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Les peaux rouges

Le Far-West, en Amérique, représente, matériellement, ou plutôt géographiquement parlant, de vastes contrées qui ont semblé longtemps impénétrables au travail et cà tout le cortège da la civilisation. — A la vérité, on ne croyait pas avoir besoin d'aller troubler de sitôt, jamais peut-être, les solitudes grandioses de ces forêts que la hache des pionniers a ravagées, — de ces prairies, abri de troupeaux saur vages, et que la charrue a labourées et fertilisées, — de ces fleuves et de ces lacs majestueux, dont les flots se sont ouverts sous la proue des steamboats.

Plaçons-nous au point de vue des premiers colons qui vinrent peupler l'Amérique du Nord, et demanflons-nous si leur regard a pu être assez ambitieux pour oser, alors, pénétrer à travers ces terres inconnues, et atteindre des bords de l'Atlantique aux côtes

2 Ll.S PEAUX ROUGES.

(lu Pacifique, de l'embouchure du Delaware à Tembouchure du Colombia , — d'une limite à l'autre d'un continent tout entier.

Non, certes! derrière la borne du champ cultivé, à dix lieues tout au plus des bords de la mer, a dû commencer, pour les hommes de cette époque, le Far- West, c'est-à-dire l'inconnu, le mystère, l'œuvre et la conquête de l'avenir.

La tâche, en ce temps, était bien assez lourde de s'assurer des établissements sur la côte orientale, depuis le cap Cod jusqu'au cap Fear,du Massachussets à la Caroline, où se concentrèrent les premiers efforts des émigrants anglais. Et quand, plus tard, les populations s'accrurent, leur intérêt le plus pressé les poussa à descendre d'abord au Sud, le long du littoral, et à occuper les rivages du golfe du Mexique après avoir doublé la pointe des Florides. Tout ce qui se cachait dans les profondeurs épaisses de l'Ouest, à partir du premier rideau de forêts qui bornait la ferme du colon, était déjà le Far-West !

Puis bientôt les explorateurs, inspirés par la glorieuse curiosité des découvertes, se sont élancés à travers les fleuves et les forêts ; à leur suite les ambitieux et les cupides ont passé Te Rubicon sur ce pont jeté par la science, et ont osé reculer les limites de leurs exploitations. Un premier pas en a nécessité un second; et, peu à peu, sur tous les points à la fois, par le Nord, par l'Est, par le Sud , on recula de quelques lieues le voile qui cachait le mystère. A

mesure qu'on avançait, le Far- West, refoulé vers le centre du continent américain, puis jusqu'au voisinage du Pacifique , perdit de jour en jour de son prestige.

Le Far-West a été comme ces horizons que dessine en pleine mer à l'œil du voyageur lajonction illusoire du ciel avec les flols, et qui semblent marquer le terme du voyage. A mesure que le navire s'en approche, cet horizon s'éloigne; on se trouve au point où le regard s'arrêtait tout à l'heure, comme à la limite extrême du monde, et la ligne est encore là, toujours à la même distance, comme si elle avait reculé avec une vitesse uniforme à la marche du navire. Puis enfin, derrière ces brouillards insondables, se dresse tout à coup la terre qu'on poursuit^ et le mystère disparaît. Ainsi en a-t-il été du Far-Wesl en Amérique : il a reculé devant la civilisation , à chaque pas que celle-ci faisait. Il est évident que ce qui a été le Far- West pour les fondateurs des colonies est aujourd'hui un pays riche, cultivé, sillonné de raihvays et de steamboats.

Ce qui était le Far-West il y a cinquante ans , il y a trente ans, il y a dix ans, ne l'est plus aujourd'hui.

Pour mieux dire, le Far-West, à le prendre dans sa signification primitive, n'existe plus. — Il impliquait une terre à découvrir, elle est découverte; un mystère à pénétrer, la lumière en a illuminé toutes les ténèbres; un continent à ouvrir aux conquêtes et aux bienfaits de la civilisation, de l'embouchure du

à ' LES PEAUX ROUGES.

Delaware à l'embouchure du Columbia, la circulation est assurée, sinon encore facile. — Et, comme si la Providence avait eu hâte de trouver le dernier mot de ce problème humain, il a fallu que la Californie, terre perdue entre les mains du Mexique, devînt la proie de rUnion; et de ses veines ouvertes sous le fer de la première pioche, ce pays a laissé couler l'or. Ce fut la conclusion finale. Le travail et le peuplement, lents encore à régénérer le Far-West, s'établirent au cœur du pays, et remontent à celte heure de l'extrême Occident pour rencontrer la civilisation en marche par le Nord et par l'Est.

Le Far-West a-t-il bien encore aujourd'hui la même signification qu'on lui donnait jadis?

Ou je me trompe fort, ou ces mots Far-West ne représentent plus au delà de l'Atlantique qu'une tradition vénérable; et, quand ils éclatent dans une conversation pour désigner le désert, il me semble toujours qu'une voix va s'élever des bords du Pacifique pour protester, et que du fond de l'IUinois, du Michigan ou de l'indiana, steamboats et locomotives sont prêts à lancer de leurs flancs embrasés une lave de fumée noire pour donner un démenti à cette expression d'autrefois, — «des temps de l'enfance du pays 1 »

J'ai bien peur, à vrai dire, que les Américains ne se servent encore de celte locution que par vanité et par

orgueil national, pour avoir le droit, si quelqu'un leur demande : — Mais où donc est ce Far- West? — de répondre :

— Il fut là oii VOU.S voyez aujourd'huî^des cités, des champs en pleine culture, des fabriques en activité, des usines, des railways , des steamboats, des canaux, un commerce florissant, des États constitués, des législateurs, des populations, au large hier, — plus resserrées aujourd'hui, — et qui demain seront à l'étroit; le contraire enfin du campos uhi Troja fuit! Au lieu du triste spectacle du cadavre d'une ville ensevelie dans un linceul d'herbes, et livrant ses pierres aux morsures insolentes des reptiles, contemplez cent liions nouvelles se dressant fières et jeunes sur un sol étonné.

L'Américain consentira bien à ajouter :

— C'est la civilisation, c'est le temps, c'est le travail tout moderne de l'humanité qui ont fait cela; — mais il ne manquera pas de dire aussi : — C'est mon œuvre à moi, peuple de l'avenir !

Il y aura du vrai, il y aura le sentiment et la conscience d'une force réelle se manifestant chaque jour par d'éclatantes preuves , dans ce triomphe orgueilleux de l'Américain en face d'un tel résultat.

Le Far-West n'existe donc plus. Il y a à peine dix ans déjà, un voyageur, l'oreille et l'esprit familiarisés

avec cette appellation et dotant encore clans son imagination le Far-West de tous les mystères qui l'enveloppaient jadis, se trouvait à Buffalo, — et voyant arriver un sleamboat avec quatre cents passagers à bord, il demanda d'où venait cette espèce d'arche de Noé?

— De l'Ouest, lui répondit-on.

A Sainl-Louis, le propriétaire de l'hôtel où il était descendu lui promit toutes sortes d'agréments, parce' qu'il donnait à loger chez lui à un grand nombre de négociants de l'Oue.-t, qui avaient toujours des merveilles à raconter. Il vit aborder aux quais de Saint-Louis deux, trois, quatre, six steamboats par jour, jetant de leurs flancs du fer, des bestiaux, des chevaux, du charbon de terre; puis, autant d'autres chargeant des marchandises de toutes sortes, embarquant des armées de passagers; et comme il demandait à ses voisins :

— Où vont ces steamboats; d'où arrivent ceux-ci?

— Les uns viennent du Far-West et les autres y vont, lui répondit-on.

Ce voyageur imita l'exemple qu'on lui donnait; il s'embarqua, et parlit pour l'Ouest. A mesure qu'il s'y enfonçait, il rencontrait des steamboats et des voyageurs comme lui revenant de plus loin ou allant plus loin encore.

Il devint évident pour ce curieux que le Far-West était le point vers lequel se dirigeaient toute l'intelligence, toute l'activité, tous les efforts des Américains. Et, comme si le nec plus ultra de la prospérité des

États-Unis fût caché dans le dernier fourré d'arbres de la dernière forêt inexplorée de cette vaste contrée, les grandes cités de l'Union, celles qui doivent leur développement le plus rapide à leur situation dans l'Ouest, en sont à regretter de n'être plus, comme elles le furent jadis, à six cents lieues dans l'intérieur de ces anciens déserts.

— Nous sommes destinés à demeurer stationnaires désormais, me disait un jour un habitant de Cincinnati (dans rOhio), et les causes qui ont valu à notre ville une si rapide croissance que, le lendemain de sa naissance, elle était en pleine jeunesse, n'existent plus pour nous.

