‹ Les peaux rougesChapitre 2 sur 9 · ITI · texte numérisé non relu

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Ce n'est pas seulement l'ambitieuse ardeur des victoires qui a poussé les nations conquérantes à contraindre par la force des armes certaines populations vaincues à se ranger sous leurs lois ; ce n'est pas non plus le besoin insatiable de la domination et l'ambition immodérée d'accroître l'étendue de leurs territoires.

Il est possible que les préoccupations de cette nature ne soient pas complètement étrangères à l'œuvre dont nous parlons; mais elles en sont la conséquence purement matérielle en quelque sorte. La question a une origine plus élevée et plus morale , elle part de plus loin. C'est la Civilisation et la Barbarie , c'est le Christianisme et l'Idolâtrie en présence et en lutte.

Le jour où les Européens posèrent le pied sur le sol du Nouveau-Monde , ils devaient se trouver tout naturellement en guerre, d'un bout à l'autre du continent, avec la race primitive, maîtresse des pays dont on venait leur disputer la possession.

Cette prise de possession eut deux caractères qu'il faut bien distinguer.

On ne peut nier que le résultat immédiat de la de-

couverte qui immortalisa Christophe Colomh fut d'offrir un aliment aux passions cupides; et le chemin frayé par l'illustre navigateur ne servit, tout d'abord, qu'à conduire les aventuriers , pirates et trafiquants du vieux monde, vers une terre oîi ils allèrent chercher une facile fortune, le mousquet au bras.

Tel est le point de départ vrai et incontestable.

La guerre contre les peuplades indigènes eut donc, au début, les apparences d'une agression et d'une usurpation injustes, se résumant en une question de force brutale.

Mais ce premier caractère de la conquête devait se modifier et se modifia effectivement, dès qu'à l'œuvre désordonnée des forbans succéda rœuvie régulière des gouvernements ; dès que l'âpre et unique ardeur du gain fit place aux préoccupations d'une organisation sérieuse et à l'implantation au milieu de ces tribus sauvages des grandes doctrines sociales et chrétiennes.

Le jour, enfin, où les drapeaux des nations civilisées, abritant l'autorité temporelle des souverains do l'Europe et la propagande spirituelle du chef de l'Eglise, flottèrent sur les rivages de l'Amérique, la condition future des races primitives changea complètement.

La pensée dominante des conquérants ne pouvait

pas être et n'était point de détruire, de parti pris, les peuplades indiennes. Ils leur offrirent, au nom de la civilisation et du christianisme, dont ils étaient les représentants, la guerre ou la paix, l'épée d'une main, la branche d'olivier de l'autre.

Les Indiens ne comprirent pas la signification de ce dernier symbole , et la guerre dut tonner contre eux. Ce ne fut pas une guerre impitoyable et nécessairement agressive, mais le plus souvent défensive.

Sur tous les territoires restreints, dans les îles, par exemple, ils furent rapidement vaincus; et la défaite pour eux était fatalement la destruction, non pas, je le répète, qu'on l'eût résolue à l'avance, mais parce qu'elle était la conséquence de leur aveugle opposition. Leurs débris s'enfuirent de rivage en rivage, rencontrant partout la mort pour châtiment de leur insoumission aux bienfaits de la civilisation.

Sur ces coins de terre, les Indiens n'avaient pas, comme ceux de l'Amérique du Nord et ceux de l'Amérique du Sud, l'espace devant eux pour échapper aux poursuites des blancs : ni des forêts immenses dont eux seuls avaient le secret, ni des fleuves larges comme l'Océan qu'ils mettaient entre eux et leurs ennemis, ni des montagnes abruptes pour s'en faire des remparts et combiner leur défense.

Les Indiens des îles n'étaienl, d'ailleurs, ni si nombreux, ni si bien organisés que ceux du continent. Chassés, le feu dans les reins, ils n'avaient pour toute

ressource que leurs frêles pirogues, rapidement lancées à la mer, et du haut desquelles ils soutenaient encore de désespérés combats où ils succombaient. Puis, ceux qui échappaient, le dos courbé sous l'effort de la pagaille , s'en allaient au large, à la merci des tempêtes, regardant fuir derrière 'eux la terre de leurs aïeux, où il leur eût été facile de finir leurs jours.

Traqués ainsi d'île en île, ils ont fini par ne laisser dans cet archipel aucune trace de leur existence. C'est à peine si l'on y compte quelques centaines de ces anciens possesseurs du sol , dispersés dans deux ou trois colonies, et vivant encore par petits groupes séparés du reste de la population.

Sur les deux vastes continents de l'Amérique du Nord et de l'Amérique du Sud , au contraire, ils ont longtemps survécu et résisté à la conquête, fiers et redoutés, agressifs toujours, et luttant avec une mâle énergie contre la civilisation.

Aujourd'hui encore, malgré les échecs qui les ont décimés; malgré l'inutilité évidente de leurs efforts; malgré les tentatives réitérées des gouvernements américains pour les appeler dans le sein de la grande famille, ils osent encore opposer une résistance qui nécessite souvent des prises d'armes.

Dans l'Amérique méridionale , où le sol est moins foulé par la population blanche ou civilisée, les Indiens ont pu facilement se retrancher dans des contrées où ils vivent plus en paix, et d'où on n'a pas encore éprouvé le besoin d'aller les déloger. Leurs

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querelles avec la civilisation sont donc moins fréquentes.

Mais, à mesure que les voies de communication s'établiront, que la population augmentera , que l'émigration sera obligée de s'étendre en pénétrant dans l'intérieur du pays, les États de l'Amérique du Sud se verront contraints de recommencer à leur tour ces guerres, et d'exercer sur tous les points cette surveillance armée que la grande république du Nord poursuit sans relâche, dans l'intérêt de la défense de son territoire et de la protection qu'elle doit aux émigrants qui viennent demander l'hospitalité à son sol.

La mission des nations qui, pour une cause ou pour une autre, mettent le pied sur un sol habité par des peuplades barbares, est de s'assimiler ces peuplades ou d'en poursuivre la destruction, selon que celles-ci persistent dans leurs traditions ou acceptent les bienfaits qu'on leur offre.

Du jour où une nation entreprend une pareille œuvre, elle assume une responsabilité considérable. Ce n'est plus seulement de son intérêt personnel qu'il s'agit : c'est la cause de l'humanité tout entière qui est en question.

Prendre parti contre les peuples conquérants char-

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gésdc réduire les barbares, c'est se prononcer contre la morale, contre la religion, contre la civilisation.

Les Anglais dans l'Inde et au cap de Bonne-Espérance, les Français en Algérie, les Américains sur les divers territoires occupés par les anciennes tribus indiennes, ont implanté avec eux un gouvernement organisé, une législation sous la protection de laquelle ils ont grandi, un système politique, enfin, basé sur la morale, la religion chrétienne, et tout ce qui découle de ces deux grandes sources.

Laisser des peuplades barbares vivre à côté dans une indépendance qui se manifeste par la violation de toutes les lois humaines, c'est avouer son impuissance ;

Souffrir qu'elles entament les remparts de la civilisation, et qu'elles tentent de les escalader, c'est déchoir de sa grandeur, de son rang ; c'est abdiquer sa mission.

Telle est la situation dans laquelle se sont trouvés les Etats-Unis vis-à-vis des peuplades sauvages qui, en occupant de vastes territoires sur le sol de l'Union, arrêtaient l'essor de l'industrie, du commerce, de l'agriculture, et paralysaient tous les efforts d'une nation en plein enfantement de sa puissance.

Se soumettre, accepter les conditions de travail, les mœurs, la religion, le gouvernement des États, ou se retirer devant la force des armes, telle était l'alternative logique dans laquelle les Indiens ont été placés et devaient se trouver placés^€ffîés:';

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ÙQ LES PEAUX UOUGES.

La politique de ceux-ci a été de refouler les tribus, peu à peu, dans les parties de l'Union où s'étendaient d'immenses territoires encore incultes, dont la civilisation n'avait pas pris le chemin, où l'émigration n'avait apporté ni son travail ni ses capitaux. II fallait, en effet, pour bien des motifs, éviter le contact des populations chrétiennes avec les populations barbares, quand ces dernières n'avaient pas fait leur soumission.

Leur présence sur le sol livré à la hache des nouveaux occupants arrêtait les entreprises et devenait une cause de guerre, où l'avantage n'était pas toujours en faveur des races européennes.

En cela, la responsabilité du gouvernement américain était gravement engagée.

Les éniigrants qu'il a si grand intérêt à appeler à lui, se rendaient aux États-Unis avec la conviction d'y rencontrer la paix et la protection que les peuples civilisés se doivent entre eux. Son devoir était donc de donner aux populalions qui venaient à lui les mêmes garanties de morale, de religion et de sécurité qu'elles laissaient derrière elles.

C'est ainsi que le gouvernement américain s'est trouvé dans l'obligation de prendre des mesures rigoureuses pour l'expulsion des tribus qui , campées oisives sur une partie importante des territoires , entravent toute entreprise et menacent de défendre , les armes à la main, ce qu'elles appellent leur indépendance.

Ces mesures ont soulevé d'ardentes critiques, et

l'on a crié à la persécution, comme si un gouvernement pouvait hésiter entre rindépendance d'un peuple civilisé et l'indépendance de tribus barbares I

Restons, s'il se peut, dans la vérité exacte de la situation.

Certes les Indiens n'ont manqué ni de courage ni d'héroïsme, à un point de vue absolu. 11 est incontestable que, dans certaines occasions, on a rencontre chez quelques-uns d'entre eux du dévoument, de la fidélité, de l'abnégation, de l'affection filiale, l'amour delà famille; mais l'accomplissement de ces grands devoirs religieux et sociaux a été relatif, et qui plus est exceptionnel.

Rien, en tout cas, dans leur mise en pratique , n'a révélé le moindre penchant à s'assimiler les vertus chrétiennes et les conditions sociales, qui sont le mot d'ordre de la civilisation morale, religieuse et politique.

A contempler ce spectacle d'un culte barbare et de mœurs odieuses, on comprend que les nations policées en appellent à la force, quand l'influence de la parole et de l'exemple ne suffit plus, pour imposer à ces peuplades sauvages les idées qui sont la base de la société moderne.

Ce qui ne prouve pas en leur faveur, c'est que le contact de la civilisation , au lieu de les convertir , les a abrutis; rebelles à toute perfectibilité, ils n'ont pris que les corruptions et les passions de leurs dominateurs.

Le plus grand pas qu'ils aient fait dans la civilisation, ça été d'adopter les armes à feu en les substituant à l'usage des flèches, des arcs et des tomahaws!

Surprenez-les dans leur existence intime, étudiezles au point de vue de peuple : quel rôle jouent-ils datis le mouvement de l'humapité, qui fasse tant souhaiter qu'on respecte scrupuleusement leur sauvage organisation sociale ?

Arrachés à leurs chasses, à leurs guerres, qu'elles autres passions les agitent, si ce n'est celle du jeu et de la danse? Hors de là,, vous les voyez passer tristes, mornes, silencieux. La crainte perpétuelle où ils vivent d'être attaqués par leurs ennemis, les vengeances atroces dont ils combinent, à l'avance, toutes les tortures, donnent à leur physionomie un aspect sombre et inquiet ; ajoutez à cela que la misère morale et les privations, quelquefois très-dures, auxquelles ils sont soumis les ont dégradés physiquement.

Plus on fait, sur la foi des récits de quelques voyageurs, d'amples provisions d'enthousiasme et d'admiration, plus grande est la déception.

Est-ce là un peuple que ces tribus qui n'ont pas même eu l'instinct de s'allier, pour défendre leur territoire commun ?

Leur alliance, en effet, eût montré non-seulement le degré de leurforce numérique, mais prouvé qu'elles étaient aptes à se constituer en société, qu'elles en avaient Tintelligence et le sens. Au lieu de cela, elles ont continué à se détruire entre elles; elles étaient donc destinées à disparaître, fatalement, devant une civilisation pour laquelle elles n'étaient pas faites, puisqu'elles n'en voulurent pas.

Ce qui prouve victorieusement encore leur inaptitude à former une agrégation quelconque, c'est que pas une de ces tribus n'a conservé, soit par tradition, soit par écrit, soit par les monuments , une page de son histoire.

Pas une ne sait dire quelle est son origine, à laquelle des écrivains considérables ont bien voulu consacrer des recherches plus ou moins hypothétiques, disons mieux, plus ou moins fantastiques.

C'est donc par pure conscience que je vais citer les opinions émises à cet égard.

Bloome, Adair, Boudinot, ont avancé que les Indiens descendaient des dix tribus d'Israël; d'autres savants ont imaginé de dire qu'ils étaient les débris des habitants du pays de Chanaan , expulsés par Josué. Grotius, conformément à l'opinion émise par Martyr, un des compagnons de Christophe Colomb , croit qu'une partie de l'Amérique a été peuplée par les Éthiopiens; de Witt Clinton, ancien gouverneur de l'État de New-York, homme d'un grand savoir d'ailleurs, a essayé de prouver que les Indiens descen-

dent en droite ligne des Tartares, et qu'ils ont détruit et remplacé une race primitive plus avancée qu'eux en civilisation.

Il faut avouer que les savants ont quelquefois plus d'imagination et de fantaisie que les poëtes, dont ils affectent de faire si peu de cas !

Enfin, M. Callin adopte l'opinion qui donne aux Indiens une origine juive. Voici ce qu'il dit à ce sujet :

« Il serait difficile d'établir d'une manière positive l'origine de ces peuples; je crois, avec beaucoup d'autres personnes, que c'est une race mélangée, portant dans les veines du sang juif; mais je ne voudrais pas soutenir, comme quelques écrivains l'ont affirmé, que les Indiens sont purement juifs. Le caractère de leurs visages, la conformation de leurs têtes, indiquent bien un mélange de race, mais avec le type sauvage dominant. Certaines de leurs coutumes sont bien positivement calquées sur les traditions juives; et, à cause de cela, je suis porté à croire que les débris des anciennes tribus Israélites, dispersées par les chrétiens sur tant de points de la terre, à tant de reprises, et à des époques si différentes , auront trouvé un refuge dans l'Amérique du Nord. Là elles se seront mêlées par le mariage aux Indiens primitifs, et absorbées par le plus grand nombre, elle se seront effacées en eux, tout en y laissant quelque chose de leur type et beaucoup de leurs coutumes , que les Indiens ont conservées jusqu'à ce jour, en les confon-

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dant avec leurs lois primitives. Ainsi la fameuse cérémonie du mystère des quatre jours chez les Mandans, le privilège octroyé à quelques chefs de porter des cornes sur la tête ; enfin , la plupart de leurs traditions religieuses, telle que celle sur le déluge, etc., font foi de ces assertions.

« Cette opinion, au surplus, n'est pas nouvelle; elle a été discutée et soutenue par un grand nombre d'écrivains. En sorte qu'on peut dire que les Indiens, là même où ils sont restés dans la plus sauvage condition, sont encore dégénérés de leur caractère primitif, à un certain degré, et que les juifs semblent s'être mêlés à eux pour subir, sous une nouvelle forme, de nouvelles persécutions. »

Que si maintenant l'on consulte les Indiens sur ce point, ils n'en savent pas le premier mot.

Il est possible que les explications qu'ils donnent à cet égard aient un côté pittoresque et bizarre, mais il n'en est pas moins vrai que c'est une preuve de plus de l'absence qpmplète chez eux de toute intelligence sociale.

Les Osages, par exemple, ont la modestie de se croire simplement issus de l'accouplement d'une limace et d'un castor.

Les Mandans racontent que leurs ancêtres vivaient dans un grand village placé très-profondément sous terre, tout près d'un lac immense, et qu'ils recevaient la lumière par une vigne qui prolongeait ses racines jusqu'à leur habitalion. Puis un jour des aventuriers

vinrent visiter ce monde souterrain , et leur apprirent qu'il existait au-dessus d'eux des plaines où paissaient d'immenses troupeaux de buffles, et où poussaient des arbres chargés de fruits exquis. A ce récit, la nation tout entière, les uns à la file des autres , se mit à grimper le long des racines de la vigne. Mais après que la moitié environ de la tribu fut arrivée à la surface de la terre, une femme d'une corpulence monstrueuse brisa les racines de l'arbre par son poids, et entraîna dans sa chute tout le reste de la nation. La terre se referma alors, et on n'entendit plus jamais parler de ceux qui restèrent dans le village souterrain.

Tout cela est à coup sûr pittoresque et peut-être curieux; mais encore une fois, un peuple qui en est réduit à se donner une origine aussi fantastique est un peuple d'enfants, incapable de se gouverner, de rien fonder,' de rien produire; et, en effet, où sont les traces de son génie?

J'ai parlé des attaques auxquelles a donné lieu la politique des Américains à l'égard des Indiens. Ce qu'on a surtout reproché au gouvernement des Éîats- Unis, c'est Tesprit de conquête qui l'a poussé à l'extermination des tribus indiennes.

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Toute branche de l'espèce humaine est digne que la philosophie l'examine de près avant que de la condamner délinilivement. C'est, l'histoire à la main, que nous pouvons éludier les causes de la lutte entre la race blanche et la race rouge.

De quel côté était l'avantage? Laquelle des deux familles humaines offrait à l'autre l'abri le plus sûr, les jouissances les plus positives, les conditions de morale et de société les plus étendues et les plus conformes au but que poursuit l'homme ici-bas?

La race blanche ou la race rouge?

La conquête est, dans certains cas, une des formes sous laquelle se manifeste le progrès, qui est incontestablement une loi divine à laquelle il faut bien obéir.

Ce n'est pas nous qui le disons en manière de théorie, ce sont les faits consignés dans les annales du monde qui le démontrent. Aussi la conquête, même des grands empires les plus solidement constitués, n'at-elle jamais substitué le mal au bien. Elle a pu détruire un état de choses en apparence plus avancé que la condition sociale des conquérants, mais l'élément de force du vaincu a surnagé alors, et a dominé le vainqueur. I! y a eu nécessairement assimilation plus ou moins rapide, plus ou moins complète, mais le phénomène s'est toujours accompli.

Si la race indienne avait eu de son côté l'avantage de la force morale, comme elle a possédé longtemps celui de la force numérique, elle eût absorbé la race

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blanche, tout en subissant les principes régénérateurs que cette dernière apportait avec elle.

Mais la race indienne,hospitalière peut-être au premier abord, — plutôt par étonnement et par curiosité — repoussa énergiquement tous les éléments de civilisation supérieure à son état social. Les Indiens nièrent implicitement le progrès dont ils n'avaient pas l'instinct; le progrès dut s'imposer par la conquête. A qui devait rester la victoire? — Et quelle confiance devrions-nous avoir dans les lois divines et humaines qui règlent notre société, si la race blanche eût succombé?

D'ailleurs il ne faut pas perdre de vue qu'avant la substitution d'une race à l'autre, le conquérant songea à l'issimilation; si elle ne s'est pas faite, qui faut-il en accuser?

Malgré les résultats qu'ils eurent sous les yeux, les Indiens ont nié le travail ; ils l'ont considéré comme un mal , comme un déshonneur, avec le double sentiment de l'orgueil et de la paresse. L'homme laborieux pour eux est un être dégradé; ils comparent « le cultivateur au bœuf qui trace son sillon (1) — et dans chacun de nos arts, ils ne voient que « des travaux d'esclaves (2). »

Est-ce donc une pareille race qui devait anéantir l'autre?

(\) Alexis de Tocqueville : De la Démocratie en Amcvique^ tome II. — État actuel el avenir des trois races. (2) Idem.

Dès le principe, ai-je dit, on pensa à l'issimilalion. En effet, la politique de Washington, à l'égard des Indiens, fut d'abord toute de paix et de concorde. C'est un peuple d'enfants, disait-il, mais ce sont des hommes comme nous. Washington n'en fut pas moins obligé d'en appeler aux armes, et de commencer luimême la guerre d'extermination.

La fusion des deux races produisit bien, sur la petite échelle où on la tenta, des résultats féconds; mais elle ne fut pas possible avec toutes les tribus. 4insi les Cherokees, la plus avancée des peuplades indiennes, devaient ce degré de civilisation aux alliances qui eurent lieu entre eux et les blancs.

Mais prenez l'Indien d'origine pure, arrachez-le aux déplorables exemples qu'il avait sous les yeux, élevezle au sein de la civilisation, il ne perdra aucun des instincts féroces de sa race.

M. de Tocqueville raconte le fait suivant, qui en est la preuve, et à l'appui duquel on pourrait citer cent autres exemples :

(( Tai connu autrefois, lui disait un officier américain, un jeune Indien qui avait été élevé dans un collège de la Nouvelle-Angleterre. Il y avait obtenu de grands succès et avait pris tout l'aspect extérieur d'un

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homme civilisé. Lorsque la guerre éclata entre nous et les Anglais, en 1810, je revis ce jeune homme; il servait alors dans notre armée, à la tête des guerriers de sa tribu. Les Américains n'avaient admis les Indiens dans leurs rangs qu'à la condition qu'ils s'abstiendraient de l'horrible usage de scalper les vaincus. Le soir de la bataille de^^^, C... vint s'asseoir auprès du feu de notre bivouac, je lui demandai ce qui lui était arrivé dans la journée. Il me le raconta, et, s'animant par degrés au souvenir de ses exploits, il linit par enlr'ou\rir son habit, en me disant :

<( — Ne me trahissez pas, mais voyez!

« Jevis en elïet, entre son corps et sa chemise, la chevelure d'un Anglais encore toute dégoûtante de sang. »

Eh bien 1 le croirait-on, ce sont de pareils faits que quelques avocats des Indiens ont invoqués pour établir que ces peuples avaient des droits sacrés et respectables à défendre leur nationalilé, leur religion !

— C'est la preuve, disent ces avocats aveugles et exailés, que les Indiens ont l'énergie de leur individualité, et qu'ils ne veulent pas ou ne peuvent pas abdiquer leurs antiques traditions.

On vient de voir comment agit l'Indien qui a reçu le baptême dck civilisation. Qu'on juge, d'après cela, ce que doivent faire ceux qui persistent à demeurer dans l'état primitif.

La société, en bonne conscience, doit-elle contem-

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pler stoïquement le spectacle de ces barbaries inhérentes aux mœurs, et qui sont dans les instincts de ces peuples?

11 y a donc, comme je le disais, parti pris évident et besoin de controverse dans les attaques dont la politique du gouvernement américain a été l'objet en ce qui concerne les Indiens.

A côté de cette fièvre de sentimentalité, à laquelle il faut attribuer la tendresse de quelques écrivains à l'égard des sauvages, il ne faut pas oublier u^yn plus de placer l'impression poétique !|ui saisit et domine le voyageur appelé, plus tard, à rendre compte de ses jugements.

J'ai de bonnes raisons, quoiqu'elles me soient un peu personnelles, pour n'admettre point, sans bénéfice d'inventaire, la parfaite exactitude du proverbe qui accuse tout voyageur d'être un peu menteur. Je ne puis cependant me défendre de reconnaître quelque fondement à l'accusation. Mais ce n'est pas de mensonge, c'est plutôt de monomanie qu'il faut taxer le voyageur, surtout quand il est bien avéré qu'il s'est mis en route avec l'idée préconçue d'aller chercher des mœurs, des caractères, des hommes, des faits autres que ceux qu'il a, tous les jours, sous les yeux.

Pour peu que le hasard le serve à souhait, il obéit alors à un penchant tout naturel : celui de poétiser ce qu'il a vu; et il s'y entête jusqu'à ne tenir aucun compte des déboires mêmes qu'il éprouve dans ses im-

pressions. L'étrangelé et la nouveauté du spectacle, aussi bien que l'excentricité des caractères et des hommes qu'il observe, deviennent pour lui le beau idéal. Et, s'il trompe plus lard ses lecteurs ou ses auditeurs, il le fait de bonne foi. Les erreurs qu'il propage, il y croit fermement; elles dominent ses souvenirs et sa conscience, comme elles ont ébloui ses yeux et son imagination.

Il est nécessaire, avant de présenter au lecteur les récils qui l'initieront, — nous y lâcherons du moins, — aux détails de la vie, des mœurs et des habitudes des Indiens, — il est nécessaire, dis-je, de résumer ici les Iraits généraux qui caractérisent ce peuple, au physique comme au moral.

En général, la couleur des races est plus foncée à mesure qu'on descend vers TÉqualeur, et plus blanche quand on remonte aux régions polaires. Le teint se ressent également du plus ou moins d'élévation des pays au-dessus du niveau de la mer.

Le climat n'est pas, cependant, la seule cause qui influe sur la couleur de la peau; cette couleur est soumise également aux conditions de l'existence. Aussi remarque-t-onque les sauvages, qui sont presque toujours exposés au grand air, et qui ont des habitudes de vie immondes et rudes à la fois, ont le visage plus foncé que celui des hommes de la civilisation, quoique nés et vivant les uns et les autres sous les mêmes latitudes.

Ces deux causes ont agi sur le teint des Indiens, lequel est d'un rouge cuivré, avec des nuances graduées selon le genre d'existence des tribus.

Les femmes difïerent beaucoup des hommes, tant par le caractère que par les traits physiques. Elles sont petites et ramassées, avec des figures larges et ^disgracieuses; mais elles ont une expression de visage 'très-douce, le regard charmant et sympathique. Elles ont presque toujours le sourire sur les lèvres; mais ce sourire est triste et mélancolique.

Il est l'expression de leur déplorable situation, et du rang abject qu'elles occupent dans leurs tribus. Je reviendrai tout à l'heure sur ce sujet.

Les hommes, en général, sont grands, vigoureusement membres et assez bien découpés. Ils ont de petits yeux très-noirs, enfoncés dans de profondes orbites, les pommelles des joues saillantes, le nez plus ou moins aquilin, la bouche grande, les lèvres épaisses, les cheveux noirs, abondants et droits.

Comme lype physique, ils diffèrent essentiellement de la race africaine, et n'ont rien de commun avec les mulâtres. La petitesse des yeux, la profondeur des orbites, la saillie des pommettes sont les signes caractéristiques de toutes les races équatoriales.

Ordinairement fes Indiens épilent dès la première crue les poils de leur barbe, et les arrachent de toutes les autres parties du corps, ce qui a fait croire pendant longtiMups que, comme les races africaines, ils en étaient privés.

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Les Indiens ont l'esprit complètement inculte; aussi leurs idées sur toutes choses sont-elles presque toujours fausses. Comment pourrait-il en être autrement dans un état de société où Ton ne connaît ni le frein d'aucune morale pratique, ni les principes d'aucune religion qui prêche par l'exemple? Leurs sentiments sont le fruit de l'instinct et des impressions. Leurs passions, que rien ne saurait maîtriser ou conduire,

se développent donc avec une violence extrême,

quelque chose qui ressemble, a dit un écrivain américain, à la crue des arbres de leurs forêts.

Ils sont inconstants et capricieux, irascibles, vindicatifs et cruels envers leurs ennemis. — Pour accomplir une vengeance, ils montrent la dissimulation la plus perverse, et aucun danger ne les arrête quand l'heure de l'exécution a sonné.

Leurs qualités distinctives sont la force, la ruse et la férocité. La guerre étant leur principale affaire, ils ne reconnaissent d'autre vertu que le courage.

•Tous leurs efforts tendent à en inculquer le sentiment à leurs enfants. Le rôle d'instituteur est ordinairement dévolu aux vieux guerriers de la tribu ; et dans leurs prières au Grand-Esprit, — les jeunes Indiens ne demandent au «Père de la vie » que trois choses, à savoir: de devenir grands chasseurs, habiles attrapeurs de chevaux, — bons guerriers.

Hors de là, point de salut pour l'Indien. — C'est la base et le sommet, l'alpha et l'oméga de sa morale, le but de sa vie.

Ce n'estpas seulement par V instruction ^^^ si l'on peut employer ici exactement ce mot, — c'est aussi et surtout par les habitudes, par le spectacle des mœurs quotidiennes, par l'exemple, qu'on initie les jeunes Indiens et les enfants, au culte de ces passions.

Jusqu'à ce qu'un jeune homme ait été aux prises avec l'ennemi j et puisse se glorifier de quelque prouesse, on n'a pour lui aucune considération dans la tribu, et on le regarde à peu près comme une femme, — c'est-à-dire comme tout ce qu'il y a, aux yeux des Indiens, de plus bas et de plus abject.

Aux grandes danses de guerre, par exemple, avant ou après le combat, les guerriers viennent successivement frapper un poteau dresse au milieu du village, en racontant leurs exploits. Dans ce cas, l'auditoire est composé des parents, amis et compagnons du narrateur. L'impression profonde que produisent sur son entourage les paroles du guerrier n'est pas douteuse par le silence avec lequel on l'écoute d'abord, puis par les applaudissements frénétiques qui couvrent la fin de son récit.

Le jeune homme qui n'a rien à raconter dans de pareilles et si solennelles réunions, souffre évidemment; ils est honteux, confus, malheureux. Ils n'a aucun talent, aucune vertu, aucun service à faire valoir qui appellesurlui l'attention, et le im de J'ob^scurifé

011 le plonge l'absence d'exploits guerriers à raconter.

Une seule pensée le préoccupe, dès lors; une seule passion le domine. Aussi n'est-il pas rare de voir des jeunes gens dont l'âme a été ainsi exaltée s'éloigner tout à coup de la danse, et aller chercher, à tout prix, des trophées qu'ils puissent montrer en public, et des aventures qu'il leur soit permis de raconter au bruit des applaudissements de la foule.

Je regrette que M. de Tocqueville, qui a constaté dans le chapitre de son livre déjà cilé quelques lignes à ces passions exclusives de l'Indien, ait écrit cette phrase :

« L'Indien, dit-il , au fond de la misère de ses bois, nourrit donc les mêmes idées, les mêmes opinions que le noble du moyen âge dans son château . fort; et il ne lui manque pour achever de lui ressembler, que de devenir conquérant. Ainsi, chose singulière! c'est dans les forets du Nouveau-Monde, et non parmi les Européens qui peuplent ces rivages, que se retrouvent aujourd'hui les anciens préjugés de l'Europe. »

Je regrette que cette phrase soit sortie de la plume d'un homme de bon sens, d'un homme lettré, d'un enfant de cette moderne civilisation dans laquelle il a pris, pour son compte, une belle place. M. de Tocqueville oublie une chose essentielle et primordiale, c'est que les préjugés de nos aïeux que, — Dieu merci! — nous ne songeons point à réveiller,—

Ik LKS PEAUX ROUGES.

étaient au moins éclairés encore par le flambeau de la religion, le sentiment du patriotisme, l'amour de la science, sans quoi ils eussent enrayé la société, et nous ne serions jamais parvenus au dénoûment où, sans leur aide à coup sûr, nous sommes arrivés aujourd'hui. — Nulle comparaison n'est donc possible entre la barbarie des Indiens et la société féodale.

