‹ Les peaux noiresChapitre 5 sur 50 · LES · texte numérisé non relu

LES

On n'a pas été toujours juste en parlant des nègres et de leurs rapports avec les blancs^ leurs maîtres. Trop souvent on a oublié d'ajouter que ces maîtres étaient des protecteurs, des pères dans l'acception de tout le dévouement et de tous les sacrifices que ce titre commande. Les uns ont présenté, de parti pris, les nègres ou comme des victimes ou comme des bêtes fauves : tigres ou colombes, on n'admettait pas de milieu ; les autres appliquaient le même procédé dans leurs jugements sur les maîtres: bourreaux ou victimes aussi, voilà comme on les a dépeints.

Rien n'est plus faux, rien n'est plus vrai en même temps que ces appréciations ; c'est-à-dire qu'en écrémant la race des blancs, propriétaires des esclaves, on en a rencontré de cruels et d'implacables; mais c'est l'exception rare. De même on pourrait citer des nègres dont le poison, l'assassinat, le feu et la ruine étaient le but de la vie, le rêve

des nuits et des jours ; ingrats par instinct^ prêts à la vengeance, au lendemain même d'un bienfait. Là encore c'était l'exception.

Je ne veux pas qu'on me puisse reprocher d'être tombé dans les mêmes exagérations coupables. Aussi m'empressé-je de consigner ici qu'aux lugubres drames dont fourmillent les chroniques de l'esclavage, il y a. Dieu merci! des compensations.

La sanglante révolution de Saint-Domingue qui se dénoua par le massacre des blancs a fourni elle-même d'éclatants exemples de dévouement, de fidélité, de sacrifices personnels de la part des esclaves. Beaucoup d'entre eux ont risqué héroïquement leur vie , et se sont condamnés à passer pour traîtres aux yeux de leurs complices , afin d'arracher leurs maîtres à la mort.

Entre autres épisodes qui se rapportent à cette lugubre épopée, je citerai celui d'une négresse qui déroba sous ses jupes un jeune enfant de huit ans qu'elle avait allaité : tout ce qui restait d'une famille entière inassacrée dans la ville des Cayes. Elle garda l'enfant ainsi caché jusqu'à ce que le dernier bourreau fût sorti de la maison ; puis , tout d'une course, elle l'eniporta sur l'Jiabitation de son ancien maître, le présenta à l'atelier comme le fils de son bienfaiteur , et le mit sous la sauvegarde des esclaves révoltés.

Armés de coutelas et de fusils, enivrés par le sang déjà répandu à profusion, à la lueur sinistre de l'incendie qi;i dévorait l'habitation, les nègres refusèrent toute grâce à l'enfant. Ils se disposaient à lui faire payer cher la couleur de sa peau, lorsque la nourrice, sous l'effort d'un courage héroïque, saisit un coutelas, défendit le jeune blanc comme une lionne défend son petit, mais non pas sans avoir reçu plusieurs blessures.

Étonnés de tant de bravoure et de tant d'énergie.

les nègres, impitoyables jusqu'alors, suspendirent cette lutte inégale que la reconnaissance et le dévouement étaient parvenus cependant à égaliser.

— Tu aimes donc bien ce béké ( blanc )1 demanda un des nègres, le meneur de la bande.

— Ingrat, lui répondit la négresse, tu as oublié qu'un jour où tu avais été condamné à recevoir vingt-neuf coups de fpuet, ce fut lui qui demanda et obtint ton pardon! Tu as oublié que quand tu as eu, Fannée dernière, la main broyée entre les cylindres du moulin à cannes, c'était sa mère, notre bonne maîtresse, qui allait elle-même deux fois par jour à l'hôpital te panser et te donner des soins ! Tu as oublié que, quand tu t'es marié, c'est la sœur de Ç;^ petit maître qui a donné à ta femme toutes ses chemises, toutes ses jupes, tous ses madras! Ingrat !

Le nègre demeura comme anéanti devant le souvenir de tous les bienfaits que la nourrice venait d'énumérer à son cœur. Il laissa tomber son coutelas , se jeta aux genoux du jeune enfant, dont il embrassa les mains et les pieds avec respect; puis, se retournant vers la troupe émue aussi :

— Que pas un de vous, s'écria-t-il , ne touche à un cheveu de ce petit héké. Maintenant, reprit-il en s'adressant à la négresse, il faut le sauver. Et d'abord va-t'en à ma case dont voici la clé, tu t'y enfermeras avec cet enfant. Quand la nuit sera venue, je te conduirai dans un bois où tu pourras te cacher sûrement; et, tous les jours, j'irai moi-même vous porter votre nourriture.

Il en fut ainsi ; le nègre tint parole, et il faisait tous les matins près de deux lieues pour aller visiter son petit maître (il continua toujours à l'appeler de ce nom) , et son unique préoccupation, de ce moment, fut de trouver l'occasion de lui faire quitter l'île , ainsi qu'à la nourrice.

Pendant une nuit, à deux mois de là, il les embarqua

dans un petit canot conduit par lui seul , et les mena à bord d'un bâtiment anglais qui louvoyait au large. Le nègre solda lui-même au capitaine le prix du passage jusqu'à la Jamaïque , et, en quittant le pont du navire, il pressa le jeune blanc dans ses bras avec une pieuse émotion.

On peut dire que le petit nombre des blancs qui ont échappé au désastre sanglant de Saint-Domingue a dû son salut à des actes pareils à celui que je viens de raconter.

Voici un des épisodes de la vie des esclaves qui fait^ à coup sûr^ le plus d'honneur à la race noire, en même temps qu'il est un témoignage éclatant en faveur des blancs.

Un habitant d'une des communes de la colonie, M. V.., quoique riche en apparence, et possédant deux belles plantations de cannes à sucre et un important atelier d'esclaves sur chacune d'elles, était au contraire, comme le sont beaucoup de propriétaires des Antilles, dans une position embarrassée. Il avait des dettes nombreuses, des engagements considérables auxquels il parvenait à faire face, grâce à une activité surprenante et à des privations cruelles quelquefois.

Il ne s'agissait pas seulement pour lui de satisfaire ses créanciers, mais il avait de plus la charge de quatre cents esclaves qu'il lui fallait nourrir, habiller, soigner en cas de maladie. C'était là un souci qui passait bien avant les soucis de sa propre famille.

Le plus souvent sa table était modestement servie des plats les plus vulgaires; ses filles, jeunes, belles et fraîches

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créatures, aimant l'élégance, comme toutes les femmes Taiment dans ce pays-là; ses filles, dis-je, soucieuses autant que leur père, de Taccomplissement des grands devoirs qui leur incombaient, portaient les robes les plus simples ; pas de bijoux, rien qui pût laisser supposer qu'une gourde (pièce de cinq francs) fût employée mal à propos dans cet intérieur modeste.

Ces privations avaient pour but, comme je le disais, de mettre l'habitant en mesure de satisfaire à ses engagements, en ne s'exposant pas à ce que les nègres des deux habitations manquassent de rien.

