exilés, c'est son côté pittoresque et exceptionnel , bien fait pour séduire à la fois l'observateur et le poëte; c'est son originalité et les impressions que le voyageur rapporte de ces belles îles, auxquelles la nature a été si prodigue de ses plus grandes faveurs.

Ce qui y séduit surtout, ce sont les contrastes. Ces luttes dont je parlais plus haut, entre le maître et l'esclave, ne sont pas, cependant, sans exemple , et se présentent sous des aspects tout divers. Tantôt la générosité y brille de tout son éclat, tantôt la vengeance y mêle le poison, cette arme formidable dont les esclaves ont abusé.

Quoi qu'il en soit , on rencontre dans les scènes de la vie coloniale des oppositions étranges de grandeur, de simplicité , d'abnégation, de colère sourde et de dévouement, tant de la part des maîtres que de la part des esclaves.

Je vais essayer d'en esquisser quelques tableaux aux yeux de mes lecteurs.

Dans la partie nord de la Martinique , au pied d'un des plus vastes et des plus riches plateaux de cette belle colonie, se trouve un petit bourg nommé la Basse-Pointe, plus considérable qu'un gros village de France. Ce bourg touche à la mer, toujours violente le long de cette côte, depuis la Table-au-Diable jusqu'à la Pointe-du-Souffleur, où elle jette en toute saison des lames massives qui, en se brisant sur la ,plage, Técorchent à de très-grandes profondeurs. L'azur et l'écume mousseuse de ces lames assombries par un sable lin et noir comme du charbon pilé qu'elles enroulent dans leurs larges replis, ajoutent à ce spectacle quelque chose de sinistre.

Cet emportement perpétuel est, si j'osais le dire, le fond naturel du caractère de cette mer; aussi quand les fureurs de quelque raz-de-marée ou de quelque coup de vent viennent se mêler à cette houle imposante, ce sont des déchaînements effroyables. Le hurlement des lames qui.

en temps ordinaire^ s'entend déjà à un kilomètre de distance, devient un rugissement dont le concert de cent pièces de canon pourrait à peu près donner une idée. Elles sont alors si hautes, qu'en les voyant accourir de loin avec la rapidité d'un cheval emporté , il semble qu'elles vont engloutir la moitié de l'île. Quand certaines de ces lames s'abattent sur le rivage ou vont se défoncer contre quelque rocher géant qu'elles frappent insolemment jusqu'au front, le cœur en est ébranlé.

E;n ces moments-là, il est tout simplement impossible aux longues et robustes pirogues en usage pour les communications dans cette partie de l'île de prendre la mer et surtout de la tenir. C'est à peine si, par les jours de calme houleux > que j'ai dit être l'état normal de ces parages, l'embarquement est praticable pour tous autres que certains nègres, spécialement voués à ce service, et qui y ont été élevés. Ces gens-là ont une expérience toute particulière des jeux , des caprices et des secrets de ces flots. Ils savent, par exemple, après quelle succession rapide d'un nombre déterminé de lames survient un répit de quelques secondes. — « C'est le moment où la mer prend haleine , » disent-ils. — Eux seuls ont l'habitude et l'habileté de profiter de ce répit, soit pour pousser un canot ail large, soit pour accoster le rivage.

Aussi les Caraïbes, au fur et à mesure que la civilisation les chassait de leur domaine , s'étaient-ils retranchés dans le nord de l'île , ayant ainsi pour remparts , d'un côté , des montagnes inaccessibles encore > de l'autre cette mer furieuse sur laquelle les Européens n'osaient pas s'aventurer. Ce sont les Caraïbes, d'ailleurs, qui, par tradition, ont formé les marins aptes à cette navigation côtière ; ils en ont même conservé le monopole dans celles des îles où il reste des débris de leur race.

Un soir de Fannée 1820, après uûe forte bourrasque qui, pendant trois jours , avait soufflé du nord-ouest , on pouvait voir, à deux milles au large de la Basse-Pointe , une piroge armée de six vigoureux nègres nus jusqu'à la ceinture. Les plus habiles manœuvriers eussent admiré les héroïque? efforts , le courage et la précision avec lesquels ces nègres conduisaient leur embarcation pour se ménager un accostage devant le débarcadère du bourg. Mais, tout à coup, la lame creusa tellement de chaque côté du canot que les avirons rencontrèrent le vide; avant que les nages-rameurs aient eu le temps de reprendre leur équilibre , la pirogue fut ramassée par le travers , roulée dans les replis de la vague, submergée; elle alla ensuite piquer du nez dans le sable du rivage où elle s'enfonça jusqu'aux trois quarts, comme si une. fosse y eût été creusée à l'avance pour la recevoir. La portion qui sortait du sable fat emportée en deux coups de mer. Des six nègres qui montaient la pirogue, pas un seul ne repartit; mais du milieu d'une lame , dans cet intervalle où « la mer prend haleine , » une septième personne qui se trouvait à bord apparut , tentant un suprême effort pour gagner le rivage où elle fut miraculeusement jetée saine et sauve.

— Béni soit Dieti ! murmura le naufragé.

Et régardant autour de lui, il aperçut l'arrière brisé de la pirogue qu'une lame remportait à sa cime élevée, comme une dépouille triomphale.

— Les malheureux, ajouta-t-il, ils ont péri à coup suri

If) LKS PEAUX NOIRKS.

Il s'appuya contre un bloc de rocher pour recueillir un peu de ses forces qu'il venait de dépenser toutes dans cette lutte contre la mort, étudia d'un regard inquiet la plage, espérant d'y découvrir au moins quelqu'un des nègres de son équipage; mais il ne vit que les planches broyées et hachées de la pirogue.

Il se leva , après un instant de repos, et se mit en marche vers le bourg qui se développait sur sa gauche. Du point où il était , et pour y arriver, il lui fallait traverser l'extrémité d'une magnifique savane dépendant d'une des plus riches habitations de la colonie. Les dernières herbes de cette savane entouraient un vaste étang , et formaient la limite où commençait le bourg auquel on arrivait de là par un chemin ombreux, couvert de hautes et larges branches de tamariniers.

Au haut de cette longue savane on apercevait , sur un demi-monticule, la maison de maître, dont mon aïeul paternel avait fait une résidence quasi seigneuriale. A droite de la maison , vers le milieu de la savane , s'élevait l'hôpital où les esclaves recevaient non-seulement les soins du médecin, mais étaient l'objet d'une sollicitude paternelle. En face se trouvaient les bâtiments de l'exploitation , et à cent pas de la maison , également sur la gauche , se développait toute une petite ville composée de maisonnettes propres, entourées de jardins en pleine culture, et couvertes d'ombre. C'étaient ce qu'on appelle les cases à nègres; quatre cents esclaves environ peuplaient cette petite ville.

Notre jeune naufragé, Firmin de Lansac, allait passer au bas de la savane et entrer dans le chemin du bourg, lorsqu'il aperçut une petite négresse revenant des herbes, c'est-à-dire rapportant la provision que les esclaves audessous d'un certain âge étaient tenus de fournir, chaque soir, pour la nourriture des bestiaux. Les extrémités du

paquet d'herbes retombaient devant le visage de la jeune négresse et le couvraient comme eut fait un voile. Sa jupe en étoffe de gingat bleu, à moitié retroussée, laissait à découvert ses jambes jusqu'au-dessus du genou ; sa chemise de grosse toile était , selon Tusage du pays, à peine nouée et retombait sur une des épaules de manière à n'habiller qu'à peine la poitrine. Elle s'en allait les deux poings sur les hanches, les bras arrondis et fredonnant une chanson monotone improvisée dans le patois du pays. Elle passa tout près de Firmin sans prendre garde à lui autrement que pour lui jeter ces mots qui sont le salut des nègres et qu'ils adressent à tous les blancs :

— Bonsoir, maître.

Elle continua sa route. Firmin l'appela alors. La jeune négresse s'arrêta, et se retournant vers lui :

— Qu'y a-t-il pour votre service? demanda-t-elle en écartant de la main les herbes vertes qui l'aveuglaient.

Voyant devant elle un jeune homme dont la toilette, malgré l'état pitoyable où elle se trouvait , trahissait quelqu'un de supérieur, elle jeta son paquet, et, sans attendre que Firmin lui adressât la parole :

— Pas possible ! s'écria-t-elle en joignant les mains et avec une intonation expressive qui peint au suprême degré l'étonnement chez les nègres, — pas possible ! vous êtes donc tombé dans l'étang, Monsieur?

— Non, mon enfant, répondit Firmin, je reviens du fond de la mer.

— Jésus Maria ! murmura la jeune négresse.

Cette exclamation, qui est familière à toutes les races du pays, traduit aussi bien la stupeur que l'admiration.

— Et d'abord où suis-je ici ? demanda Firmin.

— A la Basse-Pointe.

— Trouverai-je dans le bourg une auberge et un cheval ?

— Je ne connais d'autre auberge que celle-là, fît la jeune

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esclave en montrant la maison de son maître. Quant au cheval^ si vous en avez besoin d'un, ce sera encore ici... S'imaginant avoir affaire à un étranger, ainsi que les nègres appellent volontiers tout ce qui n'est pas créole, puisque son interlocuteur pouvait supposer qu'en passant si près d'une habitation il dût s'inquiéter de demander ailleurs l'hospitalité, la jeune négresse remit sur sa tête son paquet d'herbes avec un certain dédain et se disposait à reprendre sa course.

— Ainsi, lui dit Firmin en l'arrêtant par le bras, je puis m'adresser à la maison?...

— Singulière question ! répliqua la négresse en haussant les épaules ; est-ce que la porte de mon maître n'est pas toujours ouverte à tout le monde? Seulement, repritelle, vous la trouverez fermée aujourd'hui, parce que mon maître est parti hier pour Saint-t*ierre avec toute sa famille; mais vous pouvez vous adresser kpapa Jérémie..; c'est la même chose.

Les esclaves donnent ce titre de papa à tout nègre ou homme de couleur qui exerce une autorité sur eux, ou des bienfaits duquel ils ont à se louer. C'est une épithète de reconnaissance et de soumission en même temps.

— Qu'est-ce papa Jérémie?

— L'économe de l'habitation. Sa case est à côté de l'hôpital; si vous le désirez, je vais vous y conduite.

— Volontiers.

La jeune négresse partit en avant, en reprenant sur un autre air une nouvelle chanson qu'elle improvisa... sans aucun doute sur V étranger.

— Voici la porte de papa Jérémie, dit-elle à Firmin, vous pouvez entrer.

Firmin, au lieu d'entrer, car la porte était ouverte, se donna la peine de frapper, ce qui surprit tellement Jérémie que celui-ci arriva tout effaré. Firmin lui raconta

brièvement son naufrage, et le besoin très-pressant qu'il éprouvait d'avoir un cheval pour pouvoir se mettre en route aussitôt après qu'il aurait fait sécher ses vêtements.

Jérémie s'excusa sur l'absence des propriétaires qui avaient emmené jusqu'au plus mauvais porforico de l'écurie.

Les cbevaux importés de l'Ile de Porto-Rico sont d'un usage très-commun aux Antilles. Petits, maigres, chétifs d'apparence, ils sont néanmoins d'excellentes montures de route, à cause de leur douceur, de leurs allures, de la solidité de leurs jarrets et de leur énergie à supporter la fatigue. Mais le manque d'éclat extérieur leur a valu d'injurieuses épithètes; et il est rare qu'on parle d'un cheval de Porto-Rico aux colonies sans dire, comme Jerémie : un mauvais portorico.

— Mais, reprit l'économe, je vous trouverai un cheval au bourg, chez un voisin, n'importe où.

— En le payant, au besoin, le prix qu'on voudra. Car je suis horriblement pressé, ajouta Firmin; il faut que je parte dans deux heures au plus tard.

— Ne vous inquiétez pas, je ferai de mon mieux; mais, en attendant, ne souperez-vous pas ?

— De grand appétit.

— Eh bien ! je vais charger ma fille de vous ordonner le repas, pendant que je cours à la recherche du cheval.

Firmin s'assit devant la porte où arrivait un dernier rayon du soleil couchant, pendant que Jérémie allait d'un bout à l'autre de sa case, faisant les plus vives recommandations pour que rien ne manquât à son hôte, entre les mains duquel il remit un paquet de bouts de nègres (longs cigares minces), et disparut dans la direction du bourg.

Jérémie , il n'y avait pas à s'y tromper, était un vieux mulâtre. Son teint cuivré, ce qui lui restait de cheveux crépus sur le bord des tempes, l'agilité de ses doigts, l'exagération de ses mouvements, tout trahissait son origine dont le brave homme, d'ailleurs, ne se défendait pas. Son empressement vis-à-vis de son hôte était l'exacte traduction de ce qu'eussent fait ses maîtres s'ils avaient été présents. Je dis les maîtres de Jérémie , encore que le vieux mulâtre fût libre et n'eût même jamais appartenu aux propriétaires de l'habitation sur laquelle il remplissait un poste de confiance; mais il avait pris l'habitude de les ap- 1er « ses maîtres, » autant par respect que par affection. Cela ne tirait point à conséquence.

Firmin alluma un des bouts que Jérémie avait mis à sa disposition, coucha sa tête dans une de ses mains, et, en aspirant la fumée du tabac, il se laissa aller à une profonde rêverie. Disons quelques mots de plus sur Firmin, et expliquons son voyage à travers la tempête où il avait failli périr.

Firmin avait vingt-cinq à vingt-six ans, et pourtant ses traits fins et délicats, la blancheur de son teint, son visage encore imberbe en accusaient à peine dix-hait. Il était de taille moyenne, mince, élégant, créole et gentilhomme de la tête aux pieds. Fils d'une des plus riches et des plus nobles familles de la Martinique, il avait été élevé en France, et était revenu dans la colonie depuis trois semaines, dans le but de régler une succession.

3IADÇLEINE JÉRÉMIE. 21

Firrain s'était retiré, dès son arrivée à la Martinique, sur une des habitations de feu son père, à la Caravelle, dans ]a partie nord de la colonie. Là, au milieu des béatitudes matérielles de la vie d'un riche colon, il avait laissé tomber à k mer, un à un, tous les souvenirs de Paris, sans que Tidée lui vînt d'aller les repêcher. Cette existence, composé monotone de rêverie, de nonchalante oisiveté, de privations dans l'abondance ; cette existence, dis-je, a en etfet un charme si puissant, que quiconque l'a goûtée la regrette en présence même de plaisirs plus réels, plus variés.

Au nombre des souvenirs qui auraient pu lui être les plus chers, il en était un que Firmin avait laissé se noyer comme les autres, sans que son cœur s'en fût ému. Il s'agit, on le devine, d'une femme, créole comme lui, jeune et belle, et qui avait fait grand bruit dans les salons de Paris par son luxe, par sa vie élégante et par ses grâces exceptionnelles. Madame de Mortagne, ainsi elle se nommait, s'était mariée à Paris. Quoiqu'elle possédât de vastes propriétés dans la colonie, elle semblait ne devoir jamais y revenir : aussi Firmin avait-il été très-étonné, en apprenant tout à coup l'arrivée à Saint-Pierre de madame de Mortagne. Il y avait là évidemment un mystère dont il se préoccupa bien pendant deux ou trois heures, puis il n'y songea plus.

Un matin, cependant, Firmin fut éveillé par un billet satiné qui lui annonçait que madame de Mortagne devait s'arrêter, le lendemain, sur une petite habitation vivrière*y située à la Calebasse, espèce de col désert et montueux ouvert en pleine forêt, et qui est le passage obhgé pour se

* On appelle habitations vivrières aux Antilles , les propriétés sur lesquelles on cultive les légumes et les fruits. Les habitants vivriers sont pauvres pour la plupart, et un grand nombre d'entre eux appartient à la classe des gens de couleur libres, hommes et femmes.

^i28 UM l'KAI X .NOIRKK.

rondpo de Haml-Pic.rrc dau« pmsquo toutes I<îs !«M;ilitcsdu nord de lu Martiriiqur».

P'irniiiJ, en lisant <'-<•- billcj,, rnil, sentir d'alxinl cnnimc, nu D.irriiin des jours jkisscîs «Miih.iiiiiKw sou Ame. Il U'.vnvd l<'s yeux pour (Worjijcr dang Ic inyslcro de s.i itcMséc, HiiiHK*' <l(î jii.KJ.iine (1(5 Morlagric, j.idis .Klon'c. ; mi.iis, Ih;I.'is! il iï('. piii f'/ilrcvoir ((u'uric, lofin*; va^uc, iiiccrl.iiiic, Ingi- ''V', iMil ('l),iii(,li('c , l;i([ii('ll(' s^'v.uionil, ;ni moinciil, OÙ riin.igiiialioii (,li('ic,li;i. a lui (lorincr' les chairs d'unt^ slaliicaniint'c. Sou ai'.uv (|ui , au Iciujjs rai)()('l('r par la Icllnî, (îl'll, ln'ise s;i |)oiliinc .1 I;i : cnic Icchirc des (ins iiK'io^lyjdics conr.inl mv le p.ipicr, son coîur p.ilpil.i a jx-ine.

i'.r:\ ; iii-nli( r, innnniir.i i-'irniin, ne, r.'iiun'-jc donc j)lus? ne r.ii- je donc, jamais .iinK'c, (ju'un si d('ii(;il sou- "V(Miii* FKî jue fasse pas hojidir d^ici à la Calehassc ?

Il (;vo(pia de nouveau rima-e,ell.' ne revnil plus; il mil, la main sur son (-(eui-, ci, lit Irouva aussi calme, (ju'à laïuiijulu d'auparavant. Tous les ^eniiersfpii pouvaient le ramener vers Je passé Cîtaienl, (■•vidciMincnl Ici-iutîS.

Cependant, rejirit l'Uniin après un moment de, n'ill(!\ion, il n'es! j»as possible (jue le soiivein'i' de madame de Mortaglie se Soil. ('Iciul complf'lemeul, el^JU il ne icsie jdus (|U(wles cendres Iroides d'un si beau Ifu. .Tirai àsa renc()iilre; oui, j'irai. 8J je, ik.î l'aime plus, la j->ilauterJO cxi-r (pic \r s<»is là, siu* son passage, à ce rendez-vous, le (Icriiicr (pi Vile iik; donne peut-ôtre !

MADELEINE JÉUÊMIE. 23

Firmin ordonna de seller son cheval et se mit en route, maJ^^ré le Uimps qui lui présageait un voyage tout au moins périlleux. Ceci se passait la surveille du jour où nous l'avons vu jet<ir sur la plage de la liasse-Fomte par une lame miséricordieuse dans sa fureur. D'après son (*aJcul, il avait espéré de pouvoir l'aire une halte en chemin et de se trouver le lendemain, dans Taprès-midi, à la Calebasse.

L'état de la mer, qu'il avait pu apprécier à la Caravelle, lui avait fait présumer qu'il rencontrerait de mauvaises routes et surtout les rivières débordées ; c<da ne manqua pas. Arrivé à la rivière SaintoMarie, qu'on travei-se ordirmiremerit à gué, il s'aperçut qu'il lui serait diflicile de gagner l'autre bord. Un mouif^nt il hésita [jour savoir s'il ne retournerait pas sur ses pa«.

— Allons, se dit-il, un(î feirune n(i crojt janiai- qu'on ne puiss<i braver un danger pour arriver jusqu'à elle ! Alarlame de Mortagne se rirait de moi, si je lui donnais une pareille excuse.

Firmin lança bravement son cheval à travers le tor^ rent. La pauvre bête ne tarda pas à perdre pied, et tous deux, cheval et cavalier, devant l'imminence du danger, se mirent à lutter héroïquenient contre la violence du courant, un peu chacun pour soi, et assourdis en outre par le bruit des roches que la rivière charriait dans s^ eaux troublées. Une trentaine de pas tout au plus J^î séparaient di| lx*rd, Joi-squ'une roche du fond sur laquelle

24 LES TEAUX INOIKES.

le cheval venait de poser ses sabots de derrière, se déracina, et la pauvre bête perdit Féquilibre, livrée à la merci du courant. Firmin s'accrocha heureusement à un palétuvier, qui projetait ses branches jusque vers le milieu de la rivière, et abandonna le cheval, dont le corps surnagea un peu plus loin pour s'enfoncer de nouveau dans les flots qui le roulèrent jusqu'à la mer. A l'endroit où il s'était suspendu à la branche du palétuvier, Firmin sentant une roche sous ses pieds s'y posa, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture. Grâce au secours que lui prêta cet arbre providentiel, il parvint à gagner la rive.

Les accidents de cette nature sont très-fréquents à la Martinique. Les rivières n'y avaient, à l'époque où se passe ce récit, et n'y ont encore, dans beaucoup de localités, d'autres ponts que les larges pierres noires du fond, qui, en certains endroits, diminuent notablement la profondeur. Les nègres connaissent, devinent plutôt merveilleusement ces gués que les débordements déplacent souvent. Comme si elle avait prévu la négligence des colons, la Providence a heureusement donné à toutes ces rivières des eaux d'une transparence de cristal. Leur limpidité excite à la soif; les nègres s'y couchent volontiers tout ruisselants de sueur, et les chevaux ne manquent pas d'y faire de longues stations, le naseau barbottant jusqu'aux yeux.

C'est au mieux par les jours sereins ; mais, quand le^ orages s'en mêlent, ces ruisseaux deviennent torrents, leur limpidité se mélange de sable et de boue, et ces roches du fond, la veille si charitables, emportées par dos courants formidables, roulent avec un horrible fracas, broyant tout sur leur passage.

Firmin, parvenu sur la rive sain et sauf, se vit dans un cruel embarras. Plus de cheval d'abord, puis, en perspective, deux autres rivières bien plus dangereuses encore que la rivière Sainte-Marie à traverser : le Lorrain et la

Capotte. Il se dirigea vers la mer, et découvrit une ajoupa, sorte de hangar, dont les murailles sont faites de minces troncs, de branches d'arbres ou de gros bambous alignés et liés les uns aux autres. Dans cette ajoupa il trouva un nègre occupé à goudronner une belle pirogue fraîchement calfatée.

— Veux-tu, lui demanda Firmin, me conduire jusqu'à la Basse-Pointe ?

Le nègre fixa sur le jeune homme deux grands yeux stupéfaits.

— Quel jour? dit-il après un moment de réflexion.

— Mais à Finstant même.

Le nègre sortit^ regarda la mer, et, secouant la tête :

— Impossible, maître, répondit-il, impossible I

— En te payant le prix que tu voudras.

— Vous me donneriez la Martinique tout entière que je ne me mettrais pas à la mer. Il faudrait pour cela être fou ou quimboisé *.

— Je suis quimboisé y affirma le jeune créole , qui savait quelle puissance ce mot exerce sur Fesprit des nègres.

— Quel sorcier vous a donné le piaille?

— Turc.

— Le raffineur de Spoutourne?

— Lui-même.

— C'est bien, alors ; votre quimboix doit être bon. Je consentirai à partir avec vous , mais demain au matin , s'il plaît à Dieu. Et vous donnerez un demi-doublon (-43 fr. 20 c.) à chaque homme de mon équipage : nous sommes six.

— C'est entendu.

* Ensorcelé. Le quimboix ou piaille est une amulette qui doit vous garantir, quand elle vient d'un bon sorcier ou d'une bonne sorcière, de tous les dangers possibles. Les nègres y ont une foi aveugle et beaucoup de blancs également.

Le lendemain, à six heures , la pirogue avait été hâlée au bord de la mer. Firmin s'y embarqua et les six vigoureux nègres qui la montaient, profitant du moment où a la mer prenait haleine, » la posèrent pour ainsi dire sur le dos de la lame, puis, avec une rapidité merveilleuse, ils s'élancèrent, tous les six en même temps, sur leur banc de nage et gagnèrent le large, après avoir trempé leur main droite dans les flots pour se signer, ce que n'omet jamais de faire un nègre quand il s'approche de l'eau. Une fois au large, grâce à la précision et à l'habileté des manœuvres, le danger était moindre; le sang-froid et le calme que montra Firmin achevèrent de confirmer l'équipage de la pirogue dans l'idée qu'il était véritablement quim-

Nous avons raconté le tragique dénouement de cette traversée.

C'était à quoi Firmin rêvait en fumant son bout de nègre, à la porte de la case de Jérémie. Puis, peu à peu, il essaya de donner un autre tour à sa pensée, et de la reporter sur madame de Mortagne, pour laquelle il venait de risquer sa vie et de faire noyer six malheureux.

— Il est vrai que c'étaient des nègres, aurait répondu quelque créole à tous crins, comme on nomme les créoles imbus de tous les préjugés coloniaux. Ce sont des hommes tout d'une pièce,

A ce point de son aventure, Firmin se demanda encore si c'était bien la peine d'avoir couru un si grand danger. Il voulut de nouveau feuilleter le poëme déjà poudreux de ses amours. Hélas ! ses yeux n'y retrouvaient plus une seule de ces strophes triomphantes que jadis son cœur chantait si bien !

— Allons, murmura-t-il tout à coup, ces choses n'ont comme les autres qu'un temps, à ce qu'il paraît! L'amour a son occident ainsi que le soleil ; une fois couché

comme Phœbus, c'est la nuit qui vient! Plus rien décidément, plus une émotion, plus un battement là!... Ah! une vraie nuit, terriblement sombre. Ma foi! il faut avouer que ce n'eût pas été la peine de me donner en pâture aux poissons î . . .

Firmin secoua la cendre de son bout de nègre, et retomba si avant dans sa rêverie que rien n'avait pu l'en distraire, ni le bruit des préparatifs de son souper, ni le va-et-vient continuel de Madeleine, la Elle de Jérémie, qu'il n'avait pas même songé à regarder.