On a recueilli comme une preuve des instincts honnêtes de la race sauvage, un discours prononcé par un vieux chef de la tribu des Kanzas, nommé Ishuchcnau. — Je vais citer ce discours.

Sentant sa mort prochaine, Ishuchenau avait assemblé autour de lui tous les enfants et tous les jeunes hommes de sa tribu :

(( Comme un arbre au milieu d'une prairie dévastée, — commença-t-il à dire en manière d'invocation, — je suis seul debout des amis de ma jeunesse; les compagnons de mes jeux, de mes fatigues et de mes dangers reposent, la tête couchée sur le sein de notre mère commune. Mon soleil descend derrière les collines de l'occident, et je sens que bientôt il va faire nuit en moi.

(( Quand vous serez hommes, — reprit-il, — soyez braves et rusés à la guerre, etdéfendez bien nos terres de chasse contre toutes les attaques; — ne laissez ja-

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mais les femmes et les enfants manquer de rien ;

protégez-les ainsi que les étrangers de toutes insultes. — Ne trahissez jamais un ami, mais vengez-vous vigoureusement de vos ennemis; — ne buvez pas les eaux empoisonnées des peuples blancs, car c'est le mauvais esprit qui les envoie pour détruire les Indiens.-—Ne craignez pas la mort, car il n'y a que les lâches qui ont peur de mourir. — Obéissez aux vieillards, respectez-les, et particulièrement vos père et mère. — Redoutez et conjurez le mauvais esprit, afin qu'il ne vous fasse aucun mal. — Adorez le bon esprit, qui nous a tous créés, qui nous conserve nos terres de chasse et qui nous garde vivants I »

A coup sûr, certaines parties de ce discours du vieux chef ne seraient récusées par aucune religion, par aucune morale. — Mais la grande question est celle-ci : Que produit la pratique rigoureuse de ces préceptes, — m^ême les meilleurs d'entre eux ?

Elle produit des monstruosités, des atrocités. Elle engendre une société qui n'en est pas une, — une religion qui n'offre aucun abri contre les douleurs et les amertumes de ce monde ; — elle ouvre la porte à tous les vices, à toutes les passions.

Entre la parole prêchée et le fait accompli, dans l'observance même du commandement, il y a un abîme. Ce qui revient à dire tout simplement, que la morale des sauvages, —ce qui est suffisamment démontré, je crois, — ne ressemble en rien à celle des nations civilisées ; en un mot,; que les défenseurs de ce

76 LKS PKAUX ROUGES.

peuple ont commis un contre-sens révoltant dans la traduction de ses préceptes moraux. Là où Ton a cru voir qu'il prêchait le bien, il ordonnait le mal et le crime.

Je ne prends qu'un exemple entre mille : Ainsi, ce grand respect pour les vieillards recommandé par Ishuchenau, comment s'observe-t-il dans la pratique ? — Dans beaucoup de tribus, quand les provisions sont rares et difficiles à se procurer, on met à mort les vieillards comme étant incapables de prêter aucun secours à la communauté.

C'est une manière un peu commode, on l'avouera, de respecter la vieillesse.

ces

Les Indiens sont superstitieux jusqu'à se laisse niaisement duper et exploiter par leurs jongleurs, ce puissances mystérieuses et infaillibles, quipèsentsur les tribus de tout le poids de leur fanlaslique influence.

Voici un fait qui va démontrer clairement et positivement jusqu'où peut aller à cet égard la crédule soumission des enfants du Désert.

Sur la rive septentrionale du haut Missouri exisie une chaîne de rochers perpendiculaires, s'élevant à deux ou trois cents pieds au-dessus du niveau de la rivière. Les indiens qui habitent la contrée ont donné

à ces rochers le nom de Manitou^ qui pour eux a un caractère sacré.

Ils ont choisi, au fond d'une des gorges de cette chaîne presque inaccessible aux pas humains, une pierre de vingt pieds de circonférence, à surface plane, et à laquelle ils attribuent le pouvoir de rendre des oracles.

On verra tout à l'heure dans quelle forme.

A quelques milles de là se dresse une autre série de rochers appelée par les Indiens la Forteresse des Petits-Esprits, par opposition au Manitou, qui est un lieu aimé du Grand-Esprit, et où il fait, aux époques de pèlerinage, des apparitions mystérieuses. Cette forteresse est habitée, disent les Indiens, par une armée de pauvres esprits ou démons à forme humaine, elqui attaquent à coups de flèches les audacieux qui s'avisent de pénétrer dans leur antre.

C'est, vraisemblablement, cette tradition ou superstition qui a inspiré à Washington Irving un de ses plus jolis contes, basé sur une donnée à peu près conforme aux mystères de la Forteresse des Petits- Esprits.

A l'ouverture de tous les printemps, chacune des tribus du haut Missouri envoie au Manitou une députation conduite par cinq ou six jongleurs, conjureurs ou magiciens. La députation est chargée de déposer sur la pierre sacrée de riches offrandes destinées à appeler les faveurs du Grand-Esprit. Ce dépôt fait avec le plus de pompe et de solennité possible, la

députation se relire à une assez grande distance pour passer la nuit.

Le lendemain, au lever du jour, les pèlerins reviennent à la roche sacrée, et ils regardent comme d'un bon augure que le Grand-Esprit ait daigné venir, pendant leur repos, enlever les offrandes, — qui, — il faut bien le dire, — ne demeurent jamais un quart d'heure sur la pierre, après quelesindiens onttourné les talons pour aller préparer leur pieuse couche. Il est donc de règle générale que le Grand-Esprit accepte avec reconnaissance toutes les offrandes qui lui sont faites. — Mais la pierre est surchargée de signes tracés avec un instrument pointu, plus ou moins profondément. Ces signes sont inintelligibles pour tout le monde, même pour les jongleurs, qui se chargent •cependant d'y lire, et y lisent les destinées de la tribu, écrites par le Grand-Esprit. Il va sans dire que ces destinées sont toujours des plus brillantes.

La députation s'en retourne alors glorieuse d'une mission si bien accomplie!

Il s'agit maintenant de savoir où vont ces offrandes dont le Grand-Esprit n'aurait que faire, en vérité.

Elles passent tout naturellement de la pierre sacrée du Manitou dans la Forteresse des « Petits-Esprits.»

Qui les y transporte ?

Les magiciens, cela va sans dire.

Qui sont donc ces esprits méchants à forme humaine,qui tiennent garnison dans la forteresse imprenable, et qui lancent des flèches avec tant d'habileté?

Ils ne sont autres que les magiciens et des créatures à eux.

Userait par trop simple, vraiment, de croire que ce voisinage si rapproché du Manitou et delà Forteresse des Petits-Esprits n'ait pas été calculé avec une admirable précision.

La forteresse est donc l'entrepôt, le magasin aux provisions des magiciens qui ont eu l'art, eu outre, de si bien inspirer aux masses une terreur profonde à l'endroit de l'antre aux malins esprits, qu'il n'est venu à l'idée d'aucune tribu d'en entreprendre l'assaut en règle.

La croyance se transmet de génération en génération, et les magiciens ont la mission de la perpétuer.

Ces traits généraux, que je viens d'esquisser rapidement, éclaireront bien des faits (jue je raconterai dans le cours de ce volume.

Pour les compléter, je dois dire quelques mots aussi des femmes indiennes, et expliquer leur situation au milieu de cette société barbare.

Cettesituationest aussi abjecte que possible, en la comparant à celle que les femmes occupent dansnotre société. On nedoit^, on ne rend aux femmes indiennes aucun des respects dont on les entoure dans notre monde. — Par contre elles ne remplissent aucun de

8) Li:s i>i:aux rouges.

ces rôles dominateurs que la grâce, la beauté, l'intelligence, le dévouement, assurent aux femmes des pays civilisés et chrétiens.

Pour tout dire en deux mots, les femmes indiennes sont pour leurs maris — des esclaves et des femelles, — rien de plus.

Comme esclaves, elles sont les plus malheureuses créatures qu'on puisse imaginer. Rebut de la famille, elles prennent leurs repas avec les chiens, jamais à côté des guerriers. Il ne leur est pas permis de se mêler, comme parties prenantes, aux danses et aux cérémonies publiques. Si elles y (Igurent, c'est à titre de comparses, pour ainsi dire. Elles sentent si bien leur état d'infériorité que M. Catlin raconte qu'il a toujours eu grand'peine à obtenir des femmes indiennes qu'elles lui permissent de faire leur portrait.

— Nous ne sommes pas dignes, disaient-elles, d'un tel honneur, réservé seulement aux guerriers.

La polygamie, qui est une des lois sociales dans les tribus, a un double but, en ce sens qu'elle est appliquée quelquefois comme châtiment par un père ou par un chef de famille, qui emploie ce moyen pour placer une fille sous Tautorité d'un maître. Ainsi s'explique comment certains maris ont jusqu'à dix-huit ou vingt femmes, toutes vivant d'ailleurs] entre elles en aussi bonne intelligence que possible.

Leur rôle étant véritablement celui d'esclaves, c'est-à-dire qu'étant seules chargées des travaux les plus pénibles, les plus grossiers, il va de soi que

plus un chef est riche, plus est grand son train de wigwam, — comme nous dirions ici son train de maison, — plus il lui est nécessaire d'avoir un nombreux troupeau de femmes , c'est-à-dire d'esclaves.

Il s'ensuit qu'une épouse s'achète comme une chose.

Mais au père seul appartient le droit de vendre sa fille, à quoi il ne manque jamais quand il trouve un Lon marché à faire. Cela s'appelle néanmoins très-sérieusement marier sa fille. Ces sortes d'unions, — si on veut conserver le nom à ces trafics, — se contractent pour la femme de onze à quatorze ans.

Chez quelques tribus, les Sioux entre autres, les femmes sont si horriblement traitées, que les mères étranglent quelquefois leurs filles à leur naissance, disant que mieux vaut pour elles mourir, que d'être exposées aux cruautés qui les attendent.

On pourrait induire de cet abaissement moral des femmes qu'aucune espèce de sentiment n'a jamais fleuri en leur cœur. Il serait injuste de le supposer. Par l'habitude de soumission peut-être plus que par attachement réel, elles se montrent épouses très-industrieuses et très-prévenantes, faisant en conscience leur métier, veillaiit avec un soin extrême à ce que leur mari ne manque de rien. — Elles ont la fibre maternelle très-sensible. A la mort de leurs enfants surtout, elles laissent éclater des douleurs d'une violence à émouvoir les bêtes fauves. Les larmes qu'ar-

rache la mon d'un enfant ne sont jamais d'ailleurs des larmes qu'on puisse imiter.

J'ai dit que les Indiens ne reconnaissaient qu'une seule vertu, — le courage guerrier; — il n'appartient qu'aux hommes. Les femmes sont moins bien partagées. Le code de la morale indienne n'a pas songé à constituer une seule vertu pour les femmes, — pas même la chasteté, — cette vertu instinctive.

En toutes choses, leur position d'esclaves apparaît toujours. Les femmes étant considérées comme une propriété véritable et vénale, toute infraction à la chasteté se peut commettre, sur l'ordre ou avec l'autorisation du père, du mari ou du frère. — La mère n'est jamais consultée, par cette raison qu'elle est elle-même exposée à ce que son mari la prostitue.

Engager une femme, une sœur ou une fille à accordeî' ses faveurs à un étranger est l'expression de la plus haute courtoisie envers celui-ci, et le raffinement le plus complet de l'hospitalité. Un refus à de telles avances est considéré par la femme comme l'outrage le plus sanglant qu'on lui puisse faire.

Ces mœurs, — pardon pour le mot, — ne sont pas cependant communes à toutes les tribus indiennes. Il est vrai que la différence chez celles qui ne les pratiquent pas consistent en ceci : -^ que la prostitution n'y est point organisée; elle se fait alors tout naturellement.

Ces maris et ces pères si complaisans^ et si empressés à livrer leurs femmes et leurs filles au premier

venu, sont impitoyables souvent contre les relations clandestines et contre l'adultère non autorisé.

Il faut tirer de tout cela une conclusion bien simple et bien naturelle, c'est que le cœur, l'âme et l'iolelligence de la femme sont rabaissés à un niveau qui ne lui permet aucun de ces élans de dévouement, de pitié, de tendres faiblesses, qui lui donnent dans nos sociétés chrétiennes une supériorité si grande sur l'homme. Aussi en a-t-on rarement vu intervenir dans ces cruels supplices infligés aux prisonniers, et placer sur la poitrine du vaincu ce bouclier de larmes et de prières, qui défie le couteau ou le tomabaw du vainqueur. Souvent même elles se sont montrées impitoyables dans ces occasions.

On peut citer deux ou trois exemples du contraire, mais c'est lorsqu'il s'est agi de prisonniers blancs. Il y a à ce sujet un épisode célèbre dans l'histoire des États-Unis, — celui dont la jeune Pocahonlas fut l'héroïne, —et que je me propose de raconter plus loin.

Saint-Louis est le centre du grand commerce des pelleteries aux Étals-Unis. Les Indiens les y apportent et les échangent contre difFérents objets, notamment contre les spiritueux dont ils font grant cas> contre le tabac, etc. , etc. La fourrure étant réellement la source de leurs richesses dans ce commerce un peu primitif, les Indiens ont organisé un système particulier de douane et de surveillance contre les peaux blanches qui vont chasser la bête, et par conséquent s'approvisionner de la marchandise directement. Ce système consiste à tuer impitoyablement les audacieux qui empiètent sur les privilèges dont les Féaux rouges se considèrent comme seuls et souverainement investis. Quels que soient les risques qu'ils aient à courir dans ces périlleuses entreprises, il se rencontre encore beaucoup de hardis chasseurs qui

tentent l'aventure. C'est le cas où s'étaient placés deux amis, Daniel et Davidson, installés depuis huit jours sur les bords de la rivière Kanzas, un des nombreux cours d'eaux qui viennent se jeter dans le Missouri, après avoir baigné tout le territoire indien situé à l'ouest de TÉtat du Missouri.

Un matin ils descendirent paisiblement la rivière dans une pirogue pour aller relever des pièges tendus la veille par eux. La rivière était foi;^ encaissée dans l'endroit où ils se trouvaient; et de chaque côté, la rive coupée à pic et couverte de hautes herbes et d'arbj'es gigantesques pouvait cacher une armée d'Indiens sans qu'il fût permis à l'œil humain de rien découvrir derrière ces forteresses de verdure, de troncs, et de broussailles. Il fallait même avoir l'oreille aussi exercée que l'avaient nos deux intrépides chasseurs, pour distinguerentre les divers bruits qui s'agitaient sur les deux rives, celui d'un pas d'hommes ou d'animaux.

Depuis près de trois quarts d'heure ils suivaient le courant de la rivière, sans avoir rien entendu qui pût les inquiéter, et ils étaient assez rapprochés du terme de leur voyage pour concevoir l'espérance d'avoir échappé à la vigilance des Indiens, lorsque Daniel, suspendant tout à coup le mouvement de ses avirons, se pencha hors de la pirogue, et écouta avec attention.

■ — Qu'y a-t-il? demanda Davidson.

— Là, dit Daniel en désignant un des fourrés les plus épais situé sur la rive gauche, j'ai entendu des pas, et j'ai vu les herbes s'agiter.

86 LES PKAUX ROUGES.

Et aussitôt, appuyant sur les avirons, il poussa la pirogue au large.

— Allons doncl fit Davidson; lu es trop neuf dans le métier pour être sûr de ce que tu dis. Je gage que c*est quelqu'élan qui vient faire connaissance avec le canon de nos fusils.

Et ce disant, Davidson ramassa son arme au fond du canot et la fit tourner dans ses mains.

— Ce sont des Indiens, te dis~je ! répliqua Daniel en gagnant le milieu du fleuve.

Au même instant des cris épouvantables retentirent dans la direction qu'avait indiquée Daniel; et une quarantaine d'Indiens sortirent des hautes herbes, l'arc tendu et la flèche braquée sur nos deux chasseurs.

— Quand je te le disais! — s'écria Daniel pâle et tremblant. — Que fairo?

— Accoster la rive , — répondit Davidson ; si nous essayons de fuir, ils vont tirer à la cible sur nous, et en deux minutes nous aurons autant de flèches sur le corps qu'il y a d'épingles sur la pelotte d'une ménagère.

— Si nous mettons pied à terre, ils vont nous massacrer, répliqua Daniel, et ma foi, entre les deux genres de mort...

— Ce sont des Black-feet qui probablement reviennent de Saint-Louis, — reprit Davidson ; — je parle leur langue, — je leur ferai entendre raison. C'est une chance, et la seule qui nous reste.

Fendant que les deux malheureux échangeaient ces

quelques paroles, les Indiens leur faisaient signe d'aborder; et comme, malgré les conseils de Davidson, Daniel persistait à vouloir fuir, une flèche lui siffla à l'oreille et une autre vint se planter dans son épaule. Il poussa un cri et tomba au fond de la pirogue. Davidson saisit alors les rames , et dirigea l'embarcation vers la terre.

Les Indiens s'emparèrent aussitôt de lui, et lui lièrent bras et jambes, malgré les protestations de bonne amitié qu'il leur prodiguait. Quant au malheureux Daniel dont le corps gisait sanglant au fond du canot, ils le saisirent et le lancèrent dans le fleuve, où il ne tarda pas à trouver la mort, après quelques efforts impossibles pour rallier le rivage.

Davidson, témoin de cet acte de barbarie, aurait pu augurer tristement du sort qui l'attendait.

Cependant il ne lui avait pas échappé que les Indiens, avant de se débarrasser de Daniel d'une manière si expéditive, avaient examiné attentivement rétat de sa blessure; il pensa donc qu'ils avaient pris ce parti extrême à Tégard de son malheureux compagnon dans la crainte qu'il ne devînt une charge pendant la longue route à faire pour rejoindre leur village situé plus au nord, au pied du versant méridional des Montagnes-Rocheuses.

Deux des Indiens chargèrent Davidson sur leurs épaules et le transportèrent à deux ou trois cents pas plus loin dans l'intérieur du bois, où ils étaient campés autour d'une vaste clairière. Le malheureux pri-

sonnier fut déposé aux pieds du chef, Slu-Micks-o Sucks (Graisse de bosse de buffle) , nonchalamment assis devant son wigwam et fumant sa pipe avec la placidité d'un Oriental.

Après avoir écouté le récit qui lui fut fait de la capture de Davidson , Stu-Micks-o-Sucks réfléchit un instant, puis se leva et fixa un regard scrutateur sur le prisonnier qui sentit un frisson glacial lui courir par tout le corps.

Davidson, familier aux mœurs des Peaux rouges, conçut quelque espoir de cet accueil du chef, qui certes aurait pu prendre son tomahaw et lui en casser la tête sans autre forme de procès.

— Ce n'est peut-être que partie remise , pensa le chasseur ; mais c'est aussi du temps de gagné pour moi ; dans ma position je ne puis rien souhaiter de mieux.

Puis, sans montrer la moindre émotion , et d'une voix ferme, Davidson rassura de nouveau Stu-Mick-o- Sucks sur ses dispositions amicales.

Le chef le regarda de nouveau avec une certaine attention, puis rentra dans son wigwam, oii le suivirent une dizaine des guerriers indiens. Le reste de la petite bande s'accroupit par terre, et fit cercle autour du prisonnier dont les bras étaient toujours fortement liés.

Au bout d'un quart d'heure environ, Slu-Micks-o- Sucks sortit de son wigwam. Le chef avait passé ce temps à se vêtir de son costume de parade et de cérémonie.

Ce costume se composait d'une tunique faite de deux peaux de daims cousues ensemble, et les coutures étaient recouvertes de galons brodés. Le long de c^s galons, et en guise de frange, pendait une garniture de cheveux noirs provenant des ennemis que Stu-Micks-o-Sucks avait tués dans ses divers combats. Ces trophées sont loin de répugner aux Indiens; ils y attachent, au contraire, un très-grand prix. Pardessus cette tunique, il portait une sorte de manteau en peau de buffle. Ses mocassains, ou souliers, étaient également en peau de daim et ornés comme sa tunique de cheveux ennemis. Sur la tête il portait un casque en peau d'hermine, surmonté de deux cornes de buffles , privilège qui n'est réservé qu'aux guerriers qui ont mérité le surnom de brave des braves. Outre les mèches de cheveux qui couvraient littéralement tout son costume, Slu-Micks-o-Sucks avait autour de sa taille une demi-douzaine de crânes à peu près dénudés ; c'étaient encore là des trophées conquis sur les ennemis qu'il avait scalpés après la victoire.

Dans sa main droite il tenait une lance haute de

dix ou douze pieds, et le long de laquelle flottaient deux sacs formés de peaux d'animaux. C'étaient ses sacs aux mystères, qui jouent un grand rôle dans la vie des Indiens.

Toutes leurs superstitions s'y rattachent; car le mystère (ou médiciné) est le pivot de leur existence; c'est aussi le dernier mot de leur religion. Chaque Indien porte donc son mystère avec lui. C'est une peau de bête quelconque, quadrupède, oiseau , reptile, ornée de mille dessins bizarres et fantastiques. Si loin va le respect professé pour ce morceau de peau , que Ton a institué des fêtes en son honneur, et même les Indiens s'imposent les plus dures mortifications quand ils croient l'avoir offensé.

L^ prise du sac est un acte important dans la vie des Indiens. Dès qu'ils ont atteint l'âge de treize ans, les enfants quittent le wigwam paternel pour plusieurs jours, et vont s'enfermer dans quelque lieu solitaire où ils invoquent le Grand-Esprit. Ils font abstinence pendant tout le temps de cette espèce de retraite qui se prolonge jusqu'à ce que, dans un rêve, ils voient un animal, oiseau^ reptile, n'importe lequel. Celui-là est désigné pour être le gardien de leurs jours, l'esprit qui doit leur donner la force et le courage dans les combats, et les conduire sains et saufs, après leur mort, aux grandes chasses de l'autre monde.

A son réveil, l'enfant prend alors ses armes, se met en campagne, et ne rentre à la tribu que muni de l'objet désiré.

La prise du sac ne se peut faire qu'une fois dans la vie. Aussi, à la guerre, un Indien défend-il son mystère avec un désespoir furieux comme nos soldats défendent leurs drapeaux; car s'il vient à le laisser aux mains de l'ennemi , si bravement qu'il ait combattu, il est perdu de réputation. La désignation flétrissante « d'homme sans mystère » le poursuit jusqu'à ce qu'il ait reconquis un sac sur un ennemi.

Dans sa main droite, donc, Stu-Micks-o-Sucks portait sa lance aux deux sacs, dont l'un était un trophée conduis sur un chef d'une autre tribu. Dans sa main gauche, il tenait une longue pipo dont le tuyau avait au moins cinq pieds. Tout autour étaient enroulées des soies de toutes les couleurs et des plumes d'oiseau. Le foyer de cette pipe était en terrre rouge, représentant un homme accroupi, et dont la tête scalpée recevait le tabac. Cette pipe était l'œuvre de Stu-Mickso-Sucks lui-même. La pierre en avait été extraite de la carrière sacrée, lieu oii les Indiens vont en pèlerinage, et où, selon la loi du Grand Esprit, les ennemis sont obligés de se traiter en amis.

En voyant apparaître Stu-Micks-o-Sucks dans cet appareil et accompagné des guerriers qui l'avaient suivi dans le wigwam, Davidson comprit que son sort allait se décider dans un de ces conseils oii les décisions sont généralement assez promptes.

Le chef s'assit à l'entrée du wigwam sur un tronc d'arbre, et alluma sa pipe. Il aspira une bouffée de tabac dont il envoya la fumée vers le ciel , puis une

seconde qu'il souffla à ses pieds, enfin tourna la tête vers les quatre points cardinaux, en adressant à chacun d'eux une boufl'ée égale de fumée.

La première partie de cette cérémonie était un hommage rendu au Grand-Esprit, dans la personne du Soleil dontStu-Micks-o-Sucks venait de saluer le lever en envoyant sa fumée au ciel , et le coucher en la dirigeant vers la terre. Son salut aux quatre points cardinaux n'avait d'autre but que de témoigner son respect au Grand-Esprit, de quelque côté qu'il fît souffler le vent.

Après cette prière adressée par le tuyau de sa pipe, le chef fit rouler Davidson jusqu'à ses pieds ; et le conseil des guerriers entra en délibération.

Le pauvre chasseur comprit très-bien que le premier point posé fut son extermination; restait à savoir quel genre de supplice lui serait infligé.

Stu-Micks-o-Sucks les laissa tous parler, puis il s'avança versDavidson,etdéliales cordes qui l'attachaient.

— Ta vie est en mon pouvoir, lui dit-il ; cependant ■ comme tu as obéi aux ordres des guerriers en accostant la rive quand ils te Teurent ordonné, je veux bien te laisser une chance de vie.

— Bien obligé, fit Davidson, le Grand-Esprit te le rendra.

— Selon l'usage delà tribu, tu seras proposé à Ta-,, doption d'une famille. S'il en est une qui veuille de toi, ou si quelqu'une de nos femmes consent à te prendre pour mari, tu vivras, sinon

— Soit ! réplifjiKi Davidson.

— Ici, reprit Stu-Micks-o-Sucks, nous ne sommes qu'un petit nombre de la tribu; c'est au village que répreuve se fera; tu vas donc nous suivre.

— Je vous suivrai ! — répondit le chasseur enchanté d'en être quitte à si bon marché pour le présent, et tout plein d'espoir pour l'avenir.

Une heure après les wigwams étaient levés, et les cinquante Indiens environ qui composaient la petite troupe se mettaient en marche. Chiens , chevaux et femmes, chacun avait sa charge; quant aux hommes, il^ n'en portaient aucune, sauf leurs armes. On avait attaché aux flancs des chevaux, comme des brancards de voitures, les plus longs piliers qui soutenaient les tentes, en en laissant traîner les extrémités à terre ; puis en travers on avait placé d'autres bâtons sur lesquels était enroulée la tente elle-même, avec quantité d'autres objets de ménage, les provisions, etc., et pardessus tout cela étaient gi-impés quelques enfants et une dizaine de femmes qui faisaient partie de cette petite expédition. On eût dit une troupe de bohémiens changeant de théâtre. Les chevaux étaient conduits à la bride par les femmes, dont c'est là le métier; elles se relayaient de temps en temps. Sur les flancs de cette caravane galopait une meute de chiens, attelés à des brancards improvisés pareils à ceux que les chevaux traînaient.

On avait eu soin de placer Davidson au milieu de la troupe, et ses épaules étaient si bien chargées qu'il

lui eût été impossible de prendre la fuite. Le soir, on lui liait les membres pour passer la nuit.

La petite troupe marcha ainsi plusieurs jours, tantôt s'enfonçant à travers les plaines, tantôt longeant les bords du Missouri, qu'elle rallia immédiatement quand elle se trouva à la hauteur du Tombeau de V Oiseau noir,

Davidson, qui n'avait point encore pénétré si avant dans ce fameux Fart-West, passait d'admiration en admiration , et n'était la perspective du sort qui l'attendait, peut-être, une fois arrivé au village des Blackfeet, il se fût réjoui du voyage. Il ne put se défendre d'une exclamation de surprise quand il se trouva au haut du mamelon de V Oiseau noir. •■ i.

Tous les voyageurs, blancs ou Peaux rouges, ne manquent jamais d'y faire une station, les uns pour jouir du magnifique spectacle dont la vue se repaît dans toutes les directions, les autres pour payer leur tribut de respect aux restes du grand mortel qui y repose.

Sur le sommet de ce mamelon, en effet, a été enterré un chef fameux des 0-ma-haws, appelé V Oiseau noir, et qui do-nna son nom au lieu de sa sépulture. Sa tombe, qui existe encore aujourd'hui, a été élevée il y a plus de trente ans. Ce chef, à son retour de Washington , fut atteint de la petite vérole en cet endroit où on l'enterra, sur sa demande, quoique le village des 0-ma-haws ne fût situé qu'à soixante milles plus loin.

Selon se4, instructions, il fut placé dans sa tombe monté sur son cheval de guerre favori, à la bride duquel on suspendit tous les scalps de ses ennemis; on le couvrit de ses plus riches habits, sur sa tête on mit son casque de plumes d'aigles, à sa main son arc et sur son dos son carquois et son bouclier, sans oublier ni sa pipe ni son sac aux mystères, selon l'usage établi pour les morts.

Ce tombeau, qui s'aperçoit à une distance de quinze milles, peut servir de phare aux voyageurs.

Davidson fut presque tenté de remercier Stu-Micks- .j)-Sucks de ce bonheur qu'il lui avait procuré. Mais le soir même, il faillit payer bien cher sa présence au milieu de la troupe; el il fallait, comme il le pensa ensuite, que le chef eût de bien singulières intentions sur son compte pour ne l'avoir point livré, alors, à la fureur de ses guerriers.

La troupe voyageait depuis une heure environ à travers une de ces prairies dont les herbes sont si hautes qu'elles dépassent de beaucoup la tête des hommes niême montés sur leurs chevaux.

La petite caravane suivait les sentiers en zigzag frayés, à travers ces vastes déserts nombreux et mystérieux, par les troupeaux de buffles et d'élans. Tout à coup cinq ou six Indiens, qui marchaient en éclaireurs, s'arrêtèrent, puis firent volte-face, vinrent au galop rejoindre le chef et lui parlèrent avec une certaine vivacité. Stu-Micks-o-Sucks descendit de cheval et colla son oreille contre la terre; puis il se leva en di sanl :

96 LES PEAUX ROLiGES.

— Le bruit du sabot de nos chevaux a éveillé l'Esprit du feu.

Tous les regards delà troupe, courroucés et inquiets à la fois, se tournèrent vers Davidson, et un des guerriers, portant la main à son tomahaw, lui cria d'une voix menaçante :

— Misérable face pâle , c'est toi qui as éveillé l'Esprit!...

La présence de Davidson au milieu de la petite caravane n'était point vue d'un œil tout à fait satisfaisant, et la clémence dont le chef avait usé à son égard n'avait point été prise absolument en bonne part. Les paroles du guerrier suffirent à exciter les instincts féroces des Indiens. Et il fallut l'énergique intervention de Stu-Micks-o-Sucks pour l'arracher au sort que les Indiens lui préparaient.

— Arrêtez! — s'écria le chef; nous aurons le temps de lui faire subir le châtiment, si le feu nous atteint. Mais V Esprit du Brave nous protégera, je l'espère !

Puis il remonta à cheval , et, suivant son exemple, la caravane se prit à galoper de toute la vitesse de leurs montures, qui hennissaient d'elFroi. Ils traversèrent ainsi la prairie dans toute sa largeur, et, se trouvant près d'un mamelon qui la dominait à une assez grande hauteur, ils en atteignirent le sommet.