C'est ce que ne comprendront peut-être pas bien aisément ceux qui n'ont pas assisté à ce drame intime de l'esclavage, qui ne savent pas les liens d'attachement qui ont souvent uni le maître à l'esclave, l'importance que le créole donnait à raccomplissep:)ent«de ses devoirs de famille envers ces enfants noirs ^out il avait la couduite et la responsabilité. M. V... était arrivé d'ailleurs par ses bons et paternels soins à mériter l'affection de ses esclaves. Il n'en était pas un qui ne sût parfaitemen|; à quoi s'en tenir sur les sacrifices que coûtait à leur maître et à leurs jeunes maîtresses le bien-être qui entourait le§ atelier? des deux plantations.

Outre la nourriture, le logement, l'habjUenient et les autres soins matériels qu'il accordait aux esclaves, le propriétaire leur concédait à chacun un coin de terre do^t les produits leur appartenaient exclusivement, et ils avaient, pour le cultiver, une demi-jouruée par semaine (en plus du dimanche). Dans ces^'ar</ms (ainsi s'appelaient ces terres des esclaves) ceux-ci récoltaient des racii^es, des légumes, des fruits qu'ils vendaient au m archéle dimanche. Autour de sa case, le nègre avait encore un espace clos, où il élevait des ai^imai^x don^estiques, seconde source assez abondante de produits.

LES DOUBLONS DU CPMlifANDEUR. 495

Les esclaves de M. V..,, parfaitement édifiés, comme je Tai dit, sur les privations de la maison du maître, ne manquaient jamais de saisir un prétexte pour envoyer à leurs jeunes maîtresses tantôt un beau panier de fruits, ou bien les plus grasses volailles de leur basse-cour. C-étaient là les préludes touchants d'une reconnaissance et d'un dévouement qui bientôt devaient sa manifester d'une façon éclatante.

Le ciel avait béni jusqne4à les efforts de M. V... à accomplir noblement sa difficile tâche. Les récoltes avaient été abondantes et lucratives, en sorte que rien n'avait empêché le digne planteur de satisfaire à ses engagements. Mais vint une année de sécheresse affreuse; les cannes à sucre furent brûlées par le soleil, comme si un incendie avait dévasté la terre. D'un seul coup les fruits de tant de travail, d'économie, de privations se trouvaient perdus. C'était un véritable naufrage en vue du port. Il fallut se résigner, recommander son âme à Dieu, et se laisser engloutir dans les flots.

M. V... en appela aux preuves qu'il avait données de sa haute probité. Son noble cœur et sa délicatesse en affaires étaient assez connus pour qu'il trouvât grâce devant ses créanciers , et il obtint de tous, excepté d'un seul, le répit et l'indulgence que la déplorable situation de la colonie faisait un devoir d'accorder chrétiennement. Ni prières, ni promesses ne purent toucher cet impitoyable créancier. Il s'arma de toutes les armes que fournit l'arsenal du Code, et se présenta sur l'habitation de V... pour opérer la saisie à laquelle la loi l'autorisait.

On peut comprendre mieux que je ne le saurais dire ce qu'il y eut de pleurs répandus dans cet intérieur, la veille du jour où l'exécution devait avoir lieu.

Lorsque le soir, Fatelier de celle des habitations sur laquelle vivait V... se réunit devant la maison pour faire en

commun la prière que disait alternativement l'une de leurs jeunes maîtresses, les nègres étaient plus fervents que de coutume, et même quelques-uns d'entre eux essayèrent des larmes qui leur montèrent aux yeux au moment où, selon Tusage, ils demandèrent à Dieu de protéger leur maître et leurs maîtresses et de répandre sur eux ses bénédictions et ses bienfaits.

Quand Tatelier fut parti, V... rentra dans la maison, et pressant avec eifusion ses enfants contre son cœur :

— Dieu, murmura-t-il, aura peut-être pitié de nous d'ici à demain. En tout cas, que sa volonté soit faite! ..

Depuis environ deux heures, la maison était close; le plus complet silence régnait à Tintérieur comme à Textétérieur : on n'entendait guère que le pas lent et lourd des nègres veilleiirs faisant leur ronde nocturne.

Une jeune négresse nommée Rosillette , qui depuis un moment épiait, Foreille collée à une fenêtre du rez-dechaussée, quelque signal convenu, ouvrit tout à coup un pan de la croisée sur le rebord de laquelle s'appuya un nègre d'une quarantaine d'années.

— Est-ce fait, papa Jean ? demanda vivement la jeune négresse.

— Oui, répondit le nègre, j'ai tout ce qu'il faut.

— Entrez, alors, murmura Rosillette en battant des mains avec joie.

Papa Jean (les nègres donnent ce titre, on sait, à tout nègre ou mulâtre qui exerce de l'autorité ou une certaine influence sur eux); jt>a/?a Jean, dis-je, enfourcha la croisée, introduisit à sa suite un assez volumineux paquet qu'il avait déposé au dehors, puis il s'appuya contre un meuble et attendit.

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Pendant ce temps la jeune négresse s'était glissée furtivement et sans bruit jusqu'à la chambre de Taînée des filles de M. V... Apercevant à travers les lentes de la porte un filet de lumière, Rosillette ne prit pas même la peine de frapper, et entra. Elle trouva sa maîtresse à genoux devant son lit, la tête plongée dans ses deux mains, et priant avec une telle ferveur que l'arrivée même de la négresse ne la troubla pas. Rosillette s'avança vers la jeune fille , et lui tirant le bas de sa robe pour la réveiller de sa prière :

— Mam'zelle P-lglée, lui dit-elle, venez vite, le commandeur de l'habitation est en bas, qui demande à vous parler tout de suite.

A ce mot de commandeur, Églée pâlit.

— Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle, est-il encore arrivé quelque malheur? il faut prévenir mon père.

— Non pas, risposta vivement Rosillette ; c'est à mam'zelle toute seule que papa Jean veut parler.

Églée se rendit en tremblant dans la galerie où se trouvait le commandeur.

— Qu'y a-t-il, Jean? s'écria-t-elle. Et avant que le coipmancjeur, plus ému que sa jeune maîtresse, eût pu trouver la force de prononcer un mot, Églée reprit : Quelque empoisonnement, n'est-ce pas? peut-être àesmarronnages? N'est-il pas déjà disparu un nègre depuis ce matin? Ah • un malheur ne vient jamais sans l'autre.

Papa Jean profita de ce que Églée, sufibquée par les sanglots, ne pouvait plus parler, pour prendre la parole.

— Petite mam'zelle, djt-il, c'est vrai que souvent un jpaîheur suit up malheur^ mais (juelquefois auggiunpialheur est suivi d'un bonheur.

Églée dressa la tête et écouta.

— Qui;, Mam'zelle, c'est çommç cela qup4 un l)pfi maître a de bons esclaves.

— Que veux-tu dire, Jean?

— Demain , Manf zelle , on doit venir sur l'habitation saisir, n'est-ce pas? Les ateliers des deux habitations le savent, et ils ne veulent pas qu'on fasse ni peine ni mal à Monsieur. Vous savez que Jambon est parti depuis ce matin; vous l'avez cru marron ? Eh bien , il était allé au bourg pour s'informer combien il fallait d'argent à Monsieur pour payer. Il est revenu ce soir, il nous a dit la somme : c'est-à-dire cent doublons (8,640 fr.) et cette somme, Mam'zelle, je vous l'apporte au nom des ateliers de notre maître; la voilà en doublons d'Espagne, dans ce sac.