Aussi, quand la jeune fille s'approcha timidement et lili dit que le souper était servi, Firmin leva brusquement la tête comme un homme qu'on réveille eii sursaut.

Le timbre doux et mélodieux de la voix de Madeleine avait supris d'abord l'oreille du jeune créole; puis il resta charmé et comme ébloui devant la beauté de la fille de l'économe.

Madeleine était, en effet, une de ces femmes qui, de la pointe des cheveux au bout des pieds, fascinent et séduisent. Grands yeux bruns d'une langueur et d'une, mélancolie exquises, et ombragés de longs cils recourbés; cheveux d'un noir d'ébène et si plantureux, que leur poids à l'arrière forçait la jeune fille à redresser la tête, en prêtant au mouvement de son cou des ondulations mesurées et harmonieuses. Le galbe du visage avait quelque chose d'antique; le nez était fin et long, les ailes des narines un peu ouvertes et relevées, ce qui donnait aux cartilages

une transparence sanguine et rosée, à toute la physionomie un caractère ardent; les lèvres bien dessinées et un peu grasses ; la taille svelte, élancée, mais sans maigreur.

Sous la peau satinée du cou on voyait circuler le sang dans un réseau de veines bleuâtres. Les mains et les pieds semblaient ceux d'un enfant de douze ans, véritables pieds de créole.

Madeleine, ce qui était très-rare à cette époque-là, ne portait point le costume des femmes de sa caste; elle était vêtue k y européenne y comme on dit là-bas. Mais elle était si blanche de peau, qu'en vérité cette anomalie frappait moins. Jérémie avait constamment refusé de s'expliquer sur le compte de ce costume, contre lequel quelques dames blanches avaient protesté, le dénonçant comme une usurpation. Des plaintes avaient même été portées au propriétaire de l'habitation, qui avait du céder devant les énergiques supplications de Jérémie. Plusieurs de ses amis l'en avaient blâmé sérieusement.

A voir Madeleine dans sa simple toilette de ménagère, toujours très-propre et un peu coquette d'ailleurs, on eût juré d'une grande dame de la meilleure race, déguisée en villageoise d'opéra-comique. On pouvait rencontrer beaucoup de femmes réunissant, même à un degré supérieur, les signes de beauté que nous venons d'attribuer à Madeleine, mais il en était peu ^qui possédassent ce charme extérieur et cette séduction indéfinissable qui, après avoir captivé les yeux, faisaient frissonner le cœur.

Madeleine, se sentant couvée par le regard de Firmin, baissa la tête et recula d'un pas, timidement mais sans gaucherie.

— Peste! murmura le jeune créole en s'attablant, voilà des yeux qui ôtent l'appétit, une taille qui donne des démangeaisons au bout des doigts , et une voix qui défierait toutes les musiques de ce monde !

:madeletne jérémie. "29

A chaque trait qu'il détaillait de la personne de Madeleine , Firmin poussait des exclamations d'admiration.

— Ah çà ! mon enfant, lui dit-il tout à coup, êtes-YOus bien vous?

— Et qui donc, Monsieur, veut-il que je sois? répondit Madeleine.

— Je ne sais, ma foi ! une duchesse, une marquise tout au moins, à coup sûr ; mais certes, non pas la fille d'un mulâtre, économe sur une habitation.

— C'est pourtant ainsi, Monsieur, répondit Madeleine en rougissant légèrement.

— Voire mère vit-elle?

— Je ne l'ai jamais connue; elle mourut en me mettant au monde... Mais, pardon. Monsieur; je réponds à vos questions et je ne songe pas à ailer chercher la fin de votre souper.

— Rien ne presse, dit Firmin, en faisant un geste pour arrêter la jeune fille , rien ne presse , mon enfant, et je trouve un charme très-grand à causer avec vous...

— Monsieur est bien bon...

— Et qui vous a élevée ? Est-ce Jérémie ? Je lui en ferai mon compliment.

— Mon père m'a enseigné ce qu'il savait : à aimer le bon Dieu et notre maître, à lire un peu, et à écrire aussi bien qu'il a pu ; le reste je l'ai appris de moi-même.

— Et qu'avez-vous appris ainsi de plus que ce que vous dites là?

— A broder, à coudre... pour l'avoir vu faire par ces dames... Il fallait bien remplir le temps, puisque mon père n'a jamais voulu soufiPrir que je m'occupasse des travaux de la case.

Madeleine avait soutenu ce dialogue sans trop de niaise timidité, mais en observant toujours la distance que les

lois sociales du pays lui commandaient de mettre entre elle et le jeune créole; elle avait même refusé de s'asseoir comme celui-ci Ty avait engagée à deux reprises. Firmin s'était écarté de la table , et , la serviette sur ses genoux croisés, Je coude nonchalamment appuyé, il n'avait pas détaché les yeux de dessus Madeleine, quïl contemplait avec une vive admiration.

Un court moment de silence se fit. Madeleine avait baissé la tête devant le regard de Firmin ; elle demeura un instant intimidée et indécise sur la manière dont elle devait s'y prendre pour se retirer.

— Quel âge avez- vous, mon enfant ? demanda tout à coup le jeune homme. On peut sans indiscrétion vous faire cette question-là, ajouta-t-il, et vous ne devez pas avoir peur d'y répondre.

— J'aurai dix-sept ans bientôt.

— Et votre nom, que je ne sais pas encore?

— Je me nomme Madeleine, pour vous servir:

— Pour me servir! non pas! s'écria Firmin avec une sorte d'enthousia'sme; je rougirais de me laisser verser un verre de vin par vous , ou de vous voir me changer une de mes assiettes. Vous êtes faite pour être servie, au contraire, charmante Madeleine. Et d'ailleurs, vous m'avez dit que ce n'était point vous qui vous occupiez des travaux de la case. Parbleu! si ce n'était l'occasion que cela m'a procuré de vous connaître, je serais furieux que vous ayez dressé cette table et ce couvert.

— Cela s'est trouvé ainsi aujourd'hui, répliqua la jeune tille, parce que notre ménagère est à l'hôpital depuis hier. Jusqu'à ce que nous en prenions une autre, il faut bien que je tienne la case.

— Mais à cet affreux métier , vous allez endommager vos fines et blanches mains , Mademoiselle Madeleine ; elles sont véritablement faites pour chiffonner la soie et tra-

MADELEINE JÉRÉMIE. Zi

vailler Por, non point pour manier les casseroles et raccommoder les torchons.

Madeleine avait, en rougissant, caché ses mains dans les poches de so^ tablier , autant par modestie que par précaution contre une tentative réitérée de Firmin pour s'en emparer.

— Oh 1 oh ! si Vous vous avisez de vouloir dérober aux regards tout ce qu'on vous accusera d'avoir de charmant ;, vous aurez fort à faire, s'écria Firmin, — par exemple, vos yeux... que. Dieu merci! vous ne pouvez cacher, en aucune poche...

La pauvre enfant devint rouge comme une grenade, et sortit vivement de la pièce en disant :

— Je vais chercher la fin du souper de Monsieur.

Vï

Firmin eût voulu pouvoir percer de ses regards la cloison qui le séparait de Madeleine ; car, après le départ de la jeune fille , il lui sembla que la salle était devenue déserte, et ses yeux accoutumés déjà à Téblouissement passionné que leur causait la présence de cette merveilleuse beauté, s'attristèrent de ne la plus voir. Ils cherchaient Madeleine, et restèrent un moment fixés sur la porte par où ce rêve ou cette apparition venait de s'échapper. Firmin se leva tout à coup, jeta avec dépit sa serviette sur la table, et se prit à arpenter la pièce , écoutant les pas qui se faisaient entendre au dehors, rougissant et pâlissant d'émotion alternativement , selon que ces pas se dirigeaient vers la chambre ou s'en éloignaient.

Tout à coup la porte s'ouvrit, Firmin sentit les battements de son cœur s'arrêter subitement , puis reprendre avec une vitesse et une violence extraordinaires. Jérémie passa discrètement la tête.

— Voyons, qu'y a-t-il? demanda Firmin de la voix brève et brusque d'un homme trompé dans son attente; et il s'assit en poussant sa chaise avec colère.

— Monsieur n'a donc pas été satisfait de son souper? murmura Jérémie qui ne savait à quoi attribuer cette impatience de son jeune hôte. Je gronderais bien Madeleine, mais, voyez-vous, c'est la première fois que...

— Ne grondez personne, mon brave Jérémie, interrompit Firmin tout à fait radouci, mon souper était excellent, et Madeleine a été pleine de prévenance pour moi.

— Mais je m'aperçois qu'elle ne vous a point servi une grasse pintade que je lui avais recommandée tout particulièrement... Vous l'attendez, sans doute? je vais appeler Madeleine.

— La pintade viendra à temps, maître Jérémie, et, si elle n'a pas été servie plus tôt , c'est que j'ai fait causer Madeleine. Si donc il y a du retard, prenez-vous en moi, et pas à d'autre...

— C'est au mieux alors, répondit l'économe en se grattant l'oreille avec une certaine préoccupation , à l'idée du tête à tête qui avait eu lieu entre Madeleine et le créole. Et il ne put se défendre même d'un petit mouvement de mauvaise humeur.

— Voyons, reprit Firmin après un moment de silence, l'affaire de la pintade étant réglée dans les meilleurs termes, Jérémie, passons outre. Vous aviez quelque chose à me dire, sans doute?

— C'est vrai , Monsieur, je venais vous annoncer qu'à force de chercher, j'ai fmi par trouver un cheval; je

Tai ramené, il est à Vécurie; je le sellerai et briderai pour rheure que vous voudrez.

On le pense bien , Firmim avait tourné le dos , depuis un moment, à son voyage à la Calebasse , il Tavait même complètement oublié. La nouvelle que venait de lui apporter Jérémie l'avait précipité du sommet du plus charmant des rê\'es dans la plus prosaïque des réalités.

— Eh bien! dit-il en se levant vivement, j'ai changé d'idée, je ne partirai pas ce soir; j'achèverai paisiblement mon souper , et vous me donnerez à coucher.

Le tête à tête entre Firmin et Madeleine revint alors à la pensée de l'économe , compliqué de circonstances aggravantes. Il éprouva comme un serrement de cœur.

— Gela vous contrarie que je vous demande à m'héberger pour cette nuit ?

— Seigneur Dieu! s'écria Jérémie, ce serait pour la première fois que l'hospitalité aurait fait défaut à quelqu'un sur cette habitation! Ce qui me contrarie. Monsieur, c'est que je suis à l'étroit ici, et...

— Qu'à cela ne tienne, mon cher, je cabanerai (coucher par terre sur un matelas) dans cette salle; ou plutôt donnez-moi un hamac, c'est tout ce qu'il me faudra.

— Mais le cheval? hasarda Jérémie.

— Il me servira demain aussi bien que ce soir.

— C'est que...

— Quoi encore ?

— On ne pourra vous le prêter que pour vous conduire jusqu'à l'habitation voisine.

— Eh bien ! soit; vous me ferez suivre par un négrillon qui vous ramènera le cheval dès que j'en aurai trouvé un autre. — Et puisque nous voilà d'accord sur tous les points, en attendant que Madeleine m'apporte ma pintade, je bois à la santé du propriétaire de cette habitation... Vous le lui direz, Jérémie.

Le vieil économe s'âssociaiit du fond du cœur au toast de Firniin, s'inclina.

— Allons ! videz aussi ce verre, Jérémie, continua le créole. Au diable le préjugé qui m'empêcherait de trinquer, sous prétexte qu'il est mulâtre, avec un brave homme qui me fait si bon accueil !

Jérémie se rapprocha, choqua timidement son verre contre celui de Firmin et le vida d'un trait.

— C'est beaucoup d'honneur que vous me faites là. Monsieur, dit l'économe en posant le verre sur la table; vous pouvez compter sur ma discrétion, je n'en parlerai à personne.

Avoir trinqué avec un mulâtre, c'était de quoi perdre, à tout jamais, un blanc. La promesse de Jérémie de ne point révéler cet accroc au préjugé colonial avait dotic une grande signification.

Firmin s'attabla de nouveau. Quant à Jérémie, il avait réfléchi qu'au lieu d'envoyer Madeleine servir son hôte, il était plus prudent qu'il se chargeât lui-même de ce soin.

Au moment où Firmin étalait sa serviette sur ses genoux, et que Jérémie mettait la main sur le loquet de la porte pour sortir , un grand cri de détresse et de douleur retentit dans la cuisine. Ils se regardèrent en pâlissant. L'un et l'autre avaient reconnu la voix de Madeleine ; en même temps un bruit de casseroles, de chaises, de meubles renversés arriva jusqu'à eux. Ils s'élancèrent dans la direc-

MADELEINE JERÉMIE. 35

tion de la cuisine, et virent Madeleine luttant contre le feu qui avait pris à sa robe. Déjà la flamme avait promené ses dents aiguës sur les beaux bras de la jeune fille, et, au milieu d'un nuage de fumée, menaçait de mordre son visage qu'elle cachait avec épouvante sous le bouclier de ses deux niains.

— Au secours ! au secours ! cria-t-elle, en apercevant son père et Firmin.

Jérémie , effrayé du spectacle qu'il avait sous les yeux, perdit la tête tout d'abord, ne put que répéter, comme un ëcho stupide , le cri que poussait Madeleine , et tomba anéanti sur une chaise renversée. Le jeune créole, lui, avait conservé son sang-froid. Il arracha d'un lit dressé dans la cuisine , — sans doute celui où couchait la vieille ménagère, — une couverture dont il enveloppa Madeleine, et , saisissant la jeune fille dans ses bras , il l'étreignit de manière à étouffer les flammes. Pendant qu'il la tenait ainsi à moitié évanouie de peur, il cria à Jérémie :

— Jetez, jetez de l'eau sur nous !

Après avoir ainsi tenu Madeleine durant quatre ou cinq minutes entre ses bras , son cœur contre son cœur, son visage effleurant les joues pâles et froides de la jeune fille , Firmin la fit asseoir sur le lit, lui frotta les tempes d'eau fraîche, la rappela à la vie. En rouvrant les yeux, Madeleine se prit à sangloter, et tendit la main à Firmin :

— Merci ! dit-elle, merci mille fois ! Sans vous, j'étais brûlée vive, Monsieur !...

Firmin baisa cette main que la flamme avait respectée.

— Ce n'est rien , mon enfant , lui dit -il , vous en êtes quitte pour la peur.

Quant à Jérémie , il était agenouillé devant le lit où sa fille venait de s'asseoir les jambes pendantes et légèrement meurtries par les morsures du feu. Le pauvre homme pleurait comme un enfant en prodiguant à Madeleine

toutes les caresses de son cœur et de ses lèvres. Puis , se levant tout à coup , il alla droit à Firmin qui s^'était retiré dans un coin de la cuisine :

— Moi aussi^ Monsieur^ je dois vous remercier^ et du fond de l'âme. Ah ! si j'osais...

— Quoi? lui demanda Firmin, vous me tendriez la main, n'est-ce pas?

— Oui, bien qu'elle ne soit ni aussi douce ni aussi fine que celle de cette enfant-là.

— Eh bien ! soit, mon brave Jérémie, voici la mienne.

— Mais pourquoi ne me donnez-vous pas les deux mains? fit l'économe en voyant que Firmin en tenait une obstinément cachée sous ses habits. Vous êtes blessé de celle-là?

— Blessé ! s'écria Madeleine en sautant vivement à bas du lit, blessé!...

— Ce n'est rien, répondit Firmin , une caresse de cette flamme à laquelle je suis trop heureux de vous avoir arrachée, Madeleine; ne parlons plus de cela... mais vous, n'avez-vous pas quelque atteinte ?...

Madeleine, heureusement préservée , n'avait eu que les jambes et les bras un peu endoloris; niais le feu n'avait pas mordu assez profondément dans la chair pour occasionner ni plaie, ni blessure sérieuse.

Pendant que Firmin couvrait de bandelettes humectées d'eau froide sa main et l'enveloppait soigneusement , Madeleine, debout devant lui , attachait sur ce jeune et beau créole qu'elle avait à peine osé regarder jusqu'alors, un œil humide de larmes à travers lesquelles perçait un sentiment de franche admiration et de pieuse reconnaissance.

Elle sentit tout à coup le sang lui monter du cœur au visage, lorsque le regard de Firmin se croisa avec le sien : elle éprouva une hésitation gauche et une timidité qu'elle n'avait point encore montrées en sa présence, alors même qu'il lui tendait les pièges de ses fades compliments.

— Ne souifrez-vous point? demanda-t-elle d'une voix brisée et en baissant les yeux.

— Nous TOUS soignerons de notre mieux. Monsieur, murmura Jérémie; quant à la reconnaissance, voyez-vous, Madeleine et moio-nous n'en aurons jamais assez dans le cœur. Ce que de pauvres gens comme nous peuvent faire n'est pas grand'chose ; mais voyez-vous. . .

— Qui sait, interrompit le créole, si je ne puis avoir, un jour, besoin de vous demander quelque service ?

— Ça ne parait pas probable, répliqua le mulâtre ; mais enfin, que Foccasion se présente, et, quoi que ce soit, je le ferai, pourvu que mon honnêteté et ma religion me le permettent.

En disant cela , Jérémie avait entouré de ses bras et ramené contre son cœur le visage pâle de Madeleine. Dans sa pensée, il avait voulu par là protester contre tout arrière projet résultant de ce tête à tête du souper, qui Tavait si vivement préoccupé.

— Mais enfin, demanda Firmin, comment cet accident est-il arrivé, Madeleine?

— En voulant retirer de la broche la pintade qui vous était destinée. Monsieur... je ne sais... ma main a tremblé... j'ai été maladroite... j'ai renversé le feu... et le feu a pris à mes vêtements...

— Je vous l'avais bien dit , s'écria Firmin , que vous n'étiez point faite pour un pareil mélier, et que d'aussi jolis doigts ne pouvaient pas remuer des ustensiles de cuisine...

Firmin prit luie des mains de la jeune fille et la porta à ses lèpres, ce que Madeleine toléra, mais en rougissant jusqu'aux yeux et en senlant faiblir ses jambes.

Madeleine avait mis sur le compte du seul hasard Taccident dont elle avait failli devenir la victime. C'était son droit et son rôle de parler ainsi; mais elle avait un peu menti : elle avait oublié de dire que , rentrée à la cuisine, et tout émue des paroles que Firmin venait de lui adresser, elle s'était assise, rêveuse, la tête appuyée sur son coude devant la hroche, et n'avait pas pris garde à un tison qui, en roulant, avait communiqué le feu à ses jupes.

Le désordre intérieur causé par cet accident une fois calmé, Madeleine et Jérémie se retirèrent, Firmin resta seul dans la pièce où il avait si incomplètement soupe. Il s'accouda contre le rebord de la croisée, et laissa son cœur courir , bride abattue , à travers le champ des rêves dorés et des émotions mélancoliques.

Ce n'était pas impunément que Firmin avait tenu enlacée dans ses bras cette belle jeune fille dont les joues avaient effleuré les siennes, qu'il avait vu cette tête pâle et brisée par la peur se renverser sur sa poitrine frémissante ! Puis il se sentait fier d'avoir arraché ce corps charmant aux morsures immondes d'un incendie, d'avoir conservé à Madeleine tout autant que la vie peut-être , c'est-à-dire la beauté, la pureté de ses grâces. Tous ces souvenirs , toutes ces impressions se coloraient encore devant le cœur du créole de l'aff'ectueuse sympathie que lui avait témoigné la jeune fille, et du regard si plein de reconnaissance qu'elle lui avait adressé.

Fst-il besoin de dire que Firmiu était amoureux ? Mais

MADELEINE JÉRÉMTE. 39

j'ajouterai que le sentiment qu'il éprouvait se révélait comme enveloppé d'une sorte de nuage romanesque^ et bien différent du trouble qu'avait excité en lui la première vue de Madeleine.

Il se laissait aller au courant de ses tendres ardem^s, qui lui montaient comme des bouffées de parfum, lorsque Jérémie entra dans la pièce, un flambeau à la main.

— Monsieur, dit-il à son hôte, votre lit est prêt; je vous demande bien pardon pour ma mauvaise hospitalité, mais c'est du meilleur cœur que j'ai fait tout mon possible pour la rendre digne de vous.

— Merci, Jérémie; je sais tenir compte aux gens de leurs bonnes intentions et de leur bonne volonté. Mais comment se trouve Madeleine ?

— Elle est couchée et endormie. Elle a un peu pleuré... affaire de nerfs, voilà tout; demain, il n'y paraîtra plus.

Le mulâtre conduisit Firmin dans mie chambre au rez-de-chaussée de 1a maison, et, déposant le tlarabeau sur une table :

— Je vous offre ma propre chambre, Monsieur. Grâce à Madeleine, elle est assez bien tenue, comme vous voyez. Allons, bonne nuit, et, de nouveau, merci.

— Et où donc allez-vous coucher, vous, Jérémie, puisque vous me donnez ainsi votre chambre?

— Moi? Ohl n'importe où, là où je trouverai un coin où pouvoir m'étendre tout de mon long, sans me cogner le crâne et sans trop me raccourcir les genoux. A part, le mulâtre murmura : Je vais me coucher au travers de la porte de Madeleine.

Ce tête à tête du souper inquiétait évidemment le vieux mulâtre, fort préoccupé de surveiller les relations de Firmin et do Madeleine ; puis, il ne manquait pas de finesse et d'observation, le père Jérémie. D'ailleurs il n'était pas besoin d'être un psychologue gradué pour comprendre que

les petites émotions de rincendie avaient dû laisser de profondes traces dans le cœur des deux jeunes gens.

— Dame I s'était-il dit, ce serait comme ça chez moi, s'il m'en était arrivé autant. A la place de M. Firmin, je me serais enflammé; à la place de Madeleine, j'aurais un brin de reconnaissance un peu tendre pour un si beau service...

Ce n'était pas que Madeleine eût jamais donné occasion à Jérémie de suspecter sa chasteté et sa pureté angélique. Mais il se rattachait à cette surveillance exagérée un mystère qu'il n'est pas nécessaire que nous dévoilions encore. La responsabilité de Jérémie avait, à ses propres yeux, un caractère bien plus grave encore que la responsabilité ordinaire d'un père. Quant à ses doutes sur les sentiments de Firmin, il n'éprouvait, par exemple^ aucun scrupule à se les avouer. En un pays où les jeunes filles de la classe de Madeleine étaient, à tout prendre, du gibier de créole^, comme on dit, excès de précaution, de ce côté-là, ne pouvait pas nuire.

En quittant donc Firmin, Jérémie s'en alla tout doucement^ en marchant sur la pointe de ses pieds nus^ s'étendre sur le pas de la porte de Madeleine^ et il s'endormit bientôt de ce sommeil que procurent toujours les fatigues d'une laborieuse journée.

Jérémie avait glissé dans l'oreille du jeune créole un subtil poison, en lui disant que la bonne tenue de la chambre où il se trouvait enfermé était l'ouvrage de Ma-

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deleine. Déjà absorbé par Timage de la jeune fille, toujours flottante devant ses yeux, il s'enivra plus encore à ridée que tous les objets qu'il touchait avaient été touchés par Madeleine. Partout il s'efîbrçait de trouver les traces de sa présence dans cette pièce. Cette chaise n'était-elle pas celle où elle s'asseyait ? Cette table ainsi rangée n'avait-elle pas été transportée là par Madeleine? Firmin ouvrit ses poumons plus larges, comme pour aspirer avec délices l'atmosphère de cette chambre.

Dix fois Firmin se jeta sur le lit, essayant d'appeler un sommeirréparateur qui le fuyait impitoyablement. Il ouvrit la croisée de sa chambre, alluma un bout, et laissa courir son imagination à travers cette vaste savane, respirant l'air embaumé des herbes et des fleurs, écoutant mugir tout près de lui cette mer formidable où il avait failli périr le matin. Firmin vit bientôt un nègre, armé d'un large coutelas, traverser la savane et se diriger du côté de la case de Jérémie. C'était le nègre de garde qui faisait sa ronde. En passant devant la croisée où était accoudé Firmin, il retira son bonnet.

— Vous plaît-il, maître, demanda le nègre, de me donner un bout?

Firmin lui olfrit la moitié du paquet qu'il avait sous la main.

— Merci, maître, fît le nègre en saluant jusqu'à terre. Puis, après avoir coupé avec ses dents le bout par le milieu :

— Voulez-vous me permettre de l'allumer? lui demanda-t-il.

Chose singulière! Jamais, pendant le jour, un nègre n'oserait faire une pareille demande à un blanc. Autant les nègres sont respectueux et craintifs en plein jour, autant ils deviennent familiers pendant la nuit, se permettant mille petites privautés de cette sorte. Ceci m'avait

longtemps intrigué; j'en ai demandé la raison à un nègre. Bonne ou mauvaise , il m'a donné celle-ci : ce qui Teffrayait le plus dans un blanc, c'était la domination du regard, et, dans les ténèbres, par conséquent, cette inlluence magnétique disparaissant, il se sentait plus à Taise.

Après donc avoir allumé son cigare, le nègre de garde dit à Firmin :

— C'est vous qui avez sauvé mam'zelle Madeleine du feu, maître , c'est bien ; c'est une bonne action que vous avez faite là. Le bon Dieu vous le rendra.

— Vous aimez donc Madeleine, vous autres?

— Si nous aimons mam'zelle Madeleine ! s'écria le nègre'; mais, après notre maîtresse, c'est la providence de riiabitation ; et puis papa Jérémie est un brave homme aussi. Pour un mulâtre, il n'est pas très-dur à l'égard des nègres.