Pendant .que la petite caravane opérait son ascension, Stu-Micks-o-Sucks s'était arrêté seul avec Davidson au pied du mamelon. 11 écarta à deux ou trois

reprises les hautes herbes de La prairie, se coucha, comme il l'avait fait déjà, pour écouter un bruit lointain.

— Homme blanc, dit-il de nouveau à Davidson, — c'est toi sans doute qui as éveillé l'Esprit du feu , — le vent souffle par ses narines; tiens, vois ce pelit nuage qui roule et s'élève au-dessus de la plaine, c'est par là qu'il vient; — mais nous voici à Tabri. — Heureusement pour toi ; car tu aurais payé de ta vie le moindre mal qui nous fût arrivé. L'Esprit n'aime pas les hommes de ta race, et c'est pour en avoir possédé un parmi eux que, il y a douze lunes, le fils de Wah-Chu-Ton et ses braves guerriers subirent les coups de ce magicien à cette même place.

Après avoir dit ces mots, Stu-Micks-o-Sucks rejoignit sa troupe au sommet du mamelon. En même temps, un bruit pareil à celui d'une cataracte se fit entendre de loin en se rapprochant peu à peu ; le vent augmentait toujours, les coqs de bruyère s'envolaient par bandes nombreuses, et l' antilope effrayée traversait le chemin de toute la vitesse de ses jambes. Bientôt, au milieu de Fobscurité profonde, Davidson aperçut venir à lui des vagues de feu au-dessus desquelles flottait un immense nuage de fumée noire qui s'étendait d'une extrémité à l'autre de cette vaste plaine, et semblait rouler majestueusement emporté sur un torrent de flammes liquides.

Davidson, pour la première fois, put contempler cet épouvantable et imposant spectacle qu'on appelle

98 LES PEAUX ROUGKS.

un incendie des prairies, et qui a été décrii avec une plume si magnifique par Fenimore Cooper.

Ces événements ont des causes différentes. Ils proviennent ou du fait des blancs ou du fait des Indiens ou par suite d'accident. Quand ils sont volontaires de la part des Indiens, les incendies ont lieu ordinairement au commencement du printemps, dans le double but de procurera leurs chevaux des pâturages frais et de se frayer des routes plus commodes que celles que nous avons décrites tout à l'heure.

La flamme, poussée en avant par le vent, balaye ces prairies avec une rapidité si grande qu'elle atteint quelquefois les Indiens en fuite sur leurs plus vigoureux coursiers; non pas que cette flamme ait réellement plus de vitesse qu'un cheval au galop, mais parce que le cavalier est empêché dans sa course par la hauteur et l'épaisseur des herbes. S'il est malheureusement surpris en route par la colonne de fumée qui roule, toujours en avant du feu, le cheval, effrayé, s'arrête subitement, et se trouve bientôt enveloppé par la flamme elle-même qui allume autour de lui mille nouveaux brasiers.

Après avoir vu ces formidables incendies, demandez à l'Indien si c'est le Grand-Esprit qui, mêlant tous les éléments de destruction, a lancé contre lui cet orage de feu? Demandez-lui si c'est la foudre qui lui a suscité cet ennemi redoutable, plus prompt que sa vitesse, plus puissant que sa force, devant lequel son cœur et son courage s'abattent, demandez-lui enfin

qui a fait cela, qui a produit ces incendies? l'Indien vous répondra :

— Cest îm mystère*

Ce mystère ou cet esprit tout spécial est représenté dans Tesprit de l'Indien par un géant fantastique portant un arc formidable qu'il place au travers du chemin, et duquel il fait jaillir des milliers d'étincelles qui communiquent l'incendie.

Sortie de celte épreuve, la troupe des Black-feet se remit en route; et, après un long et pénible voyage, Davidson fit son entrée dans la capitale de ses ennemis.

Ce village était situé dans une immense plaine, sur un rocher de quarante à cinquante pieds d'élévation, adossé à une rivière qui , par ses circuits, faisait un admirable fossé de défense : cette ceinture d'eau enveloppait le village de trois côtés, et le quatrième était pro tégé par une forte palissade. Ce village offrait un aspect assez étrange : les cabanes, groupées très-près les unes des autres et construites en terre et en pans de bois, avaient pour toiture une sorte de dôme qui, dans les beaux jours, était le lieu habituel des réunions de famille. Au-dessus de la porte de chaque wigwam étaient exposées les têtes des ennemis tués à k guerre , et à côté , suspendus à de longues perches des peaux de buffles, des morceaux de drap ou d'étoffe; c'étaient des sacrifices offerts au Grand-Esprit. On avait soin de remplacer ces mannequins dès qu'ils étaient pourris ou déchirés par le vent. L'intérieur

100 LES PEAUX KOUGES.

des wigwams annonçait une certaine aisance et un très-bon comfort ; tous les lits avaient des rideaux , et à côté de chaque lit, on voyait une grande perche, à laquelle étaient accrochés des armes, des pipes, des sacs de mystère, le tout rangé avec beaucoup de symétrie.

Ces habitations ne se ressemblent pas chez toutes les tribus; presque toutes cependant ont la même architecture.

Les espèces de cabanes que Davidson venait de voir différaient toutefois de celles qu'il avait pu visiter chez les peuplades avec lesquelles il s'était souvent déjà trouvé en relations.

Ces liabitations avaient la forme de tentes et faites de peaux de buffles cousues ensemble et supportées par des bâtons de viogt-cinq pieds de haut, avec une ouverture à l'extrémité, par laquelle s'échappe la fumée et vient le jour. Ce sont les Crows qui bâtissent les plus beaux wigwams; ils choisissent pour cela des peaux d'une grande blancheur qu'ils ornent de soies et de plumes de toutes les couleurs, en les barbouillant de dessins qui ne laissent pas d'être d'un effeL assez pittoresque. Ces wigwams sont assez larges pour contenir quarante personnes ; les piliers qui les supportent, au nombre de trente, sont coupés dans les Montagnes-Rocheuses à des arbres centenaires. Leur hauteur est de vingt-cmq pieds. Sur une des faces extérieures est toujours peint le Grand-Esprit et sur l'autre le Mauvais-Esprit.

A son arrivée dans le village, Davidson fui assez favorisé pour assister à une curieuse jonglerie dont le dénoûment faillit lui coûter cher , comme on le verra dans la suite.

Depuis longtemps une grande sécheresse régnait dans le pays et menaçait de détruire toute la moisson de maïs et de blé. Les Docteurs s'étaient assemblés en conseil, et avaient résolu qu'il fallait faire tomber de la pluie. Tous les jeunes gens prétendant au titre envié et important de Docteur eurent mission d'essayer leur influence. C'était une belle occasion pour eux de prouver leurs capacités.

Voici comment sepassaitla cérémonie. Chacun des aspirants montait à son tour sur le haut d'un wigwam el appelait du geste, de la voix, par des prières, par des menaces, par tel moyen qu'il lui plaisait, le nuage des flancs duquel devait tomber la pluie bienfaisante. Il lui était donné pour cela vingt-quatre heures ; et si son intervention ne produisait aucun effet, il était à peu près perdu de réputation. Un autre lui succédait, et ainsi de suite, jusqu'à ce que la pluie arrivât enfin.

L'entrée du chef et de Davidson interrompit un moment cette jonglerie à laquelle les Indiens apportent une sérieuse conscience. Il s'agissait, avant tout, de décider du sort du prisonnier.

Davidson était un assez beau garçon, bien planté sur ses hanches, à la poitrine large et aux épaules trapues. Il eût fait un mari séduisant pour une femme civilisée, il n'était pas possible qu'il ne fût pas facile-

ment accepté par la première jeune fille sauvage à qui il serait présenté. Il faut même dire que Davidson eut l'embarras du choix. Le sien se fixa sur une jeune femme nommée Ba-sti-va-na (fille dont le soleil a caressé les cheveux).

Le prisonnier, sans préjudice des réserves qu'il se faisait pour l'avenir, accepta la nouvelle condition qui lui était faite. Toutefois on ne lui promit la liberté que le jour où seraient célébrées ses noces, qui furent remises après l'arrivée de la pluie. En conséquence on l'attacha comme on attache les chèvres pour les faire brouter, à un pieu de wigwam.

Cinq minutes après, la cérémonie d'invocation à la pluie recommença. Le ciel persistait depuis plus de huit jours à demeurer d'un bleu des plus désespérants, lorsque enfin Wak-a-da-ha-hu (crinière de buffle blanc) s'empara du poste au-dessus du wigwam sacré, et, dans un discours plein d'arrogance, affirma à la foule que lui seul était capable de vaincre le charme, et il lança dans la direction de l'ouest des flèches qu'il disait enchantées. Le hasard parut le servir un moment, car dans le lointain on aperçut un flocon nébuleux qui se détachait sur l'azur du ciel et se rapprochait insensiblement ; bientôt le nuage devint de plus en plus épais, et on entendit vaguement un bruit semblable à celui du tonnerre, la foule battit des mains... Mais peu à peu l'illusion s'évanouit... Hélas ! le nuage n'était autre chose que la fumée de quelque steamboat qui descendait une des

rivières voisines, et ce qu'on avait pris pour le mugissement de l'orage, était le bruit des machines qui grondait au loin.

L'apprenti magicien n'insista pas moins pour prouver que son mystère était bon, puisqu'à défaut de pluie il avait amené un thund er b oàt {hiklesinAonnerve — nom que les indiens donnent aux navires à vapeur). Au surplus Wak-a-da-ha-hu remporta une victoire complète, car pendant la nuit il tomba une pluie abondante. Mais par malheur cette pluie fut accompagnée d'un orage effroyable ; et la foudre en tombant frappa la jeune fiancée de Davidson, mademoiselle Ba-sti-va-na. On commença par accuser publiquement Wak-a-da-ha-hu d'être la cause de cet accident, et il s'apprêtait déjà à expier ce prétendu crime, en faisant don au père de la jeune fille de trois magnifiques chevaux, k titre de dommages-intérêts, lorsqu'il lui parut bien plus simple de faire retomber la faute suï Davidson.

— Moi, dit-il, je suisparvenu à amener delà pluie ; donc je suis favorisé du Grand-Esprit. Or, puisque le Grand-Esprit m'a donné cette marque de sa protection, il n'aurait pas voulu en détruire les effets en me faisant la cause d'un si grand malheur.

Cette logique ne parut pas dénuée de bon sens aux naïfs auditeurs de Wak-a-da-ha-hu, lesquels avaient été témoins de son pouvoir sur les nuages et de ses mystérieuses relations avec le Grand-Esprit.

— Le coupable véritable — reprit le trioniphateur

iOlt LES PEAUX ROUGES.

— c'est la «face pâle» que vous avez conduite ici. Déjà sa présence, parmi vous, a réveillé l'Esprit du feu dans les prairies*; et il se trouve que c'est justement sa "fiancée que la foudre a frappée^ comme pour nous prouver qu'il n'est point fait pour vivre au milieu de nous.

La péroraison de Wak-a-da-ha-hu parut être tout aussi logique que son exorde ; et pendant que tous les yeux se tournaient convaincus et menaçants vers Davidson, Wak-a-da-ha-hu s'éloigna tout fier du succès oratoire qu'il venait d'obtenir, et très-heureux d'économiser ses trois chevaux.

Un cri de malédiction s'échappa de toutes les bouches. Davidson comprit qu'il n'avait plus de merci à attendre de personne, pas même du chef Stu-Mickso-Sucks, qui convoqua aussitôt son conseil pour délibérer sur le genre de supplice que devrait endurer le prisonnier blanc. Les femmes mêmes qui, au moment où il avait été mis en demeure de choisir une fiancée parmi elles, lui avaient montré les plus gracieux visages, le fuyaient. L'homme dont le choix amenait la mort n'était plus à leurs yeux digne de pitié.

Davidson, étendu par terre, assista à la délibération du conseil. Les uns trouvaient plus bref de l'assommer sur place d'un coup de tomahaw, les autres propo^ saient de le placer à une certaine distance et de le faire servir comme d'un but sur lequel s'exercerait leur adresse. Ce genre de divertissement assez fré-

quemment employé par les Indiens avait été approuvé à l'unanimité.

Mais le chef, qui depuis un moment, semblait réfléchir, se leva, et sans prononcer une parole, s'approcha de Davidson, et coupa les liens qui le retenaient.

-— Lève- toi, lui dit-il.

Davidson obéit. Le chef alors examina tout son corps avec un soin scrupuleux, palpa les muscles de ses cuisses et ses jarrets, en un mot se livra sur lui à un véritable cours d'anatomie. Quand il eut terminé, il remua la tête en signe de satisfaction, et sourit.

— Tu dois être un bon coureur, — dit-il à Davidson . Celui-ci donna la pensée du chef. Il était assez

initié aux mœurs des Indiens, pour avoir compris qu'il s'agissait tout simplement de le lancera la course comme en Europe on lance un cerf ou un daim, et qu'il était destiné à procurer à ses ennemis le plaisir d'une chasse à Vhomme. Davidson avait le sangfroid naturel, et de plus l'intelligence que donne une position suprême comme celle où il se trouvait. Il n'hésita pas une seconde, et à la question du chef, il répondit :

— Tu te trompes, je cours très-mal.

— Tu es fort cependant, reprit l'autre; lu as le jarret souple, la poitrine large.

— C'est possible, répliqua Davidson; mais ceci, ajouta-t-il en montrant un trou de balle qu'il avait dans le rpollet gauche, ceci m'a enlevé depuis longtemps tous les avantages que tu supposes.

lè6 LES PEAUX ROUGES.

— Soit ! dit le chef. — Alors on te donnera de l'avance. Si tu parviens à t'échapper, tant mieux pour toi.

Et prenant Davidson parles épaules, il le conduisit à cinq cents pas environ loin du groupe des Indiens. Dès qu'il se sentit libre, Davidson prit sa course avec toute l'ardeur que pouvait lui donner le désir de mettre ses jours à l'abri. Au hurlement épouvantable que poussa toute la meute, il ne douta pas qu'elle fût lancée sur ses traces.

Davidson volait plutôt qu'il ne marchait. Il était lui-même étonné de sa vigueur. Il avait près d'une lieue de plaine à traverser avant d'arriver à la fourche du Missouri qu'il espérait pouvoir traverser à la nage, et mettre ainsi entre lui et ses ennemis un obstacle qui nécessairement arrêterait bon nombre d'entre eux. Mais était-il probable qu'il y arrivât? Un pareil trajet lui semblait au-dessus des forces humaines. Pour comble de malheur la prairie était semée de raquettes qui lui déchiraient les pieds et les jambes. A tout instant, il croyait entendre le claquement d'un arc, et sentir une flèche pénétrer dans ses chairs. Il n'osait détourner la tête de peur de perdre, même d'une seconde, l'avance qu'il avait si adroitement escamotée à ses ennemis, et de laquelle dépendait sa vie.

Cependant le cri des Indiens lui arrivant de plus en plus faible, il conçut quelque espoir, et après bien des hésitations, il se hasarda à jeter un regard en arrière. Le gros de ses chasseurs était à une distance

considérable. Quelques coureurs plus habiles étaient éparpillés en avant, et à cent pas au plus de lui, le chef, plus agile que les autres, le suivait armé d'une longue pique qu'il tenait prête à lancer.

Le malheureux Davidson sentit renaître son courage. Il redoubla d'efforts qui furent si violents que le sang, lui jaillissant par la bouche et par le nez, ruissela sur sa poitrine. A mesure qu'il s'approchait de la rivière, il entendait aussi les pas du chef résonner plus près de lui. Un second coup d'oeil jeté en arrière lui fit apercevoir son infatigable ennemi à cinquante pas au plus. Davidson s'arrêta court, et se retourna brusquement, décidé à défendre chèrement sa vie contre ce seul adversaire.

L'Indien, étonné par ce mouvement inattendu, s'arrêta aussi pour lancer son arme; mais ses jambes s'embarrassèrent dans quelques broussailles, et il tomba. Davidson retrouva de nouvelles forces et une nouvelle énergie pour bondir comme un lion en arrière se précipita sur son ennemi avant qu'il ait pu se relever; et ramassant la pique, il cloua le sauvage sur le sol, puis reprit sa course.

Le jeune Horace ne s'en était pas mieux tiré.

En arrivant auprès de leur chef expirant, les Indiens s'arrêtèrent quelques instants pour pousser autour do son cadavre des hurlements de désolation. Davidson, comme on pense bien, mit ce temps à profit; il put gagner la lisière d'un bois de cotonniers qui bordait la rivière, traversa ce bois, et se jela à l'eau. Il attei-

gnit à la nage un petit îlot à l'exlrémité duquel les troncs d'arbres, qu'entraîne incessamment le courant, s'étaient arrêtés en grand nombre, de manière à former une sorte de radeau ; au-dessus, des branches entrelacées, des herbes et des broussailles qui s'y étaient accrochées pêle-mêle, formaient une sorte de refuge impénétrable à l'œil humain et dans lequel le malheureux Davidson parvint à s'enfoncer.

A peine avait-il repris haleine, qu'il entendit sur la rive les Indiens poussant des cris de fureur; à travers les interstices des branches qui l'abritaient, il en vit quelques-uns se jeter à l'eau, et se diriger même du côté de l'îlot.

Mais après quelques minutes de vaines recherches, ils prirent le parti de s'éloigner, et campèrent sur la rive où ils passèrent le reste du jour à pousser des lamentations autour du corps de leur chef que l'on y avait apporté.

Quelle journée d'angoisses pour le malheureux Davidson! je vous le laisse à deviner. Mais son salut était assuré au prix de l'énergie qu'il montra, et qui lui fit oublier les fatigues et les blessures du corps.

Quand la nuit fut venue, et après qu'il eut vu les Indiens éteindre leurs feux pour s'endormir, il sortit de sa cachette, gagna à la nage le milieu de la rivière, et descendit à une distance assez considérable jusqu'à ce qu'il se crut assez en sûreté pour oser aborde sur la rive. Davidson marcha, pendant toute la nuit, à pas

LA CHASSK A L' HOMME. 409

précipités, afin do fuir au plus tôt un lieu qui avait failli de lui être si fatal.

Le lendemain au matin, il arriva exténué de fatigue, de froid et de faim à un campement de chasseurs où il reçut les soins que réclamait son état.

Le fait que je viens de raconter, et auquel on pourrait donner beaucoup de pendants, n'a rien d'exagéré ni de fictif. C'est là un des mille traits des mœurs communes à ces Indiens sur le sort desquels des philanthropes s'apitoient à leurs heures de loisir et de sentimentalité ; comme si la civilisation n'avait pas son œuvre de conquête à poursuivre, en les ramenant sous la loi par des moyens infiniment plus moraux que ces actes de barbarie quotidiens qu'on ose appeler le droit sacré de la défense du sol et de la nationalité!

Davidson, cela va sans dire, renonça de cajour à la chasse aux fourrures; il fut rencontré depuis dans les rues de Saint-Louis par les Back-feet qui le reconnurent, mais n'osèrent pas se venger sur lui de la mort de leur chef.

Mon ami Steven m'a raconté l'histoire suivante :

— Il y a quelques années, me dit-il, j'étais parti de Saint-Louis pour me rendre directement à un fort que la compagnie de pelleterie a établi dans les vastes plaines qui s'étendent à l'embouchure du Yellow- Stone, au milieu d'un beau et riche pays qui a mérité le surnom de terre d'Epicure,

Ce fort qui n'a pas moins de trois cents pieds carrés et est bien garni de canons, a été construit en cet endroit pour protéger les trafiquants contre les attaques et les trahissons des Indiens ; ce qui ne prouve pas précisément que ces vertueux sauvages inspirent une confiance illimitée.

Mon voyage de Saint-Louis au fort (plus de sept cents lieues) avait duré près de trois mois. C'était pour la première fois, à cette épo(jue, qu'un steamboat re-

montait si haut le Missouri, et l'on s'explique facilement les difficultés que nous eûmes à vaincre dans cette longue et pénible traversée.

Le Missouri est peut-être de tous les fleuves du monde celui qui a le caractère et l'aspect le plus original. J'éprouvai un sentiment de véritable terreur, au moment où le steamboat quitta les eaux du Mississipi pour entrer dans celle du Missouri, dont le courant, depuis l'embouchure du Yellow-Stone jusqu'à sa jonction avec le Mississipi, va toujours croissant avec un bruit formidabl-e, entraînant dans sa course des monceaux de terre qu'il arrache à ses rives.

Ses eaux, toujours troubles et opaques, ont, en toute saison, l'apparence exacte d'une tasse de chocolat audessus de laquelle flotterait de la crème. Les bords de cette rivière sont encombrés de débris d'arbres qui y sont restés à la suite d'éboulements. Quelques-uns de ces arbres ont pris racine au fond du fleuve, et ne présentent que leurs cimes au niveau de l'eau.

Cette forêt aquatique épouvante tout d'abord l'œil du voyageur ; en effet, chaque îlot, chaque banc de sable qu'on rencontre est surchargé de ces piles d'arbres, dont les espèces et les groupes quelquefois bizarrement disposés varient assez pour ménager à la traversée d'incessantes surprises, sans compter l'étrange et pittoresque architecture des rochers taillés et sculptés par le fleuve dans sa course rapide et puissîinte,

Hi LKS PKAUX ROUGES,

Dans quelques parties, le paysage est plus riant. Sur les bords escarpés se dressent des forêts épaisses et sombres comme la nuit. Par intervalles, cependant, l'œil parvient à les percer, et découvre à travers une sorte de lorgnette de verdure, — si je puis m'exprimer ainsi, — de ces prairies gigantesques dont on ne voit pas la fin.

Sur presque tout le parcours de Saint-Louis aux cbutes du Missouri, par exemple, c'est-à-dire sur un espace de près de deux mille six cents milles (plus de mille deux cents lieues), la rive est bordée par une seule de ces prairies, dont rien n'interrompt la monotonie et l'uniformité, si ce n'est quelques massifs de verdure et des bouquets de bois cachant aux regards l'embouchure des rivières qui viennent marier leurs eaux avec celles du grand fleuve.

Jamais, encore, à l'époque où j'exécutai ee voyage, de steamboat n'avait remonté si haut dans le fleuve. Aussi je vous laisse à deviner quelle fut la stupéfaction des Indiens à l'approche de notre bateau.

Ces pauvres gens se jetaient la face contre terre, en invoquant Je Grand-Esprit, et lui offraient en sacrifice leurs chiens et leurs chevaux, dont ils faisaient sur le rivage une pieuse boucherie. Quand nous prenions mouillage devant quelque village, les habitants tout tremblans restaient en prières jusqu'à ce qu'ils fussent rassurés sur le sort de leurs chefs, dont le devoir était de venir à noire bord chercher le mot de l'étrange mystère qu'ils avaient devant les yeux.

A notre arrivée au fort, nous fûmes salués par le canon, dont le bruit, joint aux cris perçants des sauvages effrayés qui grouillaient surla plage, formait un spectacle des plus pittoresques.

Cependant, comme ce mystère (ainsi qu'ils appelaient le stemboat), ne leur amena aucune catastrophe, ces pauvres Indiens finirent par se familiariser, et ceux qui se trouvaient rassemblés dans le fort se réunirent pour nous donner un somptueux repas étrangement composé de viande de chien, de queues de castor, et de langues de buffle. — Ce sont là les mets les plus succulents qu'ils puissent offrir à un étranger.

Ce fort, où j'avais projeté de séjourner quelque temps, était le rendez-vous de tous les Indiens qui viennent, même du fond de l'Ouest et des Montagnes Rocheuses, pour y trafiquer avec les blancs.

Ils y entrent désarmés, — la règle est qu'ils doivent remettre leurs armes aux directeurs de l'établissement. Aussi n'est-ce pas un des côtés le moins curieux de ce spectacle, que de voir tous ces hommes, appartenant à des tribus diverses, ennemies les unes des autres, en guerre la veille encore, ou s'apprêtant à se massacrer le lendemain, vivre en paix entre ces murailles, — et aussi sous la surveillance du canon.

Mais le diable n'y perd rien, comme on dit. — Cette amitié n'est que factice , et personne ne s'y trompe. Au jour du départ, alors que les armes leur

ilA LES PEAUX ROUGES.

sont rendues, ils se soulagent de cette longue et pénible contrainte par quelques-unes de ces vengeances et de ces trahisons comme je vous en raconterai une tout à l'heure.

Il y avait là réunis des échantillons des tribus réputées les plus belles parmi celles qui habitent le haut Missouri : des Crows, des Black-feet, des Kristenaux, des Minataws, des Assinneboins, et deux ou trois autres ; presque tous des gaillards de six pieds de haut au moins, et, ma foi ! quelques-uns d'une beauté très-originale.

— Tenez, — s'écria Steven, j'ai là, paMieu ! un album sur lequel j'ai croqué quelques-uns de ces sauvages. — Voyez donc!...

Et Steven me mit sous les yeux des dessins charmants, qui rappelaient merveilleusement les types que M. G. Catlin a reproduits dans son intéresisant voyage au milieu des tribus indiennes.

— Eh quoi ! dis-je à Steven, — ces sauvages sontils assez civilisés cependant pour avoir consenti à poser ainsi devant vous?...

— N'en croyez rien ! Presque chaque portrait est un larcin que j'ai commis : ce n'était guore que par surprise que je parvenais à tracer ces croquis. Ces imbéciles-là avaient plus peur de mes crayons et de mon album qu'ils n'avaient été effrayés de notre steamboat.

Dans les premiers moments cela alla assez bien, tant que je me contentai de reproduire sur le papier

L'ÉPOPÉE D'UN JONGLEUR. id5

des costumes, des poses, des types ; mais arriva un moment où j'eus le bonheur de retracer si fidèlement et d'une manière si complète les traits fort avenants, ma foi ! de la fdle d'un chef Crow, que ce drôle en conçut une fureur burlesque. 11 se prit à pousser des cris lamentables, prétendant que je devais nécessairement avoir dérobé la moitié de la vie de sa fille, en reproduisant aussi fidèlement son image, et que par conséquent j'avais abrégé ses jours.

C'est assez dans le caractère de l'Indien d'attribuer aux choses physiques sur les affections morales une influence conforme à leur aspect. Ainsi, je me souviens qu'étant à la Nouvelle-Orléans, quelqu'un offrit à un Indien qui passait dans la rue, un verre de soda-water, boisson dont on fait grand usage dans cette ville. L'Indien, qui avait accepté d'abord, refusa de boire quand il eut vu verser le soda-water, sous prétexte que l'évaporation des gaz , qui produisait une si grande fermentation dans le verre, agirait de même sur son cerveau, et ferait, à coup sûr, sauter sa tête comme saute un rocher sous lequel on fait jouer la mine. Mais, en revanche, il ne fit aucune façon pour accepter un verre de wiskey dont la placidité dans le vase ne lui inspirait aucune inquiétude. Il vida, par parenthèse, le verre sans laisser une goutte de la liqueur au fond.

Et comme un rien grise les Indiens, celui-là s^en alla battant les murailles comme s'il eût eu dans la tête une barrique de spiritueux.

Les sauvages en contact fréquent avec les blancs s'abituent aux liqueurs fortes et y prennent un goût facile. On cite à ce sujet, ce mot d'un Indien à qui un trafiquant avait fait cadeau d'un quarteau d'eaude-vie.

Quelques jours après, le blanc demandait à l'Indien si cette liqueur avait flatté son palais.

— Oh I certes, répondit l'Indien ; mais de quoi est fait ce liquide?

Quand l'autre le lui eut expliqué.

— J'aurais cru, reprit-il, que c'était là un mélange de langue de femme et de cœur de lion.

— Pourquoi?

— Parce que, quand j'en avais bu, il me semblait que j'aurais parlé pendant des heures entières, et que je me serais battu contre toute une tribu 1

Mais je reviens à mon ami Steven, que j'ai laissé aux prises avec ses portraits.

— La douleur du chef Crow , continua-t-il , se changea bientôt en colère, quand je voulus lui démontrer que ses terreurs étaient absurdes. Je crus le calmer en lui offrant en cadeau le portrait de sa fille, et en lui demandant à le peindre, lui, dans son costume, ce que je regrette de n'avoir pu faire, car ce costume était magnifique, — mais il s'y refusa de la ma-

nière la plus formelle, et poussa des hurlements de bêle féroce.

Tous les Indiens ne partagent pas cependant les superstitions du chef Crown à l'endroit des portraits ; car le directeur du fort me raconta ensuite qu'un chef de la tribu des Sioux, nommé Black-Bock, avait une fille qui répondait à l'interminable nom de Wilooh-tah-ceh-tchah-ta-mah-nuce , qui signifiait la femme rouge qui émeut en marchant. — Cette femme, d'une grande beauté et d'une intelligence supérieure, à ce qu'il paraît , exerçait sur sa tribu une influence considérable. Elle était aussi fort estimée des directeurs du fort, et elle avait rendu de véritables services aux trafiquants.

Un chasseur artiste avait fait son portrait d'une ressemblance remarquable, et qui se trouvait suspendu dans une des salles du fort.

Wi-looh-tah-ceh-tchah-ta-mah-nuce mourut de la petite vérole, maladie qui décime sa race. Deux ans plus tard, son père, Black-Bock, en venant au fort pour trafiquer, y aperçut le portrait. Il poussa d'abord une exclamation de surprise, puis ses yeux se remplirent de larmes, ses lèvres tremblantes ne purent plus articuler une seule parole, et il tomba à genoux la face contre terre. '

— Mon cœur mort revit, s'écria-t-il après que son émotion fut passée; c'est sans doute par l'effet d'un mystère que je revois ma fille et que je puis lui parler ! — J'ai à la porte de ton fort, continua-t-il en

s'adressant au directeur, dix chevaux, et mon wigwam qui est le plus beau de la tribu. Donne-moi ce mystère qui fait renaître ma fille à mes yeux, et mes dix chevaux et mon wigwam sont à toi !

Le directeur du fort, ému des larmes de ce pauvre homme, lui donna le portrait, et n'accepta rien en échange, bien entendu.

Le jour était venu où les divers détachements des tribus qui se trouvaient au fort s'apprêtèrent à partir pour s'enfoncer dans leurs déserts.

Les chefs qui avaient abdiqué, non pas leurs pouvoirs mais les insignes de leur souveraineté, revêtirent avec une certaine solennité leurs plus beaux costumes au mom>3nt de la séparation.

Je fus à même, alors, d'admirer là deux ou trois types vraiment remarquables. Les guerriers appartenant à la tribu des Crows fixèrent particulièrement mon attention. C'étaient, comme je vous l'ai déjà dit, des hommes d'une stature colossale; ils joignaient à une force apparente une certaine grâce de corps, de l'élégance, de la dignité dans les manières.