Églée poussa un cri qui fit ouvrir aussitôt toutes les portes de l'intérieur de la maison; de tous côtés on vit accourir des visages inquiets. Jean voulait profiter de ce tumulte pour s'enfuir; mais les deux mains d'Églée s'étaient cramponnées aux poignets du nègre, et retenaient le commandeur avec une force contre laquelle celui-ci n'osait pas lutter, de peur de briser ces beaux doigts blancs qui lui enfonçaient leurs ongles aigus dans les chairs.

— Qu'y a-t-il donc? s'était écrié M. V.... en accourant vers sa fille.

— Il y a.... il y a.... essaya de balbutier Églée; puis, sans pouvoir ajouter un mot de plus, elle tomba évanouie entre les bras de ses deux sœurs.

— Voyons, Jean , vas-tu m'expliquer....

— C'est tout simple, maître ; j'ai été chargé d'apporter ceci à Mam'zelle pour vous le remettre; Mam'zelle a été si contente que la joie l'a étoufiee. Voilà tout.

— Ces doublons-là?... murmura M. V...; où les as-tu pris, où les as-tu trouvés ?

— Nous les avons trouvés, répondit Jean, dans les jardins que vous nous avez donnés, dans les nids des poules et des pintades que nous élevons autour de nos cases.... Nous vous les prêtons, maître; vous nous les rendrez

quand viendra une meilleure récolte^ s'il plaît à Dieu!

M. V.... ému jusqu'aux larmes, tendit les deux mains au commandeur qui hésita pendant quelques instants par respect , avant d'y laisser tomber les siennes.

—Ah ! vous êtes de braves gens, tOQsl s'écria l'habitant ; et je suis bien noblement récompensé, aujourd'hui, d'avoir compris mes devoirs et de les avoir accomplis.

Les trois tilles de M. V.... étaient à genoux, groupées devant un fauteuil.

— Tiens , dit l'habitant en montrant ses enfants au nègre, raconte-leur que tu as vu ces trois anges priant Dieu pour eux !

Mon but, en intercalant ce fait touchant au milieu du sombre récit d'empoisonnements dont on a vu le drame se dérouler plus haut, est de montrer que, à côté des crimes dont ou charge la race nègre, on peut citer tout à son honneur de grands et beaux traits de dévouement.

TOBINE

TOBINE

A répoque où se passé ce récit, la Havane n'était point encore cette ville civilisée et policée telle que j'ai eu l'occasion de la dépeindre ailleurs\ Avant Tannée 1834, date de sa régénération sous l'énergique administration du général Tacon, la Havane n'avait pas moins de luxe, pas moins d'opulence qu'elle n'en a aujourd'hui ; mais les habitants ne jouissaient pas de ces heureux privilèges avec cette sécurité et cette quiétude qui en doublent le ].rix. Chacun était réduit à pourvoir à sa sûreté personnelle les armes à la main ; on assassinait, on volait, on enlevait, on insultait les gens dans les rues, comme au milieu d'un bois, aussi bien en plein midi que sous le manteâti des ténèbres de la nuit.

La police et la justice, par peur et par impuissance, se trouvaient de complicité dans ces crimes quotidiens et dans ce désordre social, oubliés aujourd'hui, mais qui déshonoraient, alors, l'île entière de Cuba.

* Vu,, le volume iutitulé : les temnies du Nouveau- Monde.

Chose étrange ! Tesclavage seul résistait à ce relâchement de toutes lois, de toutes institutions. L'autorité du maître, sa force morale, ses moyens de domination, auxquels les voleurs et les bandits portaient à toute heure de flagrantes atteintes, sous les yeux mêmes des esclaves, ne perdirent rien de leur prestige. Ces violations odieuses ne détruisirent chez ces derniers ni le respect, ni la soumission, ni la crainte du fouet.

Il semblait, en face de cette démoralisation générale, qu'il leur eût été facile de conquérir la liberté. Deux ou trois folles tentatives de rébellion , soufflées par des émissaires anglais, mais promptement réprimées, ne parvinrent pas à ébranler cette formidable omnipotence du maître sur Tesclave. Il en résulta au contraire une recrudescence de sévérité et de coups de fouet qui resserrèrent davantage les liens de la soumission , même en présence des développements incessants du brigandage.

Pour mener à bonne fin la tâche difficile qu'il avait entreprise, le général Tacon pensa tout nettement qu'il fallait emprunter, pour la pacification du pays, quelque chose aux mesures disciplinaires que le propriétaire applique à ses nègres ; ce fut par un despotisme énergique et inflexible qu'il parvint à ramener Fordre et la paix dans cette société aux abois.

Quelques faits sut' lesquels nous aurons besoin d'insister dans le cours de ce récit donneront une idée exacte de cette étrange administration, de cette police burlesque, de cette justice boiteuse, de ces mœurs bizarres, au milieu desquelles, jusqu'à l'arrivée de Tacon , se mouvait une population hautaine, hère, aristocratique, et qui, nonobstant les éléments de mort dont elle était entourée, est parvenue à faire de Cuba l'île la plus riche et la plus enviée de tout l'archipel.

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Kn 1831 , M. André de Laverdaiit venait d'arriver à Cuba, où il était né et où il possédait, du chef de sa lamille, de grandes propriétés dans la province de Santiago. M. de Laverdant père avait fait partie de cette émigration de colons français qui, chassés de Saint-Domingue lors de la sanglante insurrection des nègres, étaient venus chercher un asile dans la partie orientale de Cuba, qu'ils ont enrichie et peuplée de leur travail. M. de Laverdant avait été un des premiers à défricher les forêts immenses que le gouvernement espagnol livra à cette émigration ruinée, mais industrieuse. Il commençait à jouir en paix des fruits de ses peines et de son intelligence, lorsque, au moment de Finvasion de l'Espagne par l'empereur Napoléon, ou s'imagina que les colons français réfugiés à Cuba avaient reçu les instructions nécessaires pour soulever la colonie et s'en emparer au profit de la France.

Cette calomnie trouva crédit et eut pour résultat l'expulsion de l'Ile de tous les anciens colons de Saint-Domingue, à peine remis des violentes émotions qu'ils avaient éprouvées sur le sol de leur pays natal.

M. de Laverdant avait été obligé de quitter Cuba avec sa femme et son fils. Il se rendit en France^ où il séjourna quelque temps, et lorsqu'il retourna à Santiago pour reprendre possession de ses biens, que le gouvernement espagnol lui fît restituer en bonne justice, il laissa son fils André à Paris.

Si le vieux gentilhomme était reconnaissant à FEspagne de son hospitalité, et s'il lui devait sa fortune, il n'avait pu laisser éteindre dans son cœur ce religieux amour de la patrie que les créoles de toutes les îles ont toujours professé avec enthousiasme. Il avait donc désiré (ju 'André prit du service et portât l'épée , comme il l'eût fait si Saint- Domingue fût restée une île française.

André était entré dans les gardes du corps du roi, le poste que les jeunes créoles recherchaient tous avec le plus d'avidité, et il était brigadier dans une des compagnies de la maison de Charles X au moment où éclata la révolution de 1830. Il avait alors vingt-huit ans. Son premier soin, ce qu'il regarda comme son premier devoir, fut de détacher ses épaulettes de dessus son uniforme et de remettre son épée au fourreau. Il ne prit pas une telle résolution sans regret, car à l'heure du sacrifice, il avait entendu une voix lui crier :

— C'est renoncer bien jeune à de légitimes espérances ! André, une larme dans les yeux, avait répondu à cette

voix de l'avenir :

— Qu'importe ! Il le faut.

