TO«INE
Quand André eut fini de relever le terrain, il fît signe à José de s'approcher.
— Ce soir, lui dit-il, j'ai un rendez-vous ici.
— Bien , maître.
— Un rendez-vous sur lequel j'ai des doutes.
— Vous avez peur qu'on n'y manque ?
— Non; mais en même temps que ce rendez-vous m'était donné, je recevais la lettre que tu m'as remise et dans laquelle on me conseille de me tenir sur mes gardes. J'ai donc voulu explorer les lieux à l'avance. Tu vas rester ici jusqu'à l'heure où j'y reviendrai ; tu examineras attentivement tous ceux qui passeront, guetteront ou se cacheront; et pour le faire avec plus de succès , tu vas toimême te tenir dans ce fourré de jeunes arbres. Quand je me présenterai, si c'est une femme qui vient au-devant de moi, tu ne bougeras pas; si c'est un homme, tu armeras ton pistolet; s'il y a plus de deux hommes, tu accourras à mon aide. En tout cas, quelle que soit la route que tu me voies prendre, à pied ou en voiture, tu me suivras de loin, le plus adroitement possible, et tu feras sentinelle près de la maison où j'entrerai. A bientôt.
José, qui venait d'allumer une cigarette, s'inclina en lâchant une bouffée de fumée; et avant qu'André eût fait dix pas vers le paseo où circulaient encore de nombreux promeneurs, il commença d'examiner les alentours.
— Il y a quelque diablerie là-dessous, dit-ii en furetant le petit fourré qui devait lui servir d'observatoire.
L'ayant trouvé complètement inhabité , il poussa une pointe dans l'allée recouverte. Le plus grand silence régnait sous les épais acacias ' entremêlés de ces lauriers si odorants aux Antilles, et d'orangers en plein parfum. On n'entendait sous cette voûte de verdure que le cri strident des coucarachas, dont les ailes sèches produisent pendant leur vol un bruit semblable à celui de deux morceaux de
bois frappés Fun contre l'autre. C'est à peine si l'odeur infecte des coucarachas qui se croisaient en tous sens faisait tache au milieu des senteurs exquises répandues sous cette voûte par les arbrisseaux en fleurs.
José, après avoir poussé ses investigations aussi loin que possible, revint au fourré qu'il trouva, comme auparavant, dégarni d'occupant. Il s'y installa de son mieux, en ne perdant pas du regard une seule des issues aboutissant à la porte. Il vit bien passer plusieurs volantes, puis des cavaliers, puis des piétons; mais piétons , cavaliers et volantes s'éloignèrent. Bientôt il ne vit plus rien.
La nuit, qui vient si vite sous ces climats bénis, qu'on passe du soleil aux ténèbres presque sans transition, apporta son cortège d'étoiles dont chacune, selon l'expression des Cubiens, brille comme une lune. Ils ajoutent, il est vrai, que leur lune resplendit comme le soleil, et que le soleil luit comme un firmament embrasé.
Depuis un moment, il ne se montrait plus ni un passant ni un promeneur, lorsqu'au carillon de neuf heures, que les deux ou trois cents horloges de la ville se renvoyèrent comme l'écho le plus irritant qu'on puisse entendre, une volante s'arrêta à l'entrée de l'allée, puis s'en retourna au galop, après qu'une femme en fut descendue. En même temps, André se montrait à la porte de Tierra. Il était à pied et couvert d'un puncho, sorte de manteau carré qui, plus l'ampleur, est exactement confectionné comme une chasuble de prêtre. André avait relevé un des coins de ce puncho, qui lui cachait le visage. Il s'avança vers le fourré où il savait devoir trouver José, puis s'arrêta à quelques pas; sa main droite caressait la crosse damasquinée d'un pistolet. La femme qui était descendue tout à l'heure de la volante se dirigea lentement vers le point où se tenait André. Elle était complètement habillée de noir et encapuchonnée de façon à né laisser voir aucun
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de ses traits. Elle examina tout autour d^elle avec précaution^ puis fit mine de passer tranquillement son chemin; mais arrivée à deux pas d'André , elle murmura le nom du jeune officier.