On les distingue de toutes les autres tribus à leurs vêtements blancs qui sont faits de peaux plus délicates et mieux préparées; ce vêtement est généralement comme enveloppé par une chevelure d'un noir d'ébène

très-fine> très-bien cultivée, et si longue qu'elle traîne quelquefois à terre. C'est un privilège exclusivement réservé aux hommes, car les femmes, au contraire, ont la tête rasée presqu'en brosse.

Les Crows sont aujourd'hui les Athéniens des déserts de l'Amérique du Nord ; peuple efféminé , d'ailleurs, voluptueux, et voué à la destruction par les Black-feet leurs ennemis jurés. Ces derniers, dont le nombre n'est pas moindre de trente à quarante mille, font un continuel massacre des Crows.

Au moment où la caravane se disposa en groupes pour s'apprêter au départ, je vis le chef des Crows dans toute sa magnificence, c'est-à-dire à cheval, armé d'une longue lance ornée à diverses places de plumes d'aigle liées entre elles et nouées avec des nattes de cheveux provenant évidemment des ennemis tués dans les combats. Ce chef portait en bandoulière son arc et son carquois bien garni ; sa longue chevelure flottait au vent. Sur la tête il portait une sorte de couronne de plumes d'aigle arrangées avec un goût remarquable; une couronne exactement semblable couvrait la tête du cheval, admirablement harnaché et caparaçonné de la croupe au poitrail d'une peau de buffle artistement travaillée, et tout autour de laquelle pendait une frange de cheveux mélangée de plumes et de soie.

Ce sauvage, maniant d'ailleurs son coursier, fier d'un tel cavalier, avec une rare habileté, était véritablement quelque chose de très-beau à contempler.

Les Grows sont de très-brillants cavaliers, mais ils sont loin de la réputation dont jouissent sous ce rapport les Camanchees incontestablement les plus élégants écuyers des Déserts, et comme ils sont également fanatiques de plaisirs, de jeux et de danses , ils ont appliqué tous leurs efforts à certains exercices du cheval, pour lesquels ils en montreraient aux plus habiles équilibristes de nos cirques. Il est vrai qu'ils s'y adonnent dès leur plus tendre enfance, et ils sont parvenus à atteindre une supériorité qui tient du prodige.

L'un de ces exercices consiste pour le cavalier à se renverser sur un des flancs du cheval en se retenant au moyen du talon fortement appuyé sur la croupe de l'animal , de manière à s'en faire une sorte de bouclier. Les Camanchees , très-familiarisés à ce tour de force, l'ont érigé en un stratagème de guerre qui s'exécute en s'élançant à fond de train sur l'ennemi ; puis arrivés aussi près que possible de lui, ils prennent tout à coup la position que j'ai dite, et, ainsi garantis par le cheval , ils peuvent impunément décocher jusqu'à deux ou trois flèches à bout portant, pour ainsi dire, sans se trouver exposés.

D'une taille au-dessous de la moyenne, corpulents (ce qui est rare chez les autres Indiens par suite de la vie active qu'ils mènent), lourds et sans grâce dans leurs mouvements tant qu'ils sont à pied, les Camanchees grandissent et deviennent presque beaux du moment qu'ils ont un cheval entre les jambes.

L'ÉPOPÉE D'UN JONGLEUR. i21

C'est là leur élément.

Les vastes plaines au milieu desquelles ils vivent sont couvertes de chevaux. Ces chevaux ont l'œil si sûr qu'ils distinguent un ennemi à un mille de distance.

Les Indiens les prennent au moyen d'un lacet long de dix à quinze pieds, qu'ils lancent avec une dextérité sans égale au col de l'animal. A l'extrémité de ce lacet se trouve un nœud coulant se resserrant à mesure que fuit la pauvre bête, qui finit par avoir la respiration coupée, et tombe. Ces chevaux sauvages sont petits, mais vigoureux ; ils ont Tœil proéminent, les narines larges, le sabot mince et la jambe trèsfine. Les tribus auxquelles ils ne sont pas familiers leur donnent le nom Shonk-a-wak-on , c'est-à-dire chiens mystérieux*

Le chef des Camanchees qui commandait la petite expédition venue au fort était très-simplement vêtu. Il portait pour tout ornement et signe distinctif deux belles perles en boucles d'oreilles, et une énorme dent d'ours qui lui pendait sur la poitrine.

Toutes ces escouades de tribus se mirent en marche en poussant des cris, mêlés au piaffement des chevaux, et prirent des routes différentes.

Ainsi que je vous l'ai dit, la plus cordiale amitié avait régné entre tous ces Indiens pendant leur séjour dans le fort; mais il se ménageait dans l'ombre un

• de ces drames qui dénotent le caractère et les mœurs sanguinaires de ces hommes, dont on a voulu faire des types de bonté et de vertu.

Il n'y avait pas cinq minutes que les derniers Indiens avaient franchi la porte du fort, que nous entendîmes une détonation d'arme à feu, et en tournant les yeux dans la direction d'où était parti le coup, nous vîmes le beau chef Grow, dont je vous parlais tout à l'heure, renversé tout sanglant de son cheval. Il venait d'être frappé traîtreusement de deux balles par un Black-feet qui, blotti derrière un bouquet d'arbres, l'avait attendu au passage.

Le malheureux chef avait été frappé à mort; on le rapporta au fort dans un état désespéré.

En celte grave occurence, les Indiens, pleins de dédain pour la science des chirurgiens blancs, préférèrent en appeler aux sortilèges et aux singeries de leur medicine-man y ce qui me fournit Toccasion d'assister à une des plus étranges jongleries qu'il soit possible d'imaginer.

D'abord il faut vous dire que si le medicine-man n'est qu'un saltimbanque de bas étage pour nous autres, il jouit au milieu des Indiens d'une influence Golossale ; c'est tout à la fois une sorte de prophète, de grand prêtre, d'oracle.

Cet homme, sur lequel est accumulée une foule d'honneurs, est un des dignitaires les plus haut placés dans l'estime et la vénération de la tribu. Dans tous les conseils de guerre ou de paix, il a si place à

L'ÉPOPÉE D'UiN JONGLEUR. 123

.côté des chefs; il est consulté sur toutes les décisions à prendre, et Ton professe pour ses avis la plus grande déférence. Jamais, comme on le pense bien, une fraction de la tribu, si minime qu'elle soit, ne se met en route sans se faire accompagner d'un personnage aussi important et aussi précieux.

On appela donc le medicine-man.

Plusieurs centaines de spectateurs, Indiens etblancs, entouraient le pauvre chef, qui râlait son dernier soupir. Nous fûmes invités à former autour du mourant un cercle, en laissant un espace d'environ trente ou quarante pieds, dans lequel le docteur allait faire ses évolutions.

On lui réserva aussi un passage qu'il devait traverser sans toucher à personne.

Son arrivée fut annoncée par quelques mots sacramentels que prononcèrent les Indiens, puis il se fit un grand silence parmi les assistants.

Je vis alors apparaître, voûté en deux et marchant à petits pas, le docteur, bizarrement affublé d'une peau d'ours, dont la tête lui servait de masque, et dont les griffes lui pendaient jusque sur l'avant-bras ; tout autour de son corps étaient attachées des peaux d'autres animaux difformes ou bizarres, tels que des serpents, des grenouilles, des chauves-souris; des ailes, des becs d'oiseaux de proie, des cornes de bouCi d'antilope, de daims; en un mot, des morceaux de tout ce qui vole , marche ou rampe dans cette partie du monde sauvage.

124 LKS PEAUX ROLGES.

A la main droite il tenait un tambour entouré de petites sonnettes, et sur lequel étaient dessinés des attributs mystérieux; de la main gauche il portait sa hnc3 magique : au bruit que faisait son tambour dont il agitait les sonnettes en marchant, il ajoutait des cris gutturaux et des grognements pareils à ceux de l'ours et qu'il psalmodiait en les adressant au Grand-Esprit.

C'est ainsi qu'il s'approcha du pauvre agonisant ; puis il se prit à danser autour de lui, à le caresser, à le retourner dans tous les sens.

Cette cérémonie dura bien une demi-heure, au milieu de la surprise et du silence religieux des assistants, après quoi le patient trépassa.

Le docteur dansa encore quelques pas autour du cadavre, puis se dépouilla de ses vêtements et des insignes de son ministère, et disparut de la scène avec un aplomb merveilleux, comme s'il avait accompli la plus belle prouesse du monde.

— Kst-ce bien sérieusement, — demandai-je à Steven, — que ce jongleur exécuta toutes ses manœuvres?

— Si sérieusement, — me répondit mon compagnon,

— que j'en éprouvai une profonde tristesse ; et je me demandai s'il ne fallait pas s'alïliger de la dégradation et de l'ignorance d'un peuple réduit à ces misères , plutôt que de laisser à ces pasquinades le côté pittoresque et grotesque qu'elles pouvaient présenter.

J'ai recueilli, — continua Steven, — quelques détails sur les procédés qu'emploient les docteurs pour

consener cette prépondérance dont ils jouissent parmi les Indiens.

Dans les cas de maladies ordinaires, les jongleurs ordonnent tout d'abord des prescriptions purement médicales, qui se réduisent à l'usage de certains simples. Du moins il en était ainsi jadis; aujourd'hui ils ont renoncé aux préparations végétales, et emploient les alcools dont ils ont eux-mêmes le monopole du débit.

Mais quand les remèdes ne produisent pas l'effet attendu, ou bien dans les circonstances graves comme celle que je viens de vous raconter, le medicine-man a recours à ses mystères, qui sont sa dernière ressource.

Si par hasard ou par bonheur le malade revient à la vie malgré ces absurdes jongleries, l'Esculape indien, couvert de ses plus riches habits et de ses armes les plus belles, se tient pendant plusieurs jours sous son wigwam, entouré d'une foule nombreuse à laquelle il raconte, sans aucune modestie, la cure surprenante qu'il a faite, et les indubitables effets de ses mystères.

Mais si, au contraire, le patient succombe, ce qui arrive souvent, notre homme alors se mêle aux pleureurs, et n'a pas de peine à persuader à ces bonnes gens que c'était la volonté du Grand-Esprit que le malade mourût, et qu'il fallait bien obéir au Grand- Esprit!

Ces jongleurs doivent la plus grande partie de leur pouvoir à ce qu'ils persuadent très-aisément aux cré-

(Iules Indiens avoir vu le Grand-Esprit, avoir conversé avec lui, et de cette initiation avoir rapporté un remède tout particulier.

La loge dans laquelle ils exercent leur mystérieuse médecine est toujours isolée, et fermée à tous les regards. Le patient y est introduit par une petite porte basse; il entre muni toujours d'une outre remplie d'eau^ et dont il commence par verser le contenu sur une large pierre placée au centre de cette loge. La porte en est hermétiquement close. Ce qui se passe dans l'intérieur de cette cabane, le patient et le jongleur seuls le savent.

Si on n'en retire qu'un cadavre après l'opération, il n'y a à craindre aucune révélation, et je viens de vous dire que le Grand-Esprit endosse l'insuccès de la cure.

Si le malade revient bien portant, le docteur n'a à redouter que trop d'éloges et un triomphe dont sa modestie n'est jamais embarrassée.

— Mais, — dis-je à Steven, — une fois le chef Crow mort^ qu'en résulta-t-il?

— Au moment, — répondit-il, — où ce malheureux ferma les yeux, un long cri de douleur retentit à la fois de tous les rangs de la tribu ; et ces cris, qui d'abord pouvaient passer pour le signe d'une émotion sincère, devinrent si intenses, et modulés sur des tons si bien réglés à l'avance, qu'ils me parurent être une méloppéede convention. Les femmes surtout criaient à se briser le larynx.

Ce n'était là, évidemment, qu'une manifestation extérieure, une manière de deuil public. On enveloppa ensuite le corps dans'une peau de buffle, et les guerriers de la tribu l'emportèrent pour lui rendre les honneurs de la sépulture.

Malgré ces démonstrations ridicules de douleur, on ne peut nier que les Indiens professent un respect profond, un culte touchant pour leurs morts.

Dans toutes les tribus que j'ai visitées, le cimetière est ordinairement situé au centre du village. On y voit toujours un grand nombre de sarcophages suspendus à une hauteur suffisante de la terre pour n'être pas à la portée de la main des hommes, et de la gloutonnerie des chiens ou autres animaux.

Le mort y est déposé, recouvert de ses plus beaux vêlements, après que son cadavre a été enduit d'une épaisse couche d'huile. A ses côtés, on place son bouclier, son carquois, sa pipe, du tabac, un couteau, une pierre à feu, une paire de mocassins (chaussures) et toutes les provisions nécessaires pour que rien ne lui manque pendant le long voyage qu'il va entreprendre.

Une fois le cadavre desséché dans ce sarcophage et réduit en poussière, les parents ramassent soigneusement les os, qu'ils enterrent à l'exception de la tête.

Chaque famille possède dans le cimetière un coin de terre sur lequel sont rassemblés en cercle tous les crânes avec la face tournée vers le centre. Dans le

i28 LES PEAUX ROUGES.

milieu de ce cercle, sur de petites élévations, se dressent deux perches auxquelles sont accrochés plusieurs objets de superstition. Chaque crâne est posé sur un oreiller d'herbes odorantes.

Tous les jours les pères, les maris, les femmes, les enfants, courbés sous les sarcophages, le front, dans la poussière , prient , pleurent et se mortifient jusqu'au sang pour apaiser les esprits de la mort.

Ces témoignages de leur douleur n'ont pas de terme; car tous les jours ils rendent visite à leurs morts et leur apportent le meilleur plat de leurs repas, qu'ils changent chaque matin. Durant la belle saison, les femmes passent des journées entières au cimetière, travaillant assises à côté des morts, et leur adressant la parole comme s'ils pouvaient leur répondre.

Dans presque toutes les tribus et sur tout le territoire américain les usages sont les mêmes, à bien peu d'exceptions près. — r Sur les bords du Pacifique,^ par exemple, au lieu de laisser le corps se décomposer, on le brûle, et on recueille les cendres dans un cercueil placé ensuite au fond d'un canot accoré dans la terre, avec la proue tournée vers l'orient, et armé d'un aviron.

Pour toutes les races d'Indiens, la mort n'est qu'un départ pour un voyage : qu'il se fasse en canot ou autrement, peu importe.

Ils croient donc, non pas à l'immortalité chrétienne de rame, mais à sa résurrection dans un autre lieu

L'ÉPOPfiE D'UN JONGLEUR. 129

oïl se rencontrent de vastes plaines, abondamment pourvues de troupeaux de buffles, et où s'exécutent des chasses gigantesques.

Chaque tribu a ses dogmes particuliers, mais toutes croient à un bon et à un mauvais esprit, à une vie future, comme je viens de vous le dire, et à une juste rémunération des vertus ou des vices de ce monde. Pour les uns , la résurrection de l'ânie est une chasse aux buffles; selon d'autres, après la mort, les braves vont dans la ville des braves, les lâches dans la ville des lâches.

— Je demandais un jour à un Indien — comment il comprenait l'enfer — ou le lieu des châtiments, — peu importe le mot.

— L'enfer, — répondit-il, — est un pays couvert de neige et de glace, d'un aspect désespérant, où Ton souff're de toutes les privations possibles, et qu'habite le bon esprit pour se donner le plaisir dejotiir des tortures qu'il inflige aux pervers et aux lâches.

— Et le paradis? — lui demandai-je.

— Le paradis, — fit l'Indien, — se trouve dans une contrée exquise où règne un été éternel, dans des prairies immenses, peuplées de nombreux troupeaux de buffles et d'élans. Gomme le bon esprit habite l'enfer, le mauvais esprit habite le paradis pour y tenter les âmes des braves, qui peuvent bien quelquefois déchoir et mériter d'être plongés en enfer.

La rivière Rouge (Red River) est un des nombreux et des plus importants affluents du Mississipi. Elle prend sa source au pied des Montagnes Rocheuses, baigne un long territoire indien, côtoie dans le Texas le lieu appelé les Hautes-Prairies, traverse la presque totalité de cet État, en coulant de Test à l'ouest, et va se jeter dans le Mississipi, un peu au-dessous des Natchez.

Le territoire indien que parcourt la rivière Rouge est occupé par les Camanchees , les Pauwnee-Picts , les Wicos et d'autres tribus, — réputées assez IiypojCTÏtes, et fort mal disposées en faveur de la race blanche. Gomme dans le haut Missouri, où le gouvernement américain a été obligé de mettre les trafiquants et la civilisation sous la protection des canons d'un fort, — à l'extrême frontière de TArkansas et du Texas, sur le territoire indien, des précautions ana-

logues ont été jugées nécessaires pour atteindre le même but.

La garnison du fort Gibson et l'imposant aspect de l'artillerie contribuent à maintenir en apparence les Indiens; mais ne les empêchent guère de commettre encore une foule de délits et jusqu'à des crimes, qui échappent quelquefois à l'active surveillance dont ils sont l'objet.

C'était bien pis encore il y a une vingtaine d'années. Avant que le gouvernement eût pris ces mesures de police, il ne se passait pas de jour où l'on n'eût à enregistrer quelque enlèvement ou quelque assassinat, que la philanthropie larmoyante des amis des Indiens trouvait moyen de colorer d'une excuse ou de nier au besoin.

Elias Buren, un des plus riches planteurs de tabac de Natchitoches, dans la Louisiane, s'était fait remarquer parmi les plus ardents frondeurs de la politique américaine à l'égard des Indiens dignes, suivant lui, des sympathies du monde civilisé. En tout cas, Elias Buren portait en son cœur tous les Indiens. Il regrettait même qu'il n'y en eût pas davantage sur le sol de l'Amérique.

Notre planteur de tabac croyait avoir de bonnes raisons pour justifier ses tendres entraînements. Ce n'était point par théorie qu'il parlait ainsi. Il avait voulu en avoir l'âme nette, et la philanthropie aidant ses goûts, il avait, pendant un été, remonté la rivière Rouge au delà de Jonesboro, sur la frontière du

132 LES PEAUX ROUGRS.

Texas, et était allé héroïquement s'établir sur le territoire indien, où il avait passé toute une saison à chasser sans avoir été, le moins du monde, inquiété par ses sauvages voisins.

Il était revenu très-fier de cette excursion , qui lui avait coûté quelques quartauts d'eau-de-vie et de "wiskey, et il avait sur les lèvres une phrase toute stéréotypée quand on parlait des Indiens :

— Regardez-moi, — disait-il, — j'ai vécu au milieu d'eux en frère, en ami. Eh bien ! me manque-til un cheveu ? M'ont-ils arraché un doigt, un ongle, le moindre lambeau de chair? Ce sont des agneaux, vous dis-je.

— Patience ! lui répondait-on.

— Voussemblez prophétiser en noir pour l'avenir ! — s'écriait Elias Buren ; — eh bien! l'avenir vous donnera tort. Désormais, je compte passer toutes mes saisons là d'où je suis revenu comme j'y étais allé, et j'y conduirai ma femme et mon filsî... Ah! patience, dites-vous encore d'un air goguenard!... Eh bien, oui, patience; nous verrons bien !...

Soit qu'Elias Buren fût réellement convaincu , soit qu'il se trouvât dans cette situation d'un homme piqué d'amour-propre, qui ne veut point démordre

LR CHEF Dr. ANC. 153

d'une idée fortement enracinée, il fit comme il Tavait dit, et Tannée suivante conduisit au Désert sa femme et son jeune fils Richard, âgé de huit ans. Il se rendit au même lieu qu'il avait habité la saison précédente , et y dressa une tente sur le modèle des wigwams de ses bons amis les Indiens, avec quelques-uns desquels il renoua connaissance.

Mistress Buren , je dois le dire, ne parut pas, de prime abord, aussi enchantée que l'était son mari de la nouvelle société au milieu de laquelle elle était admise. — Quant au petit Richard, il commença par pousser des cris de terreur à l'approche du premier Indien, et se cacha la tête dans les jupes de sa mère , à laquelle il se cramponna de ses dix doigts.

Klias Buren, étant bon et intrépide chasseur, trouva de la part des Indiens une certaine complaisance à l'initier à toutes les fêtes de ce genre, dont ils se donnaient grand plaisir et pour lesquelles ils sont extrêmement passionnés.

Mais la chasse aux buffles est à leurs yeux la plus belle des chasses; l'attrait s'en augmente de toute la poésie d'un danger sérieux, d'une lutte contre un animal formidable par sa force et sa férocité dès qu'il se sent attaqué.

Dans les vastes prairies qui couvrent encore une partie du sol américain, les bufïles vivent en troupeaux innombrables. Les Indiens, outre le plaisir qu'ils trouvent à poursuivre cet animal , font un si grand cas de sa chair, qu'ils dédaignent pour lui

l'élan, l'anlilope et le daim. Ils ne tuent guère ces derniers animaux que quand ils ont besoin de leurs peaux pour faire des vêtements.

Cette chasse au buffle se courre sur des chevaux dressés tout exprès, et qui conduisent le cavalier plutôt qu'ils ne se laissent conduire par lui , tant ils mettent, pour leur propre compte, d'ardeur à cet exercice. Ils savent s'approcher du buffle jusqu'à trois ou quatre pas , en le pressant toujours par le flanc gauche, de telle façon que le chasseur puisse frapper avec sûreté au cœur. Ajoutez à cela que les Indiens se servent de leurs armes avec une adresse désespérante. Exercés pour ainsi dire dès l'enfance à les manier, ils en tirent un puissant parti.

Les arcs dont ils s'arment pour la chasse sont trèspetits; — l'envergure est tout au plus de deux pieds et demi à trois pieds ; la plupart sont fabriqués avec du bois de frêne, quelques-uns avec des cornes et des os. Ces derniers sont les plus estimés, et coûtent au moins le prix de deux chevaux.

Le carquois que les Indiens portent sur le dos est fait de peau de panthère ou de loutre. Il est toujours muni de deux sortes de flèches : — les unes , destinées aux ennemis , sont empoisonnées et armées de longs crocs aux pointes recourbées, de manière à ce que la lame reste dans la blessure , quand on veut en arracher la flèche, à laquelle elle n'est que légèrement attachée ; — les autres sont à l'usage exclusif de la chasse; la lame est fortement rivée au bois, et les

crocs droits, afin qu'on puisse la retirer aisément et s'en servir de nouveau.

Un Indien monté sur un cheval bien dressé , son arc dans la main, et sur l'épaule son carquois muni d'une centaine de flèches, dont il peut en lancer dix ou douze en une minute et avec une précision infaillible, est bien certainement l'ennemi le plus redoutable qu'un homme ou une bête féroce puisse rencontrer.

Tous les Indiens portent en outre, pour leur sûreté personnelle, un bouclier ou pare-flèches fait de peau de buffle fumée et durcie avec de la colle provenant des sabots de l'animal. — Ces boucliers sont à l'abri des flèches, qui y glissent merveilleusement quand on le tient légèrement incliné. Ils s'en servent avec une extrême habileté.

Le buffle, tel qu'il existe dans les plaines de l'Amérique septentrionale, diffère essentiellement du bison du nord de l'Europe et de l'Asie. C'est le plus gros ruminant du Nouveau-Monde. Le mâle pèse jusqu'à mille kilogrammes, il est d'un aspect effrayant; il porte sur ses épaules arrondies par une énorme bosse, et sur sa tête, une formidable crinière noire qui lui couvre toute la face, et traîne quelquefois jusqu'à terre. Ses naseaux plats, ont des ouvertures énormes; Texpression de ses yeux ronds est terrible , le globe est très-large et tout blanc, et Tiris d'un noir de jais; ses cornes sont courtes, mais très-espacées. La femelle est plus petite que le mâle, et se distingue par

130 LES PKAUX ROUGES.

les cornes, qui sont moins longues encore cl plus rapprochées.

Les buflles vont par troupeaux nombreux, traversant les vastes plaines de l'Amérique, du nord au sud, de Test à l'ouest. On comprend aisément que, selon la direction qu'ils prennent d'un point à un autre, les tribus indiennes se trouvent souvent, pendant longtemps, privées de chasse, et par conséquent de nourriture. Aussi , quand l'occasion se présente, ils font bonne provision de ces animaux. Les vigies placées en éclaireurs signalent le passage des troupeaux. Les crieurs courent alors par le village, et, en peu d'instants , tout le monde est en selle et bien armé.

La troupe des chasseurs se divise d'abord en deux bandes qui prennent des directions opposées , et se rapprochent graduellement du troupeau jusqu'à une distance d'un mille environ. Une fois réunies comme deux chaînes dont les extrémités se soudent tout à c oup l'une à l'autre, les deux colonnes se rejoignent et forment un vaste cercle qui enserre le troupeau. Dès que les buffles ont vent de l'approche des chasseurs, ils prennent la fuite dans un grand désordre rencontrant, partout où ils espèrent trouver une issue, d'impitoyables ennemis qui les assaillent à coups de flèches et les assourdissent de cris furieux.

Les buffles poussent des beuglements formidables, et éventrent chevaux et hommes à coups de cornes. Les Indiens, quand ils sont démontes, n*ont parfois d'autre chance de salut que de s'élancer sur le dos

d'un buffle et de se laisser emporter par lui à travers cette confusion. Il arrive souvent qu'un troupeau de cent ou cent cinquante de ces monstres est complètement détruit en moins d'une heure de combat.

Mais, comme on le pense bien, la ligne stratégique des chasseurs est rompue après quelques instants, et ouvre un passage aux fuyards qui galopent à travers la plaine avec un bruit semblable à celui du tonnerre. A moins d'accident, cependant, il est rare que ces fuyards échappent à la mort, car ils sont poursuivis impitoyablement, et restent comme les autres sur le terrain.

On ne saurait dire qui montre le plus d'ardeur dans cette mêlée, des hommes ou des chevaux. Ces derniers, sans avoir besoin d'être guidés, s'élancent sur la trace de la proie avec une véritable frénésie.

Après la chasse, on s'assemble en conseil, on fume plusieurs pipes d'actions de grâces au Grand-Esprit, puis on rallie le village, et les victimes sont livrées aux mains des femmes chargées de les dépecer et d'en préparer les viandes et les peaux.

La première fois qu'Elias Buren revint de cette chasse, il rentra sous sa tente dans un pitoyable état, couvert de sang, de poussière, et le bras en écharpe. Mistress Buren en fut épouvantée, et, après la description qu'il donna de sa journée, la digne femme jura qu'elle ne laisserait plus son mari prendre part à de si périlleux plaisirs.

Elias, au fond, partageait assez, je crois, l'opinion de sa femme ; d'autant plus qu'il avait en vain réclamé, comme étant sa légitime propriété, la peau d'un superbe buffle abattu de sa propre main ; mais ses bons amis les Indiens lui avaient nettement répondu que les buffles étaient le bien exclusif des enfants du Désert, et que les faces pâles leur avaient pris assez d'autres choses sans prétendre à les priver encore du produit de leurs chasses. Buren trouva cette logique un peu excentrique, mais il n'osa pas insister tout en pensant, à part lui, que c'était là de la justice un peu arbitraire.

Ce premier désappointement n'empêcha pas néanmoins Elias Buren de prendre part à un autre genre de chasse au buffle, moins périlleuse que la première, et qui consiste à attaquer l'animal par surprise, en se couvrant d'une peau de loup et en se traînant sur les genoux et les mains jusqu'en face de la proie sur laquelle on a jeté à l'avance son dévolu.

Soit terreur, soit plutôt confiance dans leurs propres forces , les buffles ne s'enfuient pas à la vue de ces faux loups, et se mettent seulement en mesure de se défendre avec leurs cornes. Les Indiens déguisés ainsi sont armés de leur arc et de bonnes flèches ; et,

quand ils sont à portée de s'en servir sûrement, il n'est plus temps pour le buffle ni de chercher à se défendre, ni de songer à fuir. Les Indiens, d'ailleurs, se déguisent parfaitement, portent à merveille leur habit d'emprunt, et imitent, à s'y méprendre, les mouvements et la marche prudente du loup. Ce genre de chasse n'est pas moins fructueux que l'autre, et procure d'abondantes provisions.

Elias, qui savait par expérience à quoi s'en tenir, ne s'avisa plus cette fois de réclamer la dépouille de deux buffles qu'il avait habilement tués. Il se contenta des félicitations que le chef de la tribu lui prodigua sur son adresse en le convoquant pour le jour suivant à une chasse à l'antilope.

J'ai dit que les Indiens dédaignent ce gibier, et qu'ils n'y attachent d'importance que lorsqu'ils ont besoin de sa peau pour s'y tailler des vêtements. Ils ont recours pour celte chasse à un stratagème qui manque rarement son effet. L'antilope est un gracieux animal; fort défiant, il se lient toujours à distance, et s* en rapporte à la vitesse de ses jambes pour éviter rapproche des hommes. Mais sa timidité ne l'empêche pas d'être en même temps très-curieux; celte curiosité est la ressource des Indiens. Quand ils veulent tuer une antilope, ils se couchent à plat ventre dans les herbes, et attachent à un bâton fiché en terre un morceau de drap rouge ou de toute autre couleur. L'on est sûr, alors, de voir approcher un troupeau d'antilopes à la file les unes des autres jusqu'à l'objet

U'J LES PEAUX nOUGËS.

qui ii'S a appelées ; c'est à ce moment que le chasseur embusqué lance sa flèche, ou son coup de fusil, sur le pauvre animal, et avec son habileté accoutumée, il le couche infailliblement par terre.

Elias Buren n'avait pas tardé à s'apercevoir que la notion du juste et de l'injuste n'était pas si bien comprise qu'il l'avait cru jusqu'alors par ses bons amis les Indiens. Il avait devine, à l'épreuve qu'il venait de faire, qu'à tout prendre la civilisation, si sommaire même qu'elle fût encore dans certains États de l'Union, valait mieux que la barbarie et la simplicité native des enfants du Désert. Au moins sait-on à quelle justice s'adresser en cas de dol, et a-t-on quelque chance que les juges américains écoutent vos réclamations.

Les exaltations de notre philanthrope commençaient donc à se calmer. L'idée lui vint par malheur d'user de représailles envers ses égoïstes amis, en leur refusant les faciles et abondantes distributions d'eau-devie et de wiskey avec lesquelles il les avait apprivoisés au début. Il en résulta un peu de froideur d'abord , puis de l'éloignement, puis bientôt des menaces qui firent comprendre à la prudente mislress Buren que le moment était venu de plier la tente, et de descendre la rivière Rouge pour regagner au plus vite la plantation de tabac de Nalchitoches.

Les faits qui vont suivre, et qui mettront en évidence le caractère vindicatif et impitoyable des Indiens, prouveront que mieux eût valu prendre quel-

ques jours plus lot celle résolution, que mistress Buren prêchait du matin au soir.