Et quelques jours après, il s'embarquait au Havre pour la Havane.

A la mort de son père, André s'était trouvé à la tête d'une fortune considérable, citée dans le pays. Sa nais-

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sance, sa position d'officier français^ sa bravoure, son esprit et sa distinction, exaltés à Tavance par quelques compatriotes qui avaient pu Fapprécier à Paris, étaient pour André des titres à être reçu à bras ouverts par une société, si hospitalière d'ailleurs , même à des gens moins favorisés du sort.

En arrivant à la Havane, M. de Laverdant n'avait vu accourir au-devant de lui que des visages souriants, que des cœurs sympathiques. Au moment où il mitlepiedhors du canot qui Tavait apporté du navire à terre, toute la jeune aristocratie du pays lui tendit ila main, se disputant rhonneur et la joie de lui offrir asile.

André était fort empêché de ne point faire de jaloux et d'envieux ; il fut tiré de peiue par l'arrivée subite d'un personnage qui , après avoir percé la foule , courut tout essoufflé au-devant du jeune officier, et, d'un ton respectueux, lui dit :

— Maître, votre logenient est préparé à l'botel de l'Amirauté.

— E' qui donc êtes-vous? lui demanda André.

— Le mayoral de votre yngenios (sucrerie) (Je Fitge$.

— Messieurs, dit le jeune officier à ceux qui l'entouraient, mes gens me servent trop bien pour que je leur fasse l'injure, dès le premier jour, de paraître douter de leur zèle. Merci à vous tous, et au revoir, n'est-ce pas? En route donc! continua~t-il en s'adressant au mayoral.

— Voici une volante qui conduira Votre Excellence à l'hôtel, ajouta le serviteur en désignant une voiture dont le calesero (postillon) salua avec respect. Mais, reprit le mayoral, comme Votre Excellence ne saurait pas faire manœuvrer ce véhicule dans les rues de la ville, je me chargerai de ce soin.

Et le mayoral, refusant obstinément de prendre place à côté de son maître, s'assit les jambes pendantes snr un

des brancards de la voiture ; puis il cria au postillon :

— Segua (marche) !

La voiture partit au galop du cheval. André ne laissa pas que d'être surpris de la forme du véhicule dans lequel il venait de monter. Ces volantes font en effet Pétonnement de tous les étrangers; je demanderai donc au lecteur la permission d'en donner ici une rapide esquisse.

Au premier aspect^ rien de plus disgracieux qu'une volante; une caisse de cabriolet placée au centre de deux brancards démesurément longs ; deux roues énormes dépassant de quelques pouces la capote de la voiture, et rejetées fort à Tarrière; un cheval ou un mulet attelé à rextrémité des brancards, et paraissant, tout d'abord, traîner autre chose que ce singulier équipage. Entre la caisse de la voiture et le cheval, il existe bien un espace de cinq à six pieds. Ces voitures sont d'ailleurs fort bien suspendues et très-moelleuses. Ce qu'elles ont de remarquable, c'est le luxe de leurs ornements : il suffira de dire qu'une volante de bonne maison coûte souvent 4,000 piastres (20,000 francs).

Le marchepied de la voiture est ordinairement en argent massif, en or ou en vermeil ; les ressorts de la capote sont de même métal, ainsi que l'enveloppe extérieure des roues. Et partout où il est possible, sur la caisse, sur le cuir, sur les harnais, sur les roues, sur les brancards, d'incruster de l'or, de l'argent ou du vermeil, on y en sème à profusion. Quant au cheval, il est littéralement chamarré, et porte au poitrail un écusson de métal précieux de la largeur de la main, et sur lequel sont gravées les armoiries de la famille.

Ces folles prodigalités s^'expliquent par la place d'honneur que les Havanaises donnent à la volante dans leur salon, où on les remise entre deux étagères surchargées de chinoiseries.

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Le postillon oa calesero chargé de conduire cet équipage, attelé généralement d'un seul cheval, est, autant que possible, et presque toujours, un nègre du noir le plus irréprochable. Son costume, d'une richesse assez pittoresque, se compose d'une veste ronde flottante sur les reins, ouverte par devant et brodée de galons d'or sur toutes les coutures ; sa tête crépue est ornée d'un chapeau en feutre noir, aux bords relevés, et entouré d'un cordon d'or au bout duquel pendent deux glands. De longues guêtres en cuir noir verni lui descendent du milieu de la cuisse au cou-de-pied, où elles s'échancrent pour laisser voir la peau rivalisant de verni avec le cuir. Le pied est chaussé d'un soulier fin sans talon, auquel est noué an éperon court. Les guêtres, s'ouvrant un peu en entonnoir au-dessus du genou, sont serrées le long de la jambe et fermées sur le côté extérieur par des boucles pareilles au métal dont sont faits les ornements de la voiture et les harnais. Le postillon, ganté de noir, tient à la main un fouet court, au manche richement ciselé.

André passa de l'étonnement à l'admiration, en examinant tous les détails de la luxueuse volante, où il se sentait d'autant plus mollement bercé que le sol des rues de la Havane se compose tout simplement d'une couche de fine poussière d'un pied au moins d'épaisseur.

— A qui donc appartient cette volante? demanda André à son mayoral.

— Mais à vous. Excellence. Je l'ai achetée sur les ordres de votre intendant qui a pensé, avec! raison, que Votre Seigneurie ne pouvait pas, dùt-elle ne rester que vingt-quatre heures à la Havane, marcher à pied, ou aller en voiture de louage.

— Mon intendant est un homme de précaution, pensa André.

Cette délicatesse ne laissa pas que de donner au jeune

officier une hciute idée du luxe de, la ville où \\ venait de faire son entrée.

D'ailleurs, il allait de sv^rprjse fsn surprise, frappé par le spectacle de ces grandioses JiQtel^ ^ux ffiçade^ d^ niar-r bre qui faisaient la haie sur son chemin, par la profusion des monuments, des jar4ins resplendissants, des houtir ques élégantes, des cafés ruisselants d'or. — C'était déjà splendide au temps où André arriva à la Havane; aujourd'hui , cela a doublé en magnificence. — MêmQ pour nn homme habitué au:^ élégants raffinements de la vie de Paris, il y avait de quoi avoir des éblouissements à retrouver tant de luxe à deux mill^ lieues de I4 France.

Mais de Tadmiration où il était, André passa bien vite à la stupéfaction. Au détour d'une rup, il avait entendu son mayoral crier au postillon ;

— A la derecha (à droite) !

La voiture avait tourné l'angle de la rue, puis av^it continué sa route sur le mot de a segua » que lui avait lancé aussitôt le mayoral, qui bientôt commanda :

— A la hquierda (à gauche), y segua (et marche) !

Et le postillon avait pris à gauche et avait galopé en avant.

Comme ces différents conimandements s'étaient déjà renouvelés plusieurs fois depuis le départ, André se pencha en avant, et demanda à son homme :

— Ah çà ! ce cqlesero ne connaît ^onc pa^ les rues de la Havane?

— Pourquoi cette question. Excellence?

— A cause des ordres que vous êtes Q]Aïgé de lui transmettre à tout instant.

— Ce n'est pas une raison^ Ei^cellence. Il est possible que ce postillon ne connaisse pas les rues de la ville, cela est même probable; mais les connùt-il, qu'il serait indis-

pensable que je lui indiquasse le chemin à prendre, sans quoi il irait toujours tout droit devant lui.