— Et pourquoi ? lui demandai-je.

— Parce que, me répondit-il avec une tristesse amère, nous ne sommes plus assez enfoncés dans l'Ouest. L'avenir est là-bas, ajouta-l-il en tournant un regard d'envie du côté des jeunes États de l'Indiana, de l'Illinois et de l'iowa; comme un jour il sera au delà. Les émigrants, le travail , la sève d'où sortent les grandes cités, passent devant nous et ne touchent plus à nos rives. — Nos propres enfants nous abandonnent, eux aussi, et sans regret.

Le caractère des Américains est tout entier dans ces plaintes du citoyen de Cincinnati. Ce qu'il faut à ce peuple sans cesse en gestation de cités, d'établissements industriels nouveaux, c'est un pays, vierge aujourd'hui, et où il y a tout à créer. C'est l'orgueil de son sentiment national d'être le spectateur et un des

ouvriers (le ces rapides transformations du Désert en usines actives, en villes aux monuments de marbre. Au fond, il y a une question d'intérêt matériel qui les préoccupe vivement, car il s'agit toujours d'une fortune à faire ou à doubler.

Les fortunes aux États-Unis s'alimentant surtout aux sources du travail, et le travail prenant des proportions d'autant plus fécondes que le courant de l'émigration est plus puissant vers un point, et que les bras s'y multiplient davantage, — il s'ensuit, que ce qu'il faut surtout à l'Américain, c'est un pays où la curiosité et l'espoir du gain produisent un mouvement considérable et inusité de terres, de capitaux, de navires.

Au fureta mesure donc, l'Ouest des États-Unis, puis à son tour le Far- West, sont devenus les théâtres où se sont succédé des acteurs nouveaux, recommençant pour la millième fois, depuis deux cent cinquante an?, la représentation de la même pièce. Et pour peu que les circonstances y prêtent un peu , le succès du lendemain dépasse toujours de beaucoup celui de la veille. Cincinnati , par exemple, a fait son deuil de l'avenir. Quelque coin de terre, inconnu sans doute aujourd'hui, et couvert peut-être encore de ces hautes herbes que des géants montés sur des chevaux géants ne dépasseraient pas de la tête, aura à son tour le sort et la fortune rapide de Cincinnati, comme San-Francisco est destiné évidemment à effacer New-York en richesse et en prospérité.

Qu'est-ce donc que le West et le Far-WestfBe quoi et comment se composent-ils ?

Ouvrez la .première géographie venue des États- Unis, et vous y verrez que l'Union est composée de quatre grandes divisions territoriales : États de l'Est, — États du Centre,— Étatsdu Sud,— Étatsdel'Ouest. Cette dernière division comprend les États du Kenlucky, de l'Ohio, du Tennessee, de l'Indiana^ de TUlinois, du Michigan , du Missouri, de l'Arkansas, du Wisconsin, de Plowa, de la Californie, de l'Orégon, et des territoires de l'Utah, du Nouveau-Mexique, du Minesota.

Il suffît de jeter les yeux sur une carte de l'Amérique du Nord pour comprendre que ce n'étaient pas là les pays où ni les colons conduits dans la Virginie en 1607 par Christophe Newport et John Smith, « le père de la Virginie, » comme on l'a surnommé, ni les Pèlerins de Plymoulh pouvaient songer à aborder. Mais laissons de côté un passé trop éloigné qui ne nous offre que de timides essais , et ne nous attachons aux destinées de ces contrées, redoutées pendant si longtemps, qu'à partir du moment où le grand mouvement industriel , agricole et commercial des États- Unis se fit sentir d'un bout à l'autre de l'Union.

U va sans dire que les États les plus voisins du centre où la vie se manifesta dans toute son énergique

activité furent les premiers à en recevoir les contrecoups bienfaisants : ainsi l'Ohio, où les établissements européens ne datent que de 1789, le Kentucky , qui ne devint État qu'en 1792; le Tennessee, qui entra dans la fédération en 1796. Ces États touchant tous les trois à la Pensylvanie, à la Virginie, ù la Caroline du Nord, premiers foyers de la colonisation , sont là pour démontrer la vérité de notre assertion.

Aux époques où commence la prospérité de ces trois Élats, l'Amérique du Nord n'avait point encore une surabondance relative de population et ne ressentait pas ces besoins urgents qui entraînèrent, bientôt après, les émigrantset les pionniers à pénétrer, la hache, la pioche et le fusil à la main, sur les terres immédiatement situées au delà des limites des trois États qui, dans l'Ouest, servirent de halte aux transfuges du monde entier. Le peuplement de l'IUinois, du Michigan, de l'Iowa , de l'Indiana, du Wisconsin, de l'Arkansas, se fit plus lentement et successivement, selon le degré de longitude sous lequel ils se trouvaient placés, par rapport aux terres déjà en pleine prospérité , où les émigrants ne pouvaient plus se mouvoir autant à leur aise et où ils commençaient à se disputer les meilleurs champs.

La contrée ouest des Élats-Unis ne tarda donc pas à perdre de son caractère primitif; et le Far-West en

était trop près pour ne point se ressentir de cette invasion. C'est d'ailleurs dans la nature du peuple américain de prendre possession aussi prompleinent que possible de tout sol qui est son bien; et, pourvu qu'au fond d'un désert, sa propriété, il sache qu'un pionnier, un chasseur ou un trafiquant, exerce son industrie, il se dit : — Patience! il y aura bientôt là vingt mille, trente mille, cent mille âmes de population !

Il faut bien reconnaître aussi que le climat et la fécondité du sol ont secondé admirablement le développement des Étals et mêmes des territoires situés dans le West et le Far-West (1). De toutes les parties de l'Union , c^esl celle qui est le mieux partagée sous le rapport des fleuves et des rivières, dont quelques-uns ont donne leurs noms aux États qu'ils baignent. 11 en résulte des facilités immenses pour la circulation des individus et pour les échanges commerciaux. Aussi compte-t-on aujourd'hui plus de cinq cents stearaboats parcourant les fleuves et les rivières de l'Ouest et du Far-West, et des milliers de bateaux de toutes sortes les canaux et les lacs, dont quelques-uns sont accessibles même à des flottes de vaisseaux de guerre, comme le lac Michigan, par exemple, où le commodore Perry remporta, en 1813, une victoire navale sur les Anglais.

Le plomb, le fer, le charbon de terre, le sel et la

(1) Je ne parlerai pas de la Californie, dont les destinées splendides sont ducs à des causes toutes particulières, ni des territoires récemment acquis de l'Utah, du Nouveau-Mexique, sur lesquels l'iniluencc américaine n'a pas eu le temps de se répandre assez cflicacenient.

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chaux sont Icsproduils minéraux de l'Ouest ; ses productions agricoles sont : le chanvre, le blé, le tabac, le coton, le maïs, Torge, l'avoine.

La population de cette division territoriale de l'Union s'élève à plus de six millions d'habitants, dont environ six cent mille esclaves. Les quatre Etats du Tennessee, du Kentuckv, du Missouri et de l'Arkansas, sont les seuls où cette institution subsiste. Le rapide développement de ces contrées dans l'espace de trente ans se démontre clairement par le chiffre de la population esclave en 1820 et en 1850. Dans la première période il était de 218,678; dans la seconde, de 58Zi,846, c'est-à-dire qu'il a plus que doublé. Quanta la population libre, elle n'atteignait pas deux millions d'âmes en 1820; elle est aujourd'hui de six millions.

L'Ouest et le Far-AVest sont couverts de forêls épaisses et de prairies immenses. Cette double circonstance a rendu ce pays favorable à l'émigration des Indiens qui, chassés 'peu à peu du sol primitif, occupent aujourd'hui par tribus éparses le vaste territoire qui leur a été assigné « pour toujours, » disent les traités. L'histoire de leur émigration devant la marche de la civilisation nous force à traduire ces mots par ceux-ci : « Le territoire qu'on vous donne vous appartiendra jusqu'à ce qu'il devienne nécessaire de vous en chasser de nouveau et de vous refouler, d'année en année, jusqu'aux confins de la mer où les débris de votre race, s'il en subsiste encore, seront réduits à se noyer s'ils ne se civilisent pas. »

LK FAR-WKST. 13

C'est dans 1 Ouest que se rencontrent surtout ces prairies si célèbres.aux États-Unis. Elles sont de deux sortes, les grandes et les petites prairies ; ces dernières, où les terres plates alternent avec les collines boisées, sont les plus belles en réalité. Il n'y a pas de parcs dessinés par les plus habiles artistes, qui offrent à l'œil un spectacle égal à celui de ces prairies, où la nature a fait des merveilles et des prodiges. Là même où l'on est sûr de ne rencontrer aucune habitation humaine, le cœur est comme à l'aise et l'imagination éprouve des jouissances infinies. Un écrivain américain, fort ingénieux et très-pittoresque dans les descriptions qu'il a données du Far-West, James Hall, a dit que les petites prairies, par la disposition des plaines, des bois, des bouquets d'arbres, ressemblent à des lacs qui tantôt s'élargissent, tantôt se rétrécissent, tandis que les grandes prairies, où l'œil ne trouve aucun point pour se fixer, lui représentent l'immensité et la nudité de l'Océan. « De ci, de là, ajoute-t-il, un arbre solitaire, courbé sous le vent, se dresse comme le mât d'un navire qui a sombré. »

Aux frontières mêmes du territoire occupé par les Indiens, la civilisation accomplit son œuvre patiente sans que les sauvages du Désert éprouvent le besoin d'y prendre part.