— C'est moi, répondit celui-ci en laissant tomber le pan relevé de son puncho.
La femme s'approcha vivement alors de lai^, et retirant de dessous sa mante un bouquet :
— Vous comprenez , n'est-ce pas , seigneur?
André prit le bouquet, offrit son bras à la messagère voilée^ et entra avec elle sous la voûte de la longue allée. Quand José eut vu son maître à quelque distance, il sortit de sa cachette, se coucha pour ainsi dire à plat-ventre, et le surveilla de loin. Deux ou trois fois la compagne d'André avait retourné la tête, croyant entendre du bruit.
— Que craignez-vous donc? lui demanda celui-ci.
— Je crains qu'on ne nous suive.
— Soyez sans inquiétude. Si quelque téméraire se jetait à travers nos pas , j'ai , pour le recevoir, un bon poignard et deux excellents pistolets.
— Vous vous armez ainsi pour aller au bonheur? murmura la femme d'un air étonné.
— Pourquoi pas, répliqua André. Sait-on jamais où nous mène le bonheur? Mais, dites-moi, reprit-il , vous voilà encapuchonnée au point que je puis dire que je marche à côté d'un mystère...
— Oh! n'allez pas vous méprendre! et il est inutile, seigneur, de me presser ainsi le bras et la main; vous semez en terre stérile. Je ne suis pas le bonheur, je ne suis que le chemin qui y conduit.
André reconnut parfaitement le timbre de voix de la femme qui l'avait arrêté la veille au soir dans la rue.
José les suivait toujours à distance, en rampant dans les herbes comme un véritable serpent. André et sa com-
pagne n'avaient pas échangé une parole depuis environ un quart d'heure , lorsque le jeune homme s'écria tout à coup, impatienté de la durée du chemin :
— Ah çà! mais où me conduisez-vous donc?
— Chez moi.
— Chez vous ? Est-ce loin encore ?
— Vous ennuyez-vous en ma compagnie?
— Non pas . mais il est permis de trouver la route longue... quand on va au bonheur. Au fait, qui êtesvous ?
— La nourrice de la senora Antonia.
— Antonia ! fit André.
La plus charmante ciéole,
Par tous les saints du paradis!...
— Ah ! vous savez la sérénade...
— Elle court les rues de la Havane.
Ils tournèrent tout à coup un coude de chemin, et André aperçut à quelques pas devant lui une maison badigeonnée de bleu comme le sont la plupart des maisons de la Havane. Une allée d'orangers y conduisait, et des lauriers en Heurs dessinaient un demi-cercle dans une cour sombre.
— C'est ici ! dit la nourrice en ouvrant une petite porte.
Le cœur d'André battait avec violence. 11 était tout autant intrigué du mystère que du côté galant de l'aventure. Il suivit la nourrice après s'être assuré que son poignard était bien à sa place et se pistolets faciles à jouer.
José, toujours en se traînant avec précaution , était arrivé jusqu'à quelques pas de la maison dont il vit André et sa compagne franchir la porte.
Il s'assura le moyen d'escalader les fenêtres pour s'introduire dans l'intérieur, au cas où le bruit de quelque lutte
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lui indiquerait qu'on avait besoin de son secours. Quand il se fut bien édifié sur ce point, il examina l'extérieur de la maison. Il fut frappé, comme l'avait été André, du morne aspect des murs et de l'obscurité des croisées, toutes hermétiquement closes, et ne laissant pas soupçonner qu'il pût exister le moindre foyer de lumière derrière les jalousies.
José secoua la tête en signe de défiance, se colla comme une cariatide contre un des piliers de la porte de ~ la cour et se donna tout oreilles aux bruits qui pouvaient arriver jusqu'à lui.
Le silence et le calme le plus absolus régnaient autour de la maison.
238 LES PEAUX NQIRES.
André, la main appuyée sur celle de sa mystérieuse introductrice, traversa une sorte de vestibule sonore et sombre comme Textérieur de la maison. Puis une porte s'ouvrit sur une seconde pièce, où la lumière de deux bougies brillait doucement. .