— Alors, reprit André, si le calesero conduit sa monture^ c'est vous qui menez le ca/esero? ,,

— Exactement, Excellence; mais c'est l'usage ici.

~ En sorte que moi qui ne connais point les rues de la Havane...

— - Vous courez risque, si vous n'apprenez point à les connaître, de ne jamais savoir où vous irez...

Parvenu enfin devaat l'hôtei de V Amirauté, le mayoral poussa un vigoureux : Arrima (arrête) !

Le postillon ramassa ses guides, et la volante fit halte.

L'introducteur d'André le conduisit dans l'appartement qui lui avait été préparé. Après avoir poussé la porte, il se jeta aux genoux du jeune hornme ei^ les enlaçant de ses deux bras :

— Maintenant, maître, s'écria-t-il, perroette?-moi 4^ vous regarder, de vous contempler, (]e vous admirer. Gomme vous avez grandi, et comme vous voilà beau à ce jour! Moi qui vous ai vu tout au plus haut comme un chat dressé sur ses pattes de derrière.

Celui qui parlait ainsi était un homme d'une cinquantaine d'années. Son teint cuivré, ses cheveux plats, lisses et grisonnants à peine, ses yeux noirs, vifs et doux en même temps, entourés d'un cercle bistré, ses dents blanches comme du lait, enchâssées dans des gencives plutôt violettes que rouges, étaient les indices certains de son origine indienne.

José, ainsi il se nommait, était en effet un des descendants de la race primitive du pays, dont les débris ramassés dans la plaine de Santiago, au pied des montagnes, occupent lepueblo de Caney, — à peine un coin de cette vaste île dont ils furent jadis les possesseurs.

Ces épaves d'une race, détruite aujourd'hui, n'ont jamais connu l'esclavage. Les Indiens ont conservé, après leur dispersion et leur soumission, leurs anciens privilèges. Mais cette liberté qu'ils ont sauvée du naufrage consiste à vivre dans une dégradante fainéantise. Quelquesuns d'entre eux, — et c'est une exception, — ont pris cependant à la civilisation qui les entoure l'amour et le besoin du travail. Ce fut particulièrement au moment de

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Tarrivée à Santiago des émigrés de Saint-Domingue, que leur paisible solitude fut troublée par la présence de ces pionniers et de ces défricheurs de forêts. C'est alors aussi qu'ils s'éveillèrent un peu de leur apathie.

M. de Laverdant, le père d'André^ en venant reconstituer sa fortune à Cuba, avait fait appel aux bras et à Tintelligence pratique d'une des familles de Caney, dont José était le fils unique. Ces Indiens entrèrent sous le toit hospitalier du vieux colon, non pas à litre d'esclaves, ni môme d'engagés, mais dans des postes de confiance.

José avait vu naître André, et il avait reporté sur lui toute l'affection que sa famille avait vouée à l'ancien propriétaire de Vyngenio de Fitges. Il avait, au surplus, hérité de son père du titre et des fonctions de mayoral de l'habitation de M. de Laverdant, c'est-à-dire d'administrateur secondaire, — ce que dans les autres colonies on appelle V économe. — En apprenant la prochaine arrivée d'André, José s'était rendu à la Havane, avec la permission de l'intendant du jeune officier, afin d'être le premier à le recevoir.

André fut fort ému de revoir ce vieux serviteur; il lui ouvrit les bras et le pressa avec eff'usion contre son cœur. José fit à son jeune maître les protestations les plus ardentes de dévouement et de respect, et se mit à ses ordres, soit pour attendre le jour où il voudrait se rendre à Santiago, soit pour partir immédiatement.

— Je passerai quelque temps à la Havane, avait répondu Laverdant, et vous demeurerez avec moi, José.

José était resté en effet, et ne voulait pas plus quitter l'ombre d'André qu'un chien ne quitte les talons de son maître. Aussi n'est-ce pas sans un certain regret jaloux qu'il se vit bientôt obligé de rabattre un peu de son rôle de fidélité exagérée.

André, dès le lendemain de son arrivée, avait été en-

traîné dans le tourbillon des plaisirs, des fêtes, du luxe, des chevaux, du jeu, des amours si faciles là-bas, des galanteries également enivrantes à tous les étages. Après une semaine, il se trouvait comme le roi de ce monde raffiné.

André était digne à tous égards de cette royauté. Gentilhomme dans toute racception dn mot, il s'imposait, de gré ou de force, à tous ceux qui rapprochaient.

Au jeu où, dans ce pays, on risque sur le moindre coup de carte des écuelles pleines de doublons, on citait son insouciance dans la perte et sa froide raison dans le gain ; au paseo et au laméda (les deux promenades à la mode de la Havane), ses volantes étincelaient d'or.

Quand il traversait la ville sur un de ses chevaux, on se mettait aux balcons pour le voir, les senoras en se cachant derrière leurs éventails, les filles de couleur ou les femmes de la bourgeoisie en le regardant effrontément.

11 avait disputé bravement, Tépée à la main, la joie de ramasser une de ces roses que les Havanaises portent perpétuellement dans leurs cheveux, et qui était tombée à ses pieds du haut d'un balcon.

Enfin, il avait pour lui sa beauté, sa grâce, son élégance, son esprit que la renommée doublait; en plus. Ici jalousie lui faisait un cortège splendide de calomnie^ et de haines.

On comprend donc qu'André ne fût pas pressé de quitter la Havane pour aller s'enfermer sur son habitation de Fit g es.

tobine; 218

ÎV

Un jour, André descendait à cheval la longue cala de VObispo. En ce moment débouchait par une des mes perpendiculaires (la caia de Hahana), une masse de peuple et de soldats suivant le cortège d'un esclave condamné pour vol , et que la justice faisait fouetter par la main du bourreau à tous les carrefours de la ville.

En moins d'une minute, tout ce qu'il y avait de passants dans la rue de l'Obi spo, et de valetaille dans les maisons^ se rua au pas de course pour prendre place à ce spectacle odieux, en poussant des cris qui ti'élaient ni de joie ni de rage, mais qui étaient tout simplement des cris, chaque fois que la lanière de cuir du bourreau, longue à peu près comme l'avant-bras, s'abattait sur l'épaule du condamné^ et en faisait jaillir le sang. C'était, à ce qu'il paraît, un spectacle si beau à voir, que la rue "populeuse tout à l'heure, se trouva déserte en moins d'une demi-minute.

Mais, efiTrayé par les cris de la populace poussés eh

216 LES TEAUX NOIRES.

chœur, le cheval d'André se cabra si rudement qu'il renversa son cavalier, puis s'élança comme un furieux. J'ai dit que la rue était déserte en ce moment; personne donc ne se trouva là pour arrêter le cheval ni pour secourir le cavalier. Mais, en môme temps que celui-ci tombait, deux cris partirent simultanément de derrière les jalousies abaissées d'une maison; et bientôt après André, évanoui et le visage couvert de sang, fut relevé et traîné plutôt que porté dans un hôtel dont les portes de marbre se refermèrent promptement.