Je me rappelle avoir vu à New-York, à une exliibi-

tion de ^peinture, un tableau représentant avec une portée philosophique qui probablement avait échappé à l'auteur, le côté affligeant de ce constraste.

A droite de la toile s'élevait une ville, au-desus de laquelle fumaient les cheminées des usines; d'un côté à l'autre de la rivière des ponts développaient leurs arches, beau travail d'architecture; au loin on apercevait un convoi de voitures roulant à toute vapeur sur un chemin de fer; de toutes parts de laborieux agriculteurs courbés sous la charrue. A gaucho de la toile, et sur une éminence, un groupe d'Indiens, les uns endormis , les autres fumant paisiblement leur pipe et contemplant d'un œil indifférent et stupide ce spectacle de l'activité humaine.

Hélas! quoi espérer, en effet, de ces enfants du désert qui ne se sont jamais rencontrés avec la civilisation que pour la combattre sans la comprendre, et pour en arrêter la marche au lieu de prendre leur place dans les rangs de leurs vainqueurs, dont ils pouvaient se faire des amis et des protecteurs !

Chassés, le feu dans les reins, de tous les points où les premiers colons avaient jeté les bases de leurs établissements, les Indiens ont été refoulés, sans presque jamais essayer de se fondre avec eux , vers les territoires inconnus ou encore inutiles de l'Ouest. Ils s'y sont agglomérés, fortifiés; et, certes, les terreurs qu'ils inspiraient aux uns , les obstacles qu'ils suscitaient à tous, n'ont pas peu contribué à populariser les idées étranges et peut-être poc-

tiques qui ont longtemps enveloppé le Far-West.

Ce qu'il y a de certain, en tout cas, c'est que le jour où il a fallu mettre le pied dans les contrées de rOuest et envahir leurs repaires , les Indiens ont recommencé contre les colons et les émigrants ces mêmes g<uerres acharnées qui avaient retardé les progrès des premières colonisations. Quelques-unes de ces guerres ont eu un grand retentissement, et ont donné longtemps de sérieuses inquiétudes aux États livrés à la merci de ces sauvages, tour à tour ou simultanément, assassins et incendiaires incorrigibles.

Ainsi, jusqu'en 1755, le Rentucky a été positivement arrêté dans son développement par les attaques incessantes des Indiens, et ce n'est qu'après leur dispersion et l'émigration des tribus ruinées, que cet État a commencé à jouir de la paix nécessaire à l'enfantement de l'agriculture, du commerce et de l'industrie. Expulsés du Kentucky, ils remontèrent dans le Nord- Ouest, et poursuivirent le même système d'attaques contre les habitants de l'Indiana, qui n'en furent délivrés qu'en 1811, après la victoire que remporta sur eux le général Harrison.

Cette campagne si décisive de l'Indiana est une des plus célèbres dans ces luttes ardentes contre les Indiens. Elle prit un caractère tout particulier par le rôle qu'y jouèrent le fameux Tecumseh et son

frère Ten-Squa-To-Way, surnomme « le Prophète. » Ce Tecumselî est une, des grandes figures parmi quelques-uns de ces chefs indiens, qui opposèrent une résistance à la fois si énergique et si désespérée aux armes des Anglo-Américains.

Au moment où Tecumseh opéra ce soulèvement dans l'Indiana, l'Angleterre et les États-Unis étaient sur le point de se déclarer la guerre. L'occasion était donc on ne peut plus favorable, d'autant plus que des agents anglais aidaient ces conspirations, et assuraient à Tecumseh leur appui pour exciter sa haine contre les Américains. Ce juge Hall, dans son éloge public du général Harrison, a tracé de Tecumseh et de son frère un portrait saisissant auquel nous empruntons quelques traits.

Ce Tecumseh appartenait à la tribu des Shawaneses. Il nourrissait depuis longtemps le plan de coaliser toutes les tribus de l'Ouest contre les blancs, en leur démontrant que les forces combinées des Indiens suffiraient pour détruire tous les établissements des Européens dans la vallée du Mississipi qui s'étend des Montognes-Rocheuses aux Alleghanys, et pour en chasser ces usurpaleurs. Pour effectuer ce projet, l'audacieux chef visita les différentes tribus disséminées sur la frontière, etavec une diplomatie habile et une mâle éloquence, dont il était également doué à un haut degré, il leur retraça le tableau de leur longue oppression et des injustices dont ils avaient été les victimes. 11 alluma ainsi dans leur cœur les flammes de la haine

profonde qu'il avait vouée à la race blanche. Il se fit aider dans cette mission de propagande par son frère. Quoique de même origine, ils différaient essentiellement par leurs caractères qui se combinaient merveilleusement pour le succès de leur entreprise. Le nom iiïdien du « Prophète » signifiait littéralement ({ une porte ouverte, » par allusion sans doute à la voie de délivrance dans laquelle il espérait de faire entrer les Peaux-Rouges; la traduction du nom de Tecumseh était « une panthère rampante. y>

Tecumseh était audacieux et sagace ; il était aussi orateur brillant, chef militaire très-capable, négociateur heureux; il avait un cœur enthousiaste, un esprit fécond en expédients. Se venger des « faces pâles » avait été le rêve de toute sa vie.

Le Prophète ne possédait aucune des qualités viriles de son frère. Il était astucieux, cruel, lâche, sensuel. La superstition des Indiens et le puissant appui de Tecumseh, qui affectait de le traiter comme un homme supérieur, lui assurèrent l'ascendant énorme qu'il prit sur les tribus.

Le seul talent qu'il possédait était une éloquence entraînante; mais il n'en usait que rarement, préférant recourir aux jongleries. Tecumseh avait eu soin de faire accroire que son frère était en communication directe avec le Grand-Esprit, Ce qui donnait quelque créance à cette prétention exorbitante, était que la tribu shawanese passait parmi les Indiens pour être tout particulièrement favorisée du Grand-Esprit. Elle

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avait possédé autrefois la science universelle, — disaient les vieux Sachems, — mais comme punition, à la suite d'une offense grave, le Grand-Esprit lui avait retiré celle science pour la donner aux blancs. Le moment était venu, — ajoutaient-ils , — où les blancs devaient, par la volonté du Grand-Esprit, restituer aux Peaux-Rouges ce glorieux privilège.

Enivrés par toutes ces jongleries, les Indiens entreprirent cette fameuse campagne de l'Indiana , où ils furent défaits à Tippecanoe par le général Harrison.

Pendant ce combat engagé en l'absence de ïecumseh, « le Prophète» s'était réfugié sur une éminence voisine de la rivière Tippecanoe où , parfaitement en sûreté, il chantait une chanson guerrière. Au moment où il vit la déroutede ces malheureux qu'il avait entraînés à leur perle, il prit honteusement la fuite, et disparut pour toujours de la scène.

Le territoire assigné aujourd'hui aux Indiens comme lieu de résidence n'est pas occupé seulement par les sauvages. On y rencontre aussi d'assez nombreux établissements d'Européens, exposés, il est vrai, aux attaques presque continuelles des tribus vivant de rapines quand la chasse leur fait faute.

On compte sur ce territoire environ 80,000 Indiens, donl 25,000 au moins appartiennent aux tribus qui ont été obligées d'émigrer, et auxquelles le

LE FAR-WESï. d9

gouvernement américain paie une rente annuelle. Quelques-uns de ces groupes — c'est l'exceplion — ne montrent pas une antipathie trop marquée au travail, et se livrent assez volontiers à l'agriculture. Mais les instincts sauvages dominent chez eux et se réveillent de temps en temps, par leur contact avec les autres tribus originaires du pays^ et qui ont continué, quelques efforts qu'on ait tentés, de vivre dans leur état primitif.

M. Gatlin a donné dans son voyage la nomenclature des diverses tribus agglomérées dans le rayonnement des forts américains, destinés à maintenir la paix entre elles et à protéger les établissements et le commerce des blancs.