Fifmin venait de saisir dans les paroles du nègre deux nuances qui étaient pour lui, à peu près au courant des mœurs et du langage des esclaves , des indices certains. L'expression de />«/)«, accolée au nom du vieux mulâtre, impliquait l'idée d'une sympathie très-marquée pour Jérémie. En effet, quand les nègres appellent quelqu'un papa, tout est dit.

Ensuite, Firmin avait remarqué que son interlocuteur n'avait pas prononcé le nom de Madeleine tout court, et avait eu soin de l'appeler mam'zelle. Gela eût été tout naturel partout ailleurs que dans ce pays, où sa qualité de mulâtresse autorisait tout le monde, depuis le blanc le plus huppé jusqu'au dernier nègre, à se dispenser de cette précaution de politesse envers la jeune fille. Firmin en conclut que Madeleine était en grande vénération parmi ce petit peuple de l'habitation ; mais c6 n'était pas encore une raison suffisante : il voulut tout savoir , et pressa le

MADELEINE JÉRÉMTE. 43

nègre de questions. Ce qu'il en apprit, nous pouvon's le résumer ainsi :

Selon l'expression du nègre, Madeleine n'était qu'une demi-mulâtresse; toute autre expression lui aurait manqué pour désigner bien exactement la caste à laquelle elle appartenait, attendu que^ si elle avait un mulâtre pour père, elle était iille d'une blanche, croisement monstrueux dans les colonies, inadmissible^ et qui, quand il a existé, a toujours été étouffé dans les mystères de la famille.

Jérémie avait fait un voyage en France, et y avait épousé une femme blanche, de condition vulgaire. Il l'avait ensuite amenée à la Martinique , non point dans le but de faire la guerre à la société coloniale , car il avait modestement enfoui sa femme dans l'humble position d'ouvrier forgeron, qu'il exerçait dans un des bourgs de la colonie avant d'être appelé aux fonctions d'économe sur l'habitation où il était placé depuis une dixaine d'années.

Madeleine, aux yeux des nègres, était donc quelque chose de supérieur aux mulâtresses ordinaires, pour lesquelles ils professent pende sympathie. Élevée pour ainsi dire dans la maison des maîtres de l'habitation, Madeleine y avait acquis ces dehors d'éducation que Firmin avait surpris en elle; et Jérémie, sérieusement préoccupé de l'arracher au sort réservé aux femmes de sa classe, avait tenu à ce qu'elle ne prît aucune des habitudes des filles de couleur, pas même leur élégant costume. Au sur-

pins, MadeleiiiB n'avait, en fait de signes extérieurs qui pussent laisser croire qu'elle avait dans les veines du, sang mêlé, que ceux qu'il faut une grande habitude pour reconnaître et constater. Ce que son éducation et les prétentions de Jéréinie à son égard pouvaient avoir de peu conforme aux usages du pays, Madeleine par la finesse, par l'élégance de ses manières, par son caractère affable, l'avait fait oublier des gens au milieu desquels elle vivait. Et puis on était disposé à tout pardonner à Jérémie en faveur de sa probité et de l'estime dont les blancs eux-mêmes l'entouraient.

Tels furent, en substance, les renseignements que le nègre donna à Firmin ; après quoi il ramassa sa casaque de nuit et son coutelas qu'il avait déposés à terre , et remonta la savane en sifflotant un air de bamboula.

Cette conversation n'était pas de nature à calmer l'agitation morale de Firmin : elle ajouta au contraire quelques pages plus ardentes encore au roman que son imagination dictait à son cœur. Firmin , étranger par les habitudes de sa vie aux préjugés de cette société qu'on a beaucoup calomniée faute de la bien comprendre, Firmin, dis-je, se laissa prendre à l'intérêt qu'inspirait la position de Madeleine; comme couronnement à l'édifice de sophismes qu'il avait entassés les uns sur les autres, il laissa tomber de ses lèvres ces mots :

— Mon Dieu ! que la pauvre enfant doit souffrir, et combien elle est à plaindre !

Le point du jour le surprit appuyé encore sur le rebord de la croisée, le cou nu, les cheveux en désordre ei le visage tout pâli par la fatigue. Cette nuit de rêves accomplis les yeux ouverts avait achevé, dans le cœur du créole, l'œuvre de la veille. Il s'était livré pieds et poings liés, sans combat, à un amour dont la victoire sur lui avait été trop facile. Il n'avait essayé aucune résistance.

Aucune réflexion n'était venue Fen détourner^ en lui montrant le danger ou Firréalisation de ce bonheur plein d^'orages.

En même temps que Taurore si fugitive sous le climat des Antilles commençait à poindre, le fouet du commandeur se fit entendre en sifflant dans Tair, non point comme une menace et comme une exécution sur le dos de quelque esclave, mais comme un appel au travail. Puis, après avoir fatigué Pair de ses sifflements bruyants, le fouet se reposa, et le commandeur souffla dans un coquillage nommé lambic, et fit retentir, pendant cinq ou six minutes, un son monotone et sourd.

Peu après, le grand atelier, composé de tous les adultes, femmes et hommes, se rangea sur la savane. Après la prière faite à haute voix, à laquelle Jérémie, pour la première fois, n'assista point, on se mit en marche pour gagner le travail.

Pourquoi Jérémie n'était-il pas présent à la prière de l'atelier? c'est ce que nous allons dire.

Au moment où il avait vu poindre le jour, Firmin avait ouvert doucement la porte de sa chambre, et avait allongé la tête pour écouter.

Tout était encore silencieux dans la maison; les fenêtres fermées n'avaient pas laissé pénétrer le jour dans l'intérieur. Mais, dès le premier coup de fouet du commandeur, Firmin avait entendu le plancher de la galerie craquer sous des pas. Il devina que c'étaient ceux de Jéré-

mie... Il ajusta tant bien que mal sa toilette, et rie tarda pas à rejoindre l'économe qui venait d'ayaler un plein verre de tafia. FirmJn, à vrai dire, était moins poussé par ]e désir de renconti-er son hôte, que par Fespérance de voir bientôt Madeleine, matinale sans aucun doute comme on ] 'est à la campagne dans tous les pays du monde, venir animer et réveiller la maison de ce sommeil qui semble peser sur les objets matériels aussi bien que sur les personnes.

— C'est de bonne heure quitter un lit qui ne devait pas être trop mauvais, s'écria Jérémie en essuyant ses lèvres avec la manche de sa veste de toile ; et comment s'est passée la nuit. Monsieur?...

— Gomme se passent, répondit Firmin, toutes les nuits qui suivent un voyage tel que celui d'hier, un souper incomplet et des émotions à coup sûr inespérées. Mais, reprit-il, poiivez-vous me donner des nouvelles de mademoiselle Madeleine?

— Certainement. Je l'ai vue ce matin.

— Ah ! elle est éveillée ?

— Oui, mais elle ne descendra * pas encore, quoiqu'elle soit tout à fait bien,, répliqua vivement le mulâtre.

— Et pourqui donc ?

— C'est ce que je vais avoir l'honneur de vous expliquer, Monsieur, si vous voulez bien vous retirer avec moi pendant dix minutes sous ce manguier...

— Volontiers.

Jérémie tenant son chapeau de paille à la mstm, et debout, à dix pas du banc sur lequel Firmin s'était assis, hésita un instant, comme embarrassé sur le début de son

* Aux colonies on se sert de cette expression dans le sens de venir) d'arriver, de s'arréfer chez quelqu'un. On tiescenrf ainsi, même d'un rez-de-chauSsée.

MADELEINE JEREMIÈ. 47

discours, puis prononça tout d'aboM eut exorde^, d'une Yoix tremblante :

— Avant tout, Monsieur, je vous demande en grâce de ne point trouver dans mes paroles autre chose que le respect que je vous dois, et Talfection que je porte à ma fille,

Firmin rougit légèrement; regardant le mulâtre avec un étonnement mêié de curiosité :

— Parlez , lui dit-il.

— Et bien! reprit Jérénlie d'une voix plus tremblante encore, mais qui se raffermit peu à peu ; eh bien ! tenez, je vais tout franchement au but... J'ai peur que vous ne soyez amoureux de Madeleine.

Firmin fît un mouvement qui n'échappa point au mulâtre.

— J'en étais sûr, continua celui-ci; mais ce n'est pas tout. Il est difficile qa'un homme comme vous, jeune, beau, riche, aime longtemps une jeune fille, sans que celle-ci , toute vertueuse et honnête qu'elle soit , ne finisse point par s'enflammer d'amour aussi. Eh bien! Monsieur, dans le cas présent, ce serait un bien plus grand malheur que vous ne sauriez vous l'imaginer. A quoi aboutirait votre passion pour Madeleine? Vous vous diriez que c'est une mulâtresse, qu'il vous sera par conséquent comme permis de la séduire, de la déshonorer. Ce serait affreux, car vous me forceriez à me jeter à la mer, la pierre au cou. Je ne survivrais pas au déshonneur de Madeleine ; ce serait ma honte et mon crime !

Jérémie , à bout d'une émotion qu'il avait pu maîtriser jusque-là, sentit son cœur battre violemment, puis les larmes lui montèrent aux yeux. Il s'arrêta un moment , comme pour reprendre haleine, et chercha dans rai'senal de son éloquence naïve quelqu'argument capable d'ébranler le jeune homme*

Firmin, pensif^ avait la tète baissée et le regard fixé à terre.

— Madeleine, reprit le mulâtre, est une si bonne et si belle créature. Monsieur, qu'elle mérite d'inspirer un amour vrai, sincère, délicat, honnête. Franchement, je veux croire, car vous avez, j'en suis sûr, un grand cœur, que vous aimeriez Madeleine dans les conditions que je vous disais. Eh bien ! les gens qu'on aime de cette sorte, on ne peut pas vouloir les déshonorer. Vous ne pouvez pas Fépouser , n'est-ce pas? Laissez-la-moi donc pure et chaste comme elle est , pour faire, un jour, le bonheur et la joie de quelque homme de sa classe , à qui il sera permis de lui offrir son cœur, s'il s'en rencontre un qui s'en montre digne.

Firmin avait écouté avec un véritable respect ces paroles de Jéréraie , débitées avec une volubilité qui n'enlevait rien à la conviction solennelle de son accent. La lumière venait de se faire en son âme. Plus s'était épuré le sentiment qu'il éprouvait pour Madeleine, mieux il comprenait le sens intime et les secrets de la douleur du mulâtre.

Les réflexions que l'entraînement et la vivacité de sa passion ne lui avaient pas laissé le temps de faire, le plaidoyer de Jérémie les lui dictait ; les dangers, il les voyait ■ maintenant. Son cœur se brisa devant ce spectacle d'une jeune fille déshonorée, et d'un père mourant de désespoir et de honte.

Si Firmin n'avait aimé Madeleine que d'une passion

brutale et sensuelle, il eût hésité, il eût discuté avec sa conscience. Il se leva, au contraire, spontanément , alla vers le mulâtre et lui tendit la main.

— Votre conclusion est qu'il faut que je parte , n'estce pas? que je quitte votre case au plus tôt? Eh bien, Jérémie, je partirai. Vous m'avez ému, vous avez remis ma raison égarée dans le droit chemin. Vous avez parlé comme un bon père ; vos paroles ont frappé sur un cœur honnête et loyal. Il est temps encore que je m'éloigne d'ici sans trop d'effort, je le crois du moins... Je partirai donc, faites seller mon cheval.

— Oh! merci. Monsieur... merci! s'écria l'économe, en portant à ses lèvres attendries les deux mains du créole.

— Mais, reprit Firmin, je désire faire mes adieux à Madeleine; le dernier regard qu'elle m'adressera sera le souvenir que j'emporterai de ce rapide moment d'un bonheur que je garderai toujours pur au fond de mon cœur.

Jérémie parut réfléchir un moment; puis, comme prenant à regret une résolution bien mûrie :

— Franchement, et dans votre intérêt, je dois vous refuser cette entrevue , dit-il ; elle gâterait tout.

Cette fois l'orgueil de Firmin parut se raidir contre cet abus d'autorité de la part du mulâtre. Il eut recours aux objections , aux protestations, aux raisonnements les plus subtils, Jérémie demeura inflexible.

— Voyons, dit-il au jeune créole, vous avez reconnu que je raisonnais juste, vous avez approuvé tout ce que ma sollicitude paternelle m'inspirait pour défendre le repos et l'honneur de mon enfant. Eh bien! croyez-moi, mieux vaut que vous partiez sans la voir. Vous avouiez tout à l'heure que l'effort ne serait pas encore trop rude. Qui sait? Après cette entrevue, il vous faudrait peut-être rassembler toutes vos forces à la fois pour briser la chaîne... Réflé-

chissez, Monsieur , et vous verrez que j'ai encore raison.

— Eh bien ! faites avancer mon cheval , répondit Firmin avec une décision suhite.

Après que Jérémie Teut quitté pour aller à Técurie, Firmin se laissa tomber sur le banc, la tête cachée dans les mains.

— Oui, oui, il a raison, murmura-t-il, mieux vaut que je parte tout de suite. J'emporte ainsi dans mon souvenir une Heur fraîche à peine éclose encore; tandis qu'en revoyant Madeleine, à latleurje joindrais un bouquet d'épines qui me déchireraient le cœur...

Quelques instants après, le cheval de Firmin piafîait devant la porte de la case.

— Allons, dit-il en se mettant en selle, je ne vous oublierai jamais, Jérémie; ni vous, ni Madeleine. Bonne santé , et soyez heureux tous deux ! . . .

— Et vous. Monsieur, répliqua le mulâtre, quoi que vous me demandiez, si l'occasion se présente, je l'exécuterai comme un ordre.

Firmin leva les yeux, et aperçut derrière la jalousie d'une fenêtre le visage de Madeleine; il lui sembla que la jeune fille était pâle et émue. Il salua, fit un signe de tète accompagné d'un sourire triste et s'éloigna de la maison. Arrivé à quelque distance de l'habitation, au lieu de prendre la route qui devait le conduire à la Calebasse, il tourna comme pour revenir du côté de la Caravelle

— Ce n'est pas le chemin, maître, lui cria le négrillon accroché à la queue du cheval

— Je le sais , répondit Firmin, mais je ne vais pms à la Calebasse, je rentre sur mon habitation.

Le jeune créole suivit quelques pas encore la direction qu'il avait prise, puis tout à coup il tourna bride et regagna la route de la Calebasse. A la première habitation qu'il reiicootra. , il rendit au négrillon le cheval que lui

MADELEINE JÉRÉMIÈ. ^»1

avait prêté Jérémie, et en acheta un qu'il lança à fond de train pour rallier le rendez-vons de Madame deMorta.^ne.

En remontant dans la chambre do Madeleine après le départ de Fiririln^ Jérémie trouva sa fille en pleurs. Il la pressa contre son cœur en murmurant tout bas :

— Ah ! j'ai bien fait d'éloigner ce jeune homme !

Firmin, lancé à fond de train, comme nous l'avons dit, coupa à travers les chemins les plus courts pour arriver sur la route de la Calebasse.

A voir l'ardeur avec laquelle il franchissait l'espace, l'impatience qu'il montrait à la moindre hésitation de sa monture , on l'aurait à coup sûr soupçonné de vouloir rattraper les heures perdues d'un bonheur vivement convoité. Il y avait loin de cet enthousiasme subit à la froide indifférence avec laquelle il avait répondu, d'abord, à l'appel qui lui avait été adressé.

A vrai dire, rien au fond n'était changé dans les sentiments de Firmin. Il avait pris la route de* la Calebasse, après une mûre délibération et un long combat intérieur. Toutefois, en se trouvant au bas du morne rocailleux qu'il s'agissait de gravir, il s'arrêta un instant.

— Évidemment, se dit-il, j'arriverai trop tard au rendez-vous. Je ne trouverai pas le remède que je vais chercher au mal dont j'ai pris le germe là-bas. Qu'importe! puisque me voilà, essayons î

Il fit sentir l'éperon à son cheval, et se hissa le long de ce morne dont le sol, comme le lit deBs'éché de quelque

torrent, est semé de roches rondes et mobiles, et, par endroits, pavé de larges pierres noires.

C'est un véritable défilé tortueux, gardé des deux côtés par de vastes solitudes, des bois épais de lianes enveloppant de leurs replis verts des arbres gigantesques. Un solennel silence y règne toujours, à peine interrompu par le cri monotone de quelqu'oiseau sans voix, ainsi que le sont les plus brillants oiseaux de ce climat. De temps à autre un serpent chauffant son ventre marbré aux rayons du soleil, comme un vrai lazzarone, dérangé dans sa paresse par le bruit des pas du cheval, traverse rapidement le chemin et s'enfonce dans ces abîmes de verdure où quiconque oserait pénétrer serait infailliblement dévoré.

Au sommet de ce morne, le chemin s'élargit, et forme même une espèce de demi-lune très-ombragée par un dôme d'épais feuillage, que le soleil parvient rarement à percef . Arrivés là, chevaux et hommes font d'habitude une halte salutaire, soit pour reprendre haleine après avoir monté le rude morne de la Calebasse, soit pour se préparer à le descendre, selon la direction du voyage. Quelques troncs d'arbres, des blocs de gazon, disposés en manière de bancs, sont placés de distance en distance autour de cet hémicycle dont le sol, jonché de feuilles mortes, est légèrement détrempé. Dans un coin s'élève une ajoupa, où une vieille négresse, toujours vieille, j'ignore pourquoi, débite des liqueurs fortes, dont on éprouve instantanément le besoin en entrant sous cette voûte humide.

Au moment où Firmin y arriva, la Halte (comme on appelle ce lieu) était complètement déserte. La vieille négresse se présenta aussitôt, tenant d'une main une bouteille de tafia, de l'autre une bouteille de rhum ; de chacune des poches dô sa jupe , un paquet de bouts sortait à moitié.

La vieille négresse sait son monde (c'était comme cela

en 4820^ c'est encore de même anjourcrhui). Selon la qualité et la couleur du voyageur, elle verse à Tavance rhum ou tafia; elle a même des fruits et de Teau au sucre pour les femmes et les enfants, par-dessus le marché des quimboix et des piailles pour qui veut bien y croire. Elle ne les délivre qu'avec un profond mystère, en marmottant des mots inintelligibles et en se signant une demidouzaine de fois. Firmin, qui n'avait nul besoin de quimboix, se contenta d'un verre de rhum. Après s'être reposé , il se fît renseigner par l'hôtesse de Yajoupa de la Halte, sur la route à suivre pour se rendre à la petite habitation vivrière qui lui avait été indiquée pour rendezvous.

Il continua par le grand chemin pendant une cinquantaine de pas, puis s'enfonça dans' un petit sentier couvert, bordé d'arbres fruitiers, au bout duquel il aperçut une case assez proprette.

A peine le pas du cheval avait-il été entendu qu'une vieille mulâtresse s'avança sur le seuil de la porte, et, après avoir crié en se tournant vers le fond de la maison : Mi li! (le voilà) elle courut au-devant de Firmin.

— Allons donc! dit-elle en prenant le cheval par la bride, vous vous faites attendre, maître.

— Je ne me trompe point, n'est-ce pas ? demanda Firmin. Vous êtes bien Adélaïde?

— Comme vous êtes M. Firmin.

Il est très-rare que les nègres donnent aux jeunes gens leur nom de famille; ils s'en tiennent toujours au prénom, comme généralement ils appellent les jeunes filles tifmam'zelle (petite demoiselle).

— Madame de Mortagne n'est point partie ?/emanda Firmin.

Adélaïde secoua la tête, ramassa un petit négrillon de sept ou huit ans, qui jouait nu devant la porte, le plaça en

selle, et conduisit le cheval à l'écurie, après lui avoir lait faire au pas deux ou trois tours de Fallée.

Il est ici un point délicat qu'il faut que nous expliquions.

Adélaïde était la nourrice de madame de Mortagne. Cette petite habitation lui avait été donnée, avec la liberté, comme cela se pratique généreusement et généralement dans les familles créoles. Ces sortes de bienfaits, joints à l'attachement naturel, enchaînent ordinairement les nourrices à leurs yches {enfants nourrissons). Petits, elles se soumettent avec un complet abandon k leurs caprices ; grands, elles obéissent à leurs plus déplorables volontés avec un aveuglement sans égal. Vices ou vertus, crimes ou belles actions, elles prêtent la main à tout et sont de moitié dans tout, non pas sans remontrances et sans conseils d'abord ; mais quand il n'y a plus moyen de faire autrement, elles jettent leur madras par-dessus les moulins, à l'imitation de leurs yches. Les nourrices créoles, sous ce rapport, ressemblent, comme deux gouttes de lait, aux nourrices de l'antiquité, témoiii (Enone, si bien dépeinte par le chaste Racine !

Ce point que nous tenions à établir comme unirait de mœurs coloniales très-caractéristique une fois dévoilé, on répugnera moins à comprendre comment madame de Mortagne avait choisi ce refuge presque maternel, perdu au milieu des bois, pour y rencontrer Firmin.

Un peu avant l'arrivée de celui-ci, madame de Mortagne était nonchalamment étendue dans un hamac très-bas.

les jambes pendantes^ et. ses petits pieds effleurant le sol contre lequel ils frappaient de temps en temps pour imprimer un léger balancement au hamac. Elle suivait avec une impatience où la colère commençait à s'infuser^ la marche des aiguilles sur le cadran d'une horloge, et déchiquetait nerveusement les dentelles de son mouchoir.

Au cri : Mi li! (le voilà) jeté par Adélaïde, madame de Mortagne sauta hors du hamac, jeta tin coup d'œil sur le miroir, et s'assit gravement devant une croisée de la salle, contre un guéridon, où elle prit vivement un livre qu'elle entr'ouvrit au hasard. Firmin traversa une t)etite galerie toute en lames de jalousie, et pénétra dans la seconde pièce, où il aperçut madame de Mortagne les yeux fixés sur son livre.

Si Firmin fût entré le bras en écharpe, le crâne fendu, ou avec une jambe cassée, madame de Mortagne, n'obéissant qu'aux bondissements de son cœur, se fût élancée vers lui, les lèvres et les yeux souriants. Mais comme rien dans l'aspect du jeune créole ne révélait le moindre accident qui pût excu.'ier son long retard, madame de Mortagne se leva, salua poliment, et fit signe à Firmin de s'asseoir.

11 y avait lutte, chez elle, entre le cœur et la tête. La tête, c'était la coquetterie, le dépit, l'amour-propre froissé; le cœur, c'était la tendresse, l'élan spontané, la joie et l'abandon. Dans des cas pareils, un homme obéit au cœur; chez une femme, la tête l'emporte toujours d'abord.

Firmin ne laissa pas d'être surpris de cet accueil glacial et cérémonieux. Eu toute autre occasion, il eût protesté. Il se résigna cette fois, s'assit, comme on l'y invitait, et attendit. Le jeune créole avait dans sa nature cela de bon et de rare, qu'il était franc comme l'or. Ce que ses lèvres disaient, sa conscience le pensait, il ne lui était jamais arrivé jusque-là de la fausser. Il était parti de la Caravelle

o6 LES PEAUX NOIRES.

pour ce rendez-Yons par pnre politesse; on a vii que son cœur questionné n'avait poussé aucun cri d'amour.

Nul retour vers le passé ne pouvait donc provoquer chez lui un entraînement qui eût été un mensonge. Après sa séparation d'avec Madeleine, il avait résolu de venir à la Calebasse, risquant de n'y plus rencontrer madame de Mortagne, mais avec l'espérance et avec l'arrière-pensée de retrouver peut-être dans l'éclat de ses yeux une étincelle capable de rallumer un feu éteint qui lui fît oublier une passion qu'il était obligé de nourrir à l'état de rêve.

Eh bien ! malgré lui, le rêve dominait dans son âme en présence même de madame de Mortagne. Il resta froid et comme interdit devant elle, causant avec négligence de ce retour simultané à la' Martinique : on eût dit deux personnes inconnues Tune à l'autre, se rencontrant par hasard, et essayant de tuer le temps.

Madame de Mortagne fut plus froissée encore qu'étonnée de cette réserve de Firmin. Elle se mordit les lèvres jusqu'au sang; puis, s'accusant ensuite, pensa que sa tactique avait été peut-être malhabile. Elle fit un retour sur soi-même, et mettant un piège dans ses yeux, sur ses lèvres et au bout de ses doigts, elle tendit au créole une main affectueuse, en lui disant :

— Vous ai-je fait quelque chose qui vous blesse, Firmin?

M. de Lansac baisa respectueusement la main de madame de Mortagne.

— Vous n'avez jamais été que bonne et affectueuse pour moi. Madame, lui répondit-il.

— Eh bien ! alors, reprit-elle, quittons Fun et l'autre ce ton boudeur et maussade qui nous messied également ; puisque nous voilà réunis, dites-moi que vous êtes heureux, comme je vous dis que je suis heureuse de cette rencontre.

Elle se leva alors, et alla reprendre sa place dans le ha-

mac. Depuis un mois qu'elle était de retour à la Martinique, sa nature créole était revenue au galop. Elle se fit un oreiller de son beau bras chargé de bracelets, et y appuya sa joue.

— Maintenant, continua-t-elle en enveloppant Firmin de ses regards, maintenant vous allez me raconter à quelle cause il faut que j'attribue votre retard.

S'il n'avait dû obéir qu'au premier mouvement de sa conscience, Firmin eût raconté franchement à madame de Mortagne son aventure de la veille; mais deux motifs retinrent aux bords de ses lèvres l'aveu prêt à s'en échapper : d'abord, la pensée de commettre un crime odieux de lèse-galanterie , en confessant en face à une femme charmante qu'il ne Faimait plus, à une grande dame qu'il la sacrifiait, à qui? à la fille d'un pauvre économe d'habitation, moins que cela, à une fille de couleur !

