LA TRAITE DES NÈGRES
Du moment que nous prétendons être citoyens américains, il faut nous conduire devant un tribunal américain. Or, plutôt que de faire ce voyage^, les croiseurs préfèrent recevoir de nos mains la prime de une livre sterling par nègre capturé et nous laisser partir.
— N'avez-vous jamais été pris ?
— Une seule fois; nous étions ea pleine mer^, loin des côtes^ le temps était des plus calmes et des plus lourds; il n'y avait pas moyen d'échapper. Du moment que le croiseur anglais fut en vue, j'avisai aux moyens de pouvoir sortir éventuellement d'embarras. Je jetai à la mer toute ma provision d'eau sauf une barrique. Ce que j'avais prévu se réalisa. Par un motif ou par un autre, le commandant de la corvette ne nous prit pas avec lui, et plaça sur notre bord une vingtaine d'hommes sous les ordres d'un lieutenant qui était chargé de nous conduire je ne sais plus où. Forcé de toucher à la côte pour prendre de l'eau, le lieutenant, qui naviguait pour la première fois dans ces parages, fut obligé de me prendre pour pilote. — « N'essayez pas de nous échapper, me dit-il, en me remettant la direction du gouvernail, car je vous brûlerai la cervelle. »
Je me dirigeai sur un point de la côte où se trouvent un grand nombre de comptoirs de négriers. Dès qu'on vit mon navire, qui était parfaitement connu, la mer se couvrit d'embarcations; sur les injonctions du lieutenant, toutes se retirèrent. Mais j'avais eu le temps de faire savoir en espagnol, à plusieurs personnes que je reconnus, qui j'étais et à qui on avait affaire. Aussi, dès la tombée de la nuit, les nègres, revenant en force, nous reprirent. Quant à notre équipage anglais, après l'avoir pourvu d'une très-bonne embarcation, munie de tout ce qu'il fallait pour prendre la mer, nous lui signifiâmes de s'éloigner au plus vite.
— Combien portiez-voiis de nègres par voyage ?
— A mon dernier voyage, j'en avais 66 i, j'allais au Brésil * si j'eusse chargé pour Guba^, j'en aurais pris 800.
— Comment les traitiez-vous ?
— Pendant les premiers jours, pour établir notre autorité, nous sommes sévètes avec eux; mais au bout d'une semaine ou deux, notre rigueur se relâche. Pendant la nuit, les noirs, pour dormir, se mettent sur le côté; s'ils se couchaient sur le dos> on n'aurait pas assez de place à leur donner.
-- En meurt-il beaucoup ?
*- Assez pour notre perte. Le matin, la première chose dont on s'occupe, c'est de visiter la cargaison et de jeter à la merles morts et ceux qui sont dans un état désespéré.
— Vos bénéfices sont-ils grands?
— Lors de mon dernier voyage à Cuba, mes frais montaient à 13,000 dollars^ et ma cargaison en valait 220,000. A notre arrivée, nous tombâmes entre les mains des agents du capitaine général Pezuela. Celui-là a plus fait pour la compression de la traite que tous ses prédécesseurs ensemble. S'il fût resté plus longtemps à Cuba, je n'aurais pas répondu de ses jours. De temps immémorial, le domicile particulier des planteurs était chose sacrée, on se gardait bien d'y pénétrer; mais Pezuela ne respectait rien : il envoyait saisir les nègres récemment débarqués partout où il croyait savoir qu'on les avait cachés.
— Enfin vous voilà pris à tout jamais,
— Hélas, oui! c'est mon second qui m'a trahi. Cet homme n'a pas de cœur. Certaines rides de son visage eussent dû de prime abord exciter ma défiance. Avant de prendre un homme avec lui, un négrier doit en deviner le caractère rien qu'à sa figure et à son tempérament. Une fois en mer, un capitaine n'est maître de son navire qu'autant qu'il a à lui seul plus de nerf et de vigueur que