Les Indiens qui avoisinent le fort Leavenworth, construit par le général de ce nom et placé au confluent de la rivière Konza et du Missouri, à six cents milles au-dessus de l'embouchure de ceîleuve, et par conséquent au delà de Saint-Louis, sont :

Les Y-O-Ways, les Konzas, les Pawnees, les Omahas, les Ottoees, les Missouries, les Delawares, les Kickapoos, les Potawatomies, les Weahs, les Pevrias, les Shawanos, lesKas-Kas-Kias. Quelques-unes, parmi ces tribus, sont adonnées à l'agriculture, où elles ont acquis une certaine habileté; les autres ont gardé leur caractère sauvage. Les Y~0-Ways paraissent être les plus avancées, bien que portant encore l'ancien costume et se construisant des habitations comme celles des Indiens primitifs. C'est une petite tribu d'environ

quatorze cents individus occupant un village à quelques milles de la rive orientale du Missouri.

Les Y-O-Ways, les Osages, les Pawnees et les Sacs et Foxes, ont seuls l'habitude de se raser la tête. Si cet usage se rencontre dans d'autres tribus, ce n'est qu'individuellement et par imitation. Ceux qui se rasent ne conservent de leur chevelure, coupée aussi ras que possible, qu'une touffe au sommet de la tête, de la grosseur du poing, et de deux pouces de haut, au milieu de laquelle ils plantent une belle crinière de cheval ou de daim, mélangée de plumes d'aigle.

Toutes ces tribus ne sont plus aujourd'hui que des débris insignifiants , composés de quatorze à quinze cents individus, à l'exception des PaAvnees, qui sont encore un peuple puissant et guerrier. On en compte de dix à douze mille environ; ils ont été plus que le double. Ils habitent les bords de la rivière Plate, et sont divisés en quatre bandes ou familles, ayant chacune un chef particulier. Ces Pawnees-Plate sont voisins des Omahas, des Ottoes et des Missouries, qui vivent sous leur protection immédiate, de sorte qu'au premier signal ils sont en mesure de concerter une prompte attaque ou une défense. Ils sont bien fournis d'armes à feu et de munitions de guerre.

Les Osages, ou Wa-Sî'nv-See, comme ils s'appellent, sont environ deux mille cinq cents, divisés en quatre villages à l'embouchure de l'Arkansas et du Neos-Ao ou Grande-Rivière ; leurs wigwams sont construits en écorces d'arbres et en roseaux. Les Osages sont la plus

haute race d'hommes de l'Amérique du Nord ; on en rencontre un grand nombre qui ont jusqu'à sept pieds, et presque tous en ont au moins six. Ils sont bien proportionnés, quoique un peu voûtés ; leurs mouvements sont d'ailleurs fort gracieux; à la chasse, comme à la guerre, ils ont peu de rivaux. Quoique vivant côte à côte avec la civilisation, ils ont mis un soin particulier à ne pas adopter les mœurs eoropéennes; ils ont tout conservé de leur état primitif. Les Osages, comme toutes les tribus qui se rasent la tête, se percent les oreilles et y suspendent une grande quantité d'ornements. Ils portent aussi des colliers ; et, vivant sous une température chaude, ils ont généralement le col, les épaules et les bras nus et peinls de toutes les couleurs. Dans son ouvrage, M. Gatlin a donné le portrait d'un chef des quatre villages tenant d'une main sa pipe et de l'autre son tomahawk, dont le manche est orné de plusieurs scalps. Il se nomme Tchong-tas-hu (le chien noir). C'était un homme fort respecté, tant à cause de son énorme prestance, car il n'avait pas moins de sept pieds, que pour sa vie extraordinaire; ses membres étaient puissants, et il avait un aspect formidable; il pesait au moins deux cent cinquante à trois cents livres. Les Osages ont été longtemps et étaient encore récemment un peuple redoutable, aujourd'hui disséminé sur les bords du Mississipi.

On trouve encore dans le haut Missouri la petite tribu des Shiennes, composée d'environ trois mille

âmes, et voisine des Sioux, entre les bois noirs et les Montagnes-Rocheuses.

« Il n'y a pas, dit M. Gatlin,dans toute l'Amérique du Nord, après les Osages cependant, de race plus belle et de plus noble apparence ; c'est à peine si on trouverait dans toute la tribu un homme qui ait moins de six pieds. Les Shiennes sont riches en chevaifx qui paissent en grand nombre dans leurs plaines: aussi sont-ils d'intrépides cavaliers, toujours en guerre avec les Blackfeet et les Pauwnees.

« Le chef de cette tribu, à l'époque où je la visitai, ajoute le même voyageur, était un des hommes les plus remarquables que j'aie rencontrés dans l'Amérique du Nord, et, au dire des trafiquants, un homme plein d'honneur et d'intégrité (1). Il avait nom Nechec-ra-notis (le Loup dans les bois). »

Les Sioux ou Dah-Cotas, dont je viens de citer le nom, sont une des plus nombreuses tribus de l'Amérique du Nord, et aussi une des plus turbulentes et des plus guerrières. Les Sioux sont de fort beaux hommes, qui, malgré leur haute taille, ont beaucoup de grâce dans les mouvements. Ils sont répartis en quarante-deux familles ou villages ayant chacun un chef respectif qui obéit à un chef général. On les divise en Sioux du Mississipi et Sioux du Missouri; les premiers sont assez civilisés, et ont de fréquentes re-

(l) Je ferai observer au lecteur que M. Catliii est un peu trop enthousiaste des Indiens pour que ses brevets de capacité et d'honnêteté n'inspirent pas quelque défiance.

talions avec les blancs : ce sont, par conséquent, do grands buveurs de wiskey. Ils poussent presque jusqu'au raffinement le luxe et les jouissances de la vie.

Les nonibreuses peuplades qui habitent le territoire indien à la source du Missouri sont, en général, les plus belles, les mieux équipées et les plus splendidement costumées : elles vivent tout à fait dans leur état primitif. En tête, il faut placer les Crows et les Blackfeet. Ces derniers forment la plus nombreuse et la plus guerrière de toutes les tribus du conlinenl. Ils occupent tout le pays depuis l'embouchure du Yellow-Stone, le long des rives du haut Missouri, jusqu'aux Montagnes-Rocheuses. Leur nombre s'élève à quarante ou cinquante mille; ils sont la terreur de tous leurs voisins. Leurs ennemis les plus acharnés sont les Crows, qui, bien moins nombreux, perdent, dans les combats qu'ils livrent sans cesse, une grande quantité des leurs; et il est probable qu'avant peu d'années ils seront complètement détruits par les Blackfeet.

Les Crows cultivent leur chevelure avec tant de soin qu'elle traîne quelquefois par terre de plus d'un pied. C'est un privilège d'ailleurs qui appartient exclusivement aux hommes, car il est interdit aux femmes, bien qu'elles aient des cheveux à profusion, de leur donner ce développement. On a cité des che-

velures deCrowsqui n'avaient pas moins de dix pieds et quelques pouces. Habituellement ils la relèvent et l'attachent sur le sommet de la tête, en sorte qu'elle fornie un paquet ou chignon d'environ un pied de long, qu'ils portent sur le bras ou ramènent sur la poitrine dans les plis de la robe. Ce n'est que dans les jours de parade qu'ils déploient cette chevelure avec orgueil, et lui laissent balayer la terre. Elle est aussi noire que l'aile du corbeau. Quand les Crows perdent un de leurs parents, ils se coupent une partie de leurs cheveux; une femme en deuil de son mari ou d'un enfant les tond à ras.

Je citerai encore comme faisant partie du contingent indien danscettezone du Far- West, les Minatares {peuple des Saules), petite tribu de quinze cents âmes, divisée en trois villages. Ils sont évidemment une portion détachée des Crows, car ils en ont le costume et toutes les habitudes. « Leur chef, au moment où je les visitai, dit M. Catlin, était un vieillard décent ans, qui avait presque complètement perdu la voix et la vue ; il me reçut d'ailleurs avec une cordiale affection. Je séjournai plusieurs jours dans le wigwam de ce vieux Minatare, qui avait nom Black-Mocassin, avec deux chefs crows qui étaient venus rendre une visite à leur ancien ami et allié. »

Parmi les tribus qui ont habité les bords du Missouri, j'aurais pu en ci(er une qui a eu une puissance considérable, les Mandans. Mais ils ont été complètement détruits par la petite vérole qur ravagea leur

pays en 1838. Trente ou quarante d'entre eux seulement survécurent, et furent faits prisonniers par les Riccarecs qui les massacrèrent.

Les Américains possèdent encore dans l'Ouest deux aulres forts, le fort Gibson et le fort Smith situés dans l'Arkansas, et destinés à rendre aux Indiens et aux trafiquants les mêmes services que le fort Leavenworth.