La seconde raison, c'est qu'en fait, Firmin n'était venu à la Calebasse que pour y chercher l'oubli de cette passion insensée. Or, il avait à portée du regard les épaules de satin et les bras de marbre sur lesquels il comptait comme remède souverain. Il fut bien forcé de recourir à la dissimulation dont il avait une si profonde horreur : tout en rougissant légèrement, il répondit d'une voix mal assurée à la question de madame de Mortagne.

Il raconta sa lutte contre les flots de la rivière Sainte- Marie, son naufrage devant la Basse-Pointe, la mort des six nègres, la difficulté de trouver .un cheval.

— Et, dit-il pour finir, je cours depuis ce matin à toute bride. Le triste état dans lequel se trouve ma pauvre monture en peut faire foi.

— Je m'en rapporte plus à vous qu'à votre cheval, fît madame de Mortagne en souriant; je n'irai point vérifier s'il est fourbu.

Firmin dévorait tous les traits de madame de Mortague. Les yeux ardemraeut lixés sur ces mains fines et aristocratiques, sur ces belles épaules, sur ces bras que réclat des bijoux faisait ressortir davantage, sur ces sourires pleins de pièges. La passion du regard, Fanimation du visage de Firmin pouvaient satisfaire la vanité de la jeune femme et faire battre son cœur de joie. Hélas ! cette contemplation à laquelle le jeune créole se livrait n'était qu'un travail de comparaison, si je puis m'exprimer ainsi. Malgré lui, sa pensée avait fait un retour vers Madeleine.; il cherchait dans la jeune femme blanche quelque chose qui pût eifacer la beauté de la ûlle du mulâtre.

— Ah ! se disait-il dans les mystères sonores de son cœur, qu'on donne à la pauvre enfant la moitié de ces dentelles, de ces bijoux, de ces diamants, et qu'on affuble cette Parisienne luxueuse de la robe d'indienne, du tablier de ménagère que portait Madeleine, oh ! comme Fune serait bien plus belle encore, et comme l'éclat de Fautre s'éteindrait !

On aura beau dire , il n'en est pas moins vrai que Fhomme vit plus de réalité que de rêve, et le dicton du pays : « Un oiseau sur le doigt vaut mieux que deux oiseaux sur la branche, » se reproduit dans le monde sous toutes les formes et dans toutes les occasions. Il eut encore raison ici. Quelque effort que fit M. de Lansac pour amener madame de Mortagne dans l'ombre de Madeleine, il ne put résister à Féblouissement que la première jetait

autour d'elle, et peu à peu le fantôme de Fimage de Madeleine s'effaça de ses yeux.

Le but que cherchait Firmin était atteint ; du moins le croyait-il, l'espérait-il.

Le lendemain, madame de Mortagne songea à se mettre en route pour se rendre au Macoubac, sur une de ses habitations.

Firmin accompagna madame de Mortagne à cheval, jusqu'au bas de la Calebasse, et à la limite d'une habitation où elle devait rencontrer Vattelage de nègres envoyés à sa rencontre pour la porter en hamac jusqu'au Macoubac.

— Allons, murmura. Firmin en pressant les flancs de son cheval, regagnons mon habitation. Ah! c'est étrange, ajouta-t-il, comme le recto ^l le verso de chaque feuillet du livre de la vie se contredisent ! Et le mot interrompu au bas de la page ne se continue même pas quand on la tourne. On croit avoir perdu le sens de la phrase, on le retrouve à deux cents lignes plus loin, au moment où l'on n'y songeait plus I Qui m'eût dit, il y a six mois à peine, quun matin je serais resté froid et indifierent devant un billet de madame de Mortagne? que, me mettant en route pour la rejoindre cependant, je devrais l'oublier complètement dans un amour découvert, au sortir d'un naufrage, dans la case d'un mulâtre, et que, la recherchant enfin pour guérir cet amour devenu dangereux, je trouverais en effet à ses pieds et dans son regard l'oubli de celle-là même qui me l'avait fait oublier? Ma foi ! si toutes les organisations ressemblent à la mienne; si, pour tout le monde, les événements de la vie se déroulent comme les miens s'accomplissent, je plains les philosophes qui se donnent tant de mal à, démêler ce chaos.

Lancé sur cette pente, l'esprit du jeune créole ne s'arrêta plus. Je me garderai bien de vous entraîner avec lui dans toutes les divagations philosophiques auxquelles il

se laissa aller. Heureusement le cheval de Firmiu avait meilleures jambes que son maître n'avait bonne tête ; grâce à la sûreté du terrain sur lequel il galoppait, les panaches onduleux des cannes à sucre de rhabitation de la Caravelle se découpèrent finement à Fhorizon, au sommet d'un petit morne qu'il fallait gravir.

Firmin mit son cheval au petit pas pour escalader ce morne. Pour clore le chapitre de ses divagations philosophiques, il ne put se défendre de comparer cette rude montée au chemin qui conduit au bon sens et à la raison, logés si haut que, par paresse, on passe sa vie à remettre au lendemain d'aller les visiter et leur demander conseil.

— C'est ce qui fait, ajouta-t-il en manière d'épilogue, que l'on quitte son toit en sifflant des fanfares de chasse, et que l'on y rentre le cœur inquiet, troublé, en deuil des plaisirs goûtés et qui ont dû finir, et des désirs qui ont altéré les lèvres sans qu'il leur fût permis de s'en approcher.

Ces réflexions vinrent à Firmin au moment où il rentra dans son logis, glacé par une semaine d'absence, et qui lui parut désert, plein d'échos sinistres comme en a un sépulcre. Cette solitude, à laquelle il n'était plus accoutumé, lui fit peur; il se hâta d'aller se joindre à quelques voisins, qui se réunissaient tous les soirs pour risquer au passe-dix ou à la maj^seillaise (jeu fort en honneur aux colonies) leurs fortunes entières.

— D'où viens-tu? lui cria, en lui sautant au cou, un sien cousin, un enfant de seize ans que les émotious du jeu avaient pris au berceau pour ainsi dire , comme elles y prennent trop souveut les jeunes créoles.

— Je reviens de l'enfer ! répondit Firmin avec un accent sérieux, et en jetant dix doublons sur une carte.

— Est-il vrai que le diable ait des griffes et des cornes ? demanda l'enfant en souriant malicieusement.

— Non, répliqua de Lansac, en risquant vingt dou-

blons sur une autre carte, non, il a des cheveux noirs, des mains fines, des ongles rosés, des yeux langoureux, et il a ton âge, Adrien !

L'isolement qui avait d'abord tant effrayé Firmin, lui devint cher et sympathique. Il avait peuplé son appartement des souvenirs dont son cœur était plein. Ce n'était que dans le silence de la solitude qu'il pouvait évoquer les deux images de Madeleine et de madame de Mortagne, et toutes deux lui apparaissaient gracieuses et souriantes.

Peu à peu, cependant, le portrait de la dernière se couvrit de voiles; l'oubli, qui une fois déjà l'avait effacé de ses yeux, l'en fit de nouveau disparaître tout à fait. Quelque effort qu'il tentât pour ramener ce visage charmant, ce corps souple, ce bras qui avait frémi sous ses baisers, c'était toujours le visage, les bras, toute la personne de Madeleine qui lui apparaissaient dans le calme de sa pureté et de sa candeur. Maintenant que madame de Mortagne n'était plus là, visible et palpable, l'imagination dominait les sens, l'amour sincère et vrai prenait sa revanche : la victoire lui restait, une victoire, en fin de compte, désastreuse pour le cœur du pauvre Firmin.

Firmin n'avait pas trop résisté à cet entraînement. Le chemin détourné où il venait d'entrer était bordé de fleurs qu'il moissonna pendant les premiersjours àpleines mains. Puis il sentit les épines qui jonchaient le terrain, et que cachaient ces beaux bouquets, lacérer ses pieds et ses doigts. 11 était trou tard noui revenir sur ses pas. Il avait trempé

ses lèvres à la coupe d'un poison enivrant; il lui fallut vider la coupe tout entière. Firmins'étant aperçu que madame de Mortague était tout à fait oubliée et impuissante à arrêter Fenvahissement de son cœur par l'amour de Madeleine, il chercha des distractions dans le jeu et dans tous les faciles plaisirs de la vie coloniale; inutiles efforts.

Bientôt ce ne fut plus seulement son âme qui était malade et brisée ; mais son corps lui-même. Après une nuit de délire et d'hallucinations, Firmin se réyeilia calme et résolu.

— Il faut que je revoie Madeleine, se dit-il, ou que je meure ! Mon projet est fou, insensé, absurde, qu'importe ! pourvu que je la revoie, rien ne me doit coûter.

Il écrivit une lettre, s'habilla des vêtements les plus grossiers qu'il put trouver dans la garde-robe de l'économe de son habitation, paysan picard arrivé depuis un an dans la colonie; pour comble, je n'oserais l'écrire en vérité, si j'étais seulement romancier, et si je ne racontais ici une aventure parfaitement historique, pour comble, dis-je, il se colla aux joues des favoris postiches et à la lèvre des moustaches d'emprunt.

Ainsi déguisé, il plaça la lettre dans la poche de sa veste de drap grossier, la lettre qu'il venait d'écrire, enfourcha un cheval et se mit en route pour la Basse-Pointe. Il s'arrangea pour arriver au bourg à la nuit tombante, logea son cheval dans la première écurie qu'il rencontra, et se dirigea, en remontant la savane que nous connaissons, vers la case de Jérémie.

En approchant de ce toit qui lui avait été si hospitalier, où il avait rencontré les germes du plus coaiplet de ses bonheurs et aussi do son malheur le plus grand, Firmin se sentit vivement ému.

Gomme cela arrive quelquefois aux Antilles, même après les journées du soleil le plus lourd, la soirée était

MADELEINE i^ÊRÉMIE. 63

presc[iie froide, en sorte que les habitants de la case en avaient fermé la porte, et les lames des jalousies avaient été à moitié relevées pour atténuer la vivacité de Fair. A travers quelques lames mal jointes, Firmin glissa un regard qui embrassa tout Tintérieur de la pièce où il avait vu de la lumière. C'était la salle où il avait soupe la première fois. Jérémie était couché dans un hamac, immobile, preuve que le vieux mulâtre sommeillait.

Madeleine, la tête enveloppée dans un madras coquettement noué, tournait le dos à la croisée. Elle était accoudée sur la table , le front penché sur un livre. Firmin demeura un peu de temps dans sa position d'observation, il ne vit point que la jeune fille tournât les feuillets du livre.

Elle pensait donc au lieu de lire !

Firmin, qui sentait son cœur battre violeamient, hésita un peu avant d'oser frapper à la porte. Enfin , il s'y décida; mais il avait frappé si doucement, que, dans Fintérieur, on avait à peine entendu.

Cependant Madeleine avait dressé vivement sa tête pâle et avait montré à Firmin son beau profil.

— Père, dit-elle d'une voix douce, je crois qu'on a cogné à la porte.

— Eh bien ! vas y voir, répondit le vieux mulâtre en grommelant un peu d'avoir été éveillé.

Madeleine se leva pendant que Jérémie s'accoudait dans son hamac pour voir qui allait entrer. La jeune fille s'approcha très-près de la porte en y collant son oreille , et , avant de faire tourner la barre de bois qui la fermait intérieurement et sur laquelle elle avait la maja posée, elle demanda:

— Qui est là? .v .):<' f h

Le son de cette voix frappa Fijbmin en-jîléîtt cœur. 11 chancela , et sa langue resta collée à son palais.

— Qui est donc là? réitéra Madeleine.

Comme sa question restait encore sans réponse , elle vint se rasseoir en disant :

— Il paraît que je me suis trompée, père.

Jérémie , qui voulait en" avoir le cœur net , descendit lestement de son hamac, prit sur la table le flambeau où brûlait une chandelle, et se dirigea vers la porte dont il tourna la barre.

Malgré le peu de secours que pouvait lui prêter la chandelle, dont la flamme vacillait, chassée en arrière par le vent , il put apercevoir Fi r min assis sur un petit banc de bois, à gauche de la porte, et la tète enfoncée dans ses deux mains.

— Est-ce vous qui avez frappé tout à Theure? demanda-t-il.

Firmin se dressa alors vivement; se rappelant son rôle , il répondit, mais d'une voix mal assurée:

— Oui, c'est moi.

— Que voulez-vous ?

— Est-ce à monsieur Jérémie que j'ai le plaisir de parler ?

— C'est à lui-même. Que puis-je pour votre service?

— Beaucoup.

— Et de la part de qui venez-vous ?

— Ce billet vous le dira.

— Un billet pour moi?

— Pour vous-même.

— Voyons^ entrez, fit le mulâtre, d'un ton un peu brusque qui ne lui était pas habituel.

Puis il examina le nouveau venu avec une attention bien marquée. Ce n'était pas défiance de sa part; mais Jérémie, comme tous les gens de sa classe, et comme beaucoup de blancs aussi, croyait fermement aux zombis (revenants, esprits), et un visiteur nocturne, qui s'annonçait de cette façon , lui inspirait des doutes sérieux.

Aux premières paroles que Firmin avait prononcées à la porte, Madeleine s'était levée vivement et avait senti tout son sang refluer à son cœur. Il lui avait semblé reconnaître la voix du jeune créole; au moment où il entra, elle fixa sur lui un regard profondément scrutateur, tout en rendant à Firmin le salut moitié gauche, moitié élégant que lui adressa celui-ci.

— Asseyez-vous , lui dit Jérémie en s'approchant de la chandelle pour lire le billet.

Firmin ne se lit pas répéter deux fois cette invitation ; ses jambes fléchissaient sous lui. Madeleine, en fille discrète, se disposa à sortir de la salle, ne sachant s'il ne s V gissait pas d'affaires entre le nouveau venu et son père.

En se retirant, elle passa tout contre Firmin pour arriver à la porte. Elle le regarda à peine et lui rendit une petite révérence. Firmin, en sentant la robe de Madeleine frôler ses genoux, éprouva un tressaillement qui lui fit monter une sueur froide au front.

La première pensée de Jérémie , après avoir décacheté la lettre, fut de chercher des yeux la signature. En apercevant le nom de Firmin de Lansac, il poussa un cri... Madeleine était alors sur le' pas de la porte et allait sortir. Elle revint vivement en arrière , et d'une voix inquiète :

— Qu'il y a-t-il, père? demanda4-elle au mulâtre. Celui-ci, par un brusque mouvement, avait éloigntî le pa-

66 LES PEATJX NOTRES.

pier do la chandelle , assez pour que Madeleine ne pût pas lire la signature.

— Rien ! dit Jéréinie^ rien; c'est que cette lettre est signée d'un ami dont je n'avais pas de nouvelles depuis plus de vingt ans;... elle m'a causé une surprise et une joie...

— Je vous laisse alors...

— Oui... oui... répondit très-vite l'économe; j'ai à causer d'aiTaires avec Monsieur.

Madeleine remarqua que son père était ému et que ses mains tremblaient. Elle sortit néanmoins.

Une fois Madeleine partie, Jérémie s'assit pour lire la lettre dans laquelle Firmin, rappelant au mulâtre les offres de service qu'il lui avait faites, lui recommandait de la manière la plus pressante un jeune Européen arrivé tout fraîchement de Bordeaux, et qui désirait se placer sur une habitation.

— M. le comte de Lansac a été bien avisé de vous adresser à moi. Monsieur ; je ne puis rien lui refuser, surtout pour l'aider dans une bonne action.

— Merci, répondit Firmin en baissant la tête.

— Et comment vous nomme-t-on?

— Çlaudien.

— Que savez-vous faire ?

— Je viens vous demander de m'apprendre votre état, pour lequel je me sens quelque goût. M. le comte de Lansac m'a donné à espérer que vous voudriez bien me garder en apprentissage ici.

— Hum! murmura l'économe en se grattant la tête^ nous verrons cela... nous verrons cela, d'ici à demain ;... nous en causerons... Mais, en attendant, vous devez être fatigué , vous devez avoir appétit et sommeil ; je vais vous faire servir un morceau et dresser un lit ici. Mais> repritil après s'êrre assuré que Madeleine n'écoutait point derrière la porte, mais à une condition...

MADÈLÊII^E tÉRÉMÎE. 6t

— Laquelle ? demanda Firmin.

— C'est que si yous voyez par hasard ma fille, d'ici à demain, ou plus tard, u^mporte, vous ne lui direz point de quelle part ^^ous venez, ni ne prononcerez jamais devant elle le nom de M. le comte de Lansac. Vous me le promettez?

— Est-ce que cette jeune demoiselle qui était là tout à rheure est mademoiselle Madeleine? demanda le faux Claudien.

— Oui, repondit le mulâtre, c'est ma fille; mais vous n'oublierez point ma recommandation.

— C'est que, reprit Firmin, M. le comte m'a donné

» justement pour mis&ton de le rappeler au souvenir de mademoiselle Madeleine.

— Voyons, que vous a-t-il chargé de lui dire? demanda Jérémie avec un empressement plein d'inquiétude, confiez-moi cela; je le transmettrai dès ce soir à ma fille,

, moi-même; cela lui fera plaisir.

— Eh bien! reprit Firmin, M. le comte m'a recommandé de lui faire toutes sortes de compliments bien respectueux, de lui dire qu'il ne l'avait point oubliée, et qu'il faisait des vœux pour son bonheur...

— Et rien de plus?

Jérémie posa cette question en tremblant et en balbutiante

— Rien de plus, répondit Firmin.

L'économe essuya son front trempé de sueur.

— Eh bien ! monsieur Claudien, attendez-moi ici , reprit-il ; je vais vous chercher à souper, ma foi ! ce que j'aurai de meilleur; un recommandé de M. le comte de Lansac sera reçu dans ma maison comme mon propre enfant.

XYIII

En sortant, Jérémie ferma la porte avec la plus grande précaution. Son premier soin fut de s^'assiirer où était Madeleine. Elle était rentrée dans sa chambre, où il aperçut une lumière. Il s'occupa lui-même de préparer le souper, composé de morue salée, d'ignames, de bananes et de pois d'angole.

Quant à Firmin, après le départ de Jérémie, il s'était livré à un immense épanchement de joie. Son cœur battait violemment de se retrouver si près de Madeleine. Il l'avait revue, il avait entendu sa douce voix vibrer à son oreille, son regard avait rencontré le sien. Seul dans cette chambre que Madeleine venait de quitter, il en respira l'air à pleins poumons, puis il marqua la chaise sur laquelle elle était assise, et se dit :

— C'est sur cette chaise que ma tête reposera cette nuit. Il prit le livre qu'elle lisait au moment où il l'avait

aperçue à travers la lame de la jalousie, et en baisa la page encore ouverte.

— Ses yeux se sont promenés sur ces lignes, s'écria-t-il, ses larmes les ont peut-être mouillées ; qu'elles me soient sacrées !

Mais tout à coup les recommandations que lui avait faites le mulâtre, les précautions qu'il prendrait peut-être pour le tenir éloigné de Madeleine, lui revinrent à Fesprit. Il entrevit dès lors combien il allait lui être difficile d'approcher la jeune fille.

Quel était le but de Firmin, en fin de compte? Il ne le savait pas lui-même. Qu'espérait-il en prenant ce dé-

guisement? Voir Madeleine, avait-il dit. Il venait de la voir, et déjà il n'était plus satisfait : son cœur avide demandait davantage. Tenterait-il de se faire aimer sous Tenveloppe grossière d'un paysan? Quel profit en tirerait-il? Le lendemain le gentilhomme créole reprendrait la place du manant. Séduite par Firmin ou par le faux Claudien, Madeleine n'en serait pas moins déshonorée, et le mal n'en serait pas plus réparahle.

Firmin fut sur le point de renoncer à son projet, et de profiter de l'absence de Jérémie pour s'enfuir, emportant pour consolation souveraine les dix minutes de joie qu'il venait d'éprouver. Mais il se raccrocha tout à coup à une branche non moins fragile que toutes les autres.

— Il manque à mon bonheur une chose, se dit-il, de savoir si Madeleine m'aime, si elle a gardé pour son sauveur un souvenir de reconnaissance. Il n'y a que Claudien qui puisse le savoir; demeurons Claudien, et je jouerai bien de malheur si je ne trouve pas une occasion d'enfreindre les recommandations de maître Jérémie.

Firmin en était là de ses réflexions et de ses projets stratégiques , lorsqu'un petit négrillon entra , portant le souper auquel M. de Lansac fit honneur comme un manant. Après quoi l'économe vint, à son tour, l'épaule chargée d'un matelas qu'il allongea sur des chaises rapprochées, et souhaita le bonsoir à son hôte Claudien.

Firmin n'en eut pas le démenti ; il défit le lit, échafaudé avec tant de soins par Jérémie, de manière à placer sa tête à la chaise qu'il avait marquée, et il s'endormit jusqu'au lendemain matin.

Il fut éveillé au point du jour, comme il l'avait été la première fois par le fouet du commandeur et les sons du lambic.

Comme la première fois aussi, il trouva l'économe sur pied.

— Eh bien ! demanda ce dernier, avez-vous passé une bonne nuit?

— Très-bonne, monsieur Jérémie, vous m'avez traité en enfant gâté.

— Vous l'écrirez à M. de Lansac?..

— Dès aujourd'hui.

— Par la même occasion, vous lui manderez ce que j'ai fait relativement à votre position.

— Gomment, vous y avez déjà songé?..

— Certes; le géreur de l'habitation voisine m'a justement confié, i] y a deux ou trois jours, qu'il avait besoin d'un second économe.

— Mais... commença Firmin en dissimulant maison inquiétude.

— Ici, reprit Jérémie, les nègres de l'atelier n'aiment pas les nouveaux visages, surtout ceux des Européens. Si je vous prenais avec moi, savez-vous ce qu'ils feraient? Ils empoisonneraient bœufs, mulets, moutons, et vous en accuseraient. La preuve, diront-ils, que c'est ce héké- France (ce blanc venu de France) qui est le coupable, c'est que jusqu'à présent il n'y avait pas encore eu un seul empoisonnement sur l'habitation, et c'est depuis son arrivée que la mortalité a commencé sur les bestiaux. Qu'objecterez-vous à cela? Rien ! On ne pourra nier que les nègres disent vrai. Le maître d'ifci ne vous soupçonnera même pas ; mais il sera obligé de vous renvoyer pour conjurer sa ruine. Vous partirez avec une mauvaise réputation. Partout où vous irez ensuite, vous introduirez, sans le vouloir, le poison avec vous ; vous serez congédié de tous les coins de la colonie; finalement, ne trouvant plus d'emploi, vous mourrez de faim ou serez contraint de repartir pour la France.

Cette théorie des empoisonnements, que Jérémie venait de dérouler devant Firmin, était parfaitement vraie, et

conforme à tous les faits analogues qui s'accomplissent aux colonies *. Il s'agissait seulement de savoir si elle était applicable dans l'espèce. Firmin n'avait pas manqué de s'arrêter à cette idée que, de la part de Jérémie, ce pouvait bien être un prétexte pour l'éloigner. Aussi ne se laissa-t-il pas persuader sans objection.

— Ce que vous venez de me dire là est étrange, répliqua le faux Claudien ; il paraît que les choses se passent de la môme manière, non-seulement sur Fhabitation de M. deLansac, mais dans tout le quartier; et c'est pourquoi il m'avait adressé à vous, m'assurant que ce domaine-ci jouissait d'une réputation excellente, grâce à votre bonne administration. Or, comme je suis venu à vous sous le patronage de M. de Lansac, si vous ne pouvez pas me recevoir, je m'en retournerai d'où je suis parti.

Firmin avait tendu ainsi un piège habile au vieux mulâtre, en le mettant, comme on dit, tout à fait au pied du mur.

— Bon Dieu I s'écria Jérémie, M. de Lansac croirait que je suis un ingrat, oublieux du service qu'il nous a rendu, à moi et à mon enfant... Oh ! non, non î je ne veux pas qu'il suppose cela ! Eh bien! essayez pendant un jour ou deux...

— Pas seulement pendant une minute ! s'écria Firmin. Je veux apprendre le métier d'habitant avec vous, ou je m'en retourne.

Jérémie se promena avec agitation.

— M. de Lansac, me disait-il, me recommande de soigner ce jeune homme comme un iils... L'éloigner de chez moi... c'est manquer à l'engagement que j'ai pris... Eh bieni fit-il tout à coup en s'arrêtant devant Firmin, je ne

^ Voir la suite du volume.

veux pas vous contrarier, monsieur Claudien, et je suis trop heureux en même temps de payer une dette de cœur à M. le comte de Lansac. Je consens à vous garder ici, mais à deux conditions.

— Voyons? demanda Firmin.

— C'est d'abord qu'au premier mouton empoisonné, vous partirez aussitôt.

— Accepté; et la seconde condition?

— C'est que vous observerez bien scrupuleusement la recommandation que je vous ai faite hier au soir, de ne point dire à Madeleine...

— Eh ! s'écria Firmin en interrompant le mulâtre, si ce n'est que cela, soyez donc sans inquiétude. 11 ne fallait pas prendre tant de détours, et mieux valait me parler tout net et à cœur ouvert.

— Eh bien, qaand nous mettrons-nous à l'ouvrage? fit Jérémie en se mordant les lèvres.

' — Dame ! répondit Firmin, demain, si vous le désirez. Vous m'accorderez bien encore cette journée pour me reposer.

— Soit! je vais conduire l'atelier au travail; nous déjeunerons au retour. A revoir donc !..