Les premiers regards d'André se dirigèrent vers une glace qui se trouvait en face de lui. Il s'aperçut que ses traits étaient pâles et sérieux. Chez lui , hâtons-nous de le dire, ce n'était pas de la peur, mais l'effet d'une émotion bien naturelle. De crainte que la nourrice ne se méprît sur cette pâleur, André s'empressa de sourire, et lui dit de sa voix la plus rassurée :
— Le chemin du bonheur est comme cehii du ciel, parait-il étroit, escarpé et difficile.
— Quelquefois , répondit la nourrice, en ce pays surtout.
Joséfa (ainsi se nommait-elle ) avait raison. Il y avait dans cette observation qu'elle venait de faire, tout un
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tableau des mœurs de la vie coloniale. Soit dit sans vouloir porter préjudice à la vertu des femmes du Nouveau- Monde, il faut constater que tout , dans les habitudes de l'existence intérieure et dans les dispositions même des habitations, concourt à raffermir cette vertu, ou du moins à entourer de difti cultes presque insurmontables les occasions de défaillance.
D'abord, les appartements sont ouverts de tous les côtés, à tous les vents, à tous les regards. Voulût-on les clore, il resterait encore à Tindiscrétion et à la jalousie assez de moyens d'exercer leur surveillance. Les murailles et les cloisons des maisons d'Europe sont remplacées, aux colonies, par des lames de persiennes à jour; les portes ne sont jamais fermées,, en sorte que les nombreux domestiques de chaque maison circulent d'une pièce à l'autre à toute heure; il suffirait que l'entrée fût une seule fois refusée, contre l'habitude, à un d'eux, pour donner l'éveil aux soupçons.
Puis, au nombre de ces domestiques, il faut toujours compter deux ou trois de ces esclaves privilégiés, enfants et adultes, de l'un et de l'autre sexe, ne quittant jamais les talons ou la jupe de leur maîtresse, toujours dans sa chamlDre dont l'entrée leur est familière, dans son salon môme où assis dans un coin, ils assistent à toutes les visites, à toutes les conversations.
On peut dire qu'aux colonies les maisons sont de verre; du haut en bas on voit ce qui s'y passe, on entend ce qui s'y dit. Changer quelque chose à ce despotisme intérieur, ce serait déclarer qu'on veut mal faire; si' une servante ou le moindre négrillon trouvait la résistance d'un verrou derrière une porte dont il aurait essayé de tourner la serrure, aussitôt la domesticité entière serait assemblée, l'œil collé aux fentes des persiennes et l'oreille aux écoutes.
Dans ces conditions de vie publique même au fond de leur ctlcôve. les femmes créoles, non -seulement ne peuvent rencontrer sous leur toit des occasions de faiblesse, mais encore elles sont garanties contre toute conversation compromettante pour leur honneur, part faite, bien entendu, à la liberté des propos qui, dans les colonies espagnoles surtout, sont dans les mœurs du meilleur monde.
Pour qu'une femme puisse enfreindre ces lois de la surveillance domestique, qui laissent aux maris le loisir de dormir sur leurs deux oreilles, comme on dit, il faut qu'elle en arri\e à jeter complètement son bonnet pardessus les balcons, et accepte d'être mise au ban de la société coloniale, société très-guindée en général, au milieu même de Textrême licence qu'elle affiche quelquefois. Elle aime peu qu'on la fronde, et montre la plus grande antipathie à tous ceux qui paraissent faire fi du qu'en dirat-on.
Il n'y a pas de pays où l'on soit plus indulgent pour les faiblesses, et même pour les vices, mais sous la condition qu'on n'en fera point parade.
11 reste aux femmes une ressource suprême, dangereuse, mais qui leur fait rarement défaut, pour échapper, quand elles en ont la pensée, aux scrupules de l'intérieur domestique. Cette ressource est la protection coupable de leur nourrice, ou de l'esclave favorite, élevée avec elles, dans leur intimité, comblée de leurs bienfaits, et plus esclave encore par le dévouement et par l'affection que par la loi. Toute défaillance de vertu, aux colonies, s'est toujours accomplie derrière un de ces deux manteaux.