Les tribus qui avoisinent ces deux forteresses ne sont que de véritables débris repoussés par le gouvernement, sous l'administration du général Jackson, — un des plus impitoyables adversaires que les Indiens aient rencontrés, «— dans le pays situé le long des frontières occidentales du Missouri, de l'Arkansas et de riUinois. Ces tribus, moyennant des traités et à prix d'argent , ont abandonné leur territoire en échange de l'exil qu'on leur a fait.

Ainsi c'est en première ligne, en commençant par le nord : les Rickapoos, qui sont tout au plus huit cents aujourd'hui. Ils occupaient jadis l'illinois, à l'extrémité sud du lac Michigan, dans une misérablecondition, bien que leur pays lût un des plus beaux du monde.

M. Catlin raconte qu'un de leurs chefs, Keeanne-Kuk (le prophète), était un chrétien très-fervent qui tenait des meetings réguliers, où il prêchait et exhortait ses sujets à se convertir à la religion catholique. «J'ai assisté à un de ses prêches, dit M. Catlin, et bien que je ne comprisse pas la langue qu'il

parlait, je fus frappé néanmoins de la facilité avec laquelle il paraissait s'exprimer, de l'éloquente simplicité de ses gestes, du feu qu'il mettait dans ses discours. Je ne sais jusqu'à quel point il a pu faire fleurir chez son peuple les germes du christianisme qu'il y a semés, mais ce que je puis affirmer, c'est qu'il est parvenu à les guérir de la passion de la boisson ; et pendant toute la durée de mon séjour chez les Kickapoos, je n'ai entendu parler d'aucun cas d'ivresse. »

Les Kas-kas-kias, les Weahs, les Pe-a-rias, qui habitaient également l'Illinois, sont tombés dans une telle dégradation et une si grande misera, que c'est tout au plus même s'il en reste aujourd'hui quelques vestiges.

Les Delawares, dont le nom a été la terreur des Indiens et de tout le continent américain, occupaient originairement la partie Est de la Pensylvanie, une grande portion des Etats du New-Jersey et du Delaware. Aucune tribu n'a été plus exposée aux invasions des blancs, aucune ne s'est défendue avec plus de courage et de désespoir tout en succombant. Refoulés des bords du Delaware au Susquehanna, ils l'ont été encore jusqu'aux montagnes Alleghany, puis à la rivière Ohio, puis dans l'Illinois, et aujourd'hui enfin ils sont relégués dans l'Ouest, au sud des Kickapoos. Mais, par exemple, de dix-huit mille qu'ils étaient jadis, ils sont réduits à huit cents. Les missionnaires moraves ont fait des efforts inouïs pour les convertir au christianisme; ces efforts ont été inutiles,

Leurs vêlements se composent en partie d'étoffes fabriquées par les blancs, et ils portent sur la tête des châles ou mouchoirs de couleur qu'ils attachent en forme de turban.

Les Iroquois ont été les plus maltraités de toutes les tribus du Nord. Jadis puissants, ils sont réduits à néant comme nation, et le peu qu'il en reste a été mêlé aux autres tribus. Ils parlent toujours avec orgueil du passé de leur histoire.

« Les Iroquois, disent-ils, avaient conquis le monde presque en entier, mais le Grand-Esprit, irrité des carnages dont s'était rendu coupable son peuple favori , résolut de les punir, et envoya sur eux une grande mort qui les a presque tous détruits. »

Telle est la cause à laquelle ils attribuent la décadence de leur tribu.

L'histoire des Schawanos est lellement liée à celle des Étals-Unis et aux épisodes de la guerre de l'Indépendance, qu'elle est universellement connue. Cette tribu, qui fut réellement très-puissante, habitait originairement la plus grande partie de la Pensylvanie et du New-Jersey. Depuis une soixantaine d'années ils s'étaient retirés sur les bords de l'Ohio, d'où le gouvernement les a expulsés. Les Schawanos et les Delawares, tantôt alliés, tantôt ennemis, ont soutenu de rudes combats contre les blancs et entre eux. « Aujourd'hui, dit M. Catlin, ils sont voisins dans leur exil ; il est probable que la mort, avant peu de temps, aura fait bon marché des uns et des autres. » Parmi

28 LES PEAUX ROUGKS.

les douze cents Schawanos qui restent, quelques-uns sont de bons culùvateurs; mais la plus grande partie est pauvre, misérable et ivrogne; ces malheureux donneraient tout ce qu'ils possèdent pour un verre d'eau-de-vie. Il n'existe pas de tribu dont l'histoire soit plus intéressante que la leur, ni qui ait produit plus d'hommes vraiment remarquables.

Les Gher-o-Kees, les Creeks et les Choctaws occupent le même territoire au sud de l'Arkansas. Les premiers s'étaient déjà livrés à l'agriculture et avec succès bien avant l'exil qui les a frappés. Ils habitaient la Géorgie, où le gouvernement américain les avait reconnus comme nation libre et indépendante. Une partie seulement d'entre eux accepta les traités qu'on leur offrit et émigra; le reste pf-rsisfa à repousser ces traités et en appela à l'ancien acte d'indépendance qui leur avait été octroyé. Les Creeks sont assez bons cultivateurs, et quelques-uns d'entre eux se sont même placés à la tête de fermes bien entretenues.

Quant aux Choctaws, ils paraissent très-heureux de leur nouvelle condition, et ils ont persisté à conserver leurs jeux et leurs anciens usages. « L'époque oii je me trouvai parmi eux, dit M. Callin, était une époque de réjouissance. Tousles jours c'é:aient des fêtes, courses à cheval, courses à pied, danses, jeu de balle, etc. Ce dernier exercice est incontestablement le plus beau, et on ne peut s'en rendre un compte exact qu'en y assistant. Il n'est pas rare de voir six cents, huit cents et même mille jeunes gens engagés dans une

partie de balle, et cinq ou six fuis autant de spectateurs. C'est une fort belle école de peinture et de sculpture que cette réunion déjeunes gens déployant toute la grâce et toute la force de leur corps dans cet exercice. Les joueurs sont nus de la tête aux pieds, à l'exception d'un caleçon serré autour des reins, et auquel est attaché une queue blanche en crins de clicval ; ils portent sur le col une autre crinière peinte de différentes couleurs. »

Cet exercice paraît offrir réellement un très-grand attrait; les préparatifs n'en sont pas moins curieux, et donnent une idée exacte de la passion que les Indiens apportent à toutes ces niaiseries.

La veille du jour fixé pour la partie, à la tombée du soleil, arrive une procession de joueurs portant des flambeaux. Ils se divisent en deux camps, et commencent la danse de la balle, qui dure un quart d'heure; pendant ce temps ils frappent violemment leurs raquettes les unes contre les autres en braillant de toute la force de leurs poumons, tandis que les femmes, réunies en troupes entre les deux camps, chantent et dansent un pas uniforme en invoquant les faveurs du Grand-Esprit. Cette danse, d'un efï-et pittoresque, s'exécute toute la nuit de demiheure en demi-heure.

Après la partie, qui dure tout le jour, on se rassemble pour se livrer à diverses danses, telle que la danse de l'aigle, qui s'exécute en l'honneur de cet oiseau, que les Indiens tiennent en grande vénération.

8& LES PKALX ROUGES.

Elle a lieu entre quatre individus armés chacun d'une queue d'aigle et tournant accroupis autour de deux pieux fichés en terre. Quand l'un des danseurs est fatigué, il est immédiatement relevé par un autre toujours prêt à prendre la place.

Le gouvernement américain paraît avoir trouvé dans le secours des forts un argument assez imposant, car il en a multiplié le nombre autant qu'il a pu. On peut les considérer comme l'avant-garde de la civilisation dans le Far-West.

Il en a élevé un sous le nom de fort Snelling, à la jonction de la rivière Saint-Pierre et du Mississipi, près des chutes de Saint-Anthony, une des cataractes les plus belles de l'Amérique du Nord.

Ceux desSioux qui occupent le voisinage de Saint- Anthony sont une famille de la grande tribu des bords du Missouri ; ils ont les mêmes mœurs, mais modifiées par le contact de la civilisation. Ils sont pauvres et dégradés comme preque toutes les tribus des frontières. Les Sacs et les Foxes, qui étaient autrefois deux tribus séparées, mais parlant un même langage, se sont réunis et forment maintenant un seul peuple inséparable. Leurs danses sont très-amusantes et en grand nombre, entre autres la danse des esclaves, dont l'origine est curieuse. Il existe dans la tribu une société composée de jeunes gens des plus

LK^FAU-WEST. Si

anciennes familles qui se rendent esclaves volontairement pendant deux années , et se condamnent à faire tous les services qu'il plaît au chef de leur commander, sur quoi que ce soit, et quelque humiliant que soit ce service. Après ces deux années, ils sont exempts, pour le reste de leur vie, de la guerre ou de tout autre travail. Ils choisissent un des leurs pour maître, et s'engagent à obéir à tous les ordres qu'il leur transmet de la part du chef. Chaque année, cette société, qui implique l'idée d'une décadence morale bien évidenie, donne une fête qui se passe en danses.