La semaine d'auparavant, une bande de trafiquants et de chasseurs de fourrures de Jonesboro traversait le territoire indien pour s'enfoncer dans l'Ouest. Outre leurs marchandises, ils étaient chargés d'une quanlilé assez considérable d'armes de toute espèce. Ils demandèrent aux Camanchees de leur servir de guides jusqu'aux limites du territoire des Pauwnee-Plale. Marché fut fait ; le service devait être payé, partie en argent, partie en liqueurs fortes, partie en armes; et voilà notre caravane en route. Les blancs, le mousquet à la portée de la main, le poignard jouant facilement dans la gaine, avaient soin que leurs guides marchassent toujours en avant , d'autant plus que le nombre d'hommes de bonne volonté qui avait été convenu tout d'abord pour cette expédition, s'était doublé et triplé au moment du départ, puis s'était accru par hasard d'une manière assez inquiétante pendant le cours du voyage. Si bien , en effet, qu'arrivés au point où blancs et Indiens devaient se séparer, ces derniers se trouvèrent cinq ou six fois plus nombreux que les premiers.

Quand il s'agit de régler les conditions stipulées, les Indiens élevèrent des prétentions inouïes, et ces

l/i2 LES PEAUX R0UG;ES.

prétentions furent posées sur un t,on d'arrogance qui concordait d'ailleurs avec la quantité de flèches et de tomahawks destinés à les soutenir. Elias Buren, qui avait été mis à même d'appréciei.* combien ces genslà ont le sentiment du juste et df3 l'injuste peu développé, aurait bien mieux compris, s'il avait assisté à cette scène, à quel degré, en revanche, ils possèdent et pratiquent le droit du plus fort.

Le premier point sur lequel ils insistèrent fut que le lot de marchandises, de liqueurs et d'armes promis, au départ, à ceux qui accompagneraient les voyageurs, devait être étendu à tous les Indiens présents.

— Vous n'étiez et vous ne deviez être que vingt, chargés de la mission de nous guider, — objecta un des trafiquants.

— C'est possible, — répondit un des Camanchees, — mais nous avons jugé qu'il n'était pas prudent de laisser une si petite troupe se mettre en route. Les faces pâles ont promis telle quantité de marchandises, telle somme d'argent, telle mesure de liqueurs, telle part d'armes à chaque Peau Rouge qui les accompagnerait ici. Eh bien ! il nous faut à chacun notre salaire.

On compta les Camanchees présents, et dont les rangs s'étaient serrés autour des voyageurs ; celte énuméralion faite, il se trouva qu'en répartissant les munitions, les blancs se trouveraient complètement dépouillés.

— C'est ce que nous voulons, — murmura résolu-

Ln CHEF BLANC. U3

ment un guerrier Camanchee, — car les armes que vous portez là vont être distribuées par vous à nos ennemis les Pawnee-Plate, et ils viendront demain nous attaquer et nous massacrer !

Ces paroles ne laissaient plus de doute aux malheureux voyageurs i?ur les perfides intentions de leurs guides. Ils comprirent que, rançonnés d'abord, ils allaient être ensuite massacrés. Le plus court et le plus sûr pour eux était donc de défendre leurs biens et leur vie.

Les trafiquants et les chasseurs qui se hasardent à travers les Déserts sont des hommes rudement trempés, insouciants de tous les dangers ; des corps de bronze, des âmes amoureuses d'aventures. Sur un signal donné par Tun d'eux, ils se ruèrent aussitôt sur les Indiens, et alors commença une effroyable mêlée à coups de feu, à l'arme blanche, au poignard; quelque chose qui ressemblait à une véritable boucherie enfin, et toile qu'on pouvait l'attendre entre de pareils ennemis. Après deux heures de lutte, les Gamanchees furent mis en déroute et laissèrent bon nombre des leurs sur le terrain.

Ils se retirèrent la rage dans le cœur et la menace à la bouche.

Ce fut le maH;ieureux Elias Buren qui porta la peine de ce désastre,

^a LES Pi^AUX ROUCiES.

Voici d'ailleurs un fait tout particulier au caractère des Indiens : qu'un homme de race blanche ait commis contre eux un acte hostile, qu'ils aient une vengeance à tirer de lui, s'il leur échappe, ils réserveront leur liaine pour la reporter lot on tard sur un autre représentant de la même race, quel qu'il soit, si inncnocent qu'on le puisse supposer de toute complicité, — fût-il même l'ami des Indiens»

Elias Buren était donc la proie naturellement offerte aux vengeances des Gamanchees. Il se trouvait là sous leur main, victime toute préparée et dont la poitrine attendait le coup.

En effet, deux jours après leur retour au village, les Gamanchees envahirent le wigwam de Buren; et, sans provocation aucune, sans autre forme de procès, comme nous dirions dans notre langage de peuple civilisé, ils massacrèrent Buren, sa femme, — et les deux nègres qui formaient la domesticité de la maison.

On aurait pu supposer que ces deux derniers devaient, par une sorte d'analogie, non pas de caractère, mais de situation, trouver grâce devant les Indiens; il n'en fut rien. Les Indiens professent au contraire une antipathie aussi profonde contre les nègres et les mulâtres que contre les blancs. Si les blancs sont pour eux des ennemis, les noirs et les mulâtres leur inspirent une invincible répugnance, uni véritable sentiment de dédain.

Les Gamanchees n'épargnèrent que le petit Richard

Buren, qu'ils emportèrent comme le chasseur emporte quelquefois un louveteau ou un lionceau qu*il trouve au repaire, — dans un but de curiosité ou de passetemps, — comme quelque chose qu'il veut apprivoiser pour se distraire et faire contraste dans les habitudes de sa vie.

Le pauvre enfant s'éloigna en criant du lieu où venait de s'accomplir le crime atroce dont il avait été le témoin, les yeux pleins de larmes, le front taché du sang de son père et de sa mère.

Richard Buren fut conduit au milieu de la tribu et adopté par la famille du chef. Richard était un bel enfant, à l'œil vif et intelligent, au corps souple et musculeux. Ses bras et tous ses membres annonçaient déjà une rare vigueur. L'énergie transpirait pour ainsi dire par tous ses pores.

Ses compagnons de jeu lui montrèrent d'abord toute l'antipathie qu'instinctivement ils ressentaient pour la couleur de sa peau et pour son origine; mais l'enfant ne tarda pas à conquérir sur eux une sorte d'ascendant que lui valurent ses triomphes à coups de poing, et l'habileté qu'il déploya dans tous les exercices auxquels on accoutume les jeunes Indiens.

L'éducation corporelle des enfants est une des préoccupations les plus sérieuses des tribus du Désert. Peu leur importe, cela va sans dire, que l'intelligence soit plus ou moins cultivée; le principal pour eux, c'est de préparer des générations robustes, braves, capables de faire face à tous les dangers possibles et prévus.

d46 LES PEAUX ROUGES.

Dès le bas âge donc, on habitue les enfants aux plus dures fatigues et à des exercices violents qui développent de bonne heure leurs forces. C'est ainsi qu'on les initie, en jouant, à toutes les ruses de la guerre, Chaque jour, un vieux guerrier de la tribu chargé de cette instruction, leur fait prendre part à des combats simulés. Les Indiens cultivent aussi avec beaucoup de soin l'art de la natation, dans lequel ils excellent; hommes et femmes y sont d'une égale supériorité, Cet art, du reste, est pour eux une nécessité, obligés qu'ils sont quelquefois de traverser des rivières rapides pour échapper aux poursuites de l'ennemi. Les femmes chargées dans ce cas de transporter leurs enfants, ont besoin de même que les hommes, de savoir nager. Aussi, tous les matins, jeunes gens et jeunes filles sont-ils tenus à se baigner dans le fleuve.

Richard Buren avait acquis dans tous ces divers exercices une supériorité incontestable qui lui avait valu le nom de Ma-ta-po-mah-a [V enfant que le ciel a métamorphosé,]

De son ancienne éducation , de ses souvenirs de la vie civilisée, il ne resta bientôt plus de trace apparente chez le fils du malheureux planteur de Natchitoches, A le voir on l'eût pris , à coup sûr, pour un enfant né au milieu des hautes herbes des prairies, sous le toit de buffle d'un wigwam de sauvage.

Le droit de cité que l'enfance du jeune blanc lui avait conquis lui fut encore disputé quand il entra dans Tage viril. Son origine, dont lui-même il ne sç

LE CHEF BI.AiXC. l/,7

rendait plus compte , lui était reproche'e avec amertume et colère jusque dans les moindres actes de sa vie. Pour triompher des jalousies et des haines qui s'amoncelaient autour de lui, il fallut qu'il donnât en toute occasion les preuves du plus grand courage ; c'est ainsi qu'il n'hésita pas un jour à offrir deux de ses doigts au Grand-Esprit. Le calme et la placide énergie avec lesquels le jeune homme s'infligea cette douloureuse opération inspirèrent de lui la plus haute opinion.

Mais le moment approchait où Richard Buren allait trouver une occasion solennelle de prouver sa force de caractère. — Il venait d'entrer dans l'âge où il devait subir la rude épreuve des Trois /o^^r^, imposée à tous les jeunes gens pour conquérir le titre de guerrier, titre d'honneur qui leur permet de prendre femme et leur donne le droit de se mesurer avec l'ennemi.

La cérémonie dite des Trois jours est à peu près universelle parmi les Indiens. Elle a lieu une fois chaque année. C'est un anniversaire qu'ils célèbrent en l'honneur du déluge, désigné par eux sous le nom de Meenee-ro-ka-ha-sha. Ils en profitent aussi pour se livrer à la grande danse des buffles, danse à laquelle ils attribuent le pouvoir d'attirer ces animaux dans le pays.

Au centre du village des Gamanchees se trouvait

148 LES PEAUX ROLGKS.

une vaste place, une sorte d'arène publique destinée à l'accomplissement de tous les jeux, de toutes les cérémonies. On avait déposé au milieu de celle arène un tonneau symbolique, dans lequel se trouvaient enfermés les principaux objets employés à la confeclion des grands mystères. En face de celte barrique se dressait le wigwam sacré, le medecine-lodge , l'antre aux mystères.

A voir les préparatifs qui précédèrent la cérémonie et la vénération dont les Gamanchees entouraient cette barrique et le wigwam sacré, on eût été loin de soupçonner que le seuil de cette espèce de temple dût être souillé de sang humain.

Le matin du jour où devait commencer la cérémonie, le village entier fut en rumeur. Sur tous les toits des wigwams se tenaient des groupes de femmes et d'enfants, les yeux tournés à l'occident. De ce côté, un homme descendit lentement, se dirigeant tout droit vers le village. Une sorte d'alarme agita alors la foule, comme si un danger véritable la menaçait; les guerriers bandèrent leurs arcs, et on fit les mêmes préparatifs que s'il s'agissait de livrer un combat. "L homme de l'Ouest s'approcha avec dignité et en marchant d'un pas calme et mesuré. Il s'avança ainsi jusque sur la grande place du village où les guerriers s'étaient rassemblés pour le recevoir. Us lui tendirent la main et l'accueillirent comme une vieille connaissance, en l'appelant par son nom Nee-mohk-muck-anah, c'est-à-dire le premier homme.

Le costume de ce personnage se composait, sur les épaules, de quatre peaux de loups blancs, et sur la tête, de deux peaux de corbeaux. Dans la main gauche il tenait une pipe qu'il portait comme un objet profondément vénéré.

Après avoir été reçu par les guerriers, il se dirigea vers la « loge sacrée » et l'ouvrit. Il y demeura le temps nécessaire pour accomplir une invocation religieuse, puis il sortit et parcourut tout le village en s'arrêtant au seuil de chaque wigwam.

— Que veux-tu? lui demandait le chef de famille sur un ton à la fois pénétré et mystérieux.

— Te dire le passé, répondait Nec-mohk-muck-a-nah. Puis il racontait à sa façon la catastrophe du déluge, et terminait en disant :

— Je suis le seul homme qui ait pu se sauver de cette grande inondation. J'ai gagné à la nage le sommet d'une haute montagne du pays de l'Ouest, où je je réside depuis cette époque.

Le rôle de ce personnage, dans cette comédie, a évidemment quelque rapport avec celui du bonhomme Tropique dans la fête du baptême au passage des navires sous la Ligne. La ressemblance est d'autant plus frappante que la narration du déluge se termine toujours par cette phrase adressée à chaque chef de famille :

— Et maintenant, donne-moi pour la loge un cadeau qui plaise au « Grand-Esprit, » sinon il viendra un nouveau déluge qui inondera la terre.

El les Indiens de donner, qui une arme, qui un morceau de viande, qui un chien, qui une peau de bête quand ils ne peuvent faire mieux.

Après quoi Nee-mohk-muck-a-nah disparaît et on ne le revoit plus qu'au point du jour. — Pendant toute la nuit les feux restent allumés ; c'est une veille générale, triste et mystérieuse.

Au lever du soleil, Vhomme du déluge se dirigea, cette fois vers la loge sacrée où vingt-un candidats au martyre étaient réunis, au nombre desquels se trouvait Richard Buren.

A l'arrivée de Nee-mohk-muck-a-nah les vingt-un jeunes gens, accroupis et en prières dans les différentes parties de la loge, se levèrent et se rangèrent autour de lui. Nee-mochk-muck-a-nah se tenait debout.

Aprèsavoir fumé une pipe etinvoquéle aGrand-Esprit, » il adressa une sortede sermon aux jeunes gens, délégua ses pouvoirs à un vieux docteur qu'il nomma 0-kee-pah-ka-se-kah (maîlre des cérémonies) puis il disparut en traversant solennellement tout le village.

Trois jours entiers les candidats restèrent enfermés dans le \vigwam pour se préparer aux tortures qu'ils devaient subir. Pendant ce temps, la grande place publique ne cessa d'être le théâtre de toute sorte de jeux et de danses ; parmi ces dernières, la plus impor-

tante fut la danse des buffles ou Bel-loh-ek-na-pie, partie obligée du programme de la cérémonie, et quj dura pendant les trois jours en présence de toute la tribu assemblée.

Les danseurs étaient barbouillés de la lête aux pieds de la plus bizarre façon, de noir, de blanc, de jaune ; huit d'entre eux, affublés d'une peau de buffle, portaient sur le dos une touffe d'herbe.

Le premier jour on dansa une fois vis-à-vis de chacun des quatre points cardinaux, le second jour deux fois, le troisième jour trois fois.

Le docteur qui présidait la cérémonie fumait sa pipe du côté du nord, du sud, de l'est ou de l'ouest, suivant le point où s'exécutait la danse.

Le troisième jour enfin, à un signal convenu, les danseurs se rapprochèrent ; le maître des cérémonies sortit de la loge sacrée et se mît à danser à son tour, en chantant sur un ton lamentable, jusqu'à ce qu'il se trouvât, près du tonneau symbolique, contre lequel il s'appuya le front. Alors quatre vieillards allèrent prendre sur le seuil du wigwam quatre vases en peau debuffle, remplis d'une eau qui venait, disaient-ils, des quatre parties du monde, et avait été recueillie dans ces outres à l'époque du déluge. Ces quatre vases furent déposés à côté du grand tonneau. Toute l'assistance poussa des hourrasfurieux avec accompagnement d'une musique infernale qui dura près d'un quart d'heure, puis les quatre vieillards reprirent les vases et allèrent les déposer dans la loge.

Tout à coup apparut au milieu de la place une sorte de monstre barbouillé de noir, qui se mit à exécuter les sauts et les contorsions les plus variés.

Le docteur quitta la position qu'il occupait devant le tonneau, et avança sa pipe vers le monstre noir, qui n'était autre que la représentation du démon ; il s'arrêta immobile, aux grands éclats de rire de la foule. La puissance de la pipe mystérieuse ayant été constatée, le démon disparut et s'enfonça dans la campagne. Cette espèce d'exorcisme une fois accompli, le maître des cérémonies précédé par la musique, entra dans la loge, suivi de quelques hommes chargés d'infliger les tortures. Il se plaça devant un petit feu, et fuma une nouvelle pipe en l'honneur du « Grand- Esprit. » A ce signal, commença la scène des tortures, appelée pohk-hong .

Deux hommes s'emparèrent du patient, qui se tenait à quatre pattes. L'un d'eux lui saisit un pouce ou deux de chair sur chaque épaule ou sur la poitrine, et le transperça avec un couteau, tandis que l'autre introduisit dans la blessure des éclats de bois auxquels on attacha des cordes. Cette première opération faite, on hissa le patient à fleur de terre, et on lui insinua, de la même manière, d'autres-morceaux de bois aux coudes, aux cuisses, aux genoux; ce fut l'affaire de cinq ou six minutes, après lesquelles on suspendit le malheureux par une corde à trois ou quatre pieds du sol, où on le laissa retomber.

On ne saurait s'imaginer avec quel courage les jeunes

Indiens supportent un si cruel supplice. Ils conservent pendant cette atroce opération une attitude énergique, qui ne fléchit pas devant la douleur.

Pendant la durée de ces tortures, les chefs et les dignitaires de la tribu examinaient ceux qui se montraient les plus hardis et les plus courageux, afin de leur réserver les plus belles places à la guerre.

La cérémonie terminée, le grand-maître trempa dans le sang dont était inondée la terre tous les objets offerts en dons à la loge, et les jeta au fond de l'eau en marmottant une prière; — puis les danses recommencèrent.

Quant aux jeunes gens qui venaient de subir ce martyre, ils furentconfiés aux mainsdes« docteurs, » qui les traitèrent à leur façon. Quelques-uns échappèrent aux cruelles blessures qui leur avaient lacéré les chairs; une bonne moitié en mourut.

Richard fut du nombre de ceux qui guérirent. L'admirable sang-froid qu'il montra pendant cette effroyable épreuve le mit en haute estime et en grande réputation parmi les Camanchees. Il ne tarda pas à en recevoir le prix.

Le croirait-on? Après avoir raconté une cérémonie analogue à laquelle il avait assisté chez une autre

iU LES PEAUX ROUGES.

tribu, un des ardents défenseurs des Indiens ajoute en manière de réflexion :

« On pourrait conclure de ce récit que les Indiens « sont un peuple cruel : il n'en est rien ; et je main- « tiens ce que j'ai dit : qu'il serait difficile de ren- « contrer des gens plus honnêtes, plus doux, et qui (( aient un meilleur cœur, »

N'est- il pas étrange d'entendre raisonner de la sorte?

Richard avait conquis une telle réputation parmi les hommes de sa tribu, que sa gloire retentit au delà du village où il vivait, et gagna les autres campements, d'où les principaux chefs vinrent pour le voir et le Complimenter.

Le néophyte était fiancé à une jeune Indienne qui lui avait apporté en dot huit chevaux. La cérémonie de son mariage allait s'accomplir, au moment où il reçut la visite des chefs des villages voisins. Trois d'entre eux avaient brigué Fhonneurde prendre le jeune guerrier pour gendre. Le premier qui lui en fit la proposition offrit à Richard sa fîlle en échange de deux chevaux, ce que Richard accepta. Pareil marché fut conclu avec les deux autres.

La polygamie, qui est une des lois sociales des Indiens, autorisait bien sa conduite; mais il fallait toutefois que le jeune guerrier fût bien assure de l'influence qu'il exerçait sur la tribu pour avoir osé agir ainsi. La preuve en est dans la scène qui se passa le jour où il convoqua la tribu pour annoncer son ma-

LE CHEF BLAiNC. 155

riage. Il alla droit au père de sa première fiancée, et lui dit :

— Tu m'as promis ta filîe pour femme ; donne-la moi, l'heure est venue.

Là-dessus, réclamations des trois chefs qui avaient conduit leurs filles au village, Richard s'approcha de l'un d'eux :

^ Tu m'as promis ta fille pour aujourd'hui, et en échange je me suis engagé à te donner deux chevaux. C'est bien là notre convention, n'est-ce pas?

— Oui.

— Eh bien ! voici les deux chevaux, et je prends la fille.

— Mais moil tu m'as fait la même promesse, — crièrent les deux autres chefs en s'avançant menaçants.

— C'est vrai, répondit Richard, et je ne m'en dédis point. — Les deux chevaux destinés à chacun de vous, les voilà; et de plus ils portent suspendues au poitrail une peau d'élan remplie de tabac et une autre bien fournie de poudre; — pour ces deux chevaux, je prends ta fille, à toi, et à toi la tienne ; — n'est-ce pas ce dont nous étions convenus?

— Oui.

— Oui.

— Je n'ai que faire de huit chevaux; il m'en restera deux pour aller à la chasse et à la guerre ; — je préfère posséder quatre femmes.

Les trois chefs tournèrent les talons, enfourchèrent

chacun un cheval, et, conduisant l'autre en main, ils disparurent dans les sentiers tortueux frayés à travers 1 s hautes herbes de la prairie. Pendant un instant, on vit leurs blanches tuniques de peau de buffle flotter au vent , puis on n'entendit plus que le bruit des pas de leurs montures. Richard , réunissant alors ses quatre femmes, les conduisit sous son wigwam, au milieu de l'étonnement et des murmures de la tribu.

Quand il eut mit les quatre Indiennes en possession du foyer où elles allaient vivre désormais en esclaves soumises, il revint sur la place du village où les groupes assemblés clamaient contre l'audace du jeune guerrier.

— N'est-cedonc pas mon droit? — leurdit-il. — Il en est parmi vous qui ont sept ou huit femmes, — seulement vous les avez prises l'une après l'autre, à distance, suivant vos caprices et les besoins de votre famille. — Moi, j'ai jugé plus convenable de choisir immédiatement mes quatre épouses, voilà toute la différence. S'il est quelqu'un parmi vous à qui ce procédé déplaise, je lui permets de venir me disputer, le tomahaw et l'arc à la main, celle de mes femmes dont il voudra me dépouiller.

Personne ne dit mot.

— Au surplus, — ajouta Richard, — nos guetteurs nous ont signalé l'approche d'une bande de chasseurs blancs contre lesquels nous allons livrer combat demain ou après demain. Je vous montrerai comment

LE GHEF BLANC. 157

un homme qui prend quatre femmes à la fois sait se conduire dans une chasse contre les blancs.

Les groupes se dispersèrent, et Richard retourna à son wigwam où il trouva ses quatre femmes occupées des soins du ménage et parfaitement résignées au sort qui les avait réunies autour du même foyer.

Quelques déprédations commises par les Camanchees contre les chasseurs blancs dispersés sur le territoire avaient engagé ceux-ci à se réunir au nombre de deux ou trois cents environ pour châtier vigoureusement leurs ennemis les Peaux Rouges. Les guetteurs avaient prévenu la tribu de cette résolution, et tous les préparatifs étaient faits pour soutenir l'attaque.

Un matin, en effet, une escouade de cinq ou six Camanchees accourut en toute hâte prévenir le chef que deux des leurs avaient été frappés de coups de feu sur les bords de la rivière Rouge, et que les blancs occupaient à deux milles de là une petite hauteur où ils s'étaient fortifiés. L'alarme fut aussitôt donnée; tous les guerriers de la tribu s'assemblèrent sur la grande place du village, et après s'être livrés pendant un quart d'heure à une danse préparatoire, ils s'élancèrent en avant en poussant des cris féroces.

Ils ne lardèrent pas à rejoindre leurs ennemis; le combat se livra d'abord de loin. Les chasseurs amén-

ih^ LES PEAUX ROUGES.

Caitis sont d'habiles tireurs, autant que les Indiens euxmêmes. Un fusil dans les mains des premiers et un arc sous les doigts des seconds est un instrument de mort à peu près certaine; il est rare que la balle ou la flèche n'atteigne pas son but.

De part et d'autre, il y eut donc, dès le début, des pertes assez considérables; et l'avantage paraissait tourner du côté des blancs. Cet avantage momentané causa leur malheur : enhardis par le succès, ils abandonnèrent le petit monticule dont les flancs escarpés lêS protégeaient, et ils firent une charge en règle contre les Indiens. Attaquer ceux-ci en plaine, leur ouvrir les chances d'un combat corps à corps , c'est faire tourner la fortune contre soi. Les Indiens, en effets sont les ennemis les plus redoutables qii'on puisse rencontrer dans de telles conditions; ils ont à leur service des ruses variées, des ressources qu'ils trouvent dans leurs forces physiques et dans la souplesse de leurs membres, et une bravoure qui ne recule pas devant les actes les plus atroces.

Les Camanchees avaient pour eux le nombre ; ils étaient âU moins trois contre un. En outre ils se sentaient surexcités par la mort de leur chef qui avait été frappé en pleine poitrine par une balle ennemie. Il s'agissait de le venger. Ils reçurent l'attaque des chasseurs en poussant des cris à intimider une armée entière. -^ On eût dit une bande d^animaux féroces.

La victoire ne tarda pas à se décider en faveur des Indiens* Les malheureux chasseurs américains* mis en

déroule, prirent la fuite ; mais bien peu purent échapper à la mort qui les poursuivait le couteau d'une main et la pique de l'autre.

Richard déploya dans ce premier combat une ardeur qu'avaient dû faire présager l'énergie et le courage qu'il avait déjà montrés dans deux ou trois circonstances de sa vie.

Il lui fallait conquérir ces insignes de triomphe dont les Indiens font si grande parade, c^est-à-dire des chevelures ennemies. L*occasion était belle, Richard en profita; et quand les Camanchees regagnèrent leur village, le jeune guerrier portait flottantes à sa ceinturé trois chevelures qu'il avait scalpées de sa main, entre autres celle d'un vieillard dont les longs et vénérables cheveux blancs n'avaient inspiré ni pitié ni remords au jeune Indien. Seulement, au moment oii il tenait ce faible ennemi renversé et sanglant sous son genou, il lui avait adressé ces paroles qui sont dans les usages des Indiens, et qui prouvent leur foi dans Timmortalité de Pâme :

— Les jours qui te restaient à vivre dans le monde étaient limités; tu trouves la mort aujourd'hui sous ma main, demain peut-être lu l'aurais rencontrée aux pieds d*un arbre, après les fatigues d'une chasse. Je me nomme Ma-ta-po-mah-a; je suis un guerrier qui fais ma renommée aujourd'hui. Quand tu seras arrivé au pays des Esprits, tu y rencontreras l'ombre de mon père que je ne connais point. Dis-lui que c'est Ma-tapo-mah-a qui t'envoie vers elle.

Après ces paroles, il plongea sa lance dans la gorge du vieillard et le cloua sur la terre. — Richard ne put se défendre d'une émotion inconnue en voyant le regard de sa victime se tourner vers lui, au moment où il prononçait ces mots : «l'ombre de mon père que je ne connais point. » — Et en achevant de-tuerie malheureux vieillard il lui sembla que sa main hésitait.

Richard, ou Ma-ta-po-mah-a, pour lui laisser son nom indien, détacha avec une habileté merveilleuse le cuir chevelu de son mort, tout à fait au sommet de la tête, et sur un espace large à peu près comme la main; puis il coupa le reste des cheveux du vieillard pour en faire , ainsi que cela se pratique dans toutes les tribus, des ornements à ses habits , et pour les tresser au bout de la crinière de son cheval.

Puisque j'ai parlé du scalp, j'ajouterai que la possession du cuir chevelu d'un ennemi étant la preuve authentique de sa mort, les Indiens n'ont aucun intérêt à faire subir le scalp aux vivants. Ils n'y attachent d'ailleurs aucun prix. Le seul cas où l'Indien se croie autorisé à scalper un vivant, c'est quand l'ennemi tombe blessé dans un combat; si celui-ci revient de cette opération qui se pratique avec une telle précision, qu'elle n'attaque que l'épiderme et jamais l'os du crâne, il en est quitte pour porter le reste de ses jours une large tonsure.

Ma-ta-po-mah-a rentra en triomphateur au village des Camanchees qui s'apprêtèrent à célébrer leur victoire par des danses et des jeux.

LE CHEF BLANC. i6i

La danse du scalp est ordinairement la plus haute et la plus complète expression des joies publiques après une victoire. Mais cette fois les Camanchees avaient un deuil à porter, celui de leur chef tué dans le combat; et avant de se réjouir, ils s'occupèrent de pleurer ce grand guerrier.

Leur deuil comme leur joie se traduit par des danses. En l'honneur du chef tué ils organisèrent la « danse du brave, » hommage le plus sympathique qu'on puisse payer à un héros.

La danse du brave dure huit jours, et pendant une heure chaque jour, devant le wigwam du défunt à la porte duquel sa veuve suspend à une branche d'arbre son sac aux mystères. Tous les guerriers se tenant par la main forment une espèce de ronde, au centre de laquelle se placent les jeunes hommes de la tribu, brandissant les scapls pris sur l'ennemi. Cette danse est un mélange de cris lamentables poussés sur tous les tons, et de chants dans lesquels on célèbre les traits de courage du brave, mort sur le champ d'hon- 7ieur. La cérémonie terminée, chaque famille apporte à la veuve ou aux enfants des présents qui leur assurent les moyens de vivre.

On ne saurait le contester, dans cette grossière manifestation populaire des Indiens, il y a une idée morale qui correspond aux habitudes adoptées par les peuples civilisés. Comme eux, les Indiens récompensent et secourent la famille du soldat qui meurt héroïquement pour la défense ou pour lagloire de sa patrie.

Dans nos pays, la façon de distribuer ces sortes de récompenses a quelque chose de plus compliqué, de plus formaliste et de plus pompeux que cette simple manière d'agir en usage chez les Indiens. Toutefois , il semble que le peuple américain, dans Taustérité sincère ou affectée de ses mœurs, dans l'exaltation oti il a voulu porter le dévouement au pays, ait emprunté OU conservé un peu de cette simplicité. J'ai raconté ailleurs comment les soldats mutilés dans les combats sont, au retour de la guerre, accueillis aux États-Unis, dans leur village, et quelle récompense ils reçoivent pour leur sang versé sur le champ de bataille. Comme les Indiens, une simple manifestation populaire, sous forme de processioUi voilà tout ce qu*ils en retirent.

Après que la danse du brave eut épuisé les lamentations de la tribu, on songea à la danse du scalp ; après les larmes pour les morts, le triomphe des vivants.

La danse du scalp dura quinze nuits consécutives, et eut lieu à la lueur des torches. Outre qu'elle a pour but, ainsi que je l'ai dit plus haut, de célébrer les hauts faits d'armes du combat d^où revient la tribu, elle sert ausssi à sanctifier les scalps rapportés du

champ de bataille, et qui sont comme le drapeau autour duquel se font les évolutions de joie. Ce n'est d'ailleurs qu'après cette cérémonie que les guerriers peuvent porter les scalps en forme de décoration triomphale.