Il faut avoir vécu dans la société coloniale pour bien comprendre que ces deux êtres, nourrice et esclave, n'agissent ainsi ni par corruption ni par intérêt, mais par dévouement. En aidant une femme à se perdre, elles croient
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sérieusement la sauver du scandale que provoquerait toute autre ligne de conduite.
C'est ainsi que José fa avait été amenée à se faire la messagère complaisante de la marquise Antonia Daguilla auprès d'André de Laverdant,, et à prêter son estancia (petite habitation), qu'elle tenait de la munificence de sa maîtresse, pour leur première entrevue. Le lecteur voudra bien comprendre que nous dépeignons ici des mœurs exceptionnelles, et que nous devons étudier la société coloniale sous toutes ses faces. Et d'ailleurs, je me hâte de le dire, la marquise Daguilla n'avait d'autre but et d'autre arrière-pensée, du moins ne se l'avouàit-elle pas, que d'accueillir en secret un homme à qui la jalousie excessive du marquis ne lui permettait pas d'ouvrir les salons du riche hôtel de la caïa de l'Obispo. Elle ne péchait encore que par curiosité.
La marquise Daguilla, en effet, vivait en recluse à la Havaue : promenades, bals à la Filarmonica, concerts, spectacles, tout lui était refusé ; et, pour le monde si brillant de la Havane , Antonia était une perle perdue, enfouie dans le luxe splendide d'im hôtel dont les portes de marbre ne s'étaient jamais ouvertes devant un homme.
Les maris, à la Havane, sont également sujets à ces deux extrêmes : ils accordent à leurs femmes une liberté excessive ou les condamnent, au nom delà jalousie, aux rigueurs de la solitude.
Joséfa laissa Audré dans la pièce où nous les avons vus tout à l'heure, et entra dans un apparteuient voisin; par la porte, une vive luuiière s'échappa. C'était une sorte de salon proprement, mais modestement meublé. On s'apercevait cependant qu'il avait été décoré à la hâte et évidemment pour la circonstance. Une belle natte de jonc fin couvrait le plancher, et dans le milieu était suspendu un
hamac en écorce d'arbre et orné de plumes aux plus splendides couleurs.
Dans ce hamac légèrement balancé était arrondie une jeune femme rêveuse , regardant s^'envoler en spirales bleues la fumée d'une cigarette dont ses lèvres lançaient la fumée au ciel. En entendant entrer Joséfa, la jeune femme sauta vivement à bas du hamac ^ et jeta dans un petit brasero, placé sur un meuble à côté d'elle, la cigarette à moitié consumée.
— Nourrice, est-il venu? demanda-t-elle à Joséfa.
— Il est là, répondit celle-ci.
— Introduis-le; et, en disant cela, Antonia chercha un refuge pour sa nonchalance et pour sa grâce créoles dans une butaca.
Joséfa appela André et se tint debout devant la porte , qu'elle referma soigneusement.
Antonia, à l'arrivée d'André, se leva rouge de pudeur et d'émotion.
— Approchez, seigneur cavalier, dit-elle; puis elle se rassit, et ajouta en s'adressant à Joséfa :
— Reste avec nous, nourrice.
André plus respectueux et plus craintif qu'il ne s'était promis de l'être, s'avança jusque devant Antonia, dont il baisa respectueusement la main , et prit place dans la butaca que Joséfa lai présenta. Les plus hardis conquérants de cœurs eussent éprouvé, en présence de la marquise, les mêmes sentiments qui dominaient André.
Antonia avait, en effet, une beauté qui imposait, chose rare chez les Havanaises, douées plutôt de ce que nous appellerions ici le minois chiffonné, avec des airs provoquants. Son regard inspirait l'obéissance. Dans tout son aspect, il y avait quelque chose d'impérieux; les grâces capiteuses de la femme ne se découvraient en elle qu'à la seconde épreuve.