Jérémie s'éloigna de quelques pas, puis revenant subitement, et entraînant Firmin sous le manguier où il lui avait adressé de si pathétiques paroles quelques jours auparavant :

— Tenez, monsieur Claudien, lui dit-il, j'aime mieux tout vous dire; vous comprendrez mieux aussi l'importance de mes recommandations.

— Voyons?..

— Eh bien ! reprit le mulâtre, Madeleine va se marier dans dix jours, et je craindrais que le souvenir du comte ne vînt la troubler et n'apportât un nuage dans son bonheur.

Firmin fut comme atterré par la nouvelle que venait de lui annoncer Jérémie. Il eût besoin d'un violent effort pour ne pas se trahir devant Témotion qu'il éprouvait.

— Elle épouÊe, continua Téconome;, un charpentier du bourg, Huron, un beau métis, un brave garçon libre bien entendu, et...

— Merci!., interrompit Firmin, des renseignements que vous m'avez donnés et des recommandations que vous m'avez faites. Vous avez raison, la chose est, en effet, assez grave pour que je m'abstienne de prononcer devant votre fille le nom de M. de Lansac.

Sur ces mots, Jérémie rentra dans la case avec Firmin, prit sa rigoise (forte cravache), sans laquelle il ne marchait jamais , se dirigea vers le point où l'atelier était au travail, et d'où la brise du matin rapportait un chœur de chants joyeux, entrecoupés de temps à autre par le siflleuient du fouet du commandeur.

Firmin, après la sortie de l'économe, se laissa tomber sur une chaise, le visage pâle et baigné de pleurs. Il demeura un moment comme anéanti; son esprit était en grande confusion. Sa première pensée fut d'accuser Madeleine ; mais de quoi était coupable la pauvre enfant ? Elle obéissait à sa destinée, elle accomplissait sa vie; il la plaignit au contraire. Le jeune créole envisagea toute l'étendue de son propre malheur. Il venait de recevoir en pleine poitrine le coup le plus violent qui pût lui être réservé. Le meilleur parti qui lui restait à prendre était de s'enfuir au plus vite, de gagner son habitation, d'oublier, s'il le pouvait jamais, ce rêve qu'il était parvenu déjà à effacer de son cœur pendant quelques jours.

Firmin se leva donc, essuya les larmes qui sillonnaient ses joues et s'apprêta à sortir. Mais, au moment où il allait franchir le seuil, Madeleine apparut, se dirigeant d'un

74 LES TDAUX NQIRES.

pas précipité vers la salle où elle entra vivement en poussant la porte restée entre-bâillée. Firmin recula stupéfait.

Madeleine s'assit, tremblant d'émotion et de peur. En apercevant là, devant lui, la pauvre enfant pâle et frissonnante, Firmin oublia sa résolution. 11 appuya l'une de ses mains sur le rebord d'une table, et porta l'autre à son cœur pour contenir la violence de ses battements.

— Monsieur Glaudien, dit tout à coup Madeleine d'une voix faible et saccadée, je sais tout. Mon père a voulu me cacher de quelle part vous êtes venu ici , par qui vous lui êtes recommandé ; mais j'ai dérobé eette nuit la lettre de M. le comte de Lansac...

Madeleine ne put achever, elle dut s'arrêter un instant ;• elle suffoquait. Firmin se rapprocha, inquiet et intrigué en même temps, mais sans qu'il se sentit la force de prendre la parole. La jeune fille continua ainsi :

— De plus, j'ai entendu ce matin tout ce que mon père vous a dit. Je sais qu'il voulait vous écarter de la maison ; je sais les recommandations qu'il vous a faites, je sais enfin qu'il vous a parlé de mon mariage... tout cela m'importe peu. Ce que je veux savoir de votre bouche même, c'est si M. de Lansac, en vous envoyant ici, ne vous a rien dit de moi... ne vous a chargé de rien pour moi.

— Oh ! si. Mademoiselle ! 11 m'a recommandé de vous assurer d'un attachement profond, inaltérable, sans égal.

Il m'a recommandé de vous assurer qu'il ne vous avait point oubliée^, qu'il ne vous oublierait jamais... Et surtout, at-il ajouté, si tu as le bonheur ineffable, Claudien, de te trouver seul avec elle, ne fut-ce qu'une minute, prosternetoi à ses pieds comme je le ferais, moi ; jure-lui de ma part un amour éternel, et, si elle le permet, dépose sur ses mains un baiser brûlant où toute mon âme tiendra. Firmin avait joint l'action aux paroles. 11 s'était jeté aux genoux de Madeleine, en posant ses lèvres avec enivrement sur les deux mains de la jeune fille.

— Relevez-vous, monsieur Claudien, relevez- vous, de grâce, s'écria Madeleine tout effarée.

Firmin obéit.

— Le comte m'a dit encore, reprit-il après un moment de muette contemplation : Si Madeleine ne m'a pas tout à fait oublié, non plus, demande-lui si elle n'a pas quelque message pour moi, et, dans ce cas, reviens, reviens bien vite m'apporter ma part de bonheur.

Madeleine, la poitrine haletante, le visage caché dans ses deux mains, la tête courbée, paraissait se recueillir dans sa pensée.

— Eh bien î lai demanda Firmin, après quelques minutes d'attente, que dois-je dire à M. de Lansac ?

Madeleine se leva lentement. Appuyée sur le dossier de sa chaise :

— Monsieur Claudien, niurmura-t-elle, je ne saurais trouver de paroles qui fussent aussi expressives que mon émotion dont vous venez d'être témoin, pour traduire ce que j'éprouve. Je dois cependant vous prier de dire au comte que la volonté de mon père s'accomplira; que, tout en conservant pour lui un souvenir inaltérable, une reconnaissance qui ne finira qu'avec ma vie, il est de mon devoir et de ma condition d'oublier un amour impossible, de ne plus croire même qu'il ait jamais existé. Mon cœur

76 LKS PEAUX NOIRES.

a eu une heure de grande félicité^ en sachant que la pauvre fille du mulâtre n'avait point été méprisée par un créole, par un blanc, qui Ta assez aimée surtout pour la respecter. Si j'avais appris le contraire, je serais peut-être morte de douleur! Maintenant, c'est fini. J'ai été heureuse de plus de bonheur qu'il ne m'était permis d'en espérer ici-bas. C'est tout ce que je pouvais demander au ciel. Désormais, je sais tout entière à l'homme à qui je dois appartenir pour la vie. Adieu, monsieur Glaudien.

— Un mot encore, murmura Firmin en voulant retenir Madeleine...

— Ce serait inutile, répondit la jeune fille, laissez-moi sortir; mon père peut revenir, il nous trouverait en faute l'un et l'autre. Ce serait, de votre part, mal le récompenser de son hospitalité, et de la mienne faillir à mon de- • voir.

— Qu'importe ! s'écria M. de Lansac avec une énergie fiévreuse, ce mariage. Mademoiselle, ne peut pas s'acompiir...

— Et pourquoi? demanda Madeleine.

— Parce qu'il tuerait M. Firmin. Quand je lui aurai répété tout ce que vous venez de me dire, il répondra que si vous l'aviez aimé, vous n'auriez point accepté ce sacrifice.

— Vous lui affirmerez le contraire de ma part... Désormais, je vous le répète, tout est oublié. Dans dix jours, je serai la femme du métis Huron. Ce que vous ne pouvez pas comprendre, vous, M. Glaudien, le comte ie comprendra en consultant son cœur et sa raison. Adieu, donc ; et laissez-moi passer.

— Eh bien ! je partirai cette nuit.

— Soit !

— Sans que Jérémie puisse soupçonner mon départ, c'est essentiel...

MADELEFNE JÉRÉMTE. 77

— S'il faut que je vous aide à fuir, je vous y aiderai.

— J'aurai sans aucun doute besoin de votre secours. .

— A minuit, ce soir, je viendrai vous ouvrir la porte. Madeleine sortit et alla s'enfermer dans sa chambre où

elle tomba à genoux devant son lit, en priant Dieu de toute la force de son âme. Lui demanda-t-elle un pardon dont elle croyait avoir besoin, ou le remercia-t-elle de lui avoir accordé le seul bonheur qu'elle eût désiré? Sa prière fut double.

Firmin, lui, était à la fois au comble de Tivresse et du désespoir. Ce qu'il voulait savoir, il l'avait appris; mais cette certitude qui combl ait ses vœux, avait trou blé sa rai son . Partirait-il comme il l'avait annoncé à Madeleine? Oui, il le devait, sous peine de se mentir à lui-même et de rendre impossible, désormais, une séparation que l'honneur lui commandait, que la pureté même de son amour exigeait. Rester, c'était prétendre à continuer un rôle difficile à soutenir, c'était s'exposer à se trahir.

Quand Jérémie rentra, il trouva Firmin accoudé sur la table et plongé dans une méditation profonde. Aussitôt après l'arrivée de l'économe, le petit négrillon qui était à son service vint dresser le déjeuner ; Madeleine apparut quelques instants après pâle et morne. Elle embrassa son père et s'assit à la table en évitant que ses yeux rencontrassent ceux de Firmin. La tristesse des deux jeuues gens influa sur l'économe qui ne prononça pas une parole de tout le repas. Contre son habitude, il se leva prompte-

ment de table, alluma un bout et sortit en murm-urâht.

— Ah çà, qu'y a-t-il donc dans Tair, aujourd'hui ?

Au repas du soir, même silence, même réserve de la part des trois personnages, sans que le vieux mulâtre, habitué au babil de Madeleine, se rendît compte de rinûuence qu'il subissait à son insu. Après le souper il resta un moment étendu dans son hamac: pendant ce temps Madeleine, la tête penchée sur une broderie, ne leva pas une fois les yeux.

Firmin s'était retiré sur le petit banc devant la porte, et rêvait en regardant les étoiles qui brillaient au ciel avec l'éclat d'un clair de lune. Jérémie, fatigué de ce silence et de cette tristesse générale, se leva pour gagner sa chambre. Madeleine plia son ouvrage, embrassa son père et se retira aussi.

— J'espère que demain au petit jour, murmura Jérémie en s'adressant à Firmin d'un ton un peu brusque, nous nous mettrons à l'œuvre?

— A demain ! répondit le faux Glaudien.

Les portes de la case fermées, tout rentra dans le plus profond silence. A minuit, Madeleine tendit l'oreille et écouta un moment pour s'assurer que son père dormait bien profondément, ce qu'attestait la vigueur de sa respiration; puis, une lumière à la main, elle se rendit dans la salie, effleurant à peine le plancher.

— Allons venez, monsieur Glaudien, dit Madeleine. Nous ne pouvons sortir par cette porte; nous ferions trop de bruit en ouvrant la barre, prenons par ce côté-ci; je vous montrerai le chemin, et, en marchant vite, vous serez assez loin demain pour que mon père ne songe point à vous rattraper.

— Votre main pour me guider, répondit Firmin; je ne connais pas la maison, je pourrais me heurter ou chuter...

Au contact de cette main, Firmin éprouva un ébloui ssement et comme une ivresse des sens. Il la pressa avec frénésie en la portant à ses lèvres, brûlantes comme le feu.

— Madeleine, Madeleine, dit-il, je ne puis pas, je ne veux plus partir!...

— Ètes-vous donc fou, monsieur Glaudien ? murmura la jeune fille en retirant vivement sa main et en reculant d'un pas.

— Ah ! Madeleine, s'écria Firmin, vous m'aimez, vous savez tout mon amour pour vous, et vous n'avez pas compris que Glaudien, c'était moi...

— M. de Lansac 1

— Silence ! ou nous sommes perdus. . .

Madeleine s'était collée contre la muraille, où l'on eût dit qu'elle voulait s'enfoncer, les mains tremblantes, les lèvres entr'ouvertes et blanches comme les lèvres d'une morte. A travers la faible lueur que projetaient sur cette scène les rayons vacillants de la chandelle, Firmin vit la décomposition du visage de Madeleine.

— Mon Dieu ! que va-t-il arriver ? pensa-t-il. Prenant alors -l'une des mains glacées de la jeune fille :

— Madeleine, dit-il d'une voix caressante, vous souffrez...

Madeleine ne répondit point. Firmin, qui avait pris la lumière prête à s'échapper de ses doigts, la rapprocha de son visage et fut efi'rayé de la pâleur de la pauvre enfant. Il suivit de plus près et avec une mortelle inquiétude les émotions qui se traduisaient dans tous les traits de Madeleine. Il vit tout à coup des larmes humecter ses yeux, puis s'échapper en abondance.

— Oh! fuyez, fuyez... monsieur le comte, dit-elle alors d'une voix coupée par les sanglots. C'est bien mal, ce que vous avez fait là...

— Eh quoi ! où donc est le mal d'être ven u moi-même entendre de vos lèvres ce que vous avez cru charger un autre de me dire...

— Assez ! reprit Madeleine. Je ne rougissais pas de parler à Claudien comme je le faisais; devant vous, monsieur le comte, j'ai honte... Je comprends Ténormité de ma faute.. Oh ! laissez-moi., partez., oubliez-moi..

En parlant ainsi, Madeleine cacha son visage dans ses deux mains et tourna le dos à Firmin, qui s'était agenouillé devant elle :

— Un mot, un mot de pardon, Madeleine, disait-il, un mot, un regard de vous, et je vous obéis, je pars.

-— Que voulez-vous donc savoir de plus que ce que j'ai confié à Claudien? répéta la pauvre enfant avec une simplicité des plus naïves.

— Vous entendre répéter que vous m'aimez...

— Et que je dois vous oublier... pour commencer ma vie de femme... pour entrer en devoir... comme d'autres entreraient en religion... Eh bien ! oui, monsieur le comte, je consens à vous répéter... ce que vous savez... mais à la condition que vous partirez.

— Mais ce mariage? demanda Firmin.

— Il s'accomplira selon la volonté de mon père, et au jour fixé...

— C'est impossible ! c'est impossible !

— Rien maintenant ne l'empêchera... répliqua Madeleine avec une résolution et une fermeté qu'elle n'avait pas montrées encore.

— Mais c'est ma mort que vous voulez ! . . .

— C'est mon honneur que je sauve... c'est le remords que je vous épargne... Mais, s'écria-t-elle tout à coup, silence!... je crois entendre mon père... fuyez... il vous tuerait !

— Allons donc!.. . répliqua Firmin en qui se réveillait

MADELEINE JÉRÉMTE. 81

le sang du gentilhomme devant une menace , il n'oserait me toucher...

— Vous oubliez que, pour lui, sous ce costume, vous n'êtes pas le comte de Lansac, mais Glaudien. Et puis, par grâce... pour moi...

— Pour vous, Madeleine... soit!... mais, avant de partir, donnez moi vos deux mains à baiser...

— Et entre nous , une séparation éternelle ? -— Éternelle ! affirma le créole.

Il prit les deux mains que lui tendait Madeleine ; mais en même temps il l'attira, l'enlaça de ses bras, et déposa sur les épaules frissonnantes de la jeune fille un ardent baiser qui la brûla comme un fer rouge.

— Que ne puis-je, murmura Firmin à son oreille, te laisser de ce premier baiser une empreinte ineff'açablel

Madeleine avait poussé un cri de détresse. En même temps, dans la salle voisine, la voix de Jérémie s'était fait entendre.

— Qu'y a-t-il donc, Madeleine? cria le mulâtre. Firmin souffla la chandelle et s'enfuit à toutes jambes.

Quand Jérémie arriva dans le couloir, après avoir allumé une lumière, il trouva Madeleine affaissée sur le carreau , le front caché autour de ses bras et traînant dans la poussière. Jérémie allongea la tête dehors, et vit, sans pouvoir le distinguer, un homme qui courait en gagnant l'extrémité de la savane du côté du bourg.

— Qui donc était là? demanda- t-il d'une voix tonnante

on relevant Madeleine plus morte que vive... Le protégé de M. de Lansac, par hasard?

— Non, répondit la jeune, fille à qui Timminence du danger rendit un peu de sang-froid. Nonl Glaudien s'en est allé tout de suite après le souper.

— Qui donc , alors ?

— Huron... mon promis...

— Malédiction!... hurla le mulâtre en se tordant les bras. . . Une enfant si chaste et si bien élevée. Oh ! comme les autres I comme les autres ! Décidément nous sommes une race maudite!... Est-ce la première fois qu'il vient ainsi? Non... non... je ne veux pas le savoir, reprit .lérémie en se frappant la poitrine, ne me réponds pas... je ne veux pas le savoir.

Dans son exaspération, il ferma la porte à double tour, retira la clé de la serrure, et rentra dans sa chambre sans prendre garde qu'il laissait Madeleine à moitié évanouie sur les dalles froides du corridor.

— Mon père !... mon père !... avait crié la pauvre tille en voyant partir le mulâtre... mon père! ayez pitié de moi!...

Jérémie s'était éloigné sans entendre ou plutôt sans vouloir écouter la voix suppliante de la pauvre enfant.

En rentrant dans sa chambre, il se laissa tomber sur son lit, et, cachant dans son traversin son visage tout baigné de larmes :

~ Oh je sentais bien qu'il m'arriverait malheur aujourd'hui!... Qui aurait jamais soupçonné cela? reprit-il après un moment de silence. Après tout, la pauvre innocente, elle ne croit pas avoir mal fait, j'en suis sûr... C'est son promis; dans quelques jours ils seront mariés... Elle aura pensé... supposé... Oh ! c'est égal, mon Dieu ! c'est aflTreux ! s'écria-t-il en donnant un libre cours à sa douleur... Madeleine s'était traînée, écrasée d'émotions, jusqu'à

sa chambre, où elle passa le reste de la nuit à prier avec une ferveur qu'elle n'avait pas ressentie encore...

— Pardonijez-moi ce mensonge, mon Dieu! murmurait-elle à chaque instant : d^m crime , j'ai voulu ne faire qu'une faute. Si j'avais dit la vérité, mon pauvre père serait mort de douleur ou m'aurait tuée!...

Le lendemain, Madeleine fut la première à aller trouver Jérémie. Si sévère que celui-ci voulût être, il ne résista pas longtemps aux caresses de sa fille et lui ouvrit ses bras.

— C'est mal , ce que tu as fait là, lui dit-il, mais tu ne le savais pas, n'est-ce pas? Tu as cru...

Jérémie s'arrêta et n'acheva point sa pensée devant le regard calme et chaste de Madeleine.

— Le mal est peut-être moins grand que je ne supposais, se dit-il. Rien qu'à la voir, on se sent désarmé.

— Grondez-moi tant que vous voudrez , père , fit Madeleine; mais tout ce que je vous demande, c'est de ne point parler de tout cela à Huron... Je lui avais promis le secret... Je serai, je vous jure, le modèle des épouses.

— C'est bien, répondit le mulâtre, mettons que je ne sache rien, que je n'aie rien vu.... qu'il n'en soit plus question. Tu es fatiguée, repose-toi... moi, je m'en vais faire couper les cannes .

Il embrassa sa fille et disparut.

84 LKS PEAT^X XOJRE

Firmin avait marché toute la nuit. Le lendemain, il alla frapper à la porte hospitalière d'une habitation; après y avoir pris un repos nécessaire il regagna la Caravelle.

Sa dernière entrevue avec Madeleine Tavait perdu. Cet amour, en quelque sorte platonique et poétisé j usque-là, avait changé de nature. De son cœur, où il était resté exalté et pur, il avait passé dans ses sens. Firmin ne raisonnait plus. Madeleine mariée, possédée par un rustre, c^'était là une idée à laquelle il ne pouvait pas s'accoutumer. Il se savait aimé; il avait tenu dans ses bras cette jeune fille, ses lèvres s'étaient enflammées au contact d'un baiser volé sur ses chastes épaules; il avait acquis, croyait-il, des droits à ne point sacrifier son amour.

Dans les premiers accès de délire et de fièvre qui suivirent son retour à la Caravelle, Firmin tourna dans ce cercle et dans ce dilemme. L'orgueil et les préjugés du créole avaient disparu. Puis il revint à des sentiments plus calmes. Il se représentait les larmes de Madeleine, sa honte, sa confusion, ses remords peut-être, après l'aveu échappé de ses lèvres, et le serment qu'elle avait fait de combattre cet amour pour l'oublier. Il en résultait, entre la conscience et les ardeurs de Firmin, des luttes terribles où la violence de la passion et les efi'orts 430ur la dominer produisaient des chocs à briser le cœur.

Firmin passa quatre jours de la sorte, dévoré par la fièvre. C'est au milieu de ces dispositions que le surprit un événement que nous allons raconter.

Un soir qu'il était étendu dans son hamac suspendu à la porte de sa maison, et sous Tombrage épais d'un magnifique manguier^ rê\'ant, les yeux collés aux voûtes du ciel, à Madeleine sans aucun doute , on vint le prévenir qu'an vieux nègre arrivant de la Basse-Pointe désirait lui parler.

— Un nègre arrivant de la Basse-Pointe , s'écria Firmin, en sautant vivement à bas du hamac, qu'il vienne, qu'il vienne I

Dès que le vieux noir, les pieds nus et couverts de boue et de poussière, eut paru, le créole le prit par le bras et le conduisit dans l'intérieur de la maison.

— Tu as sans doute quelque message pour moi , Corydon? lui demanda-t-il avec précipitation.

— Non, maître; mais je viens pour causer avec vous. Une glace tomba sur le cœur du jeune créole. Il se leva

avec mauvaise humeur.

— Causer ! et de quoi veux-tu causer avec moi?

— De mam'selle Madeleine, répondit le vieux nègre.

— De Madeleine?... oh ! parle, parle vite.

— Maître, reprit l'esclave, je suis bien vieux, vous voyez, en disant cela il montrait sa tête crépue et blanche; je sais bien des choses que tout le monde ne connaît pas.

— Des choses sur Madeleine?

— Oui, et sur joajoa Jérémie aussi. Mais, si vous le voulez bien, maître, je vais commencer par le commencement pour arriver à la fin tout doucement, s'il plaît à Dieu, ajoula-t-il selon l'exorde habituel aux nègres. Eh bien! maître, il faut vous dire d'abord que depuis le jour où vous êtes parti de l'habitation, mam'selle Madeleine ne fait que pleurer, gémir et s'étioler. On dirait qu'elle a le mal d'estomac *.

* Maladie de langueur.

LES PEATJX NOIRES.

FJrmin sentit frissonner son cœur. Il passa la main sur son front et y essnya de larges gouttes de sneur.

— Ça veut dire ;, maître, qu'elle vous aime, continua Fescïave; ce qui le prouve encore, c'est qu'elle est allée, pendant la nuit, demander à la vieille Cora un quimboix contre Famour. J'étais là, j'ai tout entendu. Cora lui a demaadé si elle ne voulait donc pas aimer Huron , son mari. Ce n'est pas contre lui que je veux me défendre > a-t-elle répondu, au contraire; mais celui que j'aime et que je voudrais ne plus aimer, est un blanc qui ne m'épousera pas, et qui me respecte trop pour m'avilir. Si je ne me guéris pas, a-t-elle ajouté, j'en mourrai. Cora répondit qu'elle ne croyait pas posséder de quimboix assez fort pour protéger une jeune mulâtresse amoureuse contre un blanc aussi riche et aussi puissant que M. deLansac *. Elle lui fit boire néanmoins un coup de tafia, dans lequel avait trempé un anoli **, et lui passa au cou une graine de courbaril et un œil de bourrique **".

— Si ça ne vous guérit pas, lui dit Cora en la congédiant, revenez me voir demain, je quimboiserai également Huron .

— J'avais tout entendu, vous ai-je dit, maître, reprit le vieux nègre. J'attendis mam'selle Madeleine au détour de la case; et, malgré qu'elle eût bien peur et bien honte d'avoir été surprise chez la sorcière, je lui promis de lui procurer un quimboix plus puissant que tous ceux de la mère Cora. Je la priai de me donner pour cela quatre jours, parce que je suis bien vieux pour marcher, et qu'il

* Tous ces détails sont conformes aux croyances superstitieuses des femmes anx colonies, même de beaucoup de femmes blanches et trèséclairées. (Voir mon volume : les Femmes du Nouveau- Monde.)

** Sorte de petit lézard considéré comme uu animal bienfaisant.

'^** Graine grisâtre très-commune aux Antilles, et qui ressemble, en effet, à un œil d'âne.

MADELEINE JÉRÉMIEi 87

me fallait Taller chercher loin. Où? C'est ce que rnam'zclle Madeleine eût bien désiré de savoir ; mais je n'ai pas voulu lui dire* que ce quimboix était à la Caravelle.

— A la Caravelle? répéta Firmin avec étonnement.

— Oui, ici même sur votre habitation, dans votre propre maison, maitre, et en vous encore !

— Ah çà ! voyons que signifie?...

— Cela signifie, maître, que vous êtes le quimboix qui doit mettre fin aux pleurs et aux souffrances de mam'selle Madeleine. Vous allez venir la rejoindre, et elle sera guérie.

— Jamais ! s'écria énergiquement Firmin en qui venait de se livrer un violent combat.

Le récit du vieux nègre sur les luttes qu'endurait Madeleine avait, un moment, réveillé toutes les ardeurs de la passion du jeune homme. S'il n'avait écouté que l'élan de son cœur, il serait parti sur la trace lumineuse de ce souvenir évoqué pour aller tomber aux pieds de la pauvre fille; mais la raison l'emporta.

— Jamais ! reprit-il en s adressant au vieux nègre, et va-t'en, tentateur. Tu as entendu les paroles qui sont sorties des lèvres de Madeleine : « 11 ne m'épousera pas, et il me respecte trop pour m'avilir. » C'est la vérité ; Madeleine, et je l'en remercie, connaît bien mon cœur; toi, tu ne peux pas comprendre cela. Tiens, voilà deux mocos *, vas à l'office, bois un verre de tafia, soupe, repose-toi et repars demain au matin pour la Basse-Pointe.