Des torches placées circulairement et sur une vaste étendue de terrain éclairaient de leur lueur lugubre celte scène fantastique. Un certain nombre de jeunes filles, immobiles au milieu du cercle formé par les guerriers, tenaient de longs bâtons au bout desquels étaient attachés les scalps ; les guerriers dansaient à l'entour, en brandissant leurs armes, et en sautant des deux pieds à la fois. Ils poussaient en même temps des aboiements terribles , et frappaient en mesure leurs armes, mais avec une force à faire croire qu'ils allaient les mettre en pièces. Les yeux leur sortaient de la tête, et ils grinçaient des dents, comme s'ils étaient encore au milieu d'un combat. Il serait difficile de décrire tout ce que ce spectacle avait d'effrayant.

Les quinze nuits de la danse des scalps passées, la tribu songea à se donner un chef en remplacement de celui qu'elle avait perdu dans le dernier combat. Richard fut naturellement désigné pour obtenir cette dignité suprême. Les envieux (tout grand homme n'a-t-il pas les siens?) ne manquèrent pas d'élever contre le jeune guerrier le souvenir de son origine qui pesait toujours sur lui d'un lourd poids. Richard avait eu beau sHndianiser par tous les moyens possi-

iH LES PEAUX ROUGES.

bles, les traces de sa première éducation, qui avaient disparu chez Tenfanl, s'étaient réveillées peu à peu dans rhomme fait; et, malgré lui, Richard se surprenait rêveur, étonné, et parfois même révolté devant cerlainsactes de ses frères. Ccpendantseshautes prouesses, son courage et la supériorité incontestable d'intelligence qu'il avait déployée en maintes occasions, lui avaient assuré une influence telle, que le choix de ses partisans fut ratifié. Richard devint donc le chef de cette tribu des Camanchees, qui avaient assassiné son père et sa mère, et l'avaient emporté enfant au fond des Déserts comme une dépouille de vengeance et comme un amusement.

La nécessité de désigner un chef à la tribu était d'autant plus urgente, que les guetteurs étaient venus prévenir au village que les débris de la bande des chasseurs échappés au dernier combat s'étaient réunis à d'autres trafiquants, qu'ils avaient, en outre, obtenu des secours du gouvernement américain, et qu'une formidable expédition se préparait pour châtier les Indiens de leur dernière victoire.

Les Camanchees se mirent aussitôt en campagne, sur les conseils de Richard, de manière à rencontrer l'ennemi avant qu'il ait eu le temps de s'organiser et de manière à le prendre à l'improviste. Ce système réussit au delà des espérances même du jeune chef. Deux ou trois attaques successives contre des bandes isolées de chasseurs, sorte d'avant-garde, enflammèrent le courage et l'audace des Indiens. Us poussé-

rent de l'avant, comme s'ils allaient conquérir et soumettre le territoire des blancs; ils entrèrent même dans l'Arkansas. Mais sur les bords du fleuve qui donne son nom à cet État, ils rencontrèrent un détachement de troupes qui, après un combat acharné, les mit en fuite, non sans que quelques-uns des leurs restassent prisonniers entre les mains des Américains.

De ce nombre se trouvait Bichard Buren.

Sa présence au milieu des blancs, leur langage qui parut réveiller en lui de lointains souvenirs, l'espèce de comparaison qu'il put établir entre leurs mœurs et quelques-unes de celles qu'il avait conservées par instinct, frappèrent Bichard autant que les blancs eux-mêmes.

On le questionna sur son passé, sur son existence parmi les Indiens ; les réponses d'abord vagues et indécises du jeune chef, devinrent peu à peu plus claires, plus précises, et bientôt il ne resta plus de doute à personne sur l'identité du prisonnier.

Le crime dont la famille d'Elias Buren avait été victime revint à la mémoire de quelques-uns des assistants, et ce qui n'était que pressentiment chez deux ou trois témoins de cette scène, se changea en presque certitude : Ma-ta-po-mah-a n'était autre que Bichard Buren, le fils d'Elias, et dont le corps, en effet, lors de la constatation du crime, n'avait point été trouvé à côté des cadavres de son père et de sa mère.

Un grand intérêt de curiosité s'éveilla autour de

l'Indien. On lui fit raconter tous les détails de sa vie au milieu de la tribu des Camanchees, et à toutes les questions, Richard répondait avec une grande aisance et une sorte de joie de se retrouver parmi les siens. Arrivé au récit du combat où il avait enlevé trois scalps, il ne put se défendre d'un moment d'émotion en racontant sa scène avec le vieillard dont il portait la chevelure desséchée à sa ceinture. Il rendit compte de l'impression qu'il avait éprouvée au moment où il enfonça sa lance dans la gorge de son ennemi expirant.

— Depuis ce jour, ajouta-t-il, le regard de ce vieillard ne m'a point quitté... maintenant encore, je le sens brûler mes yeux.

Sur la description que Richard donna de ce malheureux, un des assistants le reconnut pour être le frère de mistress Elias Buren.

A cette révélation, Richard poussa un cri et tomba la face contre terre.

Les Américains avaient résolu, dans ce moment-là, d'entreprendre la conquête — illusoire — des tribus indiennes par la pacification et par leur soumission volontaire. Richard venait de faire connaître l'influence extrême qu'il exerçait sur les Camanchees ; il parut aux blancs que c'était là une merveilleuse oc^

casion d'appliquer le nouveau système sur lequel ils fondaient de si belles espérances que les événements se sont chargés de démentir.

On demanda à Richard s'il croyait pouvoir obtenir la soumission de son village, en apportant pour preuve des bonnes dispositions des blancs envers les Indiens sa liberté d'abord, et celle de tous les prisonniers.

— Je le puis, répondit-il, — et je le dois. J'ai com'mis un grand crime, et si vous croyez que l'amitié qui réunira, désormais, les Peaux Rouges ei les« faces pâles » soit une action assez méritoire de ma part pourapaiserleGrand-Esprit,j'entreprendrai cette tâche.

On assura au jeune chef qu'il lui serait beaucoup pardonné par le Grand-Esprit, en cas de succès dans son entreprise,

— Eh bien, je vais partir! — s'écria-t-il. Richard s'était aperçu cependant qu'on semblait

élever quelques doutes sur la bonne foi avec laquelle il remplirait sa mission; et d'un autre côté, ses coprisonniers ne manquèrent pas d'exprimer des craintes sur leur sort à venir, dans le cas où leur chef profitant de la liberté qu'on lui donnait, s'aviserait de ne pas revenir au camp des blancs. — Richard s'assit alors avec calme et dignité sur un tronc d'arbre renversé, retira ses mocassins (chaussures) et les lança loin de lui.

Les Indiens comprirent cette pantomine et s'inclinèrent. Le commandant américain en ayant demandé l'explication :

— Cela veut dire, lui répondit Richard, — que ma promesse est sincère et sacrée ; et que si je manquais à ma parole, je mériterais que le Grand-Esprit me condamnât à marcher pieds nus pendant toute ma vie.

Puis il alluma une pipe dont il huma quelques bouffées, en lançant la fumée tantôt vers le ciel, tantôt vers la terre, — ce qui était en quelque sorte la formule complémentaire du serment.

On donna à Richard un cheval. Au moment de se mettre en selle, il avala un plein verre de wiskey que lui présenta le commandant de Texpédition, adressa un geste d'adieu à Tassistance, et partit pour le village en promettant de nouveau de revenir, avant peu, rapportant la soumission des Camanchees.

La nuit le surprit au milieu d'un bois de cotonniers, à peu de distance encore du camp des Américains.

Depuis les révélations qui lui avaient été faites , Richard était vivement préoccupé. L'image du vieillard, son oncle maternel, le poursuivait sans cesse. Il le voyait se dressant devant lui et lui montrant du doigt la blessure qui lui avait donné la mort, et ses cheveux bhincs tout ruisselants de sang. Il éprouvait alors des frissonnements de terreur; et chaque fois que son cheval, effrayé par quelque objet invisible, hennissait ou faisait un bond de côté, le jeune chef poussait un cri, croyant voir dans sa propre ombre, dai>6 la forme fantastique d'un arbre détachant sa sil-

LE CIIKF BLANC. 469

houette sur l'horizon, dans un groupe de rochers, partout enfin le fantôme de son oncle.

Richard avait résolu de voyager même pendant la nuit, afin d'arriver plus vite à son but; mais à l'entrée du bois de cotonniers, il entendit tout à coup sous le sabot de son cheval le terrain résonner comme s'il avait galopé sur un pont jeté pour joindre les deux lèvres de quelque gouffre profond. — Sa monture, effrayée elle-même de cette sonorité, se prit à trembler, et essaya de tourner bride. Richard pensa d'à-* bord que c'étaient quelques pas seulement à franchir sur un accident de terrain , et il poussa de l'avant. Mais plus il allait, plus la sonorité de la route augmentait; il en résultait des échos qui, dans le silence solennel de la nuit, laissaient des traînées à l'arrière, et, en même temps, se prolongeaient en avant de la route. Le cheval, rétif d'abord, semblait ne plus pouvoir se tenir sur ses jambes, et faisait de violents efforts pour ne point s'abattre. Richard tendit l'oreille et écouta.

— Ce sont — murniura-t-il — les ombres des pères de mes pères que le bruit du sabot de mon cheval a éveillées, et qui de dessous terre me crient que je suis un misérable assassin et un lâche î Et, pâle de terreur, il se prit à invoquer le Grand-Esprit, en jurant de nouveau, par toutes les formules possibles, de racheter son crime.

Je dois dire la cause de cet étrange phénomène qui épouvanta tant Richard. — Entre la rivière Rouge et

in LES PEAUX ROUGES.

la rivière de Washita; il existe deux couches de sol assez curieuses pour la science, et dont Richard ignorait Texistence ; l'une est formée par un dépôt de coquillages et d'écaillés d'huîtres de plusieurs pieds d'épaisseur; ces écailles ont conservé leur couleur primitive, et une sorte de glacis qui les fait ressembler à un verglas sur lequel on a beaucoup de peine à marcher. L'atitre couche de terrain est une croûte de fer solide très-épaisse, de forme convexe, en sorte -que le sabot du cheval en frappant dessus la fait résonner comme résonne une enclume sous le marteau.

Le sol reprit cependant sa fermeté; et Richard s'ar^ rêta, convaincu que ses invocations avaient apaisé le Grand-Esprit et les mânes de ses pères. Il ne lui restait plus qu'à trouver la forme de l'expiation qu'il devait s'imposer.

lï attacha son cheval à une braruche d'arbre, et se coucha sur le sol, rêveur et l'oreille aux aguets. Le sommeil le surprit dans cette attitude; mais un sommeil plein de visions étranges. Son imagination lui fit apparaître le vieillard, et il l'entendit murmurer des paroles qui semblaient lui enjoindre de racheter sa mort sur quelque être vivant, homme ou animal.

Les Indiens ont une foi profonde dans les songes; ils les attribuent à une visite du Grand-Esprit, et l'ordre reçu, interprété pendant le sommeil , doit au réveil s'exéculer à tout prix.

Richard s'éveilla le corps inondé de sueur et le vi-

sage baigné de larmes. Évidemment il ne se possédait plus , et subissait l'influence magique de son rêve. Il enfourcha son cheval dès que le jour parut, et le lança à bride abattue à travers une prairie dont les horizons immenses se déroulaient devant lui. Le galop du cheval réveilla trois jeunes buffles endormis encore au milieu des toufl'es d'herbes , litière géante que leur prodiguait la nature. Deux des buffles prirent la fuite. Le troisième se dressa^ huma l'air de ses larges naseaux , poussa des beuglements dont l'écho se répercuta à plusieurs milles, et en labourant la terre de ses cornes et de ses sabots de devant, il sembla défier l'homme au combat.

— Le rêve avait raison, — s'écria Richard ; et bandant son arc, il décocha une flèche au buffle qui, se sentant piqué, bondit en avant et vint frapper le cheval en plein poitrail. Monture et cavalier furent renversés. Le buffle dédaigna le cheval et vint demander compte à un plus digne ennemi de son audacieuse agression. Il s'ensuivit un de ces combats homériques entre le buffle en fureur et Richard réduit à défendre chèrement sa vie. Cinq ou six flèches habilement lancées par celui-ci s*étaieht plantées dans le corps de Fanimal, mais sans l'atteindre là où il fallait le frapper pour qu'il succombât. Irrité plutôt qu'afl'aibli par ses blessures, le buffle ruisselant de sang, les naseaux écumants, bondissait autour de Richard et se ruait sur lui la tête basse et les cornes menaçantes.

Le jeune chef conserva dans cette lutte un admira-

ble sangfroid. Acculé dans ses dernières ressources de défense, il attendit son furieux ennemi le couteau à la main; et, au moment où le buffle s'approcha, il lui enfonça la lame dans le côté gauche. L'animal, atteint mortellement, tourna sur lui-même; mais, en tombant, il écrasa du poids de sa chute le malheureux Richard.

Quant au cheval, à peine s'était-il relevé qu'il avait repris au galop la route du campement américain où il arriva le poitrail ouvert. A sa vue, les Indiens restés en otages au milieu des troupes blanches, poussèrent de grands cris et expliquèrent les craintes qu'ils éprouvaient sur le sort de leur chef.

Un détachement, guidé par les Gamanchees, se dirigea vers le lieu du combat; les traces du sang du cheval indiquaient le chemin, et on trouva Richard étouffé victorieux sous le buffle mort, et noyé dans une mare de sang.

— C'est un châtiment du Grand-Esprit, — murmura l'un des Indiens qui s'était fait expliquer l'aventure de Richard, — mais son âme ira dans la ville des braves !

La mission dont Richard s'était chargé fut confiée à un autre des prisonniers. Les Gamanchees, séduits par quelques quartauts de wiskey, consentirent à faire la paix, mais une paix que les Américains jugèrent prudent de placer sous la garantie du fort Gibson qu'ils élevèrent un peu au delà des frontières de l'Arkansas et sur le territoire même des Indiens.

Les balles de fusil et les boulets de canon sont en effet le plus sûr moyen de civilisation que les Américains aient pu employer jusqu'à présent pour maintenir la bonne foi des Indiens et leur fidélité dans rexécution des traités.

En 1607, une caravane décent cinq individus, embarqués sur une flottile de trois bâtiments commandés par Christophe Newport, aborda lejs côtes de la Virginie, après avoir pris, comme c'était l'habitude timide d'alors, la route routinière des Antilles. Mais un coup de vent poussa les navires à l'entrée de la baie de la Chesapeake, et ce fut à ce vulgaire accident qu'on dutla découverte de cette magnifique baie, baptisée par les Américains « la reine des Eaux. »

Soit dit en passant, les Américains, ces austères démocrates, ont des appellations de cette sorte pour toutes les choses dont ils veulent définir la grandeur. C'est ainsi qu'ils ont baptisé New-York, « la ville impériale, » — la Nouvelle-Orléans, « la reine du Sud, )) etc.

La flottille du capitaine Newport donna à pleines

JOHN SMl'J'H ET PO C A MONTAS. 175

voiles dans la Ghesapeake, et remonta jusqu'à cinquante milles de distance la rivière Powhalan , à laquelle fut donné le nom de rivière James, en l'honneur du roi Jacques I", alors sur le trône d'Angleterre, comme ils avaient également donné le nom de cap Henry et de cap Charles aux deux promontoires qui ferment l'entrée delà Chesapeake.

Le lieu où débarquèrent les colons, sur les rives du fleuve , fut appelé Jamestown , nom qu'il a conservé, bien qu'il ne reste pl-us aujourd'hui de cet antique village que quelques cabanes en ruines.

Les maladies, la famine, les attaques incessantes de la part des Indiens eurent bientôt décimé cette petite colonie. Elle ne dut son salut qu'à l'énergique conduite du capitaine Smith, d'abord accablé de mépris et abreuvé d'ennuis par ceux-là même dont il devait si loyalement servir ensuite les intérêts.

Les hommes d'un ordre supérieur, appelés à jouer à regard des peuples le rôle de sauveur providentiel, ne peuvent pas avoir les mêmes destinées que le commun. Il leur faut subir de longues épreuves qui d'ailleurs fortifient leur cœur, bronzent leur intelligence, et leur apprennent le dur métier de la patience et de la confiance dans leur propre valeur. C'est pourquoi il est toujours permis de bien augurer d'un homme qui doué d'une âme fière, d'une forte intelligence, se montre tout d'abord soumis, humble, résigné aux accès de haine et d'envie qu'il ameute autour de lui. Un tel homme doit inspirer évidemment de la foi aux

timides, de la crainte aux ambitieux. Le succès lui est toujours assuré; et quand son heure sera venue, les faibles lui tendront les bras, les ambitieux courberont le genou devant lui. r rr ï.

Il s'en voit des exemples dans la vie familière, dans les entreprises où le salut d'une communauté repose sur un individu, dansles phases politiques des grandes sociétés.

Le capitaine John Smith se trouva dans la catégorie de ces persécutés d'un jour qui savent le lendemain prendre une glorieuse revanche. ^ :

Smith, par cela même qu'il avait montré des talents tout particuliers, une intelligence hors ligne, et était de beaucoup supérieur à tous ses compagnons d'aventure avait, dès l'abord, inspiré de la défiance et de l'antipathie. La première injure que lui fît ce petit peuple de cent cinq individus fut de l'exclure du conseil de direction qu'il avait institué pour marcher à sa tête. Afin même d'éloigner de lui toute espèce de témoignage d'affection, ses ennemis les plus acharnés l'accusèrent de nourrir des projets de trahison, accusation aussi absurde qu'invraisemblable. Pour plus de sécurité, donc, on l'arrêta au moment du débarquement, et, après une assez longue détention on s'apprêtait à le juger, lorsque Christophe

JOHN SMlïH ET POGAHONTAS. 177

Newport, le commandant et le chef de l'expéclition, annonça qu'il allait mettre à la voile pour retourner en Angleterre.

Les ennemis de Smith profitèrent de cette occasion pour affecter à son égard des sentiments de générosité, et lui offrirent de partir avec Newport, au lieu d'être jugé à Jamestown. Smith, heureusement pour la colonie, n'accepta point les bénéfices de celte fausse générosité, demanda à subir son procès et fut acquitté de la manière la plus honorable.

La position des colons après le départ de la flotte devint peu à peu extrêmement critique, puis désespérée même, tant à cause de la famine qui les ravageait que des mauvaises dispositions des ladiens.

C'est alors que Smith indigné de l'insuccès d'une entreprise sur laquelle il avait fondé de légitimes espérances, prit d'assaut pour ainsi dire le commandedément de la colonie agonisante, faisant incarcérer le président qu'elle s'était choisi, comme auteur ou complice de la plupart des maux qui avaient décimé ce petit peuple; et prenant sous sa responsabilité l'avenir de la Virginie, il décréta les lois les plus sévères, fixant le nombre d'heures de travail de chaque colon, le genre d'occupations auxquelles chacun devait se livrer, menant enfin son monde militairement et despoliquement.

Jonh Smith descendait d'une famille honorable du Lincolnshire. D'un esprit très-vif, aventurier par

178 LES PEAUX UQUGES.

tempérament, il avait traversé d'incroyables fortunes, tantôt comme officier de terre, tantôt comme marin.

Il avait à ces divers métiers gagné peu d'argent, comme on pense bien, mais il s'était fait une réputation de bravoure et d'audace qui avait souri aux auteurs du projet de colonisation dans la Virginie.

Il avait acquis, au contact des hommes de toutes les sortes qu'il avait été appelé à fréquenter dans sa vie aventureuse, une expérience merveilleuse. La vigueur de sa constitution, dit un de ses biographes, en le préservant de toute maladie, lui avait conservé une énergie peu commune, et une ténacité extraordinaire dans les idées. Il était, de plus , très-religieux. Ce sentiment, développé en lui à un degré supérieur, se conciliait parfaitement avec toutes ses facultés, raffermissait sa confiance, étendait et rectifiait ses vues, et donnait à son caractère une dignité imposante.

En tous points, il était l'homme qu'il fallait pour des situations désespérées. C'est ainsi que l'histoire a toujours peint ceux qui ont dû, dans les conditions où apparut Smith, s'imposer pour le salut commun.

Dès qu'il eut pris les rênes du gouvernement de la petite colonie, après avoir placé sous la férule d'un despotisme en quelque sorte légal les affaires intérieures, son premier soin fut de s'occuper d'établir de bonnes relations avec les Indiens, contre lesquels néanmoins il fortifia le pays, tout en annonçant les

JOHN SMITH Eï POCAHONTAS. 17»

intentions les plus pacifiques à l'égard de toutes les tribus.

Cela fait, il partit escorté de quelques hommes dont il avait pu apprécier le caractère et l'intelligence, et s'enfonça dans les forêts, allant affronter des dangers qu'il eut le bonheur de vaincre. Il fut assez habile dans ses premières tentatives pour mériter et obtenir l'amitié des Indiens, qui s'empressèrent de secourir les colons, et de leur fournir d'amples approvisionnements.

L'esprit d'aventure de Smith le poussa à ne point s'en tenir à ce premier succès. Il voulut plonger plus avant dans h pays, et remonter la rivière Ghikahominy pour en explorer les bords.

Cette rivière, tributaire du fleuve James, se trouvait dépendre des États d'un chef indien très-puissant alors, nommé Powhatan, qui avait rendu visite aux colons lors de leur arrivée, et ne s'était montré ni hostile ni favorable à leur projet d'établissement. Mais ce sachem avait un frère appelé Opechacanough, qui n'avait pas dissimulé ses craintes sur l'invasion du territoire des Indiens par les blancs, si peu nombreux qu'ils fussent, et il était parvenu à faire partager ses idéesàPôwhatan.

L'excursion de Smith sur le Ghikahomioy sembla

ihQ LES PKATX ROUGES.

donner raison aux défiances de Opechacanough, à qui son frère confia le soin de surveiller les mouvements du chef blanc. Smith, embarqué sur une espèce de radeau, remonta la rivière aussi loin qu'il put, mais péniblement, à cause surtout des glaces qui en gênaient en ce moment la navigalion. Parvenu à une certaine dislance , il débarqua avec quatre de ses compagnons,et s'enfonça dans les terres en recommandant aux gens restés sur le radeau de ne point quitter leur poste jusqu'à son retour.

Les Indiens, qui avaient observé avec une scrupuleuse attention toutes les manœuvres de Smilh, le laissèienl s'éloigner de la rive, et quand ils le jugèrent assez engagé dans les bois, ils attaquèrent l'équipage du radeau, firent ces malheureux prisonniers, et voulurent les contraindre à dévoiler les plans de Smith. Malgré toutes les protestations, ils ne voulurent pas croire que ces projets fussent pacifiques et honnêtes.

Le brave capitaine se trouvait à une dizaine de milles du lieu de son débarquement, lorsqu'il se vit assailli par une bande d'Indiens. Il se réfugia en toute hâte au milieu d'une sorte de marais fangeux et couvert alors de glace. Les Indiens n'osèrent pas s'aventurer sur ce dangereux terrain. La croûte de glace pouvait bien résister au poids d'un seul homme, mais s'effondrer sous celui d'uiiC bande nombreuse ; ils se contentèrent de cerner le marais pour empêcher la fuite de leur prisonnier. i. %

Smit passa la nuit dans celte déplorable situation ; le lendemain au matin, les Indiens l'ayant aperçu étendu sur la glace, — mort peut-être, — l'un d'eux se hasarda à aller ramasser ce corps inerte, et rapporta le pauvre capitaine, vivant encore, mais transi de froid.

On le plaça près d'un feu qui avait servi aux Indiens pendant la nuit. Peu à peu Smith reprit ses forces, et il demanda aussitôt à voir le chef et à lui parler.

Opechacanough se présenta.

La physionomie de ce sauvage ne produisit pas une heureuse impression sur Smith; car, après l'avoir examiné rapidement et avec Thabitude qu'il avait des hommes, il comprit que ce ne serait ni par la douceur ni par la pitié qu'il captiverait sa bienveillance.

Notre héros avait, en sa vie, passé par trop d'aventures pour être à court de ressources.

— Si je ne puis l'attendrir, se dit Smith, je puis bien l'étonner jusqu'à le bêtifier. Essayons donc!

Il s'approcha alors de l'Indien, et avec un sang-froid imperturbable, ce sang-froid dont sont doués les mystificateurs et les hommes à expédients :

— Connais-tu ceci? demanda-t-il au chef en lui présentant une longue-vue.

— Qu'est-ce? fit Opechacanough en tournant entre ses mains l'inslrument ramené à sa plus courte mesure. "•

— Bon! pensa Smith, je suis sauvé !

Et il commença à dérouler la lone^ue-vue dans

d82 LES PEAUX ROUGES.

toute sa longueur. Opechacanough et tous les Indiens présents reculèrent d'un pas, stupéfaits à ce spectacle d'un objet qui avait h faculté de s'agrandir et de se rapetisser ainsi.

— C'est un mystère ! s'écria le chef.

— C'est le mystère de la science, répliqua Smith toujours gardant son sang-froid.

Alors il invita le chef à coller son oeil contre le verre du petit bout de la longùe-vue, et cherchant, comme on dit, le point, il fixa l'instrument dans la direction d'un petit monticule qui se trouvait à une très-grande distance. Opechacanough poussa un cri , et allongea le bras comme pour saisir les objets qu'il voyait si près de lui. Et tout à coup, apercevant à travers la longue-vue un troupeau d'élans passant par un des sentiers de cette colline si merveilleusement révélée à lui, il se jeta instinctivement sur son arc qu'il banda; mais ne voyant plus le monticule qu'à travers le brouillard de ses yeux, il demeura anéanti devant le mystère que le capitaine avait apporté dans la poche de son haut-de-chausse.

La longue-vue passa nécessairement de main en jnain,et chaque fois qu'elle changeait d'œil, c'était le même cri de naïf étonnement qui s'échappait des lèvres.

— Allons! pensa Smith en se frottant les mains, je suis sauvé !

Et se retournant vers Opechacanough :

— En échange de ce mystère, lui dit-il, veux-tu me rendre la liberté?

JOHN SMlïH ET POCAHONïAS. 183

L'Indien réfléchit un moment :

— A la condition, répondit-il, que tu feras le troupeau d'élans qui a passé tout à l'heure là, et il montrait le verre de l'extrémité de la longue-vue, se retrouver à la portée de nos flèches.

— Diable ! murmura Smith.

Et avant que le capitaine ait pu ajouter une parole, Opechacanough avait ordonné à ses guerriers de sp tenir prêts à tirer l'arc au signal qu'il leur donnerait.

En même temps, il appliqua son œil à la longue- :vue, et la promena dans la direction de la colline jusqu'à ce qu'il eût retrouvé son troupeau d'élans, tous paisiblement couchés et la tête tournée de son côté. Opechacanough leva aussitôt la main. Tous les arcs partirent, et le chef vit une pluie de flèches tomber entre son regard et le troupeau d'élans dont pas un ne bougea. Le rouge de la colère lui monta au visage, et jetant vivement la longue-vue par terre ;

— Tu nous braves 1 s'écria-t-il , tu ensorcelés nos flèches au point de les empêcher d'arriver à leur destination : eh bien I nous allons voir si tu sauras en préserver ton corps aussi bien que celui des élans.

Il saisit alors Smith qui faisait tous ses efforts pour donner au chef entêté et furieux une démonstration d'optique. Aidé par ses guerriers, Opechacanough attacha à un arbre en manière de cible vivante l'infortuné capitaine qui essayait toujours de professer ses théories sur l'optique. Mais Tlndien parut saisir tout à coup quelques-unes des démonstrations de son pri-

iSh LES PEAUX ROUGES.

sonnier, et au moment où la première flèche allait être lancée pour le frapper infailliblement au cœur, il fit suspendre le sacrifice et résolut d'en référer à son frère Powhatan, dont la sagesse déciderait du sort d'un si grand magicien.

Cette nouvelle fut annoncée à Smith.

— C'est toujours cela de gagné, dit-il, emmenezmoi donc auprès de Powhatan.

Le capitaine, bien garrotté, fut transporté à dos d'Indiens jusqu'à la demeure du sachem.

La résidence de ce chef était à plusieurs milles de là, près de l'endroit où est aujourd'hui située la ville de Richmond. La position était si belle et si bien choisie que les Indiens avaient donné à cette royale demeure un nom qui , dans leur langue, signifiait quelque chose comme le Sans pareil.

Pendant le trajet, Smith avait profondément réfléchi.

— De ce que ma longue-vue n'ait pas eu auprès de Opechacanough tout le succès que j'attendais, ce n'est pas une raison pour que le moyen ne soit pas bon, se dit-il. Il se peut que cet Opechacanough soit une brute, et son frère un homme intelligent. Il y a même des chances pour cela, puisqu'il est chef suprême. Je verrai d'ailleurs ce qu'il y aura lieu d'ajou-

ter à mon cours d'optique pour captiver son attention.

Arrivé au « Sans-Pareil, » Opechacanough raconta à son frère tout ce qui s'était passé, et lui présenta le prisonnier comme un magicien de première force, sur le sort de qui Powhatan était seul apte à se prononcer.

Le puissant sachem reçut Smith avec une distinction toute particulière, ordonna qu'on servît un repas splendide auquel il invita le prisonnier à prendre part, assis entre lui et sa fille Pocahontay, âgée de treize ans.

— Cela ne s'annonce point mal du tout, pensa Smith qui fut tout d'abord frappé de la beauté de Pocahontas et de l'intelligence qui brillait dans ses yeux.

La jeune Indienne avait de son côté attaché un regard plein d'intérêt et de curiosité sur le capitaine qui, n'ayant pas été longtemps à s'apercevoir de l'affection très-tendre de Powhatan pour sa fille, en lira une conclusion tout à l'avantage de son salut.

Smith recommença naturellement la représentation de sa longue-vue ; et comme le paysage et les horizons qui se déroulaient autour de la résidence du grand sachem offraient des variétés et des surprises dont la magnificence, sous l'action des verres mystérieux, prenait des proportions inusitées pour le royal spectateur et pour sa fille, le capitaine eut un succès colossal. Il lui parut même que Powhatan comprit

186 LES PEAUX UOUGES.

parfaitement les démonstrations que son frère n'avait pu saisir. Quant à Pocahontas, elle prêtait une attention extrême aux définitions du prisonnier.

— Est-ce là tout ce que les « faces pâles » possèdent en fait de mystères? demanda le sachem.

Smith pensa que le moment était bon pour étaler tout son bagage. Il entama alors, et sérieusement, un cours de géographie, Varié d'astronomie et accidenté de cosmographie. A tout cela , il faut bien le dire , Powhatan prêtait un intérêt dont Smith ne l'aurait pas cru capable , et qui ne le cédait pas à la vive curiosité que montrait la petite Pocahontas.