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Comme toutes les Espagnoles de ces pays, elle était de taille moyenne. Elle avait le teint mat, mais la vie circulait sous cette blanche épidémie avec un sang riche et généreux. Ses yeux étaient une double fournaise; elle les avait aussi grands que sa bouche, qui était des plus mignonnes. Ses pieds étaient petits; ses mains plus petites encore, je crois; Je bras rond, mais musculeux, les épaules grasses et arrondies. Et puis tout cela était animé par un je ne sais quoi qui n'a de nom dans aucune langue, pas même dans celle de l'amour, un je ne sais quoi qui fait que l'on reste hébété devant une pareille femme, et que Fon se jette à ses genoux.
C'est le moyen qu'André trouva le plus éloquent pour dire à Antonia :
— Je vous trouve belle comme un rêve. On m'avait promis un ange, je trouve une femme, ce qui vaut bien mieux.
Le silence d'André menaçait de devenir embarrassant pour Antonia. Il le sentit. Et au bout de quelques instants, quand il fut revenu à lui :
— Madame, lui dit-il, que puis-je faire pour mériter toutes les bontés dont vous m'honorez?
Antonia parut faire un effort, et, d'une voix évidemment troublée par l'émotion :
— J'ai su, seigneur cavalier, répondit-elle, que vous aviez manifesté le désir de me remercier de l'hospitalité que je vous ai offerte dans mon hôtel le jour où vous fûtes blessé.
— C'était vous! s'écria André en l'enveloppant du regard.
—Moi-même! Et comme il ne m'était point possible de vous voir à la Havane, j'ai obtenu de ma bonne nourrice qu'elle me prêtât sa maison pour accepter vos remerciements d'une action si simple.
André prit avec passion l'une des mains d'Antonia et la porta à ses lèvres.
— Tenez, seigneur cavalier, dit la marquise en détachant Funique rose qui s'épanouissait resplendissante au milieu de son épaisse chevelure noire, gardez ceci en souvenir de moi et de ce jour. ...
Les Havanaises, comme toutes les Espagnoles de FAmérique d'ailleurs, attachent un prix extrême au don de cette fleur qu'elles portent dans leurs cheveux.
Je me souviens qu'un de mes amis avait rendu, en France, de très-sérieux services au général Rosas, le dictateur de Buenos-Ayres. Un officier de notre marine^ dînant un jour chez le général, eut occasion de parler de cet ami et de ses services. Manuelita, la fille du dictateur, détacha la rose qui était plantée dans ses bandeaux, et se retournant vers l'officier :
— Vous partez demain pour la France; à votre arrivée, remettez cette fleur à M. X..., et dites-lui combien je lui suis reconnaissante de son dévouement à mon père.
La conversation entre André et Antonia, quoique se ressentant bien un peu de l'excentricité de leur rencontre, se maintint cependant dans les limites de la plus irréprochable convenance ; elle fut ce qu'elle eût été dans le salon même de l'hôtel de la caïa de l'Obispo.
— Et quand vous reverrai-je. Madame? demanda André prêt à quitter Antonia sur Fordre donné par la nourrice.
— Joséfa vous le dira demain à Fégiise, où vous vous rendrez à neuf heures .
Ils se séparèrent.
André suivit Joséfa, qui ferma les portes avec précaution. Arrivée à celle qui donnait sur la cour, elle l'entr'ouvrit avec un soin extrême, et après avoir passé la tête au dehors pour regarder et écouter, elle dit à voix basse :
— Venez , Excellence.
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Elle conduisit le jeune houinie pendant quelques pas, et lui indiqua la route qu'il fallait prendre pour gagner Tallée sombre de la puerta de Tierra. En tournant l'angle du mur qui encadrait la cour de la maison, André aperçut dans les ténèbres un homme qui se dissimulait au point qu'on eut dit qu'il voulait disparaître dans l'épaisseur des pierres.
C'était José. André le reconnut parfaitement. La vieille nourrice laissa Laverdant pour rentrer dans sa case,
L'Indien rejoignit son maître.
En arrivant devant la porte ^ Joséfa poussa un cri de surprise et recula de cinq pas. Elle venait d'apercevoir assise sur Pune des marches une femme, la tête penchée dans ses deux mainS;, dans Fattitude de la prière, de la méditation ou de la douleur. Au cri de Joséfa, cette femme se leva, et balbutia d'une voix bien douce, mais^toute tremblante :
— Tu ne me reconnais pas, nourrice?