Trois femmes s'étaient empressées autour de lui pour lui prodiguer leurs soins : l'une d'elles était la marquise Daguilla; l'autre une vieille négresse qui administra aussitôt au blessé des remèdes de sa composition, accompagnés de paroles sacramentelles, et la troisième une jeune mulâtresse nommée Tobine, qui se tenait à genoux, et le visage bouleversé, devant M. de Laverdant.

Quand André eut repris connaissance, il ne restait plus à ses côtés que la vieille négresse. La marquise et Tobine s'étaient enfuies dès que la vie avait paru revenir.

— Je savais bien qu'il n'était pas besoin d'appeler un chirurgien, nmrmura la négresse en voyant André rouvrir les yeux. Est-ce que jamais un malade a résisté à mes remèdes?

Ce disant, la négresse fit un signe de croix, après avoir trempé le bout de son index dans les gouttes de sang qui rougissait la veste de toile blanche du jeune olticier, et en même temps elle remit dans une des poches de sa jupe un chapelet composé de grosses graines, sur lequel étaient peints des signes cabalistiques.

Puis , s' adressant à André :

— Vous voilà sur jambes. Excellence. Vous plaît-ii que je fasse avancer une volante pour vous reconduire chez vous?

TOBINE. 217

— Merci, répondit André, merci de tes bons soins. Mais, avant tout, il me plaît que tu me fasses connaître à qui je dois adresser ma reconnaissance pour Fhospitalité qui m'a été accordée. Comment se nomme le maître ou la maîtresse de cette maison?

La négresse, à qui la marquise avait donné ses ordres en sortant, répondit:

— Que vous importe, seigneur? Nous avons tous fait notre devoir, ce que le voisin eût fait si Taccident fût arrivé devant son hôtel. Vous ne nous devez aucune reconnaissance pour si peu. Voulez-vous que j'envoie chercher une volante?

— C'est inutile, répliqua André. Voici le soir qui vient, je préfère m'en retourner à pied, le grand air me fera du bien.

— A votre aise. Excellence.

André eût voulu profiter, depuis la réponse évasive de la négresse, du temps qu'il était demeuré dans ce salon pour examiner en détail la riche volante toute ruisselante d'or qui remisait, comme d'habitude, à côté du canapé, espérant de pouvoir la reconnaître au paseo, et d'apprendre ainsi le nom qu'on lui cachait avec une réserve calculée. Mais l'obscurité était venue tout à coup, comme cela arrive sous le climat des Antilles, et d'épaisses ténèbres couvraient tous les objets qui environnaient le jeune officier.

— Eh bien! dit-il à la négresse, reconduis-moi jusqu'à la porte de la rue.

— Volontiers, seigneur.

— Pardieu! avait pensé André, la belle malice de me taire le nom de mon hôte ; je vais reconnaître la maispn au numéro et à la rue.

Mais la négresse avait ses instructions. Elle oavrit la porte du salon et dit à André :

— Votre Excellence veut-elle me suivre?

— Marche.

Elle traversa deux salons somptueux à la suite l'un de Tautre^ puis deux salles à manger contiguës^ puis une galerie ouvrant sur un jardin embaumé d'acacias et d'orangers.

André ne fut pas longtemps à comprendre, par la seule disposition des pièces, que la négresse voulait le dérouter. Il savait bien que ni les salles à manger, ni les galeries à jalousie, dans aucune maison de la Havane, n'ouvrent sur la rue où est l'entrée de l'hôtel. En sentant l'air frais et parfumé du jardin, il avait compté que ce serait là un indice pour lui. Mais il fut encore déçu dans son espoir. La négresse tira une petite barrière conduisant à un jardin voisin, traversa ce jardin en diagonale, mena André à une porte cachée dans la muraille, et lui montra la rue éclairée à peine par quelques réverbères qui se balançaient dans l'air.

— Vous voilà sur votre route. Excellence, lui dit la négresse en lui montrant sa gauche; suivez tout droit et bonne nuit !

— Tiens, voilà pour toi , répondit André en lui glissant dans la main un doublon.

— Merci, seigneur, et Dieu vous garde I murmura la négresse en faisant la révérence. Et elle ferma la porte.

— Diable ! se dit André en examinant la longue muraille recouverte de branches que les arbres dii jardin rejetaient comme un trop-plein de richesse jusque dans la rue, ce n'est évidemment point par cette porte que je suis entré. Je ne me trouvais pas ici au moment de ma chute, niais bien dans la rue de l'Obispo.

Et comme il sentait la fièvre grelotter dans ses membres:

— Demain, dit-il , je viendrai explorer les lieux, et je

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saurai bien à qui je dois mon salut. Ce mystère devient intéressant à approfondir.

Rentré chez lui, André trouva José qui l'attendait fort inquiet. Il raconta son aventure au mayoral. L'Indien promit de se mettre en campagne dès le lendemain; mais toutes les informations qu'ils purent prendre à eux deux restèrent sans résultat.

Le mur qu'André avait parfaitement reconnu, appartenait au jardin de l'hôtel du comte de Peîialver ; mais Son Excellence était absente de la Havane depuis plus d'un mois ; il n'y avait pas un domestique chez lui , la maison était déserte. Les habitations contiguës n'offraient nullement l'aspect riche et somptueux des appartements où avait été reçu le jeune officier. Partout ailleurs, ce n'eût pas été peut-être une raison; mais à la Havane il n'y a pas à s'y tromper : telle façade, tel intérieur. Le luxe est aussi bien dehors que dedans, et plus souvent même dehors que dedans. Venait, beaucoup plus loin, l'hôtel du marquis Daguilla. On interrogea les domestiques, mais personne ne savait ce que signifiaient ces questions; on n'avait donné l'hospitalité à qui que ce soit au monde la veille au soir.

11 est vrai de dire que la discrétion des domestiques auxquels José s'adressa était sincère, attendu qu'au moment où le cortège du nègre fustigé avait traversé la rue, toute la maison était partie à la suite, comme une volée d'oiseaux à qui on ouvre la porte de la cage. Personne donc, sauf les trois femmes que nous avons vues autour du blessé, n'avait soupçonné la présence d'André dans la maison.

A plus forte raison, fut-on autorisé daus les hôtels voisins à nier le fait.

Un moment, André songea à crier si haut son aventure par-dessus tous les toits de la Havane que le mystère.

connu enfin de la ville entière, finirait nécessairement par être de>oilé. Mais il rétléchit qu'il devait y avoir une cause pour que les choses se fussent passées de la sorte, une cause supérieure à toute idée de modestie, si excessive qu'on la pût imaginer. Il se résolut donc à garder le silence et à attendre, au grand regret de José qui commençait à soupirer fort après son retour à Vyngenio de Fitges.

Quinze jours s'étaient écoulés. André les avait consacrés à disséquer, pour ainsi dire , toutes le riches volantes qui, dans Taprès-midi, sillonnaient le paseo et le laineda, cherchant à reconnaître celle qu'il avait à peine eu le temps d'examiner dans le salon de l'hôtel.

Dans aucun des cercles où les femmes se réunissent pour la danse et la musique; ni au théâtre, ni sur les promenades, ni dans les églises, ni sur les balcons arrondis des salons, où les Havanaises passent leurs soirées dans une butaca (fauteuil à bascule), et d'où elles jettent des œillades aux passants ; nulle part, enfin, André n'avait pu surprendre un geste, un mot, un regard qui eût pu autoriser des soupçons.