Quand le soir fut venu , Powhatan fit conduire le prisonnier dans un wigwam, sous la garde de guerriers fidèles qui ne devaient pas le perdre de vue de toute Ja nuit.

— Demain , lui dit le chef en le congédiant, tu connaîtras ton sort.

— Mon sort, murmura Smith en s'enveloppant dans la peau de buffle qu'on lui offrit pour lit, mon sort ne me semble pas douteux : demain je serai libre.

/ Une fois qu'il fut seul, Powhatan se prit à réflé- /chir sur les efifets d'optique, sur la cosmographie , l'astronomie et la géographie. Les révélations du capitaine lui avaient dévoilé des choses surnaturelles. — Et pour savoir ces choses, pour les comprendre, pour les expliquer, « les faces pâles » étaient évidemment des êtres supérieurs aux pauvres « Peaux-Rouges. »

— Et celui-là surtout qui dit si bien ces choses , que Pocahonlas en était émerveillée, doit être évidemment l'homme par excellence au milieu de ses semblables.

Cette comparaison frappa de terreur l'esprit de Powhatan, et le chef bondit de rage.

— Si ces hommes-là nous sont supérieurs, ils doivent être dangereux pour nous ; et les laisser maîtres sur notre sol , c'est nous tendre des embûches à nous-mêmes ! Ce capitaine surtout m'inquiète. Il doit être l'âme de son peuple. Lui rendre la liberté, c'est donner des armes à nos ennemis. Privés de celui qui est leur lumière, ils seront évidemment plus faciles à vaincre. Le prisonnier ne retournera pas au camp des blancs ; — il mourra !

0 science ! ô intelligence ! ô génie'! serez-vous donc en tous pays les sources intarissables de maux infinis et de douleurs sans fond pour ceux à qui Dieu vous donna en présent?

Le lendemain à son réveil , Smith , qui avait passé une nuit émaillée des rêves les plus charmants, fut conduit devant Powhatan. Il entendit, non sans stupéfaction, l'arrêt qui le condamnait à mourir. Il voulut prendre la parole et plaider sa cause; mais il n'en eut pas le temps.

i83 LES PEzVUX ROUGES.

Pucalionlas, qui avait appris la funeste résolution (le son père, s'était jetée aux genoux du sachem, implorant à grands cris la grâce du prisonnier, de celui qui avait allumé Tintelligence en son âme.

Il y avait un peu de l'Héloïse dans le cœur de la jeune sauvagesse.

Powhatan fut inflexible aux caresses, aux prières, aux larmes de sa fille. Smith était condamné à mourir, il fallait qu'il subît son sort.

On le conduisit devant une large pierre où on posa sa tête la face tournée vers le ciel, le corps allongé sur le sol, et les mains derrière le dos. Au moment où, sur un signal du chef, deux Indiens levaient leur tomahaw, Tun pour briser le crâne de Smith, l'autre ses membres, — Pocahontas, échappée du wigwam paternel, accourut haletante, suffoquée, et se jeta sur le corps du malheureux supplicié. Puis posant sa tête sur le billot, à côté de celle de Smith, qu'elle enlaça dans ses bras :

— Frappez, s'écria-t-elle en s'adressant à son père, vous aurez deux victimes au lieu d'une!

Powhatan fit suspendre l'exécution, bien entendu, accorda la vie à Smith, et s'empressa de le renvoyer à Jamestown, muni de provisions pour les colons.

Il existe dans la grande rotonde du Capitole, à Washington, un bas-relief représentant cette scène. Ce travail, où il ne manque pas de talent, est dû au ciseau d'un artiste italien, Cappelano, élève de Canova. Le défaut capital de cette œuvre est que Pocahon-

JOHN SMITH ET POCAHONTAS. i89

tas est costumée comme une Grecque; que PowhataD ressemble à un Grec, Smith à un Grec, et les deux autres Indiens qui complètent le groupe à deux Grecs I C'est peut-être un trait d'esprit du sculpteur, qui a voulu mettre son œuvre en harmonie avec le monument qui est un véritable monument grec.

Smith, de retour à Jamestown , après une absence de sept semaines, trouva la colonie en désarroi complet et réduite à trente-huit individus qui se préparaient à s'embarquer pour l'Europe. Smith employa tour à tour la prière, les reproches, la sévérité, la violence même, pour les détourner de leur funeste projet.

Pocahontas, qui était devenue comme le génie tulélaire de cette poignée de malheureux, envoyait à Smith tous les deux ou trois jours des provisions suffisantes pour que la petite colonie, désormais rassurée sous le rapport matériel , reprît le courage et la force morale qui font le succès de toutes les entreprises.

Smith eut bientôt à se féliciter d'avoir persisté avec tant d'énergie dans son œuvre en quelque sorte surhumaine. Non-seulement les établissements de ses compagnons prospérèrent, mais il acquit une influence énorme sur les Indiens qui venaient le consulter comme un oracle. Au point de vue religieux , il avait fait dans leur esprit un pas considérable, et en parlant du Dieu chrétien , les Indiens disaient : a Le Dieu du capitaine Smith ! »

Un contingent de cent vingt émigrants arrivés

90 Li:S PEAUX iiOUGES.

d'Angleterre vint renforcer bientôt la petite colonie, et semblait lui ouvrir de nouvelles et importantes cilances d'avenir. Malheureusement parmi ces nouveaux venus, il y avait beaucoup de joailliers et de travailleurs d'or qui avaient été alléchés par le bruit mik en circulation qu'on avait découvert des parcelles de ce précieux métal dans les eaux d'une petite rivière tributaire de la rivière James. Il arriva en ce temps-là ce qui est advenu de nos jours : tous les colons voulurent abandonner l'agriculture pour se IjvrêP-à-iïrTe^^---. cherfthe de l'or. Smith fut obligé d^^i^ourir à des mesuKes sévères; il ordonna entre autres que tout colon serait tenu de Iravaillei/six heures par jour à son champ sous peine de iieo-ecevoir aucune ration. 11 fallut bien obéir, — et e/ même temps il écrivit en AngleterreWu'on eût à expédier en Virginie des labpureurs etSnon plus de^ chercheurs d'or.

Parmi cesl rêveurs de fortune rapide, à qui le despotisme de Smith enlevait, croyaient-ils, les ressources de leur avenir et le prix du sacrifice qu'ils avaient fait en abandoimant la mère patrie, parmi ces rêveurs, dis-je, il y eut haturellement des mécontents qui, n'écoutant que leurs rancunes, passèrent avec armes et bagages du côté des Indiens. Ils allèrent rejoindre la tribu de Powhatan , et trouvèrent dans le farouche

JOHN SMITII ET POGAHOiNTAS. 191

Opechacanougli (celui qui était si peu sensible aux. charmes de l'optique) un digne auxiliaire pour changer l'amitié du sachem et de ses guerriers en haine contre les Européens. Ils ourdirent alors lin véritable complot qui avait pour but de détruire les établissements créés à Jamestown et dans les environs, de massacrer les colons et, bien entendu, Smith le premier.

Ils avaient compté sans Pocahontas, la providence de ces malheureux.

Pocahontas s^échappa de la résidence de Sans- Pareil « par une nuit de tempête affreuse, » dit un historien, vint dénoncer à Smith le crime et la trahison qui se préparaient. Le brave capitaine pressa dans ses bras la courageuse jeune fille, dont il ne vit pas ou ne comprit pas l'émotion de bonheur; et comme il lui demandait :

— Que veux-tu pour récompense d'un si grand service ?

— Je suis assez récompensée... par ton amitié. Smith alla au devant du parti indien qui s'avançait

pour attaquer Jamestown ; surpris par celte démarche, les sauvages qui cro}'aient que le plus complet mystère couvrait leur projet, furent tout à fait décontenancés. Smith, dans celte circonstance, déploya un tel courage, une énergie si élevée, une éloquence si entraînante, que les Indiens honteux de leur conduite, firent à ce chef intelligent de nouvelles protestations d'amitié pleines de sincérité, et livrèrent à Smith les colons qui l'avaient trahi.

Il s'ensuivit entre les blancs et les Indiens un traité d'alliance qui assura cette fois le rapide développement de la colonie de Jamestown.

Le nom de « Père de la Virginie, » qui fut donné à Smiih et qui lui a été conservé en Amérique, était Lien mérité. On a vu tout ce qu'il avait fait pour ce berceau d'un des États les plus florissants aujourd'hui de l'Union ; il eût certainement hâté la prospérité de la petite colonie qu'il gouvernait, si un grave accident ne l'eût obligé à repartir pour l'Angleterre. Un fusil qui éclata entre ses mains lui fracassa l'épaule, et sa blessure eut des suites si sérieuses qu'il jugea nécessaire d'aller réclamer des soins de chirurgiens plus habiles que ceux qui peuplaient Jamestown, — si même il y en avait. — Il quitta la Virginie au mois d'octobre 1609.

Le départ de Smith amena une suite d'épreuves cruelles pour les colons. Ils n'avaient plus pour les guider la puissante énergie, la prudence habile, le tact particulier du capitaine. Ceux qui prétendirent à lui succéder commirent faute sur faute, et le premier résultat de l'absence de Smith fut le relâchement dans la discipline qu'il avait introduite au milieu de ce petit peuple, et l'abandon de tout travail.

Les Indiens, contenus par le respect que leur inspirait Smith, et témoins de la décadence de ses malheureux associés, les prirent en véritable dédain, et interrompirent toutes relations avec eux. Pocahontas, elle-même, négligea ses alliés, si peu dignes à ses

yeux du dévouement et de raffeclion qu'elle leur avait voués, surtout à cause de Smith.

Vivant dans la fainéantise, privés des secours que les Indiens leur avaient fournis avec tant d'empressement dans leurs moments de détresse, les colons se voyaient perdus. Vainement ils sommèrent Powhatan de leur fournir des vivres, Powhatan dédaigna même de leur répondre. Pour le contraindre à exécuter les anciens traités de paix et d'amitié qu'il avait signés avec Smith, ils eurent recours à une ruse qui faillit leur couler bien cher.

Un capitaine Argal avait été chargé de négocier sur les bords du Potomac la livraison d'un approvisionnement de blé ; il apprit que Pocahontas fort attristée depuis le départ de Smith, qu'elle croyait même mort, vivait dans une retraite solitaire, près du lieu où il aborda. L'idée lui vint qu'en s'emparant de la personne de Pocahontas , et en la conduisant en otage à Jamcstown, il obtiendrait de Powhatan en manière de rançon tous les subsides dont la colonie avait besoin. 11 parvint à attirer la jeune Indienne sur son bâtiment, puis leva l'ancre malgré les protestations énergiques qu'elle opposa à une si odieuse conduite. Elle fut d'ailleurs traitée à Jamestown avec le plus grand respect.

Powhatan, indigné de cette trahison , refusa d'abord toute rançon et annonça que, dût-il mettre le feu au dernier arbre de ses forêts, il arracherait sa fille des mains de ses lâches ennemis. Puis son cœur

paternel comprit que ce moyen ne serait peut-être pas le meilleur; il promit alors, si les blancs voulaient lui rendre Pocahontas, de leur fournir tous les subsides qu'ils voudraient.

Les colons avaient acquis assez d'expérience pour ne plus se fier aveuglément aux promesses et aux engagements des Indiens, et ils refusèrent.

— La rançon d'abord, répondirent-ils, puis nous rendrons ensuite la liberté à Pocahontas.

Powhalan, la rage et le désespoir dans le cœur, se mit en marche pour apporter le feu et la dévastation dans la colonie de Jamestown.

Un événement qui pouvait changer toute la politique des Européens et des Indiens arrêta la colère de Powhalan. Pendant sa captivité à Jamestown, Pocahontas, qui était d'une beauté remarquable comme je l'ai dit, inspira une vive passion à ua jeune officier anglais nommé Rolfe, qui la demanda en mariage.

Powhatan accepta avec une joie orgueilleuse cette proposition, et il assista à la cérémonie qui fut célébrée avec la plus grande pompe, à Jamestown, dans une petite chapelle dont les ruines existent encore et où Pocahontas reçut également le sacrement du baptême.

Le mariage de Pocaiionlas avec Rolfe amena une alliance positive et sérieuse entre les Indiens et les nouveaux possesseurs du sol, et mit fin pour longtemps à toute guerre. La colonie, comme on pense bien, profita de cette ère de paix pour prospérer et croîîre rapidement.

Le mariage de Pocahontas, qui ouvrait une voie nouvelle et féconde au succès de la colonisation, ne porta pas cependant, dit un historien américain, tous les fruits qu'on en pouvait attendre. C'était là une veine politique excellente à exploiter et conforme aux tendances du gouvernement anglais, qui avait recommandé constamment aux colons de s'occuper de la conversion au christianisme des Indiens, par tous les moyens possibles.

Le mariage était évidemment le plus simple et le plus habile de tous ces moyens : il appelait les sauvages à jouir du spectacle moral et consolant de la vie de famille, et leur ouvrait Tintelligence à la perception des grandes vertus du christianisme. Gela était d'autant plus facile et praticable à cette époque, que les colons n'étaient encore sous le joug d'aucun de ces préjugés qui plus tard devaient mettre des abîmes entre des races que la seule couleur de la peau sépare invinciblement.

Le mariage de Pocahontas enhardit les Indiens à rechercher ces alliances que les colons anglais repoussèrent avec un orgueil qui blessa profondément les enfants du Désert. Ce fut là un des grands griefs qu'ils invoquèrent plus tard pour recommencer ces guerres d'extermination qu'ils entreprirent contre les blancs.

Le départ de Pocahontas pour l'Angleterre fut le signal du refroidissement de celte amitié qu'elle avait ménagée et habilement entretenue entre sa race et les colons.

Opechacanough, qui n'avait jamais vu d'un bon œil la faiblesse de son frère envers « les faces pâles, » fut le propagateur de ces idées belliqueuses, qu'il était si facile d'allumer chez les Indiens.

VIÎI

Pocahontas avait été baptisée avant son mariage. Déjà préparée au christianisme par le capitaine Smith, dont elle avait été l'Égérie, sa conversion ne fut pas difficile. D'une âme ardente et enthousiaste, elle ouvrit franchement son cœur aux grandeurs du christianisme; elle accepta avec une pieuse reconnaissance la main de Rolfe, et montra qu'elle comprenait l'importance de l'acte qu'elle accomplissait.

En abjurant, elle reçut sur les fonts baptismaux le prénom de Rébecca.

A son arrivée à Londres, le roi et la reine d'Angleterre voulurent la voir, et lui témoignèrent beaucoup de sympathie. Pocahontas, en apprenant que le capitaine Smith, qu'elle croyait mort, vivait à Londres, éprouva une émotion violente. Quand elle reçut sa visite, elle ne put se tenir debout , et tomba sur un siège, cachant dans ses mains son visage noyé de larmes, et pendant plus de dix minutes ses lèvres ne purent articuler une seule parole. Elle lendit ensuite la main au capitaine , l'appela « son père » et lui conserva ce nom jusqu'au dernier moment. Elle était accouchée à Londres d'un fils, et se disposait à retourner en Amérique, lorsqu'elle mourut presque subitement à l'âge de vingt-deux ans.

Pocahontas est un type de femme remarquable, un de ces caractères qu'on eût admiré aussi bien dans l'histoire des peuples civilisés que dans les chroniques du Désert. Rarement, surtout si Ton veut se transporter dans le milieu où elle a vécu, on rencontre autant d'énergie jointe à un si profond dévouement. Échappée de ces forêts barbares de l'Amérique, pour venir protéger une société chrétienne naissante, on peut la comparer à une colombe qui se serait envolée du repaire d'un tigre.

Smith (1) dépeint Pocahontas comme possédant une beauté hors ligne, quoique son visage fût couvert d'un voile de mélancolie très-sympathique d'ailleurs.

(1) Histoire de la Virginie.

Il existe également à Washington un tableau représentant le baptême de Pocahontas, où l'artiste, M. Chapman, un Américain, a représenté la jeune Indienne dans tout l'idéal de la description qu'en donne Smith. Au surplus , la beauté était un privilège dans la famille de Pocahontas. Son frère Nanlaquaas rayonne admirablement dans le tableau de M. Chapman. Smith dit que cet Indien était le type idéal de la beauté virile. Il joignait à cet extérieur attrayant une douceur de caractère et une bonté dont il avait, comme sa sœur, hérité de Powhatan.

Le nom primitif de Pocahontas avait été Mataoka, qui signifiait dans la langue indienne : Un ruisseau qui coule entre deux collines; on lui donna plus tard celui de Plume de neige, qui avait été le nom de sa mère; et il leur était venu à toutes deux de la grâce de leur corps, de la blancheur de leur teint, et de leur légèreté dans la course.

Ces détails qui dénotent une certaine poésie galante chez les Indiens, constatent en même temps les titres irréfutables de Pocahontas à cette réputation de beauté qui est toujours une royauté sous tous les climats, dans toutes les sociétés, et quelle que soit la couleur dont Dieu a peint l'épiderme du visage.

PONTIAG

Parle traité signé à Paris au mois de février 1763, la France, après une désastreuse campagne, venait de céder à l'Angleterre le Canada et toutes ses possessions dans l'Amérique du Nord situées sur la rive orientale du Mississipi, la Nouvelle-Orléans exceptée.

Mais l'Angleterre dût payer cher celte conquête. La France avait laissé des vengeurs derrière elle, dans les Indiens qui furent ses alliés. Les missionnaires et les trafiquants de notre nation avaient eu, en effet, le bonheur et l'habileté de captiver les sympathies des indigènes.

^— Quand les Français sont venus ici, — disait uti de leurs chefs, — ils nous ont ouvert les bras et nous ont embrassés. Ils nous ont appelés leurs enfants, et nous avions véritablement trouvé en eux des pères.

Les Indiens, même dès Pabord, ne montrèrent pas d'aussi affectueuses dispositions envers les Anglais.

Il y avait, à cette époque, un chef indien de la tribu

200 LES PEAliX ROUGES.

des OKawas, — nommé PoiUiac, — qui acquit une grande célébrité, non-seulement en Amérique, mais aussi en Europe où son nom a retenti par dessus le bruit des flots de l'Atlantique. Si je ne me trompe même, Tépilhète de « grand » a été accolée à sa personne ; et on disait le « grand Pontiac. »

C'était en réalité un homme d'une valeur véritable, d'un courage de lion, d'une énergie peu commune, d'une astuce qu'on ne peut guère rencontrer que chez un peuple sauvage.

Pontiac qui, en fin décompte, serait peut-être arrivé tôt ou tard à faire subir à ses bons amis les Français toutes les fariélés de sa haine contre les « peaux blanches,» prit texte de'leur défaite et de leur expulsion du Canada pour organiser contre les nouveaux vainqueurs une rude et impitoyable guerre.

Pontiac avait raisonné ainsi :

— Puisque les Anglais sont parvenus à expulser les Français, pourquoi à notre tour ne chasserionsnous pas lesAnglais, pour redevenir les maîtres et les possesseurs de nos terres, de nos forêts, de nos rivières? Il est très-heureux que les peaux blanches des deux nations ne se soient pas associées pour nous détruire. Le Grand-Esprit a voulu que l'une des deux dispersât l'autre, de manière que la victorieuse restât devant nous réduite à ses seules forces.

C'est là le thème qui servit à la croisade que Pontiac prêcha aux tribus qu'un commun intérêt unissait dans le môme rayon.de territoire.

PONTIAC. 20i

Il fut plus heureux dans sa mission de propagande que ne le devait être plus tard le fameux Tecumeseh. Mais les temps étaient plus favorables à l'œuvre de Pontiac qu'ils ne le furent à celle de ce ïecumseseh.

A cette époque les Indiens étaient encore dans toute l'énergie et dans toute la poésie de leur sauvagerie. Ils n'avaient été refoulés que de quelques lieues dans l'intérieur des terres. Ils occupaient encore les limites de leurs domaines; ils sentaient sous leurs pieds le sol où ils étaient nés, où ils avaient vécu, où reposaient les ossements de leurs ancêtres. Il était plus facile de les soulever alors et d'éveiller en eux les instincts de la conservation et les sentiments de l'indépendance.

Pontiac parvint à réunir sous son commandement les huit tribus qui avoisinaient les lacs Huron,Michigan et Supérieur. Ces tribus étaient les Chippewas, les Wyandots, les Pottawatomies, les Winnebagoes, les Schawanese, les Ottagamie et les Mississagas,

Pontiac conquit, tout d'abord, cette influence considréable, —que lui garantirent dans la suite son courage et ses succès,— par sa prestance qui était, dit-on, toute royale, par les sympathies qu'inspirait sa personne, et par son éloquence. Si ces qualités physiques furent la cause des premiers triomphes de Pontiac, elles lui furent encore d'un grand secours plus tard, car les Indiens très-épris des formes extérieures ne comprennent le commandement que chez des hommes qui imposent par la force des muscles, par l'ampleur de la voix, par l'audace du regard.

Quelques traits de la vie de ce chef, que je vais raconter, mettront en même temps au jour tous les vices et toutes les qualités de ces enfants du Désert.

En 1760, après la prise de Québec parles Anglais, le major Rogers avait été envoyé à la tête d'un petit détachement d'infanterie, pour attaquer un groupe de Français qui s'étaient fortifiés dans une localité voisine du pays sur lequel était campé Pontiac.

A la nouvelle de l'approche de i'otficier, le chef indien lui envoya l'ordre formel de l'attendre là où il était, avant que de faire un pas de plus.

Le major jugea, à l'arrogance de ce message , qu'il serait imprudente lui de s'enfoncer dans le repaire de ces sauvages, ayant à peine sous ses ordres unepoignée d'hommes, et il attendit. Le lendemain, dans l'aprèsmidi, Pontiac arriva, et les premières paroles qu'il adressa au major furent celles-ci :

— De quel droit oses-tu entrer sur mes domaines, sans ma permission ?

— Je ne viens ici, — répondit le major, avec aucune intention hostile contre les Indiens dont je veux au contraire me faire des amis, — je vais combattre les Français.

Et pour preuve de ses bonnes dispositions, l'officier anglais offrit au chef plusieurs cadeaux, du blé et

des approvisionnements de toutes sortes comme gages de paix. Ponliac y parut sensible.

— Toutefois, T- reprit-il, — tu ne te mettras en route que demain.

— Mais... commença d'objecter l'officier, que cette résistance impatientait.

— Tu ne te mettras en route que demain, te dis-je

— s'écria Pontiac avec énergie ; et'je te préviens que je me couche au travers du chemin par où tu dois passer. Et, — continua-t-il, — le corps de Pontiac est une montagne qu'on ne franchit pas aisément.

Le major Rogers comprit le sens de cette métaphore,

— figure dont les Indiens sont très-prodigues dans leur langue toujours imagée. Le même sentiment de prudence qui Tavait engagé à obéir au premier ordre expédié par Pontiac l'inspira encore cette fois. Il se résigna à passer la nuit au milieu du bois où le chef indien l'avait convenablement cerné entre des murailles invincibles de tomahaws , de flèches et de mousquets.

Pontiac ne dormit point, il médita. La mauvaise position dans laquelle se trouvait l'armée française ne laissait de doute à personne sur l'issue de la campagne. Il n'y avait donc aucune espèce d'intérêt pour lui à se mettre en conflit avec les Anglais, vainqueurs en ce moment. Il ne pouvait attendre aucun secours de la part de ses amis les Français, déjà fort embarrassés de leurs propres affaires. Dans sa politique de sauvage, — assez conforme en cela à celle des nations

civilisées, — il ne crut pouvoir mieux faire que de saciifier les Français.

D'un autre côté, la tactique de Pontiac était de ménager aux Anglais de dures épreuves dans l'avenir. Par conséquent , il y avait de sa part de l'habilelé à les laisser s'engager le plus en avant possible dans l'intérieur du pays. Plus ses dispositions seraient pacifiques, moins les Anglais se croiraient obligés à réunir des forces imposantes sur les mêmes points du territoire. Les établissements coloniaux se créeraient dans la confiance la plus aveugle, les garnisons des forts seraient un simulacre de défense, rien de plus. 11 restait donc à Pontiac des chances considérables pour faire main basse à coup sûr, à un moment donné, sur tous ces groupes dispersés, pour ainsi dire sans liens entre eux, et presque certainement sans moyens de résistance.

Le plan du chef était bien arrêté. Il savait à l'avance que ce plan serait adopté sans discussion par les tribus soumises à ses ordres.

Au lever du jour il se rendit auprès du major, et lui dit :

— Tu pourras te mettre en route quand tu le voudras. Si je t'ai empêché de partir hier au soir. — ajouta-t-il, — c'était par intérêt et par amitié pour toi. J'avais besoin de faire connaître à tous les chefs auxquels je commande que je t'ai permis de parcourir le pays. Où tu voudras aller lu seras le bien reçu maintenant. Mes messagers sont partis, dès cette nuit,

pour tous les points du pays où le Grand-Esprit fait souffler les vents. Veux-tu , pour preuve de mon amitié que je t'accompagne une partie du chemin?

— Soit 1 — avait répondu le major.

Et Pontiac, marchant en tête du détachement à côté du commandant, le conduisit jusqu'à Détroit, où ils se séparèrent les meilleurs amis.

Celte amitié, toute de précaution d'une part, et de calcul de l'autre, dura trois ans environ. Pontiac affectait une confiance illimitée dans les sentiments que le major Rogers manifestait à son égard ; et, de son côté, celui-ci avait reçu des témoignages si éclatants de dévouement du chef indien qui, entre autres, un jour de combat, s'était jeté dans la mêlée pour l'arracher à une mort certaine, que l'officier anglais avait fini par croire à la sincérité de cet attachement.

Un jour Rogers lui avait envoyé une bouteille d'eaude-vie, que les familiers de Pontiac lui conseillèrent de ne point boire , — ce liquide renfermant probablement, disaient-ils, du poison. Mais le chef approcha la bouteille de ses lèvres et répondit :

— Il n'est pas au pouvoir de cet homme de tuer celui qui lui a sauvé la vie. — Et il but d'un trait un quart de la bouteille.

Les Anglais, devenus maîtres tout à fait du Canada

206 LES PEAUX KOUGES.

et des territoires avoisinants, avaient établi de petits forts au milieu des pays indiens, comme avant- postes d'observation.

Le commandement d'un de ces forts, le Michillimackinac, avait été donné au major Rogers. Depuis quelque temps différentes personnes, entre autres des trafiquants, l'avaient prévenu d'avoir à se tenir sur ses gardes, et qu'il se pourrait bien que ses amis les Indiens tentassent contre lui, un jour ou l'autre, quelque coup de main. Le même avertissement avait été donné aux autres commandants. Mais tous les faits dont ils étaient quotidiennement témoins démentaient ces craintes. Les Indiens vivaient avec eux dans la plus parfaite intimité; ils ne firent donc que rire de ces appréhensions, et les traitèrent de chimères.

Poûtiac avait admirablement organisé son plan de conduite, comme on va voir.

ly

Le II juin, jour anniversaire de la naissance du roi d'Angleterre, avait été fixé pour l'exécution d'un complot depuis longtemps ourdi, et dont le but était de faire main basse sur tous les fortins anglais.

Les Indiens se réunirent ce jour-là pour une grande partie de balle, qui était et qui est encore leur jeu favori dans les occasions solennelles. Devant le fort Micbillimackinac s'étendait un vaste terrain plat et

PONilAC. 207

battu Irès-favorable pour les joueurs. Ils demandèrent et obtinrent la permission d'organiser leur partie sur cette place.

Les Indiens dépensent, dans cet exercice, un feu et une énergie qui rendent ce spectacle si véritablement curieux, que toute la garnison du petit fort, composée d'une centaine d'hommes environ s'était mêlée aux spectateurs, ne laissant dans l'intérieur qu'un poste de garde.

Vers le milieu de la partie, au plus fort de l'admiration et de l'étonnement des blancs, un des joueurs, égarant la balle avec intention, la lança en dedans des palissades du Michillimackinac. Aussitôt les Indiens, sous prétexte de ravoir celte balle, s'élancent par dessus les palissades, massacrent les soldats de garde surpris à l'improviste, tuent quatre-vingts hommes de la garnison,' et réduisent le reste en esclavage. Le malheureux Rogers fut une des premières victimes de son aveugle confiance et de son courage au milieu de cette lâche surprise.

Pendant que ce coup de main s'accomplissait sur le Michillimackinac, les neuf autres forts disséminés dans le Michigan tombaient à la même heure au pouvoir des Indiens, qui ensuite ravagèrent, pillèrent, incendièrent tous les établissements européens éparpillés dans la'^Campagne.

208 LES PEAUX HOUGES.

Pontiac, qui avait organisé ce plan, s'était gardé de compromettre dans l'exécution ni sa personne, ni son nom, ni sa position vis-à-vis des Anglais, non par peur, mais par précaution et par politique. Il réservait pour lui le succès d'une entreprise plus hardie, plus difficile et plus décisive.

Pontiac savait bien quels seraient les résultats du coup de main qu'il venait d'organiser. Les Anglais ne disposaient pas de nombreuses troupes dans le Canada. Ils avaient séparé des corps principaux tout ce qu'ils avaient pu en distraire pour l'occupation des petits forts; il venait de leur être démontré péremptoirement que ces poignées de soldats ne suffisaient •pas à la défense des avant-postes; et non-seulement il leur était impossible d'augmenter les garnisons, mais encore de renouveler l'expérience sur le même pied qu'auparavant. D'une autre part les colons, effrayés par le triste sort de leurs prédécesseurs, ne se souciaient plus d'aller tenter de nouveau fortune au cœur du pays des Indiens. En sorte que du même coup, sur tous les points oii ils avaient exécuté avec succès les ordres de leur chef Pontiac, les sauvages se trouvèrent délivrés de la présence des blancs.

Il ne restait plus de menaçant pour eux que le fort de Détroit, qui protégeait la ville de ce nom dans la

PONïIAC. 209

colonie du Michigan devenu depuis un des Elats de l'Union, et où les Anglais avaient concenlré, à cette époque, leur défense la plus imposante, cinq cents hommes environ de bonnes troupes. Le rêve ambitieux de Pontiac était d'enlever ce fort, entreprise assez périlleuse, mais devant laquelle ne recula point son audace astucieuse.

C'était pour se ménager toutes les chances possibles de succès que Pontiac avait disparu le jour de l'attaque et de la prise des petits forts secondaires. Quelques jours après ce coup de main il arriva, simulant une grande hâte, se montra indigné de la perfidie des Indiens, et vint camper dans le voisisage de Détroit, faisant connaître au colonel Gladwin, commandant du fort, que les meneurs du complot contre les blancs allaient être sévèrement punis ; et, de fait, une dizaine de malheureux payèrent de leur vie les frais de l'ambition, de la gloire et de la diplomatie de Pontiac. Les sauvages n'y regardent pas de si près 1 — Pontiac protesta du respect dont les Indiens entoureraient désormais l'amitié des blancs, et, pour sceller cette amitié, il proposa au colonel Gladwin de signer un traité de paix.