— Qui êtes-vous? murmura Joséfa à qui le trouble et rémotion retiraient tout sentiment de perception.
— Mais je suis Tobine.
A ce nom Joséfa se calma, et se rapprochant de la jeune esclave :
— Et que fais-tu ici, chère enfant?
— Je viens te demander Fhospitalité pour cette nuit.
— L'hospitalité? fit Joséfa.
— Oui; après avoir frappé trois fois à ta porte, je m'étais assise, désespérée. Tu étais donc dehors ?
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— Oui... J'étais allé jusqu'à la Croix du Pêcheur dire ma prière en pèlerinage, balbutia Joséfa; mais y a-t-il longtemps que tu es ici ?
— A peine cinq minutes.
Joséfa respira. Elle craignait que Tobine ne fût arrivée avant le départ d'André , et qu'elle ne l'eût vu peut-être sortir.
— Pauvre enfant, reprit la nourrice, mais comment se fait-il que tu viennes me demander l'hospitalité? ï'es-tu donc sauvée de la maison du marquis ? T'a-t-on battue ? Que t'est-il arrivé, enfin ?
— Rien de tout cela nourrice; seulement j'ai à causer avec toi. Ne veux-tu pas que nous entrions?
— Certainement si, répondit Joséfa, en affectant de cette rencontre une joie qu'elle ne ressentait pas. Elle ouvrit la porte; les deux femmes entrèrent. Joséfa s'arrêta dans la première chambre où il y avait de la lumière, et regardant aussitôt Tobine :
— Bon Dieu du ciel ! qu'as-tu donc? s'écria-t-elle. Tu es froide comme la pierre d'un tombeau. Tes yeux sont noyés de larmes; es-tu malade ?
— Oui, répondit Tobine, et bien malade.
— Où souffres-tu? demanda Joséfa, devenue tendre et tout à fait sérieusement prévenante.
— Là ! fit la jeune mulâtresse en portant la main à son cœur. J'aime, ma bonne Joséfa, j'aime !
Et en disant ces mots, elle se laissa tomber sur une chaise, tout émue et palpitante.
—•Tu aimes donc sans espoir d'être aimée, que tu souffres ainsi?...
— Sans espoir ! répondit Tobine en cachant sa tête dans le sein de sa nourrice.
— Pauvre enfant ! murmura Joséfa. Voyons, chère petite, continua-t-elle , tu es belle comme pas une fille
de couleur ne Test, à coup sûr, dans toute la Havane, et tu ne peux pas aimer sans espoir qu'on f aime... Qui donc est celui pour qui ton cœur a chanté ?
— Je ne puis pas le nommer, répondit Tobine en frissonnant.
— C'est une Excellence?
Tobine se contenta de faire un signe de tête.
Certes, il n'est pas rare aux colonies de voir des filles de couleur amoureuses de jeunes blancs, et il n'est pas extraordinaire qu'il découle de là im drame ou une émotion. Les femmes de la caste de Tobine sont la proie habituelle des riches et 'des élégants de la race blanche. Libres, elles se donnent à qui veut les prendre; esclaves, elles deviennent l'objet d'un marché traité de gré à gré, souvent entre le propriétaire et l'amant lui-même, sans que la morale coloniale y trouve à redire.
Mais il s'est présenté des cas où, selon les habitudes de l'enfance, et l'espèce d'éducation qu'elles ont recueillies au contact de leurs maîtresses, certaines jeunes filles esclaves, surtout dans la position de favorite qu'avait occupée Tobine, puisent des idées élevées et honnêtes. Celles-là ont trouvé un frein à leurs passions; la prostitution luxueuse de leurs compagnes les a épouvantées , elles ont fait quelquefois des rêves chastes ou ambitieux. Elles n'ont ressenti de l'amour que les atteintes honnêtes, et de l'homme qui a fait chanter leur cœur, selon l'expression havanaise de Joséfa, elles font un dieu pour leur âme, un mari pour leur cœur. Si cet homme est un blanc, une Excellence, le rêve, pour des filles comme Tobine, devient un cauchemar affreux, peuplé de haine, de vengeance et de malédiction . Qui haïssent-elles le plus alors, de l'amant impossible ou de leur rivale? Elles l'ignorent elles-mêmes; mais elles haïssent et elles sont disposées à se venger en aveugles ; il leur faut une proie au moins; c'est le comble
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du bonheur et de l'ivresse quand leurs griffes et leurs dents peuvent déchirer à la fois deux victimes.