— Je vous ai dit, reprit froidement le vieux Gorydon, que je savais bien des choses que tout le monde ignore. Je vous avais dit également que je commencerais par le commencement. Vous serez content, maître, d'entendre la fin à présent.

1 Le moco était une ancienne pièce de monnaie coloniale qui valait \ fr. 35 c. .

Firmin, qui se promenait à grands pas dans la longue galerie de sa maison, s'arrêta tout frémissant devant cet étrange augure.

— As-tu donc, lui demanda-t-il, par devers toi le moyen de faire que Madeleine soit une blanche au lieu d'une mulâtresse, et qu'elle ne soit point la filJe de Jérémie ?

— C'est cela même, répondit le nègre.

— Grand Dieu î s'écria Firmin en tombant pâle d'émotion sur une chaise. Parle donc alors, vieux sorcier !

— Il y a dix-sept ans de cela, maître, reprit l'esclave en s'appuyant de tout son poids sur le bâton noueux qu'il tenait à la main, j'étais forgeron à Saint-Pierre, dans la partie du Mouillage qui touche presque au Garbet, où habitait en ce temps-là Jérémie, arrivé de France depuis quinze mois environ, et marié à une blanche, comme vous savez. A cause de cela le pauvre Jérémie était détesté de tout le monde, des blancs, des nègres, des mulâtres; les uns l'accusaient d'avoir renié sa caste, les autres d'avoir voulu insulter à la race blanche. Jérémie n'avait d'ami que moi. Nous étions compères, il avait été parrain d'un de mes enfants*; en sorte que tous les jours que le bon Dieu faisait , je l'allais voir. Un soir je revenais du Garbet avant le coup de canon de la retraite; au moment où j'allais arriver au MouilJage, j'aperçus,

* U s'établit ainsi aux colonies des liens d'étroite amitié entre les parrains et marraines et les parents d'un enfant. Le titre de parrain est sérieusement considéré comme une véritable paternité.

affaissée sur le rebord du chemin et poussant des cris de douleur, une jeune demoiselle de la haute société de Saint-Pierre. — Sauvez-moi! sauvez-moi! cria-t-elle en me voyant approcher. Conduisez-moi dans ime case, n'importe laquelle, mais ne m'abandonnez pas sur la route, car je vais être mère.

Je la chargeai sur mes épaules, et je voulus continuer mon chemin du côté de Saint-Pierre.

— Non, non, me dit-elle en joignant les mains, partout où vous voudrez, excepté à Saint-Pierre.

— Il me vint à Tidée de la conduire chez Jérémie; je partis en courant dans cette direction. Tous les deux, Jérémie et la jeune demoiselle, en se rencontrant sur le seuil de la porte, poussèrent un même cri, et celle-ci s'évanouit. Toujours est-il qu'une heure après, elle mettait au monde une petite fille...

— Qui est Madeleine? demanda Firmin ivre de joie.

— Oui, répondit le nègre. En même temps, la femme de Jérémie accouchait d'une tille aussi, mais qui mourut en naissant. D'accord entre eux, Jérémie garda l'enfant de la jeune blanche, et l'éleva comme le sien. Personne, maître, personne dans le pays, si ce n'est moi, n'a su ce qui s'est passé cette nuit-là. Je fis alors à Jérémie le serment de ne jamais révéler ce secret ; si je manque aujourd'hui à ce serment, c'est parce que Madaleine souffre, maître, qu'elle peut mourir de douleur, malgré tous les quimboix de la mère Cora, et je l'aime trop pour la voir souffrir, pour la voir mourir.

— Oseras-tu me jurer que ce que tu viens de me dire est la vérité? demanda Firmin.

— Oui, maître, répondit le nègre.

Allongeant alors la main, il trempa son index dans une carafe d'eau qui se trouvait sur un meuble, se fit une croix sur le front, et se frappant la cuisse droite :

— Que le tonnerre m'écrase, ajouta-t-il, si je n'ai pas dit la vérité !

Cette expression est la formule la plus énergique d'un serment de nègre, comme les signes extérieurs auxquels s'était livré l'interlocuteur de Firmin en sont le plus complet et le plus solennel accompagnement.

— Sais-tu, demanda Firmin, le nom de la mère de Madeleine ?

— Oui, maître.

— Et celui de son père ?

— Toute la Martinique l'a connu à cette époque. La mère, c'est mademoiselle Lucie de Jansseigne ; le père, c'est un officier de vaisseau, M. de Nozières. Tout Saint- Pierre a su cette histoire dans le temps.

— Peut-être me la rappellerais-je aussi en cherchant hien. Qu'importe! je pars pour la Basse-Pointe.

Dix minutes après, Firmin était en route. De la Caravelle à la Basse-Poiïite, où il arriva le lendemain, il avait à peine laissé à son cheval, baigné de sueur et de sang, le temps d'effleurer de ses naseaux brûlants les eaux limpides des rivières qu'il traversait à gué cette fois.

En s'arrêtant devant la case de l'économe, Firmin aperçut derrière les jalousies de la petite galerie dont il avait déjà franchi le seuil en deux occasions si différentes, la tête pâle et languissante de Madeleine, qui, surprise par cette arrivée soudaine, et à coup sûr inespérée, poussa un

grand cri en élevant ses mains vers le ciel et tomba évanouie.

Firmin s'élança d'un bond à ses côtés, la saisit dans ses bras, la pressa/ froide et inerte, contre son cœur frémissant, l'appelant par son nom, la caressant des yeux, des lèvres, de la parole; il se sentait soi-même perdre ses forces et son énergie à ce contact passionné.

Madeleine reprit bientôt ses sens. En ouvrant ses yeux languissants et amollis par l'évanouissement, elle parut sortir d'un rêve d'abord. Ses regards étonnés s'arrêtèrent sur Firmin, pendant l'espace d'une seconde au plus, puis elle se souvint tout à coup, et se dégageant de l'étreinte tendre qui la retenait amoureusement prisonnière, elle s'enfuit au bout de la pièce, où, d'une voix suppliante et ferme à la fois :

— Monsieur de Lansac , dit-elle , pourquoi êtes-vous revenu ? Allez-vous-en ; vous avez trompé ma confiance, vous avez trahi votre promesse...

Firmin voulut faire un pas vers elle.

— Vous voyez bien que je suis seule ici, repritelle, que mon père est absent. Partez, Monsieur, partez...

— Pourquoi je suis revenu, Madeleine ? répondit Firmin en demeurant à sa place, vous me le demandez ! Ah I quand je vous l'aurai dit, vous ne m'ordonnerez plus de partir. Madeleine, je suis revenu, malgré ma promesse, malgré mes serments, parce que je vous aime, parce que je vous veux pour ma femme , parce que je viens vous donner mon nom... si vous me jugez toujours digne d'un si grand bonheur !

— Moi, votre femme!., fit Madeleine en laissant tomber, stupéfaite, ses bras le long de son corps. Y songezvous bien, monsieur de Lansac? et ne vous trompez-vous pas ?.. Ah ! coiitinua-t-elle en portant la main à son cœur

qui battait à lui rompre la poitrine, c/est mal à vous de vous jouer ainsi de moi...

— Madeleine ! s'écria Firmin en tombant à ses genoux et en saisissant ses mains avec ivresse, Madeleine, de quoi m'accusez-vous donc là? Ne vous ai -je pas prouvé que je vous respectais àTégal d'aucune autre femme ? Vous ai-je trompée, Madeleine ?

La pauvre iîlle secoua la tête en souriant d'un sourire heureux et triste à la fois, puis elle se rapprocha de Firmin :

— Je ne vous accuse pas, monsieur de Lansac , je m'étonne et je vous questionne, voilà tout.

— Eh bien ! s'écria Firmin avec transport, ne me comprenez-vous pas ? ne m'avez-vous donc pas entendu ? Je vous prends pour ma femme, Madeleine...

— Mais c'est impossible, vous le savez!.. Par quel miracle cela pourrait-il s'opérer?... Et qui aurait fait ce miracle ?

— Connaissez-vous Gorydon, un vieux nègre de cette habitation ?

— Gorydon ! murmura Madeleine en rougissant, il m'avait promis un quimboix.,.

— Qui vous rendrait heureuse, n'est-ce pas? Il l'a trouvé... il me l'a donné. C'est un grand sorcier que ce Gorydon, allez !.. Si bien, chère Madeleine, que rien aujourd'hui ne peut plus nous empêcher de nous unir...

— Je ne vous comprends pas encore.

— C'est une histoire que je vous dirai plus tard, chère enfant... Vous voulez bien toujours que j'aspire à vous, Madeleine?..

Pour toute réponse, elle laissa tomber sa tête sur l'épaule de Firmin.

— Où est Jérémie ? demanda le jeune créole.

— Il est aux cannes, et ne reviendra pas avant deux heures d'ici.

— Deux heures que nous pouvons remplir^ Madeleine^ à causer de nos projets de mariage.

— La fille d'un mulâtre^ mariée avec un blanc, murmura Madeleine en s'asseyant à côté de Firmin; c'est étrange^ et cela dépasse mon intelligence...

— C'est que vous vous trompez, vous n'êtes point l'enfant d'un mulâtre, vous êtes une blanche, Madeleine.

— Ne serais-je donc pas la fille de Jérémie? demanda la jeune fille en se dressant pâle et froide comme une statue, et elle se prit à trembler de tous ses membres.

— Madeleine, répondit doucement Firmin en la forçant à se rasseoir, vous allez être ma femme ; causons donc de notre bonheur prochain.

Madeleine n'écoutait plus ; son œil, fixé sur la terre à dix pas devant elle, noyé de larmes, suivait une pensée dont le fil se déroulait au fond d'un abinie que son âme sondait en ce moment.

Une double révolution s'opérait tout à coup et simultanément dans l'existence de la jeune fille. C'était son passé qui s'effaçait, c'était un avenir nouveau qui s'ouvrait. Elle s'élevait de l'obscurité et de l'abjection à la dignité et à la grandeur.

Nous nous servons là d'expressions qui pourront paraître étrangement humiliantes. Elles sont loin de notre conscience, mais nous les écrivons sous la dictée des préjugés de la société coloniale, telle surtout qu'elle existait à cette époque. 11 faut avoir vécu au milieu de ces haines

et de ces luttes de castes, encore féroces aujourd'hui dans la plus grande partie de TAmérique, pour se bien figurer comme nous sommes dans le vrai en parlant ainsi, et à quel point une femme se peut éblouir de passer aussi subitement de rhumiliante condition de mulâtresse à Forgueilleuse conquête de la dignité de femme blanche.

Madeleine , à ses propres yeux, devant son intelligence comme devant son cœur, subissait une transformation ; le baptême de la société venait de la régénérer.

Horribles mœurs ! dira-t-on. Ce cri aura plus d'un écho que nous n'essaierons pas d'étonfier.

Firmin ne voulut point troubler l'agitation et les rêves de Madeleine; sa main dans la sienne, il contemplait avec un calme souriant la rougeur et la pâleur qui, tour à tour, montaient aux joues de la jeune fille, et trahissaient tantôt son bonheur, tantôt de vagues craintes qu'elle ne pouvait elle-même définir.

Elle détacha tout à coup ses regards du point où ils étaient fixés, les tourna, souriants et lumineux, vers Firmin, qui prit dans ses deux mains la tête de Madeleine et l'embrassa avec une efi*usion moitié pieuse, moitié amoureuse.

Au même moment, Jérémie, sa rigoise à la main, apparut à l'angle de la case. Madeleine poussa un cri en s'enfuyant, Firmin alla au-devant du vieux mulâtre qui demeurait cloué à sa place.

— Qu'est-ce qui vous amène ici, monsieur le comte? demanda Jérémie, sans oser lever les yeux sur Firmin. Si, et je le crains trop d'après ce que j'ai vu, vos intentions sont coupables, ce n'est pas généreux à vous, monsieur le comte !

— Jérémie ! s'écria Firmin en serrant violemment le bras du mulâtre.

Au ton de cette simple exclamation et au geste qui Tac-

MADELEliNE JÉRÉMIE. 95

compagna^ Jéréinie comprit que c'était^ de la part du jeune créole, une énergique protestation. Il se sentit le courage alors de le regarder en face^, puis, d'une voix bien humble et tout émue :

— Alors,, Monsieur, que prétendez-vous donc ?

— Jérémie, vous souvenez-vous qu'il y a dix-sept ans, un nègre apporta dans votre maison au Carbet une jeune fille blanche?..

— Mademoiselle de Jansseigne !.,

— Qui mit au monde, sous votre toit, une enfant que vous avez adoptée ?

— Qui vous a dit cela. Monsieur? s'écria Jérémie.

— Cette enfant, reprit Firmin, c'est Madeleine... Madeleine qui n'est pas votre fille, qui n'est point une mulâtresse, par conséquent ; Madeleine que j'aime, et que j'ai choisie pour être ma femme.

— Grand Dieu ! c'est impossible !

Ce cri s'était échappé spontanément de la poitrine du vieux mulâtre. Sommé de s'expliquer, la parole lui manquait. Il se repentit un moment d'avoir été si prompt dans cet élan que lui avait inspiré sa conscience. Maintenant, il n'y avait plus à reculer.

— Impossible! avez-vous dit , et pourquoi? Voyons, expliquez-vous ; parlez, mais parlez donc ! lui commanda Firmin.

— Monsieur le comte, répondit le mulâtre, permettezmoi de garder le silence sur les causes qui me font vous dire que Madeleine ne peut pas être votre femme. La môme prière que je vous avais adressée la première fois que vous vîntes ici, je vous Ja renouvelle. Monsieur. Laissez Madeleine pure et respectée ; éloignez-vous d'ici, ne la revoyez jamais.

— Jérémie, fit le comte de Lansac, en saisissant fortement les deux mains de l'économe, il y a dans tout ceci

un mystère étrange ou effroyable. Il faut, il faut, entendez-vous, que vous me le révéliez, à l'instant môme. Cette histoire de mademoiselle de Jansseigne, je me la rappelle vaguement, c'est un souvenir d'enfance. Ne futelle pas séduite par un monsieur de Nozières, que la guerre appela à mourir sur le pont de son navire, et qui ne put ainsi réparer Toutrage dont il accabla une famille ? N'estce pas cela?

— - C'est du moins la fable. Monsieur.

— La vérité, quelle est-elle donc, alors?

— Ne me la demandez pas, et partez sans revoir Madeleine.

— Vous parlerez, s'écria Firmin en saisissant Jérémie si vigoureusement par le bras, que le vieux mulâtre poussa un cri horrible et tomba à genoux.

A ce cri, Madeleine était accourue en hâte; son regard étonné se promena de Firmin, pâle de colère, à Jérémie, tremblant, et dont le visage décomposé trahissait à la fois la honte et la terreur.

— Retirez-vous, Madeleine , dit Firmin à la jeune fille avec un ton suppliant ; en même temps il tendit la main au mulâtre pour l'aider à se relever. Vous voyez bien, reprit-il, que je ne lui veux point de mal ; retirezvous donc, et laissez-moi causer seul avec Jérémie : nous allons nous entendre à merveille à présent.

Comme Madeleine, muette et glacée d'effroi, hésitait :

— Laisse-nous seuls, murmura Jérémie.

La jeune fille s'en alla lentement, la tête baissée et le cœur inquiet. Un sourire amer eflleura la lèvre de Firmin et une larme monta à sa paupière, quand, au moment d'entrer dans la case, Madeleine se retourna vers lui pour lui adresser un regard de supplication et de reproche peutêtre.

Lorsqu'il se retrouva seul en face du mulâtre :

— Votre silence et vos hésitations, Jérémie, m'ont fait entrevoir cette vérité que vous n'osez pas m'avouer, et vous avez raison. C'est là im de ces mystères qui, pour l'honneur de nos familles, doit demeurer enseveli dans la conscience d'un honnête homme. Le monde eût flétri mademoiselle de Jansseigne séduite par M. de Nozières, la société coloniale l'eût étranglée, séduite... par... vous, par un mulâtre I...

Jérémie courba la tête. Un long silence se tit. Quand l'économe osa regarder le jeune créole, il demeura frappé de l'altération de ses traits.

Cette révélation, dont en Europe on ne saisira que difficilement la subtile profondeur, avait vivement impressionné Firmin. Dans le premier moment, il n'avait pu se défendre d'un véritable sentiment d'horreur. Au point de vue des mœurs et des conditions sociales du Nouveau- Monde, ce n'était plus seulement la honte qui rejaillissait jusqu'à la mère de Madeleine , c'était comme une dégradation et une souillure, qui, aux yeux du jeune créole, retombaient alors sur la famille entière.

Étrange changement! Au moment où Firmin s'était épris de Madeleine, il n'ignorait pas qu'elle fût l'enfant d'un mulâtre, et la passion qui le dévorait avait reculé cependant devant l'honneur d'une fille appartenant à une classe dont les hommes de sa caste faisaient bon marché, en ce temps-là surtout! En face du mystère qu'il venait de découvrir, il éprouva au fond du cœur une sorte de répulsion et pour Jérémie et pour Madeleine elle-même.

Tl faut le dire, Firmin avait entendu la déchéance d'une famille blanche , de la bouche même de l'auteur de cet opprobre. L'honneur de la société coloniale venait de naufrager sous ses yeux.

En aimant noblement Madeleine, fille d'un mulâtre et d'une blanche européenne de basse naissance, en nourrissant au fond de son cœur la pensée de ne la vouloir posséder que par le mariage, il ne froissait qu'un préjugé. Désormais, c'était une sanction qu'il allait donner à l'opprobre dont la société coloniale avait été frappée dans un de ses membres.

Tel était le sentiment qui dominait Firmin en ce moment. Nous ne savons si nos lecteurs saisiront bien parfaitement la nuance, imperceptible pour eux, monstrueuse pour les habitants d'outre-mer, entre ces deux origines de Madeleine; pour M. de Lansac, si robuste d'abord contre un préjugé, c'était la fin d'un rêve adoré.

L'impression qu'éprouvait le jeune créole n'échappa point à Jérémie, qui comprit sa situation. Il ne songea pas à blâmer dans sa conscience ie retour défavorable qui se produisit dans l'esprit de Firmin. Le mulâtre cacha son front entre ses deux mains, et murmura d'une voix étranglée ces mots :

— Pauvre Madeleine !

Jérémie et le créole restèrent silencieux pendant un long moment.

La première crise passée, Firmin entendit au fond de son cœur comme im concert de reproches. L'image de Madeleine flottait aussi devant ses yeux dans toute sa grâce et dans toute s*a pureté. Il interrogea sa conscience , il la trouva moins raidie ; le feu de la passion, peu à peu rallumé, Tavait ramollie et rendue plus accessible aux tendres émotions. Une lutte violente s'engagea entre les divers sentiments qui l'agitaient, car il pâlit tout à coup, comme s'il allait mourir, et porta la main à son front inondé d'une sueur froide.

-— Jérémie, dit-il avec calme, racontez-moi comment ce malheur est arrivé.

Jérémie tourna vers Firmin son -visage décomposé. Le blanc de ses yeux, un peu jaune naturellement, comme c'est de rigueur chez tous les gens de sa race, avait en ce moment une teinte tout à fait bilieuse, et s'était injecté de sang.

— C'est un bien grand malheur, en effet, Monsieur, répondit le mulâtre, je m'en aperçois aujourd'hui. Le souvenir s'en était assoupi au fond de mon cœur; en s'éveillant, il a fait comme le serpent qu'on arrache à son sommeil, il m'a mordu et déchiré. Vous avez vu. Monsieur, combien j'aimais Madeleine, avec qu'elle sollicitude je veillais à son honneur. C'est en l'entourant de cet amour profond que je parvins à oublier qu'elle était l'enfant d'un crime...

— D'un crime? répéta Firmin.

— Oui, Monsieur, car cette lugubre histoire se résume en ces mots : « Un crime et une vengeance î » Oh! ne me demandez pas tous les détails, toutes les péripéties, surtout le prologue de ce drame... Insulté par le marquis de Jansseigne, qui refusa de m'en rendre raison, parce qu'un blanc ne se bat jamais avec un mulâtre, me dit-il, poussé à la rage, je résolus de me venger, et je me vengeai

iOO . LES PEAUX NOIRES.

cruellement en flétrissant sa famille^ en y faisant pas?ei% par la violence^, un peu de ce sang mêlé, objet de leur dédain...

— Misérable! s'écria Firmin en levant ses deux poings sur la tête de Jérémie.

— Misérable en effet, répondit le mulâtre, en se résignant à sabir cette explosion de colère de la part du jeune créole. Allez, monsieur Firmin, reprit-il, tout crime est puni tôt ou tard, j'expie le mien en ce moment. A cette époque, continua le mulâtre, M. de Nozières faisait la cour à mademoiselle de Janssoigne, ce fut à lui que la jeune fille imputa ma lâche action. Il fut tué, vous savez, dans un combat sur mer^ en sorte que la vérité resta un secret entre ma victime et moi. Plus créole que chrétienne, menie à son lit de mort, elle ne se désavoua point.

Après cette confidence, qu'il avait écoutée la pâleur au front, Firmin laissa partir Jérémie, et demeura plongé dans ses rêves , assailli par les nouveaux combats que se livraient sa conscience et son cœur.

Au moment où le mulâtre rentra dans sa casse, Madeleine vint au-devant de lui en se jetant à son cou :

— Mon père, dit-elle, que s'est-il donc passé entre vous et M. de Lansac?

— Pauvre enfant ! murmura Jérémie en pressant la jeune fille contre son cœur . dis adieu à tes illusions ot à ton bonheur... Tu ne seras pas, tu ne peux jamais être la femme de M. de Lansac!...

MADELEINE JEREMTE. 101

Madeleine se détacha des bras de son père, recula do quelques pas, regarda fixement le \?ieux mulâtre, et, tombant à genouX;, la face contre terre :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit-elle.

Dans cette simple exclamation, toute Fémotion de son âme s'était trahie.

— Madeleine, fit Jérémie en la relevant, écoute-moi...

— C'est de Dieu seul que j'attends un conseil, réponditelle, en redressant son pauvre corps brisé; mon père, souffrez que je me retire.

Quelques minutes après, Firmin entra dans la case. Il alla droit à Jérémie qui pleurait dans. un coin, la tête cachée dans ses deux mains.

— Où est Madeleine? demanda le jeune créole d'un ton résolu et vif.

— Dans sa chambre où elle prie Dieu, je crois, répondit le mulâtre.

— Je veux la voir et lui parler.

— A quoi servirait, monsieur le comte, celte entrevue et cette conversation?

— Je le veux, vous dis-je.

Jérémie se dirigea vers la chambre de Madeleine, attenante à la galerie, puis il en ressortit presque aussitôt en disant :

— Madeleine n'est plus là.

Firmin s'avança vers la chambre, ouvrit la porte, regarda dans l'intérieur pour s'assurer de l'exactitude de la déclaration du mulâtre, et revint dans la galerii-, où il se promena à grands pas.

— C'est décidé, disait-il en arpentant l'espace, Madeleine sera ma femme, sous la condition que Jérémie confirmera la déclaration publique de Corydon. J'emmènerai Madeleine avec moi en France; j'irai cacher mon bonheur dans un autre monde que celui-ci. Et d'ailleurs.

10^ r^KS TE AUX NOIRES.

je rends ainsi l'honneur à une famille de ma caste, une famille à laquelle j'appartiens d'ailleurs. Qui sait si cette épouvantable vérité que m'a confessée Jérémie n'est pas soupçonnée ici?Endormie dans quelque mémoire, elle peut se réveiller d'un moment à l'autre, sous le moindre prétexte, terrible comme une vengeance. Étouffons-la à l'avance. On pourra bien gloser de ce que j'épouse une bâtarde; mais personne n'osera murmurer que le comte de Lansac ait pris pour sa femme la tille d'un mulâtre.

Jérémie suivait d'un œil hébété et ahuri l'agitation de Firmin dont il ne cherchait même pas à saisir la cause. Le jeune créole s'arrêta devant lui :

— Appelez, cherchez, trouvez Madeleine, dit-il; son absence m'inquiète. Je vous attends ici tous les deux. A tous les deux, je vous dois un aveu, comme je prétends, de votre part, à un serment solennel d'où dépend mon bonheur et celui de Madeleine.

Jérémie sortit en se dirigeant du côté de l'hôpital, où il savait que sa fille faisait souvent de pieuses et bienfaisantes visites.

Les scènes que nous venons de raconter se passaient à l'heure de midi, moment de repos pour les nègres, habituellement retirés tous dans leurs cases, où on les pouvait trouver couchés et endormis sur le seuil de la porte ou bien accroupis dans un coin et fumant.

Pendant cette halte dans le travail, le plus grand silence et le plus grand calme régnent sur une habitation. Pas une ombre n'erre ni autour des maisons, ni sur la savane, ai aux champs. C'est comme une nuit en plein jour. Ces chants joyeux , ce bruit du fouet qui déchirait l'air, et quelquefois aussi l'épiderme , ce va-et-vient incessant d'hommes, de femmes, d'enfants, de mulets, de bœufs, de chevaux, tout ce tumulte enfin d'une grande et vaste exploitation qui, dix minutes auparavant, emplis-

MADELEINE JÉRÉMTE. 103

saient de vie et de mouvement tous les coins de ce domaine, s'est éteint subitement. On dirait maintenant d'un désert et d'une solitude.

Le maître, comme Tesclave, aussi bien les bestiaux que les animaux domestiques, dorment, s'enferment, se cachent à l'ombre des maisons ou des arbres.