Les Havanaises, toujours gracieuses, affables, indulgentes, encouragent volontiers , par ce que nous appellerions en France un manque de retenue, les propos un peu risqués et même les déclarations à brûle-corset. André

essaya de ce moyen; il fut plus eu moins bien accueilli, mais il ne put surprendre aucun indice du mystère qu'il cherchait.

Un matin, André rentra fort triste et fort découragé du cercle de la Filarmonica, où toute la noblesse havanaise s'était réunie en un bal par souscriptions, les seuls qui se donnent à la Havane, afin qu'ils soient plus splendides. Il se jeta tout habillé sur son hamac, en disant à José :

— Ma patience est à bout. Je suis un sot, ou bien toutes ces femmes ont un masque impénétrable sur le visage. J'y renonce. Après-demain nous partirons pour le Fitges.

— Que votre volonté soit faite. Excellence, murmura José; mais êtes-^vous certain d'avoir bien cherché?

— Tiens! fit André en se soulevant sur son coude, saistu donc quelque chose ?

— Non, Excellence.

— Regretterais-tu donc à présent de quitter la Havane?

— Moi 1 s'écria le mayoral, à Dieu ne plaise I Mais il me semble...

— Quoi donc?...

— Oh ! je ne parle ainsi que parce que je ne voudrais pas que vous prissiez une détermination irréfléchie; à peine à Santiago, vous regretterez d'être parti...

— Ah!

André se contenta de cette exclamation, sourit en voyant José sortir, et , posant la tête sur l'oreiller, il s'endormit pendant quelques heures.

Le soir de ce même jour, il était resté assez tard sur la promenade du lameda, respirant Tair de la mer, dont les acres parfums arrivaient jusqu'à lui mêlés aux fines senteurs des arbres qui ombragent cette belle promenade. Tous les promeneurs étaient rentrés en ville ou avaient

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fait arrêter leurs volantes à la porte du théâtre principal, situé sur le lameda.

Après avoir joui pendant quelques instants de cette délicieuse solitude, André avait repris le chemin de la ville.

Au milieu d^une des rues voisines du port, si agitées le jour et si désertes le soir, il sentit une main lui frapper légèrement sur Fépaale, en même temps qu'une voix murmura bien bas à son oreille :

— Seigneur de Laverdant.

André se retourna vivement et se trouva en face d'une femme gantée de noir et couverte d'une mante qui lui voilait le visage et retombait jusqu'autour de sa taille.

— Vous êtes bien le seigneur André de Laverdant? demanda la femme.

— Parfaitement.

— Le cavalier le plus beau, le plus parfait, le plus accompli de la Havane?

— Vous avez donc un service à me demander pour me flatter ainsi?

— Ne devinez-vous pas plutôt que j'ai une mission à remplir ?

— Parlez alors.

— Eh bien! reprit la femme voilée en baissant la voix et après avoir examiné avec précaution autour d'elle, une dame voudrait avoir une conversation secrète avec vous...

— Tout de suite? demanda André.

— Non, demain.

— Demain seulement? Tant pis! Mais où dois-je la rencontrer?

— On vous le dira à l'église San-Francisco , si vous voulez vous y trouver à onze heures du matin.

— Bien.

— Irez-vous ?

— Certes.

— Adieu.

La femme voilée se disposait à s'éloigner. André Farrèta par le pan de sa jupe.

— A Pégiise San-Francisco, lui dit-il, c'est bien; mais à quel signe reconnaîtrai-je la dame ?

— 11 n'est pas besoin que vous la reconnaissiez, pourvu qu'elle vous reconnaisse. Seulement, tenez-vous près de la grande porte, à droite du bénitier, et prêtez bien l'oreille aux paroles qui se diront autour de vous.

— J'écouterai. Mais, dites-moi, messager de bonheur, la dame est-elle jeune, au moins?

— Ellf a l'âge que peut avoir , avant le lever du soleil, la fleur éclose sous la rosée de la nuit.

— Gela n'est pas très-clair; mais cela promet. Est-elle jolie ?

— Il n'y a pas, répondit la femme au voile noir, une seule étoile en ce moment au ciel que l'éclat de ses yeux ne fasse pâlir. Et si vous entendez par les rues une chanson où l'on exalte la beauté, sachez que c'est elle qui l'inspire. On devient poète en l'adorant. A demain donc!...

— A demain... A propos, son nom?

— Et puis, quoi encore ? Ah ! vous êtes curieux, seigneur cavalier ; seriez-vous indiscret, par hasard ?

En achevant ces mots, la femme mystérieuse allait s'enfuir; mais elle s'arrêta subitement et s'enfonça dans l'ombre d'une porte en entraînant André, qui dégaina le poignard caché dans sa poche. C'était en ce temps-là une précaution indispensable à la Havane.

— ils m'ont vue, balbutia la pauvre femme toute tremblante.

— Qui? demanda Laverdant.

Sa compagne, sans répondre, allongea la main vers l'extrémité de la rue, et lui montra deux grandes ombres

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qui se glissaient furtivement le long de la muraille.

— Ils viennent de ce côté, murmura-t-elle ; cachezmoi, et faites qu'ils ne reconnaissent ni vous ni moi.

— Sont-ce des serenos? demanda André en se plaçant devant sa protégée.

— Si c'étaient des serenos, répondit celle-ci, je ne craindrais rien. Voici, ajouta-t-elle en faisant sonner sa poche gauche, de quoi les rendre sourds, muets et aveugles.

André abaissa son sombrero et assura la liberté des mouvements de son bras droit, au bout duquel brillait son poignard nu. Les deux hommes, en s'approchant du point où étaient André et la femme voilée, qui s'était accroupie autant pour dissimuler sa taille que pour se mieux cacher, les deux hommes, dis-je, quittèrent le bord de la muraille et gagnèrent le milieu de la rue.

Ils feignirent de passer inattentifs et les yeux baissés; mais leurs regards obliques avaient essayé de deviner le visage que cachaient les bords rabattus du sombrero. Tout ce qu'ils purent apercevoir, ce fut les éclairs que lançait dans l'obscurité la lame du poignard. Ils hâtèrent le pas et tournèrent le coin de la première rue.

— Vous avez donc bien peur de ces hommes? demanda André.

— J'ai de graves raisons pour cela. Maintenant, séparons-nous; prenez à droite, moi à gauche.

— Ne redoutez-vous plus rien?

— Rien. A demain?

— C'est entendu.

La femme s'échappa en courant, et se perdit bientôt dans l'ombre que les balcons projetaient dans la rue. André s'éloigna après que l'écho des pas de cette mystérieuse messagère eut cessé de résonner dans le silence sonore de la nuit, il gagna lentement sa demeure.

A peine rentré, il entendit passer sous ses croisées une bande de donneurs de sérénades qui murmuraient à voix basse^ en se rendant au balcon où ils avaient affaire, le couplet que voici :

Si vous saviez qu'elle est jolie!...

Gomme une étoile au front des deux Elle brille, et je vous défie De rencontrer deux plus beaux yeux!

— Par Christophe Colomb! s'écria André en ouvrant ses jalousies, voilà qui est à merveille 1 Je gage que ce sont mes nouvelles amours qui passent.

— C'est singulier, murmurait en ce moment un des chanteurs, depuis deux mois les amants ne veulent plus que nous servions en sérénade à leurs maîtresses d'autre chanson que celle-là !

— Sais-tu pourquoi, Pedro? répliqua un autre.