C'est la règle générale que nous venons de poser; elle a eu ses exceptions. De nobles élans, des résignations admirables, des dévouements profonds sont sortis de ces passions tumultueuses.
Tobine avait été la compagne d'enfance d'Antonia ; elle avait été donnée à la jeune fille blanche comme un jouet pour la distraire. De plus, elles étaient sœurs de lait; et le vieille Joséfa était la source où elles avaient puisé un mutuel attachement qui les avait liées l'une à l'autre comme deux sœurs du même sang, part faite à l'abjection de Tesclave, aux droits du maître et à la différence de couleur.
En écoutant le commencement de la confidence de Tobine, Joséfa avait senti un grand trouble lui passer dans l'esprit, et un froid mortel lui saisir le cœur. Elle se raffermit un peu cependant, et s'adressant à Tobine :
— Eh bien ! lui dit-elle, tu voulais me consulter, parle; quel conseil te puis-je donner?
— Écoute, nourrice, cet homme que je ne puis nommer : noble, beau, jeune, brave, je l'aimai... en le voyant. Je ne savais et je ne voulais pas savoir s'il aimait personne, et s'il était aimé d'aucune femme. J'avais donc le mystère et l'incertitude qui me laissaient heureuse. Mais un jour, j'étais aux côtés d'une femme, belle comme il est beau, lui, noble comme il est noble, jeune comme il est jeune, et je sentis, aux regards, à la pâleur, au tremblement de cette femme, qu'elle aimciit, comme moi, le même homme. Je pouvais l'espionner, je l'espionnai, et je sus...
— Malheureuse î s'écria Joséfa, l'homme que tu aimes, c'est...
— Tais-toi, nourrice ! fit Tobine en appliquant sa maia
sur la bouche de Joséfa ; tais-toi^ maîtresse pourrait entendre.,.
— Antonia ? murmura Joséfa stupéfaite.
— Oui, maîtresse, reprit l'esclave à voix basse, car elle est ici, je le sais; car ce soir, elle a reçu iM. deLaverdant, pendant que moi je pleurais à la porte , de rage et de jalousie.
— Bon Dieu du ciel ! s'écria la nourrice en se laissant tomber sur un siège, nous sommes perdues !
— Et pourquoi ? répliqua Tobine. Parce que je sais que madame a, ce soir, donné un rendez-vous à M. André, parce que je sais qu'il est venu ici, parce que je l'ai vu sortir tout à l'heure accompagné par toi ! Perdues ? oui, vous le seriez toutes les deux, si c'était une autre que moi qui fût en possession de ce terrible secret; oui, si Madame n'était ma sœur de lait, si je ne la chérissais pas comme si la même mère nous eût donné le jour à toutes les deux. Et pourquoi veux-tu donc que ce soit Tobine qui vous perde !... Je vous sauverai plutôt s'il le faut...
A ces mots, la porte de la pièce voisine s'ouvrit, et Antonia parut, pâle et émue. Tobine, involontairement, tit un bond en arrière. Ce n'est jamais impunément qu'une femme se trouve en face d'une rivale heureuse. Antonia s'avança vers la jeune mulâtresse et, lui prenant les deux mains, elle oublia sa dignité de femme blanche et de maîtresse jusqu'à l'embrasser. Puis, après un moment de silence, elle lui dit :
— J'ai tout entendu, Tobine; tu m'aimes, tu m'es dévouée, n'est-ce pas ? Oh ! tu garderas bien au fond de ton cœur ce fatal secret.
— 11 mourra avec moi , maîtresse, répondit la mulâtresse; mais, au nom du ciel I s'écria-t-elle en tombant aux genoux d'Antonia, dites-moi si vous l'aimez réellement.