‹ Les peaux noiresChapitre 8 sur 50 · LA TRAITE BES NÈGRES · texte numérisé non relu

LA TRAITE BES NÈGRES

On a beaucoup parlé contre la traite des nègres; on a assimilé ce trafic à la piraterie. Ce n'était pas assez, on Ta condamné comme un crime de lèse-humanité ; soit!

Je ne combattrai aucune des formules dont on s'est servi pour flétrir ce commerce répugnant, et pourtant je n'ose pas dire ici que, au point de vue même de cette morale, de cette religion, de cette philosophie invoquées tour à tour ou simultanément pour condanmer la traite des nègres, ce commerce a rendu à l'humanité et à la civilisation des services que l'esclavage, crime odieux, plus que la condition de l'esclave elle-même, a empêché d'apprécier.

Je paraîtrais mentir à mes propres sentiments et aux généreux élans de cœur de mes lecteurs, si j'insistais sur ce point et si je développais ici une théorie qu'on flétrirait sans qu'il me fût ni permis ni possible de me justifier; d'autant plus que cette doctrine a servi d'argument à tous les défenseurs de l'esclavage.

Je poserai seulement cette question : était-il plus humain de laisser des nègres, prisonniers par le sort de la guerre ou par le rapt, croupir dans un esclavage barbare, que de les conduire par Texpatriation au spectacle d'une civilisation à laquelle on a eu le tort de ne pas assez les initier. Esclavage pour esclavage, le second était plus humain, plus rationnel que le premier.

La traite a eu le tort de n'être pas une œuvre d'apostolat, au lieu d'être un commerce; elle eût été alors, même avec des rigueurs égales, considérée comme un des bienfaits de l'humanité.

J'en appelle à ces paroles d'un missionnaire des premières époques de l'établissement des Européens dans les colonies, et de l'esclavage :

« De quoy nous pouvons dire, » écrivait ce missionnaire en parlant des nègres, « que leur servitude est le prince cipe de leur bonheur et que leur disgrâce est cause de « leur salut, puisque la foy qu'ils embrassent dans les « isles, les met en estât de connaître Dieu, de Faymer et « de le servir. »

Telle qu'elle a été pratiquée, la traite, je me hâte de le dire, est une monstruosité devant laquelle l'esprit du siècle se soulève, même dans les pays à esclaves.

Gomment se faisait ce commerce ? On peut raconter de tristes et de terribles choses sur ce sujet; tous ces drames se résument dans le récit suivant que je trouve dans un journal américain, et que je traduis à peu près littéralement:

LA TiiAlT£ DES NÈGRES . - 307

En ce moment (i), dit VEvangelist, journal de Californie, se trouve à la prison des Tombes un homme déclaré coupable par le jury d'avoir pris part à cet infâme commerce, justement assimilé par nos lois au crime de piraterie. Si M. Smith, en sa qualité d'étranger, proteste contre le droit que les tribunaux américains se sont arrogé en le jugeant, il ne conteste cependant pas la vérité des faits qui ont donné lieu à son procès. Voici le résumé d'une conversation que vient d'avoir avec lui un de ses amis :

— C'est de New-York, dit le capitaine Smith, que partent la plupart des navires américains qui vont à la côte d'Afrique chercher des nègres, pour les transporter ensuite à Cuba et au Brésil, Il en part aussi des autres ports ; Philadelphie en expédie en moyenne quatre ou cinq par an, et Baltimore un ou deux. En 1853, New-

(S) Ce récit diitç de doux années environ-

York en a envoyé trente-cinq au mois. Une fois la cargaison débarquée, on détruit ordinairement le navire, afin de faire disparaître la preuve du voyage.

— Mais au moment du départ comment vous y prenezvous pour ne pas éveiller de soupçons ?

— Nous faisons nos préparatifs avec le moins de bruit possible et ne demandons nos papiers de départ qu'au dernier moment. C'est à la sortie du port que nous courons les plus grands dangers, non pas que nous ayons peur d'une visite, cela n'aboutirait à rien, mais le nombre des marins de l'équipage étant toujours de beaucoup supérieur à celui exigé pour la manœuvre du navire, nous appréhendons sans cesse que l'attention des autorités ne se porte de ce côté-là.

— Mais à la côte d'Afrique , comment vous débarrassez-vous des croisières anglaises ?

— Quand nous sommes à vide, nous nous en inquiétons fort peu. MM. les officiers anglais viennent à bord, et comme nous voguons sous pavillon américain, ils n'ont pas le droit de procéder à une visite ; nous montrons nos papiers et tout est dit. Ces messieurs qui ne laissent pas de soupçonner la vérité, grognent, murmurent et puis s'en vont.

— Mais si vous êtes chargés, comment faites-vous ?

— Cela est un peu plus difliciie, mais nous avons encore plus d'un moyen de sortir d'affaire. Dès l'arrivée du croiseur, nous faisons descendre dans la cale tous nos nègres. Nous fermons les écoutilles, et quand on vient à bord, nous montrons nos papiers ; si les nègres se tiennent tranquilles, tout va bien; mais comme les officiers soupçonnent la vérité, ils restent parfois à bord une heure ou deux, alors les noirs qui étouffent font du bruit et ouest pris.

— Et vous êtes punis ?

— Pas toujours; nous réussissons encore à nous sauver.

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