— Par ma foi, non !

— Eh bien! c'est parce que cette chanson a été faite pour la senora Antonia; et comme la senora Antonia est, disent ceux qui la connaissent, la plus ravissante créature de la terre, c'est-à-dire de la Havane, les amants s'imaginent que de chanter à leurs maîtresses cette chanson, cela les fera ressembler à dona Antonia.

— Elle est donc bien belle, Pedro ?

— Si elle est belle ! exclama le chanteur.

Et il reprit son air en lançant à pleine voix le couplet suivant :

C'est la plus charmante créole,

Par tous les saints du paradis;

La plus fine perle espagnole

Que l'on ait vue en nos pays! '

— Bien riposté, Pedro 1 cria une voix qui tomba dans la rue du haut d'une croisée.

TOBINE. ag-J

Cette voix était celle d'André.

Le chanteur leva la tête.

— Et vous savez toute la chanson? continua Laverdant.

— Je la chante bien trente fois par nuit, seigneur. Auriez-vous besoin de mes services pour ce soir? Je serai à vos ordres dans une heure.

— Inutile ! J'ai seulement besoin de connaître la chanson; voulez-vous me la dire?

En parlant ainsi, André avait jeté dans la rue une bourse pleine.

— Bien volontiers, seigneur, répondit Pedro, qui reprit la chanson au troisième couplet :

Elle est si blanche et diaphane, Qu'en vérité souvent je crains Que mon rude baiser ne fane Le satin de ses douces mains.

— Eh bien! seigneur, qu'en dites-vous? s'écria Pedro en modulant une ritournelle sur sa guitare.

— Je dis que c'est très-bien !

— Faut-il continuer?

— Continue, morbleu I Pedro reprit ainsi :

A ses genoux, quand je m'incline, Je suis tremblant comme un enfanta- Esclave de sa voix divine.

Du ciel je rêve en l'écoutant.

Je suis jaloux de tout en elle.

D'un mot, d'un soupir, d'un regard.

Du moindre éclair que sa prunelle Laisse s'égarer au hasard.

Je me cache quand elle passe, - Tant je suis heureux et troublé;

Et je baise en pleurant la place Du sol que ses pas ont fouit' !

Et toute la bande reprit en chœur le refrain :

Si vous saviez qu'elle est jolie!

Comme une étoile au front des cieux Elle brille, et je vous défie De rencontrer deux plus beaux yeux !

— Voilà, seigneur, lit Pedro après sa ritournelle , la ronde d'Antonia, la belle des belles que je ne vous souhaite pas de rencontrer jamais, si vous ne voulez pas, di4-on, perdre le repos... Bonne nuit, seigneur.

— Merci, répondit André.

Les chanteurs nocturnes s'éloignèrent. Laverdant resta longtemps pensif à sa croisée, puis il se coucha en rêvant étoiles, fleurs et sérénades.

TOBINE. 229

Le lendemain, André se rendit à Téglise qn'il trouva déserte.

Autant par précaution que par impatience, il avait devancé rheure du rendez-vous. Il se tint debout à la porte, l'oreille et Tœil attentifs. Plus de vingt femmes, le visage couvert d'une mante ou d'un voile, passèrent sans que rien dans leurs gestes, dans leurs regards, dans leurs paroles fît soupçonner à André celle qu'il attendait. Trois femmes entrèrent quand Téglise commençait à s'emplir déjà. En passant devant lui. Tune d'elles laissa tomber ce seul mot :

— Venez !

André frissonna de la tête aux pieds; il observa la place que les trois femmes allaient occuper, et les y rejoignit. Pendant que deux d'entre elles s'agenouillaient sur les dalles du temple, la troisième déroula un long rosaire , et tout en feignant de l'égrener, elle murnuira ces mots, sans môme tourner la tête du côté d'André :

— Ce îoir, à l'heure de l'oraisou, trouvez-vous à la

porte de Tierra, et suivez la personne qui vous abordera en vous présentant un bouquet. Adieu, et sortez de l'église sans témoigner la moindre curiosité de me voir. André répondit :

— C'est bien !

Puis il s'éloigna.

Rentré chez lui, et pendant qu'il se livrait à tous les rêves que doit suggérer un bonheur entouré de tant de mystères,, José lui remit un pli ; il l'ouvrit, et lut ces seuls mots : « Tenez-vous sur vos gardes; il y va de vos jours. » André tourna et retourna le papier sans pouvoir se rendre compte ni de son origine, ni de son but. Ce charitable avis s'appliquait-il au rendez-vous qu'André venait de recevoir ? Qui , excepté Antonia et probablement la femme de la veille, le savait? L'esprit d'André flottait indécis.

— J'irai, s'écria-t-il tout à coup; et à la grâce de Dieu! Qui t'a remis ce billet? demanda-t-il à José.

— On ne me l'a pas remis, maître, je l'ai trouvé.

— Trouvé?.. Et où?

— - Sous le pas de la porte.

— Sous le pas de la porte, dis-tu?

— Oui, Excellence. v

— Tu n'as vu personne de suspect rôder aux alentours de la maison ?

— Personne.

André se promena avec agitation dans le salon ; puis s'adressant au mayoral :

— Je vais sortir à pied, tu m'accompagneras.

Dix minutes après, André traversait la ville par les rues les plus désertes, et gagnait, en longeant les remparts, la Puerta de Tierra. Il s'en fallait cependant de deux grandes heures au moins que celle du rendez-vous fût sonnée.

TOBINE. 231

Au moment où de Laverdant et José franchissaient le seuil de la maison^ une jeune mulâtresse d'une éclatante beauté s'était vivement abritée dans renfoncement d'une porte voisine , et avait assisté avec inquiétude au départ d'André.

— Le malheureux ! le malheureux ! avait-elle murmuré en se cachant le visage dans ses deux mains, il va à la mort ! ' -

La pauvre fille fut sur le point de s'élancer pour arrêter André, mais le courage lui manqua.

Laverdant ni José n'avaient entendu ce cri de désespoir, et n'avaient même vu la mulâtresse qui, après le départ du jeune officier, s'était agenouillée, en sanglotant, et avait retiré de la pochette de sa jupe une sorte d'amulette qu'elle haisa à plusieurs reprises , en se signant chaque fois.

— Au moins, dit-elle, si j'avais pu lui donner cette amulette!..

Elle se leva, alors, et se prit à courir dans la direction qu'avait prise André.

Vlï

Arrivé à la Puerta de Tierra, qui ouvre sur un des points du paseo, lequel se trouve hors delà ville, Laverdant examina les lieux avec la plus scrupuleuse attention.

A cette époque, \q paseo n'était point encore tout à fait la promenade ravissante d'aujourd'hui, telle que je l'ai vue, plantée d'arbres et encadrée de jardins embaumés.

Un peu sur la droite de la porte de Tierra s'ouvrait, en ce temps-là , un petit chemin étroit, nu et desséché par le soleil , sur un espace de deux cents pas environ. Alors commençait une belle allée d'une double rangée d'arbres projetant des ombres épaisses. A l'entrée de cette allée s'élevait un petit monticule, vrai dôme de verdure un peu renflé vers le milieu. Sur cette excroissance de terre se trouvait une sorte de fourré de jeunes arbres aux branches très-basses et bien garnies de feuilles. A l'extrémité s'étendait une vaste plaine semée de ci de là de quelques maisons.

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