Les Seminoles occupaient jadis la péninsule de la Floride et parlaient la même langue que les Creeks, dont ils sont évidemment une fraction. Durant de longues années, ils ont soutenu une rude guerre contre le gouvernement américain, qui, n'ayant pu parvenir à leur faire accepter des traités pour l'abandon de leur territoire, eut recours à la force et entreprit contre eux celte guerre qui, enlSAl, avait coûté plus de trente-six millions de dollars et un grand nombre d'officiers et de soldats. Cette guerre a été énergiquemenl conduite de la part des Indiens par un de leurs guerrier appelé Os-ce-o-la, et dont le nom devint fameux dans tous les États-Unis, et jusque parmi les peuplades des Montagnes-Rocheuses. Il était fils d'un Espagnol et d'une femme Creek. C'était un homme de taille moyenne, d'une physionomie belle, ouverte, quoique un peu efféminée.

Pendant sa captivité il tomba dans une mélancolie

profonde qui le conduisit au tombeau. Il est mort avec un calme et une résignation parfaits. Sentant venir sa fin, il se fit apporter ses plus beaux habits de guerre et ses armes, dont il se couvrit; se teignit le visage, les épaules, les mains; se montra très-afïectueux envers les ofïiciers et les médecins qui entouraient son lit de mort; caressa beaucoup ses femmes et ses enfants, et s'éteignit sans souffrance.

Tels sont les débris de l'ancienne race primitive contre lesquels la civilisation moderne et le christianisme ont à lutter dans le Far-Wesl. Ces groupes épars, sans énergie nationale, dépaysés, n'offrent plus qu'un obstacle facile à renverser aux envahissements de, la société européenne. Ils n'auront plus bientôt même le privilège de faire que le Far-AVest inspire de la terreur aux imaginations et de la répugnance aux émigrants.

Ce dénoûment est à la veille de s'accomplir. Depuis longtemps déjà, les chasseurs de fourrures ont pénétré au milieu des tribus les plus reculées. Ce n'est pas sur eux qu'il faut précisément compter pour convertir les Indiens, car ils ne les ont pas, jusqu'à présent, édifiés par des exemples d'une moralité bien scrupuleuse. Leur présence n'a pas laissé cependant que de frayer des routes^ et à la suite des chasseurs sont venus les trafiquants, qui ont ouvert à l'avenir des voies de commerce importantes. On ne sait peut-être pas que, sur ce territoire indien, il se fait pour des millions de piastres d'affaires annuellement. Par

exemple, les Irafiquanls sont obligés de marcher par caravanes pour résister aux attaques des Indiens. Dans plus d'une direction, on entend journellement des fusillades, et le voyageuf, en traversant les sentiers qui sillonnent ces vastes prairies, heurte du pied bien des cadavres.

Quelques-uns de ces chasseurs de fourrures séjournent pendant des années entières au milieu des Indiens, sans voir, sans songer même à rechercher les Européens. Ils adoptent la vie des sauvages, moitié par nécessité, moitié par politique, dans l'intérêt de leur industrie. Y trouvent-ils toujours leur avantage? Il est permis d'en douter. Les uns appartiennent aux grandes compagnies anglaises ou américaines qui exploitent sur une large échelle le commerce des fourrures; les autres sont des chasseurs libres {freetrapers) travaillant pour leur propre compte.

J'ai rencontré une fois dans le Nord un de ces freetrapers s'en revenant du fond du désert, pauvre comme il l'était le premier jour où il alla entreprendre ce rude et dangereux métier. C'était un Français nommé Camus. Un de mes amis, qui se préparait à faire un voyage dans l'Ouest, voulut l'engager à son service. Camus se refusa énergiquement à retourner d'où il venait. Nous le questionnâmes sur les causes de ce refus obstiné.

Camus nous raconta qu'il avait été, pendant trois ans, employé par une compagnie, à raison de quatrevingls piastres par an. Ses premiers succès comme chasseur avaient été si heureux qu'il lui prit fantaisie un jour de travailler pour son propre compte, et il se fit chasseur lihre, s'imaginant que ses bénéfices seraient plus considérables, puisque le directeur de la compagnie devait lui payer une piastre par peau de castor. Camus exerça son métier pendant cinq ans sans parvenir à rapporter une seule peau à l'établissement, attendu que les Indiens lui volaient toutes ses .prises, en quelque lieu qu'il les cachât.

— Ces brigands-là, nous disait-il, respectent encore assez les chasseurs appartenant aux compagnies, parce que celles-ci ont à leur service de bons fusils et qu'elles prennent énergiquement parti pour leurs employés dans toutes circonstances. Mais, comme les Indiens n'ont aucun intérêt à ménager les chasseurs, libres, que personne ne défend et qui ne se peuvent défendre eux-mêmes^ ils se rattrapent sur nous de la contrainte qu'ils sont obligés d'observer à l'égard des autres. Il faut toujours qu'ils volent quelqu'un; nous sommes une proie excellente peur eux. Si bien, messieurs, ajouta Camus, que me voilà, à mon âge, tel que je suis parti, sans un cent dans ma poche, mais le corps ravagé par des rhumatismes. Je n'ai eu dans

ces derniers temps qu'une superbe occasion d^ me refaire d'un coup de tous mes malheurs passés; mais elle m'a échappé... *

— Gomment cela? lui demandai-je.

— Voici, mes bons messieurs. J'avais traversé le territoire du Missouri, et je me trouvais sur le versant des Montagnes- Rocheuses, où les ours gris, si rares partout ailleurs, ont élu domicile au milieu des glaces et des neiges éternelles qui couronnent les sommets de ces montagnes. J'avais rencontré là deux Indiens Blackfeet à qui j'avais eu le bonheur de rendre quelques petits services, et qui avaient été assez reconnaissants pour, — une fois que leur tribu était en train de dévaliser une cachette où j'avais enfermé dix superbes peaux, — tâcher qu'on respectât mon trésor. Leur intervention , si énergique qu'elle fût, n'avait servi de rien. Ils m'avaient promis de me rendre cela à l'occasion. Nous nous rencontrâmes donc avec un certain plaisir réciproque dans une des gorges des Montagnes-Rocheuses, où, surpris par les ténèbres, nous fûmes obligés de passer la nuit. Le lendemain , un peu avant le lever du soleil, en ouvrant les yeux, je vis à dix pas de moi une ourse grise, d'une taille colossale, assise avec la majesté de son sexe, ayant deux oursons à ses côtés, et nous regardant fixement. Du même coup je m'aperçus que les restes de notre souper avaient étédévorésjusqu'àlader,]ièremiette,et que mon bissac où étaient enfermés un peu de linge et des provisions de poudre et de plomb avait été

visité et inspecté avec la conscience qu'y aurait mise un douanier.

Ma première pensée fut de remercier intérieurement celle honnête bête de la délicatesse qu'elle avait eue de ne point nous dévorer, mes deux compagnons et moi: je me rappelai alors le proverbe indien qui dit que « l'homme endormi est un mystère (une « chose sacrée) pour l'ours gris. » Mais en ce momentlà j'étais éveillé, je n'avais donc plus aucun litre à son respect. Aussi ma seconde pensée fut-elle de m'emparer de mon fusil, et en même temps je secouai vigoureusement les deux Indiens. Je tenais l'ourse parfaitement bien au bout du canon de mon fusil; l'animal ne faisait pas mine de bouger, j'étais sûr de mon coup, et je me voyais à la tête d'une fourrure que toute compagnie me payerait certainement un prix superbe, mais...

— Est-ce que par hasard l'ours fit feu sur vous? demandai-je à Camus, qui avait suspendu sa narration en poussant un profond soupir.

— Que non pas! répondit-il naïvement; mais au moment où j'allais lâcher la détente les deux Indiens relevèrent vivement le canon de mon fusil I

— Malheureuse face pâle 1 — s'écria l'un d'eux avec indignation, — tu ne sais donc pas qu'il ne faut jamais tuer un caleb (c'est ainsi qu'ils nomment l'ours gris) : — ce serait appeler sur nous les malédictions du Grand-Esprit! Et d'ailleurs, ajouta l'autre camarade en se frottant les yeux, — voici son mari qui vient,

nous ne serions plus en force pour nous défendre. Là-dessus nous nous enfuîmes tous les trois en courant à toutes jambes,

— Voilà, messieurs, — ajouta Camus sur un ton senlencieux, — comment ayant dans mon imagination vendu la peau de l'ours avant d'avoir abattu la bête, je me trouvai définitivement ruiné cette fois par une superstition qui n'a pas le sens commun,

— Tout cela est à coup sûr très-touchant, dis-je à Camus; mais je n'y vois pas de motif pour que vous refusiez d'accompagner mon ami, dans des condilions qui vous assurent le bien-être. Avez-vous peur d'être reconnu par le caleb des Montagnes-Rocheuses?