Quiconque se hasarde àsortir, peut se promener impunément par toute l'habitation, sans rencontrer âme qui vive, sans crainte qu'un regard Pépie et le surprenne, qu'aucune oreille Tentende, qu'aucune indiscrétion trouble ses pas où qu'ils se portent. Des vols même, assez rares pendant, la nuit, où il y a toujours une garde sur les habitations, sont plus fréquents à ce moment calme et solitaire de la journée.

Jérémie sortit donc à la recherche de Madeleine. Il arriva jusqu'à l'hôpital, où une vingtaine de noirs malades dormaient. La souffrance du corps elle-même s'assoupit quelquefois aussi à cette heure. Les gardiens de l'hôpital, étendus aux pieds des lits des malades, reposaient également. Jérémie parcourut l'hôpital dans tous les sens, Madeleine n'y était point ; il alla aux tristes cachots, vides le plus souvent, il faut bien le dire ; Madeleine n'était venue consoler aucun prisonnier et promettre à quel^ ques-uns le pardon toujours assuré. Il parcourut toutes les cases à nègres. Personne n'avait vu Madeleine. En vain, il l'appela d'une voix forte et accentuée d'abord ; puis, à la seconde fois, sa voix émue et tremblante put à peine se faire entendre; à la troisième, ses lèvres ne purent même pas articuler un nom qu'elles avaient accoutumé à prononcer. Les larmes étouffaient Jérémie lorsqu'il rentra, le visage bouleversé et les yeux égarés dans la galerie, où Firmin attendait avec une impatience fébrile. — Qu'y a-t-il, Jérémie? demanda-t-il en voyant la décomposition des traits de l'économe.

— Je ne sais pas où est Madeleine; je ne puis pas la trouver, je l'appelle et elle ne me répond pas, murmura le mulâtre, en s'affaissant sur un siège.

L'inquiétude dont paraissait agité Jérémie, la personne de Madeleine mise en jeu, avaient suffi pour réveiller, comme par miracle, toute cette population noire, et pour la tirer de sa torpeur habituelle. On voyait la vaste savane sillonnée en tous sens par des bandes de nègres, allant, courant, furetant de tous côtés, se questionnant les uns les autres, et indiquant par des signes négatifs l'inutilité de leurs recherches. Les visages, simplement aÔairés tout à rheure, se montrèrent bientôt anxieux et terrifiés.

Au plus fort de cette agitation, on vit déboucher par Pallée conduisant au bourg de la Basse-Pointe un hannic porté à dos par quatre vigoureux nègres, le torse nu, le pantalon de toile bleue retroussé jusqu'au genou, et la main armée d'un gros bâton noueux. Quatre autres nègres, sorte de relais ambulant *, suivaient ou marchaient à côté du hamac, chargés de plus légers fardeaux.

Ce hamac , un peu de la famille des palanquins asiatiques , s'arrêta à la porte de la case de Jérémie ; une jeune femme en descendit, étonnée du peu d'empressement de réconome et des domestiques de la case à venir au-devant d'elle. Cependant l'apparition du cortège voyageur, à l'entrée de l'allée de vieux tamariniers et proche

On les nomme dans le pays des rechanges.

de l'étang qui le bordait^ avait attiré do ce côté un groupe d'esclaves qui avaient eu le temps d'échanger quelques mots avec \es> porteurs, et de leur expliquer rapidement la cause du grand brouhaha qui régnait sur Phabitation.

— Est-ce une raison, avait murmuré avec une superbe insolence la jeune créole, parce ([u'une fille de couleur disparait de sa maison, pour qu'on ne me serve pas tout de suite? Eh, mon Dieu ! elle se sera fait enlever, n'est-ce pas rhabitude et le sort de ces créatures-là !..

Ces mots, exactement créoles, peignent, dans toute leur vérité, Topinion courante et le dédain de la race blanche à l'endroit des femmes de couleur.

Madame de Mortagne, c'était elle, s'assit frémissante d'impatience, et son petit pied battait la terre de colère. Mais les paroles qu'elle venait de prononcer avaient été entendues par Firmin, qui, retiré dans le fond de la galerie, attendait le résultat des recherches auxquelles se livraient les nègres de l'habitation, avec ce dévouement enthousiaste qui les caractérise dans leur amour pour certaines personnes.

— Ce serait mal en toutes circonstances. Madame, ce que vous venez de dire là; en celle-ci, c'est odieux et criminel.

Madame de Mortagne fut frappée de la pâleur de Firmin, et son langage ne l'étonna pas moins.

— Oui, Madame, reprit le jeune homme , c'est odieux et criminel ; car cette jeune fille, pour laquelle tant de cœurs sont énms en ce moment, sans compter le mien, est la future comtesse de Lansac.

— Une mulâtresse ! allons donc !

— Et votre nièce. Madame, l'enfant de votre sœiii'. Madame de Mortagne devint blanche comme les «len-

telies qui flottaient à ses manches. Elle se dressa l'œil en feu, et d'une voix frémissante :

— Je ne sais ce que vous voulez dire^ Monsieur !..

La jalousie entrait pour moitié dans cette colère de madame de Mortagne.

Du groupe de nègres qui s'étaient réunis aux abords de rétang, un cri lugubre et terrible s'échappa tout à coup.Firmin et madame de Mortagne s'élançant à la porte aperçurent deux nègres le corps à moitié sort'i de Peau verte et boueuse de Pétang, élevant au-dessus de leur tête le cadavre roidi d'une femme,

— Madeleine I s'écria Firmin d'une voix qui déchira le cœur de madame de Mortagne.

Et, courant au-devant du cadavre de la jeune fille, il le saisit dans ses bras , l'apporta dans la case et le déposa sur le lit de la chambre.

— Morte ! murmura-t-il après avoir palpé le cœur et le pouls de la pauvre Madeleine, morte ! mon Dieu !

A ce cri, ceux qui étaient dans la chambre et ceux qui étaient dehors tombèrent à genoux. Un sanglot unanime répondit au sanglot que poussa Firmin.

Jérémie, le visage collé à celui de Madeleine , releva tout à coup la tête.

— Monsieur de Lansac, dit-il d'une voix coupée par les larmes, n'oubliez jamais que Madeleine est morte pour rester digne de votre amour !

Il se pencha de nouveau sur ce front glacé par la mort. Firmin appuya ses lèvres sur une des mains de Madeleine, et tous les deux ne quittèrent la chambre que lorsque le dernier clou fut enfoncé dans le couvercle du cercueil.

MADELEINE JÈRÉMIE. 107

Madame de Mortagne était sortie de la case de Féconome et était remontée dans son hamac, reprenant le chemin du Macoubac.

Sur cette route, il existe un lieu pittoresque et presque solennel, une voie sombre qui serpente entre deux haies de rochers gigantesques et noirs, calcinés par les rayons du soleil, et d'où quelque source d'une eau claire et limpide suinte de loin en loin.

Il est difficile de ne pas se recueillir en traversant ce passage. L'ombre immense que lesrochersgéants projettent sur le sol sonore et granitique comme les murailles naturelles qui le bordent, le coin de ciel qu'on aperçoit par échappées au-dessus de ces voûtes, le chant monotone des cascades qui se précipitent du sommet de ces rochers couronnés de verdure, emplissent l'âme d'émotion et lui donnent d'étranges frissonnements.

J'ai traversé maintes fois ce défilé en caravanes de voyageurs à cheval, ou de voyageurs en hamacs, c'est-à-dire toujours avec une escorte d'une vingtaine de nègres, plus ou moins. Tous, selon leur habitude, chantaient en marchant, comme pour alléger leur fardeau ou tromper la lassitude de leurs membres. Mais, à l'entrée de ce sombre chemin, ils se taisaient, se signaient quelquefois , et ne reprenaient leurs chants qu'après en être sortis. La majesté du lieu leur imposait toujours.

lien fut de même de l'escorte de madame de Mortagne.

La jeune et orgeuilleuse créole était partie, blessée au

108 LES PKAUX xNOIRES.

cœur et surtout outiMgé^ do ce que, dans sa superbe de race, elle appelait la dégradation de Firmin. Tput le long de la route, elle avait, par une colère lentement distillée, irrité son cœur quelle sentait indifférent au malheur de Madeleine. Pour elle, ce n'était qu'une mulâtresse qui s'était follement suicidée !

Mais à l'entrée de ce déiilé que j'ai décrit tout à l'heure, au moment où la voix de ses nègres s'éteignit et quelle se vit au millieu de cette obscurité solennelle que doublaient les approches de la nuit, il lui sembla que le cadavre de Madeleine, qu'elle avait contemplé, lui apparaissait humide et couvert d'herbes ; elle se rappela ces paroles étranges de Firmin, dont elle ne se rendait pas compte, ignorant le fait qu'elles lui dénonçaient: « Madame, c'est votre nièce I » Elle éprouva une de ces peurs superstitieuses , si comumnes en ces pays. Elle ne put retenir un cri déchirant, et, se penchant hors du hamac:

— Retoui'nez à la Basse-Pointe, dit-elle à ses nègres. Madame de Mortagne rejoignit Firmin et Jérémie qui,

courbés sur la tombe de Madeleine, dans le petit cimetière du bourg , élevaient à sa pure et chaste mémoire le plus beau des monuments, un monument de larmes et de prières. Elle s'agenouilla silencieusement à leur côté, et prenant le bras de M. de Lansac en sortant du cimetière :

— Firmin, lui dit-ell3 , vous avez besoin du dévouement d'une sœur pour vous consoler : je vous offre mon amitié...

— Merci, Madame; l'amitié seule, vous avez raison^ pourra me consoler. Madeleine morte, l'amour est mort en moi. •

LES BORGIAS NOIRS

LES BORGIAS NOIRS

Le poison est entre les mains du nègre une arme qui lui sert à toutes sortes d'usages, ou plutôt il remploie sous Tempire de mobiles et de sentiments bien opposés.

Tantôt c'est la vengeance contre le maître qui le guide, tantôt la haine contre tel individu dont Fautorité ou la simple présence dans la maison lui est importune, ou bien encore la jalousie contre tel autre, espérant qu'on soupçonnera celui-ci du crime, tout au moins qu'on Fattribu era à son influence. Une fois, il s'agira de faire mourir un maître détesté ; une autre fois , le nègre n'aura d'autre dessein que de le ruiner. Enfin on a vu , et c'est là une chose étrange et incroyable, des esclaves faire usage du poison sur la personne de leur maître, par affection et par tendresse pour ce maître !

Je citerai à Fappui, le trait suivant :

Un propriétaire de la Guadeloupe avait fait part aux nègres de son habitation de la nécessité où il se trouvait

d'entreprendre un voyage d'une année en France. Ces nègres, fort attachés à leur maître, montrèrent tout d'abord un très-vif et très-sincère chagrin; puis ils tinrent conseil et déclarèrent qu'il n'y avait à cette absence aucune cause légitime. Ils cherchaient le moyen de l'empêcher, lorsqu'un des meilleurs esclaves de l'atelier s'écria :

— Rentrez tranquillement dans vos cases, je vous garantis que notre maître ne partira pas.

Aucun de ses camarades ne s'avisa de questionner le nègre sur son secret; on se borna à le soupçonner, mais sans que personne eut l'idée de contrecarrer ce projet odieux.

Dès le lendemain, une dizaine de chevaux moururent, puis vint le tour des mulets, puis des bœufs, puis des moutons; c'était la ruine qui menaçait.

Le départ pour la France devint impossible; l'habitant y renonça donc. Le poison cessa.

La mal fut réparé. Cependant, au bout d'un an, le projet de voyage ayant été repris, le poison recommença avec la même intensité. Cette fois le coupable fut découvert. Comme l'habitant indigné faisait à ce nègre de violents reproches sur ce qu'il croyait pouvoir appeler son ingratitude :

— Non, maître, répondit l'esclave, ce n'est pas cela ! Nous éprouvions trop de chagrin de votre départ, nous ne pouvions nous résoudre à vous voir nous quitter; nous "avons donc dû chercher le moyen de vous retenir près de nous : celui que j'ai trouvé était bien le meilleur, puisqu'il vous a retiré la possibilité d'effectuer votre voyage. En parlant ainsi , ce nègre ne cherchait point une vaine excuse ; il disait la vérité, il parlait bien selon sa conscience.

LES BORGIAS ^'OIRS. H 3

On a prétendu, avec qaelqae apparence de raison, que l'esclavage avait faussé les idées et les sentiments du nègre, en lui interdisant d'une façon absolue toute notion du bien et du juste, du mal et de l'injuste. Est-ce bien tout à fait exact? Je ne le pense pas.

Le nègre, tremblant et timide devant son maître, soumis et craintif jusque dans sa révolte, affaibli par la subordination, ne peut pas, n'ose pas lutter ouvertement. Ayant cependant des vengeances à exercer, il a recours forcément à des moyens occultes : le poison et le feu. Ce sont les armes des lâches ; mais ce sont aussi les armes des opprimés réduits à agir dans l'ombre. Aussi le bon comme le mauvais nègre est-il toujours approvisionné de poison, ou du moins sait-il où en trouver à Toccasion. C'est affaire de prévoyance.

Tout au plus pourrait-on invoquer, pour refuser à l'esclave le sentiment du bien et du mal, l'exemple du nègre heureux, reconnaissant, attaché à son maître, et lui donnant, par le poison, la preuve épouvantable de cet attachement et de cette reconnaissance. Mais il n'ignore pas les funestes effets de cette arme qu'il manie avec une habileté merveilleuse, puisqu'il calcule les conséquences de son action : d'une part, la mort ; de l'autre, la ruine. Il confesse franchement, hautement, le but qu'il poursuit; il l'atteint, il s'en réjouit.

Le nègre sait donc bien qu'il commet un crime. D'ailleurs, en maintes occasions, la loi a frappé sous ses yeux des criminels. S'il ne prévoyait pas les conséquences fa-

H-i LES TEAUX NOIRES.

taies de son action^ il ne chercherait pas les ténèbres pour l'accomplir, il n'attendrait pas d'être pris en flagrant délit pour l'avouer, ce qu'il ne fait, toutefois, que dans les cas d'empoisonnement par intention honnête ; sinon, il nie presque toujours, en face même du châtiment et de l'expiation.

Pourquoi l'esclavage qui n'a enlevé au nègre ni l'amour passionné pour ses enfants, ni le respect très-grand pour ses parents, ni le dévouement aux vieillards, aux infirmes et aux pauvres d'esprit , ni le sentiment religieux poussé jusqu'à l'exaltation ; pourquoi, dis-je, l'esclavage lui aurait-il enlevé la notion du bien et du mal, et l'aurait-il fait imbécile et idiot, seulement en matière de poison ?

Il nous parait plus juste d'imputer au caractère du nègre ce qu'on impute exclusivement à l'esclavage. Alors même qu;il applique le poison dans un but honnête, selon lui, le nègre ne voit pas bien le mobile vrai de son action. Il est de bonne foi en confessant ses intentions ; mais il fait un peu obscur dans un coin de son esprit; ces ténèbres l'empêchent de discerner qu'il obéit, à ces moments- là, à la colère et à un sentiment de vengeance qui est le fond, non pas de sa nature d'esclave, mais de sa nature natu^ relie y si j'osais dire.

Le nègre est fougueux et fortement impressionnable. Pour une injure, pour une simple contrariété, le sang lui alllue au visage, qui se décompose littéralement. Son épiderme, même sous le noir le plus prononcé, prend une teinte lie de vin; ses yeux s'injectent de filets sanguinolents et de jaune, les artères des tempes lui battent avec violence, il ressent une sorte d'ivresse, sa tête bout.

Ces symptômes sont* communs aux hommes coléreux; mais le nègre, dominé par sa condition, est obligé de se contenir et de concentrer sa colère, qui laisse nécessaire-

LES BORGIAS NOIRS. 115

ment des traces profondes et durables. 11 s'ensuit que le nègre est rancuneux, boudeur, qu'il pardonne peu. Emportant sa colère avec soi, il va la couver dans un coin ; presque toujours quelque vengeance en éclôt, dont le dessein bien arrêté fermente tant que l'équilibre du sang ne s'est pas rétabli. Si l'occasion fatale s'offre avant ce terme, il en profite; si elle lui manque et que le calme de ses sens soit revenu assez piompteraent, sans oublier l'injure, il ajourne la vengeance et en atténue même quelquefois les effets.

Prenons pour exemple le cas de ce propriétaire tant aimé de ses esclaves qui, pour le retenir au milieu d'eux, le ruinent par le poison. Eh bien ! dans ce fait, il n'y avait pas autre chose, au fond, qu'une violente contrariété, suscitée par la défiance, par la crainte et par une sorte de prévision de l'avenir. Ils étaient heureux avec ce maître ; lui parti, qui les conduirait? Seraient-ils gouvernés avec autant de douceur? Qui répondait que le maître, une fois en France, ne serait pas tenté d'y rester^ de vendre peut-être sa propriété? Entre quelles mains passeraientils ? Terribles ({uestions ! Les nègres n'ont pas le droit de présenter des observations; d'ailleurs les écouterait-on? Et puis, il est si aisé de les tromper !

Développez ces raisonnements, poussez-les jusqu'à leur extrême limite, vous arrivez à une de ces conclusions brutales qui excitent le faible à s'armer contre le fort. L'arme est toute trouvée ; on en use. Le fort est vaincu, il se soumet et courbe la tête avec épouvante devant un crime qui veut se colorer d'une intention honnête et sentimentale.

Le grand malheur de l'esclavage, sa faute, est d'avoir donné aux nègres une arme aussi funeste que le poison, qu'ils emploient en toutes occasions, sachant bien, calculant avec exactitude tout le mal qui en résultera.

Le poison est à la fois l'arme offensive et défensive de Tesclave.

Et ici je dois faire observer qu'il s'en sert si habilement, que rarement il l'applique avec violence; c'est toujours par petites doses qu'il procède. La mort ne doit venir que lentement, progressivement, avec des alternatives d'espérance et de suprême agonie. C'est quelquefois un raffinement de cruauté, une atroce joie que se donne l'empoisonneur d'assister aux souffrances et aux langueurs de sa victime. Souvent aussi, c'est un autre sentiment qui le pousse à agir de la sorte. Le nègre considère le poison comme un instrument chargé de manifester son pouvoir ; conséquemment, les premières atteintes, dans sa pensée, doivent être un avertissement; il compte sur les symptômes plus ou moins alarmants, pour arrêter telle mesure, pour provoquer telle autre; il garde et veut laisser une espérance. Entre le premier et le second avertissement, il y a toujours une lacune. C'est le temps de la réflexion. 11 récidive quand il y a lutte contre lui et contre sa volonté.

Le suicide parle poison est également de sa part la manifestation d'un chagrm, d'une douleur, d'une blessure qu'il dénonce au maître. Là encore, il procède par alternatives. Les symptômes ne sont jamais douteux ; c'est donc au maître, à qui ils n'échappent pas, à trouver le remède au mal dont Tesclave est rongé, le heaume à la plaie qu'il ne montre pas toujours , car souvent la cause vient du maître lui-même.

La placidité avec laquelle les créoles vivent au milieu du fléau étonne d'abord vivement les Européens; puis ils s'habituent peu à peu, et tout aussi bien que les créoles eux-mêmes, à avoir incessamment suspendue au-dessus de leur estomac cette coupe de Damoclès.

Est-ce indifférence, insouciance, etfet du climat, ou

LES BORGIAS NOIRS. 417

bien conséquence de la \ie coloniale? c'est ce que je ne saurais dire.

Ainsi il n'est pas rare que, sur une habitation ou dans une maison de ville, on conserve dans l'intérieur certains esclaves réputés maîtres empoisonneurs, et même qu'on leur montre une confiance illimitée dans la conduite et les soins du ménage; bien souvent ils ont la garde et la surveillance des enfants. On ne paraît guère s'en préoccuper.

Je lis frémir un de mes amis, nouvellement arrivé aux Antilles, en lui racontant que, sur l'habitation d'un de mes parents où je le conduisais en visite, le cuisinier passait, — ceci sans épigramme, — pour un empoisonneur émérite.

Ce nègre, malgré sa fatale réputation, n'en était pas moins resté à ce poste de confiance près de vingt ans. De rares cas d'empoisonnement attristèrent l'habitation. Des bestiaux seulement furent atteints de loin en loin. On soupçonna toujours ce Vatel crépju, mais sans jamais le pouvoir surprendre en flagrant délit; on ne chercha même pas à le faire. En bonne politique coloniale, c'eût été une imprudence. L'ignorance, au contraire, que l'on affectait sur les talents monstrueux et quelque peu excentriques de ce cuisinier, fut la sauvegarde du maître de l'habitation et de sa famille.

En général, tant que le mal ne s'est pas encore introduit sous le toit intime, autour de la table, le maître a tout intérêt à vivre dans la plus parfaite sécurité. Le moindre doute, le moindre symptôme de crainte ou de défiance qui nécessite l'expulsion violente d'un domestique ou simplement son déplacement de fonctions, si adroitement qu'on s'y prenne, est le signal d'un crime.

Le cuisinier empoisonneur dont je parle n'était pas dangereux devant ses fourneaux, qu'il administrait avec

distinction depuis vingt ans : il fût devenu terrible si on lui etit retiré ses casseroles.

Cette science, toutefois, n'était jamais perdue. Si les bons procédés du maître, si Faffection de ses nègres pour lui et pour sa famille le garantissaient des atteintes de ce poison qui vieillait nuit et jour à son chevet, à sa cuisine, et gardait toutes les avenues de sa maison, Fem poisonneur n'en était pas moins au service de ses voisins. C'était même là souvent une tactique très-ingénieuse de la part d'un atelier mécontent, de cacher sur une habitation voisine la main vengeresse qui décimait une famille et ruinait un propriétaire, quelquefois dans l'espace d'une nuit.

Pendant un de mes séjours en Amérique, j'avais reçu mission de présenter à quelques habitants d'une de nos îles un jeune Fiançais que ses fonctions appelaient à résider dans la colonie.

il n'avait aucune notion, ou plutôt il n'avait guère> comme tous les européens, que des notions fausses sur l'existence coloniale.il s'était fait, entre autres erreurs, une idée mesquine de la vie de campagne aux colonies. Aiin de rectifier tout de suite ses jugements et de l'initier^ du premier coup, aux splendeurs de cette végétation ^ui n'a pas sa pareille dans le monde, au spectacle de l'activité d'une habitation , de l'étendue des propriétés, du côté curieux et original des rapports entre le maître, et l'esclave, je résolus de le conduire, pour son début, sur une des sucreries les plus considérables de l'île.

C'était précisément à un moment de coupe et de roulai-

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son, le moment de la récolte, dirions-nous ici. C'est alors que le mouvement est le plus énergique sur une habitation.

Un atelier de deux cents nègres enveloppe d'un cercle mouvant et noir ]di pièce (champ) de cannes, avançant pas à pas, uniformément, abattant sous le coutelas la plante juteuse, jusqu'à ce qu'il ne reste plus, au milieu de la pièce, qu'un bouquet d'une dizaine de pieds de circonférence. Cette espèce d'îlot de verdure est le repaire des serpents .et des rats, chassés en avant et cernés de tous côtés. Il se livre bien certainement, dans les ténèbres de ces lieux, des combats fantastiques. Pendant la nuit, ceux des rats, et ils sont monstrueux, que les serpents n'ont pas - dévorés, parviennent à s'évader; mais les serpents un peu imprudents, et surtout rassasiés, se blottissent avec obstinatioQ dans ces fourrés où on leur a ménagé de si pantagruéliques festins. Puis, quand la coupe est achevée, on met le feu à l'îlot, en faisant bonne garde autour, pour que ni reptile ni rongeur n'échappe à Tauto-da-fé. Des rats, quelques-uns trouvent à s'enfuir ; mais presque tous les serpents sont pris ; et comme ils ont dévoré bonne quantité des quadrupèdes, il se trouve que la chasse est tout naturellement double.

La coupe d'une pièce de cannes dure plusieurs jours et s'exécute au carillon de gaies chansons. Dès le second jour, pendant qu'une partie de l'atelier taille en plein dans ces petites forêts de cinq ou six pieds de haut, l'autre moitié rassemble les cannes en paquets ou gerbes, et les charge sur des mulets bâtés ou sur de pesants cabrouets (sorte de charrettes) attelés de bœufs mugissants. Les muletiers en croupe partent au galop, faisant claquer leur fouet et à la tile les uns des autres. Du champ de cannes au moulin, où mulets et cabrouets viennent jeter leur charge, c'est un va-et-vient continuel, une espèce de chaîne

sans fin, un tumulte incessant, un brouhaha de chants, de cris, de jurons, de claquements de fouets, de hennissements de mulets et de chevaux, de beuglements de bœufs. Les muletiers qui partent apportent au moulin la chanson de Tatelier et rapportent à l'atelier la chanson du moulin ; et qu'elles chansons et quels chœurs ! des notes à casser la voix , des mélodies à briser le tympan , des mesures à mettre en branle tous les danseurs de la terre : c'est une vie nouvelle sur l'habitation , toute pavoisée de rires , de bonheur , de gaieté !

Le nègre qui montre le plus d'insouciance au travail habituel, reprend du nerf ces jours-là; pour les enfants, c'est une joie indicible.

Devant le moulin , les cannes amoncelées en montagne passent de mains en mains pour arriver jusqu'aux cylindres puissants qui les broient et les rendent converties en une matière molle et spongieuse. Cette matière, désignée sous le nom de bagasse, est destinée à alimenter le feu sous les chaudières gigantesques où bout le jus de la canne , dont l'odeur enivrante fait dresser les oreilles et ouvrir le naseau aux mulets et aux bœufs devinant, pour le soir, la boisson dont ils sont le plus friands. Les bêtes ont donc également leur part de joie dans cette récolte.