— Ce n'est pas des ours que j'ai peur, répondit Camus ; — mais je ne voudrais pas être reconnu par les Indiens.

— Ah! ah 1 vous avez donc commis quelque crime parmi eux?

— Oui, monsieur.

— Vraiment! Et lequel?

— Celui d'avoir abandonné ma femme T'sell'nee, la fille de Mon-son-Sah, que j'avais épousée un peu trop contre ma volonté. Il faut vous dire, messieurs, que j'ai eu le tort d'abuser beaucoup de mes avanges physiques auprès des hlles et des femmes des guerriers indiens. Dans toutes les tribus que j'ai fréquentées, j'ai fait un nombre considérable de promesses de mariage que je n'ai jamais tenues. Peutitre me direz-vous que les Indiens sont au-iessus de

38 LES PEAUX ilOUGES.

cela. — Pas autant que vous le pourriez croire en ce qui concerne les Européens, les Français surtout...,

— Et vous en particulier, n'est-ce pas^ Camus?

— Je ne dis pas non. Ces femmes rouges sont très- affolées de mariage avec les blancs, et elles ne manquent jamais de tendre les pièges les plus perfides aux pauvres trapers. — Nous en sommes harassés, messieurs. — Tant il y a que dans chaque tribu j'ai laissé, depuis bientôt huit ans que j'habite les prairies, une demi-douzaine au moins d'inconsolables. A cet égard ma réputation était si bien établie, qu'elle était devenu populaire parmi tous les enfants du Désert. Aussi les pères et les époux étaient-ils fort sur leurs gardes.

Il y a six mois de cela, je devins assez assidu auprès de mademoiselle T'sell'nee, de la tribu des Shiennes. J'avais à peine causé quelquefois avec elle; mais je lui avais donné pour- cadeau une paire de boucles d'oreilles enlevée dans la malle d'un trafiquant que cinq ou six camarades de mon futur beaupère avaient assassiné, et qu'ils étaient en train de dévaliser. Nous assistons assez souvent à ces sortes de spectacles, mais il faut toujours n'avoir rien vu pour conserver la vie sauve.

Mon cadeau et mes conversations avec T'sell'nce ne laissèrent pas de doute à Mon-son-Sah sur les intentions d'un galant aussi dangereux et aussi mal noté que moi dans les wigwams. Aussi le lendemain de mon cadeau, je reçus la visite, au fond d'un boisjieu

bien choisi, — du frère de T'sell'nee, — un guerrier très-redouté connu sous le nom de Pah-loo-co-ra (la Panthère mouchetée), un nom qui promettait, comme vous voyez. — Il m'aborda assez poliment pour un sauvage, puis me dit avec un grand sangfroid :

— J'ai à te parler d'une chose qui t'intéresse. Connais-tu T'sell'nee?

Je fis un signe de tête affirmatif.

— Tu la trouves belle, n'est-ce pas ?

— Oui, répondis-je.

— Tu connais aussi Çah-too-co-ra? continua-t-il.

— C'est toi.

— Tu sais alors que je suis brave et que je n'épargne pas mes ennemis. Eh bien! voici ce que je viens le dire : Tu vas choisir sur l'heure : ou de devenir le mari de ma sœur, qui a des rêves où tu passes, ou d'être assommé par mon tomahaw. Choisis.

En parlant ainsi, « Panthère- Mouchetée » étala à mes yeux un certain gourdin de la plus belle taille et qui me donna fort à réfléchir.

— Que décides-tu ? me demanda Pah-too-co-ra.

— Je décide, lui répondis-je, que je prends T'sell'nee pour femme. A quand la noce? Dépêchons-nous de rejoindre Mon-son-Sah.

« Panthère-Mouchetée » parut tout joyeux de mon empressement, me prit par le bras et me conduisit au wigwam de son père oii je trouvai ma fiancée. Les fiançailles se firent immédiatement. T'sell'nee, en preuve de sa soumission et pour indiquer qu'elle

hO LES PEAUX ROUGES.

m'acceptait pour mari, déposa aussilôl sur la couche nuptiale qui nous était destinée le collier de coquillages qui ornait son cou et qui est, dans la plupart des tribus, le signe extérieur de la virginité.

T'selFnee devint donc ma femme devant la tribu, — je n'ajouterai pas : « et devant Dieu, » — attendu qu'aucune cérémonie religieuse ne consacra notre union.

— Ah! messieurs, — s'écria Camus sur un ton lamentable, — j'ai entendu quelquefois, en France, des gens se plaindre de ce qu'on appelle des mariages de convenance, où il est arrivé souvent que les mariés ne se convenaient pas du tout 1 — Mais qu'est cela en comparaison d'un mariage contracté sous la puissance d'un lomaha\Yk, si belle que soit la mariée et si désireux qu'on ait pu être auparavant de la posséder ! C'est-à-dire que c'est un martyre intolérable, à ce point que hait jours après, nonobstant les garanties de sécurité que ce mariage donnait pour l'avenir à mon industrie de chasseur, je sortis clandestinement du wigwam conjugal pendant une nuit, et me dirigeai au fond des bois, bien décidé à m'enfuir.

J'avais peu de chances de rencontrer un abri sûr chez une autre tribu indienne. Dans presque toutes, j'avais à redouter la colère des femmes; et, d'une autre part, mon métier de chasseur ne m'avait pas si bien réussi jusqu'alors que je dusse tant le regretter. Je résolus donc de m'en revenir en pays civilisé. Voilà comment vous m'avez rencontre ici, et pourquoi je

LE FAH-WEST. Al

refuse si nellement de vous accompagner dans votre voyage au Far- West.

Mon ami jugea la position de Camus assez grave, en effet, pour ne point insister auprès de lui.

A vrai dire, j'étais assez étonné qu'un Français se fût décidé à embrasser ce métier de traper, pour lequel il faut une énergie et une force de fer qui manquent généralement à nos compatriotes émigrants. Je voulus savoir quels motifs l'y avaient conduit.

— Ah ! monsieur, me dit-il, je n'ai pas de chance, et j'ai toujours pris ma vie à rebrousse-poils. Ne m'étais-je pas imaginé de venir à New-York avec la pensée d'y exercer ma double profession de portier et de frotteur!...

— Bien tombé ! dans un pays où il n'y a pas de portier dans les maisons, et où les appartements, garnis de lapis en hiver et de nattes en été,ne sont jamais cirés.

— C'est bien ce dont je m'aperçus, reprit Camus; et, comme je ne savais que devenir, n'ayant aucun autre état que je pusse exercer, je me laissai séduire par un Américain de ma connaissance, qui m'entraîna dans le Far-Wesf,, où j'ai mené la belle et heureuse vie que je vous ai dite.

L'épisode de Camus nous a bien un peu éloigné du point de départ de nos idées sur le Far-West , mais

non pas de manière à nous empêcher d'y revenir.

Quelles autres conclusions peut-on tirer des faits que nous avons racontés, sinon que ce Far- West qui, dans l'imagination des peuples, représentait le symbole d'un pays inconnu, impénétrable, plein de périls de toutes sortes, s'est ouvert progressivement à toutes les conquêtes du travail, et que partout où la civilisalion a fait une halte elle a jeté des racines profondes? Pour preuves, nous avons cité les États qui se sont successivement constitués dans l'Ouest, longtemps dévasté par les Indiens. Nous ajouterons que les territoires non encore constitués aujourd'hui sont à la veille de se transformer.

L'Européen y pénètre, s'y établit, y commerce; toutes les voies sont sillonnées par des trafiquants et par des chasseurs. Quant aux Indiens, ces si redoutables ennemis, le gouvernement américain ne les tient-il pas pour ainsi dire dans sa main? Aucune tribu ne lui est inconnue ; il sait la force numérique de chacune d'elles ; il apprécie leur importance relative ; il exerce sur toutes une domination immédiate, par la présence des agents chargés à la fois de les protéger et de les surveiller — double rôle dont le but est d'assurer l'assiette d'une société organisée dans ces pays. Le temps fera le reste.

Mais l'époque de ce dénoûment ne peut pas être éloignée.

Qu'il tombe un million d'âmes de plus aux États- Unis, — et du train dont marche l'émigration, cette

LE F AU -WEST. àS

lacune ne peut pas tarder à se combler, — de ce jour-là, il y aura une invasion dans les parties non encore exploitées du Far-Wes(.