Les nègres et les négresses, nus jusqu'à la ceinture, les épaules et le corps ruisselant et luisant de sueur, la chanson aux lèvres (quant ils ne déchirent pas un morceau de canne à belles dents), se démènent comme des démons, ne laissant chômer ni les cylindres affamés et insatiables, ni les chaudières où , en passant de l'une à l'autre, le jus de la canne se transforme pour aller enfin se cristalliser dans de larges et longs bacs que le propriétaire vient incessamment surveiller. Il suit cette dernière opération surtout avec une sorte d'inquiète préocupation. Là, en effet, est la

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question pour lui. Le sucre sera-t-il-beau ou sera-t-il de mauvaise qualité? Autour de ces bacs s'élèvent et s'écroulent bien des illusions, bien des calculs , bien des espérances! Question de fortune ou de ruine; de vie ou de mort souvent.

Quand vient le soir Tatelier rentre , les mulets et les bœufs se reposent, la chaîne électrique est interrompue; toute Faction, toute Tactivité se concentre autour du moulin qu'enveloppe une épaisse vapeur, au milieu de laquelle brillent des feux de torches et les flammes des cheminées. Les chants plus serrés, plus nourris, retentissent en chœurs formidables pendant toute la nuit, où les nègres font le quart comme sur les vaisseaux; quelquefois le tambour se joint aux voix.

C'est une fête gigantesque que ce travail de roulaison, et qui se termine presque toujours par un immense bamboula sur les riches sucreries, et quand la récolte est bonne.

Aucune sorte de travaux en France, dans quelque usine que ce soit, ne peut donner une idée de ce spectacle étourdissant pour un étranger. En France, tout est méthodique, réglé, ordonné. Là, c'est un tohubohu, un mouvement , un pêle-mêle sans nom, un dévergondage de travail, si j'osais dire.

Il en reste une impression profonde, charmante et grandiose à la fois.

Ainsi que je l'ai dit plus haut, la première opératioa de la roulaison est le broiement de la canne entre les meules dentelées du moulin mû par l'eau , par le vent ou par les animaux. Depuis quelques années, on a introduit aux colonies des moulins à vapeur. Je dois constater que c'est un peu contre la volonté des colons, assez routiniers par tempérament.

Le jus de la canne est conduit, au sortir du moulin, par une gouttière en bois, dans une chaudière où il reçoit la

première cuisson^ qui a pour effet principal d'épurer ce jus en le dégageant de Talumine résultant du broiement actif des cylindres et de FébuUition. Un nègre, armé d'une longue gaule (long bâton) au bout de laquelle est emmanchée une large spatule en bois , écume la surface de cette chaudière avec une certaine délicatesse.

Dès que TébuUition se produit, le contenu de cette première chaudière, sans cesse alimentée d'ailleurs par le moulin, est transvasé au moyen d'un vase ou coui, formé d'une moitié de calebasse, et également emmanché au bout d'un long bâton , dans une seconde chaudière, plus fortement chauffée que la première, et soumise à une ébullition plus intense. Un autre nègre, armé d'un instrument semblable à celui de son voisin, continue i'écuinage, tout en opérant une sorte de mixture entre l'alumine qui flotte à la surface et la matière contenue au fond de la chaudière. Cependant, il arrive que l'écume est encore assez considérable dans cette seconde chaudière pour nécessiter une opération semblable à celle qui se pratique dans la première, au moyen de la spatule de bois dont j'ai parlé.

Le jus de la canne soumis à cette seconde cuisson se nomme vesou; il exhale, comme je l'ai dit, une odeur délicieuse, alléchante même pour les animaux qui la hument avec une véritable volupté, le naseau au vent.

Le vesQu passe à son tour dans une troisième chaudière, et quelquefois dans une quatrième; là, dégagé de tous les principes qui s'opposaient à sa concrétion, et abandonné à une complète ébullitiou, mais non pas sans un travail constant de mixture, il devient sirop. Le sirop cuit jusqu'à un degré déterminé, après quoi un nègre le verse dans des conduits en bois aboutissant à ces bacs que j'ai désignés plus haut, et où, en se refroidissant, le sirop se transforme en sucre et se cristallise. C'est à partir de la se-

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conde chaudière que le propriétaire commence à espérer ou à redouter les résultats de sa récolte ; mais c'est au bac que se dit le dernier mot de ce mystère.

Ces trois ou quatre chaudières rangées comme je Tai décrit, maçonnées dans une sorte de fourneau, se nomment une batterie. Sur les grandes et riches habitations , on compte jusqu'à deux ou trois batteries.

Rien de plus pittoresque que le spectacle intérieur de la partie des bâtiments d'exploitation où se fait la cuisson , pendant la nuit surtout. Éclairés par des torches accrochées autour de la muraille, ou par des quinquets à réflecteurs, les torses nus des nègres, ruiselant de sueur et confondus, pour ainsi dire, dans l'épaisse et odorante fumée des chaudières , se dessinent vivement au-dessus des batteries. De toutes parts, les chants éclatent pendant le jour et bourdonnent à peine , une fois la nuit venue.

Pour en finir avec cette opération de la fabrication du sucre, je dirai que la matière cristallisée dans les bacs est transvasée dans des barriques percées de cinq à six trous à leur partie inférieure et placées sur de larges caillebotis, dans un bâtiment nommé purgerie. Là, le sirop qui reste encore dans le sucre s'égoutte et constitue ce qu'on appelle la mêlasse.

J'avais donc bien choisi en prenant un de ces momentslà pour conduire mon recommandé sur l'habitation que je savais être une des plus propres à lui donner un haut gotit de cette sorte de vendanges coloniales.

Mais en arrivant sur la propriété, terme de notre

voyage, je fus tout étonné de ne voir point l'atelier à l'ouvrage. J'aperçus bientôt la pièce de cannes dont la coupe avait été entamée, délaissée ; sur le bord du chemin . quelques coutelas gisaient abandonnés, des cabrouets, dételés et à moitié chargés déjà, barraient la route, le brancard à terre; un peu plus loin, je remarquai le fouet du commandeur, ce sceptre terrible, couché impuissant à l'entrée de la pièce où le sol était foulé sous des trépignements tout frais encore.

11 me parut que ce désordre avait quelque chose de sinistre. Nous avançâmes, ne rencontrant pas l'ombre d'un nègre sur nos pas; plus nous approchions de la maison du maître, plus l'atmosphère, autour de nous, semblait chargée de tristesse et de lugubres symptômes. En entrant sur la vaste savane qui s'étendait à plus d'un kilomètre, et ordinairement peuplée de bestiaux, je comptai deux mulets se traînant lentement à travers les herbes. Un silence solennel planait sur ces solitudes. Partout où nos regards s'arrêtaient, j'observais des traces de ce désordre que j'avais trouvé dans la pièce de cannes. Rien n'était à sa place accoutumée. La' cheminée du moulin lançait en spirales les dernières vapeurs d'une fumée pâle et froide.

— Mon Dieu! m'écriai-je tout à coup.

— Qu'est-ce donc? me demanda mon compagnon en voyant mon émotion.

— Je redoute un effroyable malheur, lui répondis-je en mettant mon cheval au galop ; suivez-moi.

En longeant le parc aux bestiaux, je le vis désert; toutes les cases à nègres étaient fermées, et pas le plus petit négrillon ne montrait sa tête crépue et son ventre gontlé connue un ballon, au milieu des jardins verts et encore bien cultivés qui entouraient les cases. A cent pas plus loin, je rencontrai une vieille négresse décharnée, dé-

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composée, errant comme un spectre. Elle fît la révérence et se signa en nous voyant. Je n'osai pas la questionner, et je continuai ma route au galop du cheval.

— Mais que se passe-t-il donc? me demanda de nouveau mon compagnon qui se sentait ému de mon trouble sans qu'il s'en rendît compte.

Nous arrivâmes sous l'immense arcade de verdure qui ombrageait le seuil de la maison du maître.

Deux jeunes nègres se présentèrent les yeux rougis par les pleurs. Selon l'usage, l'un d'eux prit nos chevaux par la bride qu'il enroula autour de ses bras.

-—Maître me dit-il à voix basse, je ne puis donner ni à boire nia manger à vos chevaux.

— Je m'en doute, lui répondis-je.

L'autre domestique nous introduisit dans l'intérieur de la maison désolée, où s'offrit à nos yeux le plus navrant des spectacles. Au fond d'une longue galerie close en jalousies, trois jeunes enfants entouraient leur mère, deux assis sur ses genoux et la tète penchée sur son sein, le troisième debout devant elle, les bras passés autour de son cou. La pauvre femme priait affaisée sur un lit de repos, le regard fixé au plancher, le front abattu et les mains croisées. Elle priait ainsi depuis deux jours , la malheureuse ! Dans un coin se tenaient accroupis et silencieux un groupe de quatre petits nègres , nus, enlacés les uns dans les autres, comme une pelotte de vers. De temps en temps, ils levaient leurs grands yeux jaunes pour regarder leur maîtresse , échangaient quelques mots entre eux , puis retombaient dans leur immobilité. Le chef de cette famille arpentait à grands pas la longue galerie avec une agitation fébrile, le regard sombre, les doigts crispés; son visage était pâle et couvert de larges gouttes de sueur. Il vint au-devant de nous, me tendit la main avec affection , et nous conduisit auprès de sa femme. Mon

compagnon , qui ne comprenait ou ne devinait encore rien demeurait atterré.

— Mon pauvre ami, me ditFhabitant, nous voilà ruinés; depuis avant-hier le poison à ravagé rhabitation.

L'Européen dressa la tête et devint blanc comme un sépulcre.

— Gela a commencé, comme toujours , par les mulets et par les bœufs, il y a huit jours. Vous savez que mes nègres m'aiment beaucoup. Je fis appeler le commandeur et lai ordonnai une active surveillance ; ce qu'il fit ou ne fît pas , je n'en sais rien : toujours est-il que la nuit suivante je perdis de nouveau trois mulets et quatre bœufs. Au moment de la roulaison , cela devenait inquiétant. La mortalité continua; trois de mes chevaux périrent; quarantehuit heures après, il ne me restait plus que ces -deux squelettes que vous avez dû rencontrer dans la savane, et qu'on m'a laissés comme ces ruines qui attestent la place où fut un monument ou une ville. Mais ce n'est pas tout, le vertige a pris mes nègres eux-mêmes, et depuis hier, mon hôpital est comble; ils y meurent comme des mouches, d'une maladie indéfinissable et indéfinie. Comme si ce n'était pas assez, dans le petit bois qui est derrière le moulin, on en a trouvé hier au soir dix, et ce matin cinq de pendus. Je ne sais plus où cela s'arrêtera!...

— Quelle horreur! s'écria le jeune européen.

— Ne soupçonnez-vous personne? demandai-je au pauvre créole.

— Eh ! mon Dieu ! me répondit-il , je vous le demanderai à vous, qui connaissez les mœurs de ce pays, sait-on jamais qui il faut soupçonner? Tout ce que je puis vous dire, c'est que mon commandeur, mon raffineur et mes deux chefs muletiers son partis marrons. Vous avez dû voir qu'on avait commencé à couper des cannes; Fatelier ne veut plus ou plutôt ne peut plus aller au travail. Com-

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ment transporterait-on les cannes au moulin? Plus un mulet , plus un bœuf ici ! Tous mes voisins roulent en ce moment; je n'ai donc aucun secours à attendre d'eux, et d'ailleurs, oser^is-je leur emprunter un quatre-pattes quelconqjie! Ma fille aînée est depuis une heure à Fhôpital, où ma pauvre femme elle-même a passé la nuit, occupée à relever le courage des malades et des désespérés; elles ont parcouru ensemble les cases à nègres, prodiguant les caresses, les consolations, la prière, recueillant partout des témoignages de dévouement et d'affection, mais le mal est fait ! L'intervention de ma fille a produit une certaine impression sur le moral de ces malheureux; c'est sur elle que je compte pour arrêter le lléau.

— Voulez-vous, dit tout à coup la femme de l'habitant en se réveillant de la torpeur où elle était plongée, que je retourne avec les enfants visiter l'hôpital?

— Allez, chère amie, répondît le planteur > et que Dieu vous inspire !

La pauvre dame partit avec ses enfants pour cette mission de paix et de consolation , qui est le lot des femmes et des enfauts aux colonies, au milieu de cette population d'esclaves.

Quand elle fut sortie de la galerie :

— Vous accepterez bien de boire un verre de sang-gris? nous demanda l'habitant.

Appelant ie jeune nègre qui nous avait introduits :

— Pantalon, lui dit-il, prépare vite trois verres de sang -gris.

Le sang-fjris est une boisson composée de iLadère, de sirop clarifié et de muscade, que l'on mélange au moyen d'un bâton long de six pouces, dont l'extrémité qui plonge dans le liquide est armée de petites ailes; en le tournant vivement entre les deux mains, ce bâton, qu'on appelle dans le ^sjs bâton lélé , agite violemment le liquide et hâte la mixture des éléments qui entrent dans le sanggris. C'est la boisson favorite d'un grand nombre de créoles.

Mon compagnon de voyage , en entendant parler de boire quelque chose dans une maison où le poison coulait à flots, nous regarda en pâlissant. L'air calme et indifférent du planteur ne le rassura pas plus que le signe que je lui fis de n'avoir rien à craindre.

— Croyez-vous , dis-je à notre hôte , que votre commandeur et les autres marrons soient les coupables?

— Ce sont répondit-il , d'excellents sujets; je n'ai aucune raison de les soupçonner.

— Leur fuite, cependant... hasarda mon ami.

— N'est pas une preuve, Monsieur; ils sont partis marrons poussés par ce même vertige qui a fait que les autres se laissent mourir ou se pendent. Dans ces momentslà, voyez-vous, les nègres perdent la tête, la raison, le sens commun. Quand ils voient le fléau exercer ses ravages sur une aussi vaste échelle , il leur semble que c'est la fin du monde. Ils n'attendent pas la mort, ils vont audevant d'elle.

— Pardon , Monsieur , interrompit le jeune européen , vous avez dit que vos nègres se laissent mourir à l'hôpital...

— - Oui, Monsieur; explique qui pourra et comme on voudra ce fait, mais il est certain que le nègre est doué de cette fatale et curieuse faculté qui dénote évidemment dans son organisation une prédominance nerveuse extra-

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ordimaire, de se rendre malade à volonté et de se laisser littéralement mourir...

— A volonté?

— Ma foi , oui î ou peu s'en faut , attendu qu'il se guérit en quelque sorte avec une énergie égale à celle qu'il met à se rendre malade; et je suis convaincu que les trois quarts des nègres que j'ai perdus ces jours-ci sont morts de la sorte...

— Mais, demandai-je au planteur, savez-vous à quel motif attribuer le malheur que vous atteint?

— Je crois le connaître.

A ce moment le jeune nègre entra, portant sur un plateau d'argent massif les trois verres de s«n^-^ns , et se disposait à les poser sur un buffet.

— Sers d'abord Monsieur , commanda le planteur en désignant mon compagnon.

Celui-ci n'eût pas plus frémi dans la maison des Borgia qu'il ne trembla en allongeant la main vers le plateau. Il se croyait en plein mélodrame , et me regardait d'un air de reproche qui n'échappa point au jeune nègre.

— Pa niper (n'ayez pas peur), murmura celui-ci en souriant d'un sourire triste, vous pouvez boire. Monsieur.

Notre hôte et moi prîmes hardiment nos verres, et sans qu'il nous vînt même à la pensée d'hésiter, nous vidâmes notre sang-gris iasqu.' à la dernière goutte.

En eflet, nous n'avions rien à redouter; ce n'était pas sur les maîtres , c'était sur les animaux que frappait le poison. La confusion même n'était pas à redouter.

Voilà certes, qu'on me permette d'y insister, un des côtés les plus curieux de cette vie des colonies. L'explication du planteur sur la cause présumable du fléau qui venait de le ruiner n'en est pas non plus un des traits les moins liizarrcs.

— Je vous disais donc , reprit Fhabitant, que je croyais savoir la cause de ces empoisonnements. Comme d'habitude , elle est bien futile en apparence. J'ai renvoyé dernièrement mon économe pour prendre à mon service celui de Fhabitation voisine. Le cammandeur me fît observer que c'était, selon son expression, une mauvaise affaire. Cet homme est très-doux, cependant, très-humain et fort intelligent. Que peuvent-ils lui reprocher ? vous le savez , s'il fallait écouter toutes les réclamations et toutes les plaintes, on serait l'esclave de ses nègres; on l'est déjà bien assez sans cela ! Je sermonnai mon commandeur de mon mieux et le renvoyai convaincu. Je comptais sur l'affection de mes nègres pour qu'ils eussent pleine confiance en moi; je me suis trompé, voilà tout. Et encore dois-je les accuser? Peut-être est-ce de l'habitation même d'où sort cet économe qu'est parti le coup , car on se perd dans ce mystérieux jeu du poison, où tout est ténèbres...

— En supposant que les nègres voisins en voulussent à ce malheureux économe, objecta l'européen, comment admettre, puisqu'il les avait quittés, que leur haine soit retombée sur vous ?

— Oh ! ce n'est pas moi qu'ils ont cru frapper, mais lui seul...

— Comment?

^- Ils ont pensé que du moment où je verrais les désastres causés sur mon habitation par la présence de cet homme, je me hâterais de le renvoyer , et qu'il se trouverait ainsi sans place. [Is avaient calculé qu'il m'en coûterait un ou deux mulets , et que ce premier avertissement me don neraitl" éveil ;... c'était se venger à bon marché... Je n'ai pas tenu compte de la leçon , j'en suis rudement puni !

— Et persistez-vous à garder cet économe ?

— Oh ! non, j'ai remercié ce pauvre diable ce matin. Je

LES liUUGlAS NOlllS. 131

Tai annoncé hautement. Je verrai Ijieii si, grâce à cette mesure, nous sommes au bout de nos alilictions.

Nous avions accepté Thospitalité que, au milieu même de son malheur, le brave planteur nous avait offerte avec la généreuse cordialité des créoles. Un peu de curiosité m'avait engagea cette indiscrétion; je voulais savoir le dénoûment de ce lugubre épisode.

Dès le soir, la femme et la fille de Thabitant rapportèrent, en rentrant, de meilleures nouvelles sur Fétat moral des nègres, effet évident de Tavis donné du départ de Téconome. Les plaies se cicatrisaient déjà, l'hôpital se désemplissait, les cases se rouvraient enfin devant leurs hôtes. La cause vraie ou supposée de tant de malheurs, je dis vraie ou supposée de la part des nègres eux-mêmes, avait disparu; le courage leur revenait. Puis, le lendemain, les quatre enfants du planteur eurent mission, de la part des femmes ou des concubines des marrons, de demander leur grâce, qui fut accordée. Deux jours après, les bras et les cœurs étaient prêts au travail, le calme était rétabli partout sans qu'aucun châtiment soit venu troubler et attrister ce retour à Tordre.

Ce qui avait frappé le plus mon compagnon de voyage, dans ce drame dont nous n'avions vu que la fin, ce fut, on se le rappelle, l'aisance et l'insouciance de l'habitant à demander et àfaire offrir à ses hôtes des verres de sang-gris. Dans sa pensée, il me l'avoua plus tard, il n'était pas possible de commettre plus froidement un suicide. Il me con-

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fessa encore que, malgré rassiirance avec laquelle il nous vit vider nos verres, ses terreurs n'avaient point diminué^ et il avait avalé son sang-gris, avec la conviction qu'il venait de boire la mort.

LISA LA CABRESSE

LISA LA CABEESSE

Voici un autre épisode emprunté aux lugubres annales des empoisonnements, et qui donnera une idée également exacte des divers emplois que les nègres font de l'arme formidable dont ils ont seuls le secret et le maniement habile.

Un jeune habitant de la Martinique, M. de Lorgerins, avait confié la direction supérieure de sa maison , je puis dire l'administration tout entière de «sa propriété, à une cabresse fort intelligente, maîtresse femme et on ne peut plus capable de porter le poids de cette lourde charge.

Lisa commandait à la fois aux domestiques de l'intérieur et aux nègres de l'atelier. Quoiqu'elle fût esclave , les autres esclaves avaient en elle une confiance égale à celle de leur maître, et lui montraient la plus grande défé^ rence jointe à une obéissance aveugle.

Lisa tenait depuis trois ans les rênes de ce petit gouveroernent en ministre habile et tout-puissant, lorsque

M. Lorgerins lui annonça son prochain mariage. Craignant, avec raison, que les habitudes d'autorité et de domination que Lisa avait contractées dans la maison ne constituassent une flagrante atteinte aux droits de sa jeune femme, Lorgerins voulut faire comprendre à la cabresse la nécessité pour elle d'abdiquer ses pouvoirs et de déposer son sceptre.

Lisa ne put s'y résoudre ; tout ce qu'elle vit dans l'abdication qui lui était commandée , c'était l'abdication elle-même , sans tenir compte des causes toutes naturelles qui rendaient cette suprême résolution indispensable. Elle se plaignit amèrement en s'écriant que ce n'était pas la récompense que méritaient ses services et sa conduite.

— Je ne méconnais point tes services . lui répondit de Lorgerins; et je sais si bien apprécier ta bonne conduite, Lisa , que je la veux récompenser.

La cabresse haussa les épaules et secoua la tête comme pour signifier à l'avance à son maître qu'elle refusait tout ce qu'il pourrait lui offrir.

— D'abord, repritde Lorgerins, je te donne ta liberté,

— Je ne veux pas de ma liberté.

— Plus cinquante doublons * pour t'élever un magasin au bourg.

— Je ne veux ni de vos doublons ni de votre magasin. Il fallait que la résolution de Lisa fût bien forte, car

elle venait de refuser ce qui est une des grandes ambitions des femmes esclaves de la campagne... la possession d'un magasin et le droit de faire commerce.

Dans un pays où le commerce avait été, pendant bien longtemps, un privilège exclusivement réservé aux blancs, il a été considéré comme le terme de l'ambition de la race noire et des gens de couleur. Devenir négociant, avoir un

* Le doublon est une pièce d'or qui vaut 86 fr. 40 c.

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magasin où trôner, c'était toucher au nec plus ultra de la joie et de Porgueil , bien après même qu^ii ne s'agissait plus d'un privilège. Les femmes surtout y ont mis une extrême ardeur.

La liberté n'était rien à côté de cela !... Quelle liberté, d'ailleurs , quelle espérance de fortune pouvaient équivaloir, pour Lisa, à cette toute-puissance dont le mariage de son maître lui imposait le renoncement?

— Je ne veux , répéta-t-elle avec une énergique obstination, rien de ce que vous m'offrez. Je suis négresse, je suis esclave, je dois retourner au travail.

Lorgerins insista de nouveau sur le bienfait et sur la récompense généreuse qu'il lui octroyait ; mais Lisa persista dans son refus avec une telle hauteur, avec une telle insolence de paroles et de tels mouvements d'épaules (lesquelles jouent toujours un rôle très-important et trèsexpressif dans la colère des nègres), que Lorgerins put oublier jusqu'à Findulgence , jusqu'à la reconnaissance qu'il devait à Lisa. Il la condamna à recevoir vingt-neuf coups de fouet de la main du commandeur, en la renvoyant prendre place momentanément dans l'atelier de l'habitation.

Cette fille se résigna en apparence; mais elb^ tomba bientôt dans une mélancolie profonde, indice certain d'une tentative de suicide opérée par le poison.

Le suicide est assez commun chez les nègres , et il ne se pratique généralement que par le poison. Il est rare qu'un nègre né sur le sol des Antilles , ce qu'on appelle , dans les colonies françaises seulement, un nègre créole (dans les colonies anglaises, on le nomme nègre anglais), il est rare, dis-je, qu'un nègre créole se suicide par la. strangulation , par le charbon , par l'eau , par le fer ou par les armes à feu. Les nègres nouveaux (ceux qui proviennent delà côte d'Afrique), sont les seuls qui se donnent la mort

pai'Ja pendaison^ et leur conviction , en se suicidant ^ est qu'ils s'en retournent dans leur patrie.

Le poison des nègres ;, dans les cas de suicide, n'est pas le même que celui qu'ils appliquent, soit sur les animaux, soit sur les personnes.

Le poison est donc de deux sortes '. il y a le poison des vengeances et le poison des afflictions.

Ce dernier n'est autre que la terre que le nègre absorbe par petites quantités, particulièrement pendant la nuit, en choisissant de préférence celle où il entre du plâtre on du salpêtre. Aussi, dans presque toutes les maisons, on constate quelque dégradation aux murailles, dans les coins obscurs et perdus dans l'ombre, ou bien encore sous les nattes. Dans les pièces carrelées ou à sol de marbre, on trouve presque toujours un carreau déchaussé sous lequel l'épiderme de la terre est égratigné par des ongles avides.

Cette étrange absorption détériore les organes digestifs et produit ce qu'on appelle dans le pays le mal d'estomac >, à la suite duquel vient inévitablement l'hydropisie , presque toujours incurable.

Le premier symptôme de la maladie se révèle chez le nègœ par une grande tristesse , une nonchalance invincible de corps et d'esprit; puis les gencives enflent et les dents désertent leur alvéole.

La mort n'est jamais loin ; elle vient même quelquefois plus promptement que le nègre ne la voulait.

Dès qu'on remarque quelque accès de spleen chez un esclave, le premier mouvement est de lui saisir les mains et d'exa!!)iiier les ongles, sous lesquels on découvre presque certainement la présence de la terre. C'est là un signe infaillible. Souvent il est trop tard pour prévenir la catastrophe.

Lisa, ddus son désespoir» eut donc recours à la terre»

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