Ce résultat est si près d'être obtenu, que je n'hésite pas à répéter ce que je disais en commençant :

Le Far-West n'a plus la même signification que jadis.

Il ne définit plus qu'une situation géographique dans toute sa sécheresse.

Il résulte de loiU ce qui précède que lebut forcé de la politique des Américains envers les Indiens est la 'leslruction radicale de ces indigènes. C'est par ce seul moyen qu'ils sont parvenus à l'occupation de rimmense étendue de sol aujourd'hui cultivé et pros- 'père. Ce sera par ce seul moyen qu'ils compléteront la conquête définitive des territoires encore incultes actuellement possédés par les sauvages.

Sous ce rapport, la politique des États-Unis a été vivement critiquée, même au delà de l'Atlantique.

Ces critiques, je ne crains pas de le dire, ont été inspirées par un accès de sentimentalité bien plutôt que par la raison et la réflexion.

Quand on considère le^ rapides transformations sociales qui s'opèrent en Amérique; quand on suit de la pensée et du regard le spectacle des luttes entre la

race indienne et !a race biancbe, on se sent l'esprit assailli par des idées complexes. Tour à tour se succèdent pour troubler le jugement : la pitié, la poésie des souvenirs, les froides exigences de la politique d'État etde la politique de l'Humanité, Tinslinct delà défense personnelle et des droits de la nature, la liberté de la conscience, les grandes émotions de la vie indépendante — toute la gamme des sentiments généreux et des dures nécessités du devoir social vibre alternativement dans le cœur.

Rien n'était donc plus aisé, — plus excusable, dirai-je même, — que de colorer, comme Pont été quelques-uns, les plaidoyers dépensés en faveur des Indiens de l'Amérique du Nord, en leur donnant une certaine apparence d'intérêt et de sympathie. Il suffisait d'invoquer avec emphase les lois naturelles, d'en appeler à la longue possession du sol, de faire briller aux yeux du vulgaire, facile à s'y laisser prendre, les arguments spécieux de la liberté humaine, et même de poétiser un peu ces hordes barbares, en s'enfonçant dans les nuages des traditions.

C'est ce qu'ont fait quelques écrivains, que leur expérience pratique devait cependant mettre en garde contre ce piège. Mais il semble qu'il faille toujours aux hommes les plus sérieux un côté sentimental à exagérer, et qui fausse les intelligences les plus sûres. C'est ainsi que le négrophilisme a aveuglé, pendant un temps, les partisans outrés de l'abolition de l'esclavage ; et à vouloir sauter par dessus le but, ils ont

retiré à la tâche qu'ils avaient entreprise ce qu'elle a eu d'honorable et de sensé.

Il en a été à peu près de même pour les Indiens. Cette sensibilité qu'il y avait un réel danger, en Amérique, à épancher en faveur des esclaves, on l'a reportée sur les Peaux-Rouges avec tout autant d'inconséquence et souvent tout autant d'irréflexion.

La question se trouve peut-être tout naturellement résolue par ce mot d'un écrivain américain : « Les Indiens, a-t-il dit, sont notre poésie, à nous ! »

Dans un pays sevré de poésie, en effet, où tout est positif, abstrait, matériel, ces sauvages étaient comme le radeau sur lequel s'était réfugiée l'imagination.

De la poésie aux doctrines sentimentales, il n'y a eu qu'un pas

Les principes sur lesquels se sont appuyés les avocats des Indiens de l'Amérique du Nord sont en apparence respectables et ont une valeur intrinsèque que je ne contesterai pas, à un point de vue général ; mais il est certain qu'ils perdent de leur prestige, du moment où on se place dans le cœur et dans la vérité de la discussion.

On peut se faire aisément une idée du ton de ces plaidoyers. Les écrits sont là, ilsulTit d'en citer quelques-uns.

Un voyageur qui a beauc(/up vécu au milieu des

CIVILISATION ET BARBARIE. Ul

tribus indiennes, en artiste surtout, promenant ses curieuses et courageuses observations de wigwam en wigwam, M. Georges Catlin, que j'ai déjà cité, et dont les récits quelquefois fabuleux sont en contiadiction flagrante avec les tendresses qu'il éprouve pour ces sauvages, s'exprime ainsi dans la dernière partie de son livre :

« Si toute cette race d'Indiens était venue à disparaître du monde par les ravages de quelque épidémie, il eût paru naturel, n'est-ce pas^ qu'on s'apitoyât sur son sort ? Eh bien, ne leur devons-nous pas aussi quelque sympaibie quand il est avéré que c'est nousmêmes qui tuons les Indiens, que c'est de nos propres mains qu'ils reçoivent la mort ! Leur refuser notre pitié serait un crime de la part d'un homme civilisé!... Mais n'est-ce pas dans Tordre de la nature qu'une nation qui s'éteint ne doive espérer aucune justice de la part de ses destructeurs? Il est vrai que chacun s'excuse, que personne ne veut prendre la responsabilité de tels actes ; que pour endosser le poids d'une pareille faute, nul ne se présente, si ce n'est le jour où il s'agit de partager les dépouilles du vaincu. Alors tout le monde accourt. Il faut reconnaître aussi qu'il n'est pas possible à un gouvernement qui pour* suit un plan bien arrêté, ni à des trafiquants avides d'argent, de se frotter à ces natures crédules, autrement que pour leur faire supporter de cruelles injures»

« Ce n'est pas de la part du gouvernement ni de la part des trafiquants (ju'il faut s'attendre à quel juc

pitié; mais moi, humble Liugiaphe, qui reviens de ce pays, les mains vides et la conscience pure, je puis leur rendre hautement justice, à ces pauvres Indiens et c'est à quoi j'ai tâché. »

A lire ce passage et quelques autres de la conclusion du livre de M. Catlin, on croirait les Indiens le peuple le plus policé et le plus civilisé de la terre, et que toutes les vertus dont Dieu a doté ses créatures les plus favorisées se sont réfugiées parmi eux. Lisez ensuite les détails que le même écrivain donne sar les mœurs, les habitudes de ces tribus ; les descriptions qu'il fait de certaines de leurs cérémonies, cl vous sentez un frisson d'horreur vous courir de la tcte aux pieds.

Après l'exposé de la vérité est venu évidemment le besoin de la sentimentalité et de la pitié spéculative.

Un autre écrivain américain, Joseph Story, homme sérieux et considérable comme légiste , a été non moins sentimental , quoique plus impartial, que le voyageur que nous venons de citer. Il s'exprime ainsi dans un de ses ouvrages :

« Il est dans la destinée de ces êtres malheureux de réveiller vivement notre sympathie et de beaucoup troubler la justesse de nos jugements. 11 y a beaucoup de choses qui nous poussent à excuser leurs atrocités, beaucoup qui nous entraînent jusqu'à Tadmiralion. Est-il rien de plus triste que leur histoire? Par une loi de leur nature, ils semblent réservés à une destruction lente, mais assurée. »

Ce qu'ils ont élé jadis, ces Indiens, Story le rappelle en un style poétique et ampoulé, pour mieux faire ressortir le contraste. Jadis , la fumée de leurs wigwams s'élevait dans les airs en spirale, depuis la baie de l'Hudson jusqu'au fond de la Floride, depuis rOcéan jusqu'au Mississipi et aux lacs. Ils faisaient retentir les vastes plaines et les hautes montagnes du bruit de leurs armes, et leurs chefs régnaient partout en maîtres souverains.

Où sont-ils maintenant ? s'écrie l'enthousiaste défenseur. Où sont ces villages , où sont ces guerriers, ces sachems, ces jeunes hommes intrépides, ces tribus, ces chasseurs infatigables, ces familles? « Toula disparu ! » ajoute-t-il avec une larme dans les yeux, et en mettant un crêpe aux barbes de sa plume.

El si tout a disparu, ce sont les blancs qu'il faut en accuser, n'est-ce pas? c'est le gouvernement américain, c'est la civilisation?

Cruelle perle, en vérité I car ces guerriers, ces sachems, ces chasseurs « étaient dévoués à leurs pays, à leurs amis, à leurs toits. S'ils n'oubliaient pas l'injure, ils n'oubliaient pas non plus le bienfait. S'ils étaient terribles dans leurs vengeances, leur fidélité et leur générosité étaient à toute épreuve. »

L'on verra, par quelques-unes des scènes que je me propose de raconter dans ce livre, jusqu'à quel degré de perfection les Indiens pratiquaient et pratiquent encore toutes ces vertus dont on les gratifie si bellement.

Ah I disons-le bien franchement, dans ces plaidoyers, avant tout, il y a la passion de la controverse.

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