Rendez-vous fut pris dans ce but.

Voici comment échoua le projet dont Pontiac avait mûri l'exécution avec tant de soins et de patience :

Les Indiens avaient leur libre entrée dans le fort, jusqu'au coucher du soleil, pour y trafiquer et fournir aux approvisionnements de la garnison.— Le jour

210 l.ES PEAUX ROUGES.

OÙ fut arrêté le rendez-vous entre Pontiac et le colonel, une jeune fille indienne dont le frère avait été une des victimes tombées sous la justice injuste de Pontiac, était venue au fort pour apporter à Gladwin une paire de mocassins (chaussures). Comme il restait encore une certaine quantité de la peau d'élan qui avait servi à confectionner les mocassins, le colonel commanda à la jeune Indienne de lui en faire une seconde paire et la renvoya.

Après l'heure fixée pour la sortie des étrangers du fort, une ronde surprit la jeune iille cachée derrière un amas de pierres, tout près du logement du commandant. Interrogée sur les motifs qui l'avaient fait rester dans le fort, elle ne voulut pas répondre et se prit à sangloter. Informé de ce fait, le colonel fit conduire devant lui l'Indienne, toute tremblante, et le visage décomposé par la peur.

Aux premières questions que lui posa Gladwin, elle répondit vaguement qu'elle n'était point sortie du fort parce qu'elle n'avait pas voulu emporter les morceaux de peau d'élan qu'elle avait mal mesurés d'abord, et qui, selon elle, ne suffiraient pas à confectionner une paire de mocassins.

— Pourquoi, ~ lui demanda le colonel, qui n'était certes pas dupe d'une pareille réponse, — pourquoi ne m'as-tu pas fait cette observation dès celte après-midi?

L'indienne ne répondit pas, baissa la tête, et deux larmes roulèrent sur ses joues.

POiNTlAC. 211

— Tiens, — continua Gladwin, — reprends ces iiiorceaux ; — s'ils ne te suffisent pas, ajoutes-y le nécessaire, et je te payerai comme si tu avais fourni la totalité.

— Impossible, — répondit-elle, je ne les veux pas prendre.

— Et pourquoi?

— Parce que je ne pourrai plus vous rapporter vos mocassins.

Cette réponse évasive, mais très-expressive dans son obscurité pour quiconque est familier au langage des Indiens, changea en presque certitude les soupçons du colonel sur l'existence de quelque complot. 11 pressa de nouvelles questions la jeune Indienne, et lui promit sa protection et une récompense si elle consentait à tout confesser.

Tout à fait rassurée alors, elle lui fit connaître que chacun des Indiens qui devaient assister au conseil du lendemain matin aurait un fusil caché sous son manteau ; que Pontiac donnerait le signal de l'attaque au moincnl où il remettrait au commandant le papier sur lequel devait être signé le traité de paix. Pendant la tenue du conseil, un grand nombre de guerriers devaient également entrer dans la ville pour aider au massacre.

Le colonel rassembla alors les troupes, leur communiqua la révélation qui venait de lui être faite, et prit toutes les précautions militaires que la prudence exigeait.

Pendant la nuit, un cri étrange retentit dans le quartier des Indiens, et fut répété de loin en loin. Les soldats du fort coururent aux armes, mais aucune attaque n'eut lieu. — C'était le signal donné par Pontiac que le projet s'exécuterait le lendemain.

A dix heures du matin, Pontiac et une soixantaine de ses guerriers furent admis dans le fort dont on ferma la porte aussitôt. Cette mesure et la présence d'un certain nombre de soldats autour de la pièce où se tenait le conseil ne laissèrent pas que de frapper le chef qui en fit l'observation au colonel. — Celui-ci lui répondit que les troupes étaient là seulement pour satisfaire leur curiosité. Pontiac parut satisfait de cette réponse.

La séance s'ouvrit par un discours du chef indien. Arrivé au point de ce discours où il devait remettre le gage de paix au commandant, il jeta un rapide coup d'œil autour de lui, et voyant les officiers la main sur leurs épées à moitié tirées déjà du fourreau, il comprit qu'il était trahi.

Pontiac fit preuve, dans cette circonstance, d'un sang-froid remarquable. Il ne bougea pas, sa voix ne s'altéra point; aucun geste, aucune impression de son visage ne montra le fond de sa pensée. Il se contenta de remettre le gage de paix au colonel,

mais sans donner le signal convenu, et acheva son discours qui était rempli des plus chaleureuses protestations d'amitié et de sympathie envers les Anglais.

Quand Ponliac eut terminé, le colonel Gladwin prit la parole et lui reprocha avec indignation sa trahison. Pontiac nia avec énergie le complot, et pour preuve ouvrit son manteau. Mais l'officier anglais sans se déconcerter, s'avança vivement vers le guerrier qui se trouvait le plus rapproché de lui, et écarta les plis de son large vêtement de peau de buffle. Le fusil qui s'y trouvait caché ayant apparu aux yeux de tout le monde, Ponliac baissa honteusement la tête sans prononcer une seule parole.

Le colonel ordonna alors aux Indiens de sortir du fort, et ce fut à grand peine qu'il parvint à empêcher les soldats de massacrer ces misérables. Il poussa même la générosité jusqu'à ne vouloir pas garder d'otages; niais il leur fit déposer les armes à tous.

La conduite de Gladwin avait été inspirée par l'ardeur chevaleresque qui lui était naturelle , et aussi par la prudence. Il savait que les Indiens sont assez impressionnables aux sentiments nobles de pardon et de générosité, qui trouvent quelquefois en eux un écho fidèle. Et mieux valait , selon lui , ramener ces sauvages par de tels moyens plutôt que de verser du sang.

Mais cette fois il avait semé en terre stérile. Ponliac avait trop à perdre aux yeux des siens pour laisser refroidir leurs désirs de vengeance, et sa honte

214 LES Piî/iUX ROUGES.

lui semblait trop dure à supporter. 11 employa toutes les ressources d'esprit et d'imagination dont il disposait, pour dénaturer devant le cœur des Indiens l'élan de générosité dont le colonel Gladwin, on peut le dire, s'était rendu coupable. Il leur persuada que c'était la peur et la conscience de sa faiblesse qui l'avaient fait agir ainsi, et que c'était la preuve qu'il fallait tenter au plus tôt un énergique coup de main.

Les prédications de Pontiac portèrent leurs fruits ; car le lendemain, dès le point du jour, la tribu commença l'attaque du fort qui dura, avec des pertes considérables de part et d'autre , jusque vers le milieu du jour, sans que cependant les Indiens eusssent pu entamer les palissades.

Ils y parvinrent cependant , et se ruèrent en poussant des cris formidables, dans l'intérieur de la première enceinte.

Le colonel Gladwin en laissa entrer le plus qu'il put sans compromettre les ressources et le succès de sa défense , puis il les balaya tout à coup avec la mitraille d'une pièce de canon , tenue en réserve pour le dénoûment.

La débandade se mit parmi les Indiens, quelques efforts héroïques qu'ait faits Pontiac pour les retenir; l'ardeur et l'indignation des troupes, qui avaient une revanche à prendre, étaient telles que ceux de ces misérables qui ne purent pas s'échapper furent massacrés sans pitié.

Cette sévère leçon fit renoncer les Indiens à la peu-

sée de recommencer leurs coups de main sur le fort Détroit. Mais Pontiac parvint encore à les persuader qu'il y avait un moyen tout aussi sûr que ces infructueuses attaques par les armes, de ruiner leurs ennemis et de leur causer beaucoup de mal, c'était d'établir un blocus impitoyable autour du fort.

Ce système mis en pratique avec une grande habileté et une audace incroyable fut, en efTet, très-préjudiciable à la garnison de Détroit.

Presque tous les bâtiments qui apportaient des approvisionnements au fort furent capturés par les Indiens, et leurs équipages massacrés. Depuis longtemps les troupes se trouvaient sans vivres frais, et la famine menaçait, lorsqu'apparut un schooner chargé de ravitaillements pour le fort. Ce bâtiment fut, comme les autres, vivement attaqué; mais, au moment d'être pris, il eut le bonheur de pouvoir gagner le large. Les Indiens se jetèrent alors dans leurs canots, le poursuivirent et l'abordèrent après avoir tué une grande partie de l'équipage. Le capitaine, ne doutant pas du sort qui l'attendait s'il tombaitentre les mains des sauvages, commanda à son canonnier de mettre le feu à la soute aux poudres, bien résolu à entraîner ces misérables dans sa propre mort ; mais Pontiac comprenait l'anglais ; il entendit cet ordre, et l'expliqua aussitôt à ses compagnons qui regagnèrent précipitamment leurs canots sous le feu bien nourri de l'équipage.

3K> LES PF.AriX ROUGES,

Le colonel Gladwin, faligué d'être ainsi tenu en échec par celle horde de sauvages, résolut un jour une sorlie, afin d'aller surprendre Pontiac à l'improviste au milieu de son camp. Il confia cette expédition au capitaine Dalyell, à la tête de cent cinquante hommes. Le chef indien, averti par ses guetteurs de ce projet, leva le pied pendant la nuit et se retira à quelque distance au delà d'un pont de chaque côlé duquel se développait un bois épais et pour ainsi dire impénétrable, au milieu duquel il dispersa ses guerriers après avoir dressé un peu plus loin, et faisant face aux Anglais, une sorte de retranchement qu'il leur offrit comme un piège. Quelques coups de fusil inoffensifs partis de derrière ces palissades, engagèrent Dalyell à en commencer l'assaut. Pontiac le laissa s'engager avec ses hommes sur le pont où ils reçurent de flanc, et d'ennemis invisibles, un feu meurtrier.

Les Anglais furent obligés de faire volte-face, et laissèrent sur le terrain une soixantaine d'hommes, parmi lesquels plusieurs officiers entre autres le capitaine Dalyell. Le pont sur lequel s'accomplit cette espèce de massacre fui appelé depuis lors le « Ponl-de- Sang. »

Le siège de Détroit durait depuis plus d'une année

POiNTIAC. 217

déjà, lorsque les événements intérieurs permirent enfin au gouvernement d'aviser un moyen de mettre un terme à cet état de choses. On expédia, sous les ordres du général Bradstreet, un corps d'armée assez important destiné à déloger les Indiens.

La peur se mit réellement, cette fois, parmi les tribus, et Pontiac lui-même comprit que la résistance serait impossible. Il proposa la paix. On lui posa pour condition de retourner sur le territoire de sa tribu. Il accepta, et de son côté demanda et obtint qu'on lui ferait une pension qui lui fut exactement payée.

Jusqu'au moment où éclata la révolution de l'indépendance, Pontiac observa fidèlement les engagements qu'il avait pris ; mais lorsque la guerre fut déclarée entre les colonies et la méiropole, sa vieille haine contre l'Angleterre se réveilla plus vivace et plus terrible. Il offrit aux colons d'entrer à leur service et d'entraîner avec lui un certain nombre de tribus.

Le général Hamilton, en apprenant que Pontiac prenait parti pour les colons contre les Anglais, conçut de sérieuses inquiétudes sur le rôle que cet homme pouvait faire jouer aux tribus indiennes pendant celte guerre. Il résolut de se débarrasser de Pontiac par tous les moyens possibles.

La plus grande difficulté était de l'aborder et de le surprendre, soit pour l'enlever, soit pour le mettre à mort. Pontiac avait, dans le cours de sa vie, donné

ai3 LES PEAUX ROUGES.

assez de preuves de sa sagacité et de son astuce pour qu'on prît envers lui les plus minutieuses précautions.

Le général Hamilton s'en ouvrit à un colon de la province de Michigan.

— Je crois avoir sous la main l'homme qu'il vous faut, répondit le vieux colon. C'est un nommé Timothée; une espèce d'individu moitié Indien , moitié civilisé. Je me suis souvent servi de son ministère pour exécuter de difficiles entreprises. Venez me trouver demain dans une petite cabane que je possède à deux milles de ma ferme, je vous ferai rencontrer avec ce Timothée.

— C'est dit, monsieur Adams ; mais vous me répondez de la fidélité, de l'énergie, de l'intelligence de voire recommande ?

— Il suffira, je crois, général, que je vous raconte sa vie pour que vous preniez pleine confiance en lui. Timothée est né dans le Ncw-Hampshire, oùil se maria, et s'établit Jiardiment et contre toute prudence sur un territoire un peu avancé j'en conviens, au delà des frontières et trop près des Indiens. Quelques autres aventuriers, tout aussi hardis que lui, le s!ii\irent et au nombre de soixante ou soixante-dix environ, ils formèrent une espèce de village où, pendant quelque tenips, ils vécurent en paix, et prospérèrent même.

Mais une nuit ils furent vigoureusement attaqués à rimproviste par une bande d'Indiens qui, suivant

Tusage, massacrèrent tous les habitants, sans exception , et mirent le feu aux maisons et aux champs. Timolhée, épuisé par douze blessures, était resté évanoui et comme mort sur ce champ de ba* taille où il avait vu sa femme et ses quatre enfants tomber sous le fer des assassins.

Quand les Indiens se furent assurés qu'il n'y avait plus rien à brûler, plus personne à tuer, plus aucune cabane à piller^ ils levèrent vivement le pied^ de peur quc^ l'alarme étant donnée^ quelque secours no vînt d'un des établissements voisins. ^^ : ^

Vers le milieu du jour, Timothée reprit connaissance, contempla avec une rage douloureuse ce spectacle de ruines fumantes, de membres épars, de ruisseaux de sang; puis il se mit en route et se traîna péniblement jusqu'au village le plus proche, situé à quatre ou cinq milles de là.

Revenu à la vie, Timothée alla visiter les débris de son ancienne maison ; et sur ces monceaux de ruines il fit le serment effimable de consacrer le reste de ses jours à la vengeance. 11 se construisit alors une sorte de repaire au milieu des bois ; et de là il fait une chasse impitoyable aux Indiens. Il n'en tient pas un, femme, enfani, vieillard, au bout de son fusil, qu'il ne lui loge une balle au cœur ou dans la tête. 11 avoue avoir sacrifié bon nombre de victimes aux mânes de sa femme et de ses enfants. A l'entendre exprimer la joie qu'il éprouve à viser un Indien, à suivre tous ses mouvements, à le voir tomber mort

OU agonisant, à assister à ses dernières luttes entre la vie et le trépas, on éprouve des frissons de terreur.

Vous ne rencontrerez jamais, général, un homme qui vous convienne mieux que celui-là pour une expédition hardie et téméraire même contre un Indien. Il parle d'ailleurs la langue de presque toutes les tribus; il est familier à toutes leurs mœurs, et il se mêle à eux avec une intrépidité héroïque.

— C'est bien, monsieur Adams; faites venir ce Timothée demain à votre cabane. Mais pour plus de sécurité, je lui adjoindrai quelqu'un dont je suis sûr aussi, mais à qui pourrait manquer l'énergie nécessaire. -

Le lendemain, M. Adams et le général, accompagnés d'un jeune Anglais employé plusieurs fois dans l'armée en qualité d'espion, furent exacts au rendez-vous de la cabane.

A peine y étaient-ils arrivés qu'on entendit un long cri derrière la porte.

— C'est lui ! fit le vieux colon ; je reconnais son signal. C'est ainsi qu'il exprime sa satisfaction lorsqu'il sait devoir être bientôt employé contre ses vieux ennemis les Indiens. — Entre, Timothée I cria M. Adams.

ïimothée apparut, déposa son fusil dans un coin de la pièce, et se tint debout sans souffler mot.

Le général Hamilton examina le nouveau venu avec une scrupuleuse attention. C'était une homme de haute taille, bien membre, aux traits anguleux et au teint fortement bronzé ; ses cheveux étaient de la couleur du soleil, sa barbe remontait pour le moins à cinq ou six ans de date, et ses yeux d'un bleu de ciel ne restaient pas fixés sur le même point une seconde. 11 regardait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, en haut, en bas, avec une rapidité incroyable, comme s'il était occupé à chercher un objet qui l'intéressait, ou plutôt comme s'il se mettait en garde contre un danger imminent : c'était un mouvement silencieux perpétuel.

— Timothée, dit le vieux colon, le général Hamilton que voici a besoin de t'employer...

— Ah I ah I ah ! répondit Timothée avec une sorte de rire strident.

— Es-tu en mesure de partir immédiatement? demanda le général.

— Je suis à vos ordres.

— Très-bien. Je puis compter sur toi, quelle que soit la difficulté de la mission que je te réserve?

— Vous le pouvez. —Quant à mon fusil, il est là, fit Timothée en montrant l'arme du doigt.

— Et tu as des munitions?

— Que diable voulez-vous donc que je fasse d'un fusil sans munitions 1 D'ailleurs, je supposais bien

i22 LES PEAUX ROUGES.

qu'en me faisant mander, M. Adams avait besoin de moi, et il sait ee que je veux dire par là.

— Mais, reprit le général, dans le service que je vais te commander, il faut que ta aies un compagnon.

Timothée poussa une sorte de grognement désapprobatif.

— J'aurais mieux aimé être seul, murmura-t-il.

— C'est possible ; mais il est nécessaire que tu aies un compagnon. Ce jeune homme que voici t'accompagnera.

Timothée fixa sur l'espion ses deux yeux mobiles qui tournaient dans leur orbite comme deux globes enflammés.

— Je préférerais être seul, répéta-t-il.

— Inutile de revenir là-dessus, reprit le général ; i-l faut que vous soyez deux. Voyons, es-tu prêt à partir, dès à présent, à la minute?

— Oui ! fit Timothée, non sans laisser échapper un mouvement de mauvaise humeur.

— Eh bienl reprit Hamilton, il est inutile de perdre du temps ici à t'expliquer la nature et l'objet de ta mission : ton compagnon te dira en chemin ce dont il s'agit.

— Pourvu que cela ne me distraie pas au point, si je tiens un Indien au bout de mon fusil, de le sacrifier aux mânes de ma femme et de mes enfants, c'est tout ce que je demande.

— Garde- t'en bien ! s'écria le général ; point d'ex-

Iravagance, point d'imprudence qui compromette la mission.

— Ah ! murmura Timothée en paraissant réflchir. M. Adams ouvrit alors une sorte de coffre et en lira

deux costumes d'Indiens.

— Endossez ces vêtements, dil-il à Timothée et à l'espion.

— Timothée fit une horrible grimace, mais se décida cependant à obéir.

— Pourvu, dit-il, qu'il ne m'arrive pas d'apercevoir mon ombre !... Je serais capable de faire feu sur elle !

Le vieux colon barbouilla lui-même le visage de l'espion pour lui donner le teint d'un Indien. Quant à Timothée, il ne fut pas nécessaire d'avoir recours, pour lui, à cette opération ; son visage était naturellement cuivré. Cela fait, le général et le vieux colon conduisirent ces deux hommes jusqu'aux bords de la rivière, où ils trouvèrent un canot destiné à les conduire à travers le lac Erié, sur les confins du territoire qui forme aujourd'hui l'État de l'Ohio, et où Pontiac devait tenir un grand conseil de chefs convoqué par lui.

— Maintenant, murmura le général à voix basse, bonne chance, et tâchez de revenir le plus tôt possible.

— Pardon, général, fit Timothée; s'il m'arrive, par hasard, de rencontrer un Indien, ne puis-je donc pas lui lâcher un coup de fusil ?

224 LES PEAUX UOUGES.

— Je l'ai dit que non, répliqua Hamiilon d'un ton d'autorité, à moins qu'il le soit agréable à Ion retour d'être fusillé. Allons, en route!

Timothée et l'espion, armés chacun d'un aviron, mirent en mouvement le canot dont la proue fendit l'eau avec la légèreté d'un oiseau.

—C'est néanmoins endiablantl murmura Timothée en interrompant son compagnon au moment où celuici allait expliquer ses instructions.

— Quoi? demanda l'autre.

— Parbleu I de n'avoir pas le droit de tirer un coup de fusil sur ces vermines.

— Pas un mot de plus, murmura l'espion ; et écoutez-moi, enfin.

Timothée n'ouvrit plus la bouche et faisait voler son aviron avec une vitesse que son compagnon s'efforçait en vain d'imiter. La nuit devenait de plus en plus épaisse. Tous les objets semblaient prendre une couleur uniforme; on eût dit que la terre et le ciel se fondaient dans la même obscurité. Pas un souffle de vent n'agitait le feuillage des arbres qui retombait le long des rives invisibles à tous les yeux ; pas un écho, pas un murmure ne troublait ce silence profond de la nature ; et ils allaient toujours ne voyant rien , n'élant vus de personne.

— Attention!... murmura tout à coup Timothée, mais si bas que son compagnon put à peine l'entendre. Puis , ayant donné quelques vigoureux coups d'aviron comme pour détourner le canot de sa direc-

lion, il se blottit au fond. L'espion, machinalement, en fit autant, tout en regardant par dessus le bord pour voir ce qui avait pu provoquer ce mouvement de Timothée. Il entendit, ou crut entendre le bruit cadencé d'avirons qui plongeaient dans l'eau. Quelques minutes après, il aperçut cinq ou six petites lumières qui glissaient rapidement à travers l'obscurité, à une très-grande distance, lui parut-il. Timothée se dressa tout à coup, saisit son fusil, et en dirigea le canon sur une des petites lumières. Mais se rappelant l'ordre formel du général, il reprit aussitôt sa première position. Au bout d'un instant, le bruit des avirons s'éteignit dans le lointain, et les lumières disparurent,

— Qu'était-ce cela? demanda l'espion.

— Parbleu , des Indiens 1 et ces petites chandelles qui glissaient sur l'eau c'était le feu de leurs pipes. Ah ! ces feux étaient un bon but, et, ma foi 1 j'en aurais bien abattu deux ou trois si le général n'avait pas été aussi explicite.

— Vous n'auriez pas pu les atteindre seulement, ils étaient à une demi-douzaine de milles d'ici.

— A peine à cinquante brasses, — s'écria Timothée. Ah ! vous n'avez pas l'œil aussi expérimenté que moi I — J'aurais brisé, voyez-vous, toutes leurs pipes les unes après les autres aussi aisément que je baise ma main en ce moment.

Cela dit, les deux voyageurs retombèrent dans le même silence qu'auparavant, et continuèrent à ramer avec la même célérité.

Pendant la journée du lendemain ils se cachèrent, et ne reprirent le-ur route que le soir. Ils arrivèrent au terme de leur course vers le milieu de la nuit.

Au moment où ils doublaient une sorte de promontoire, Timothée s'arrêta tout à coup et se jeta de nouveau au fond du canot. Cette fois son compagnon n'eut pas besoin de lui demander d'explications. Car en regardant dans la direction de la rive, il aperçut à une certaine distance une quantité innombrable de petites lumières qui scintillaient dans les ténèbres. Elles paraissaient s'étendre à une distance de plusieurs milles le long d'un bras de rivière, dont les eaux limpides et tranquilles reflétaient les rayons de ces lumières, en même temps que ceux des étoiles.

— Ça, ce sont des Indiens, murmura Timothée. — Nous les avons dénichés enfin, je crois. — Maintenant, mon camarade, reprit-il, laissez-moi vous adresser une question ?

— Parlez.

— Êtes-vous disposé à obéir à mes ordres?

— Oui, s'ils entrent dans mes instructions.

— Qu'ils vous conviennent ou non, il le faut. J'ai besoin de commander pour un instant.

— Je me soumets à votre expérience.

— C'est heureux. Dites-moi, connaissez-vous bien les Indiens?

— J'ai vécu parmi eux quelque temps.

— Bien ! Et savez-vous leur langue à tous , la langue de ceux-ci, par exemple?

l'ONT(AC. 2 27

— ■ Ma foi ! noii.

— Ail 1 diable 1 pour le métier que vous faites, permettez-moi de vous dire que votre éducation a été diablement trop négligée. Mais, venez, il ne s'agit plus ici de parler indien ou anglais. Il faut que nous nous jetions au milieu de ce troupeau. Pouvez-vous marcher à quatre pattes parmi les herbes sans réveiller un criquet?

— Je le crois.

— Vous n'avez point peur, n'est-ce pas?

— Essayez de moi, et vous verrez.

— C'est bien ; alors je me charge du plus difficile de l'affaire. Les Indiens sont campés là. Je le reconnais à leurs feux. Je ne puis m'arrêter à tout vous dire, mais tenez- vous près de moi, faites ce que vous me verrez faire, et pas un mot^ voilà tout.

— Alors je vois que je pourrai jouer ma partie aussi.

— Vous appelez cela jouer, vous? Oh I vous ne trouverez pas à jouer ici. Baissez-vous; ne faites aucun bruit.

L'espion obéit aux instructions de Timothée, qui sedirigea vers les lumières. Il maniaitson aviron avec une telle adresse et une telle légèreîé qu'on l'entendait à peine frapper l'eau. Ils s'approchèrent ainsi du camp, et entendirent un bruit confus de chants qui, tout à coup, frappèrent leurs oreilles distinctement avec une discordance étrange. Timothée arrêta son aviron et écouta.

— Ce seul les chants de ces gredins d'l]ta^Yas, ditil. — Ils sont dans une orgie d'ivresse, comme toutes les nuits qui précèdent le jour oii ils doivent entreprendre quelque grande affaire. Je les reconnais bien, car je peux parler leur langue et chanter tous leurs chants aussi bien qu'eux-mêmes. Maintenant, il s'agit de nous introduire au milieu d'eux. N'oubliez pas ce que je vous ai dit : — Faites ce que je ferai, et surtout, quoi qu'il arrive, retenez bien votre langue et n'ayez peur de rien, ni d'un poignard, ni d'un lomahaw, ni de quoi que ce soit.

Ce disant, Timothée sauta sur la rive d'oii partaient les cris. Aidé par son compagnon, il attacha le canot à un tronc d'arbre.

— Maintenant, murmura Timothée, laissons tout derrière nous, excepté notre personne.

— Même nos fusils?

— Oui, répliqua Timothée, après s'être assuré que les armes étaient bien à l'abri de l'humidité. — Oui, même nos fusils, pour mieux obéir aux ordres du général. C'est bien enrageant cependant!... Allons, en avant, et tenez votre bouche close comme une boîte à poudre.

Timothée se coucha alors pour ainsi dire à plat ventre, et glissa parmi les herbes avec la prudence du serpent. Après avoir ainsi rampé pendant quelques instants, Timothée s'arrêta court.

— Ah ! ah ! les voici, dit-il ; — et j'aperçois Ponliac.

— Où?

— Regardez droit devant vous.

L'espion suivit la direction que lui indiquait son compagnon , et il aperçut, en effet, un groupe de cinq ou six Indiens assis autour d'un feu dont les flammes en se mirant sur leur visage, produisaient un singulier effet. Ils étaient assis côte à côte, se passant un grand vase plein de liqueur, et se disputant quelquefois quand l'un d'eux y buvait plus que sa portion.

Ils s'interrompaient par intervalles pour pousser des hurlements affreux, et se livrer à des danses et à des simulacres de combat, en brandissant dans l'air leiirs longs couteaux.

Le sujet d'un de ces chants était le récit de la destruction d'un village, et avait tant de ressemblance avec la sanglante aventure de la femme etdes enfants de Timolhée, que celui-ci poussa une sorte de rugissement et murmura en se déchirant les doigts :

— Oh 1 si j'avais seulement mon fusil.

Il s'avança de nouveau, et s'arrangea de manière à être découvert par les Indiens, en feignant d'éviter de se montrer à eux.

— Huh ! huh ! cria l'un d'eux qui, par son costume, paraissait être un chef.

Timothée lui adressa quelques mots, et présenta son compagnon aux Indiens qui lui tendirent le vase de liqueur.

— Mon frère ne parle point, dit-il au chef.

— Est-il muet? demanda l'Utawa.

2;30 LES PEAUX IlOUGES.

— Non; mais il a fait le serment de ne point prononcer une parole avant qu'il n'ait enfoncé son couteau dans le corps d'un ennemi.

— C'est bien, dit le chef; qu'il soit le bien venu ! Puis il s'approcha de l'espion et l'examina d'un air

soupçonneux, malgré son ivresse.

— Je ne connais point ce jeune guerrier, dit-il. Est-il de notre tribu ?

■ — Parfaitement, répliqua Timolhée ; mais il a été fait prisonnier par les Mohaws, il y a plusieurs années, et il n'est revenu que depuis peu de temps, en s'échappant après avoir tué un chef.

— Bon! murmura l'indien.

Puis, saisissant tout à coup son tomahaw, il le leva sur la tête de l'espion, comme pour le frapper. — Timothée était dans des transes horribles. — Il respira en voyant que son compaguon était demeuré impassible devant ce geste menaçant.

— Bon I dit l'Utawa. Je le reconnais pour êlre des nôtres; car un Utawa ne ferme jamais h33 yeux devant la mort.

vriï

L'arrrivée de Timothée et de son camarade fut la cause de nouvelles libations qui achevèrent de jeter les sauvages dans un complet état d'ivresse. Un quart d'heure après, ce camp si bruyant et si animé n'of-

Irait plus que le spectacle d'un tas de bêles brutes plongées dans un sommeil de plomb.

Timolhée et son compagnon, qui s'étaient rapprochés le plus possible de Pontiac, suivirent avec une scrupuleuse attention les moindres mouvements du redoutable chef, en proie lui aussi aux influences des liqueurs fortes. Quand ils se furentassurés qu'ils pouvaient sans crainte exécuter leur projet, ils commencèrent par dépouiller Pontiac de ses armes; puis, en même temps qu'ils lui liaient fortement les membres, ils lui serrèrent un bâillon autour de la bouche, et le chargeant sur leurs épaules, l'emportèrent à une centaine de pas du campement, sans que cette rapide et dangereuse exécution ait été seulement soupçonnée par les Indiens, tous ivres-morts.

— Qu'allons-nous faire de lui ? — demanda l'espion à Timothée.

— Laissez-moi donc d'abord, — répondit celui-ci,

— savourer la plus grande joie qui m'ait été donnée!

— celle de tenir là, sous ma main, à portée de mon couteau, un Indien vivant, en mon pouvoir, dont je puis faire ce que je veux, — le tuer tout de suite, ou lui faire une agonie aussi lente que je voudrai, pendant laquelle je lui raconterai la lugubre histoire de ma femme et de mes enfants assassinés, de ma maison incendiée!... Oh! vous ne pouvez pas me comprendre, vous!

En parlant ainsi, Timothée avait quelque chose de la bête féroce. Ses yeux étincelaient, ses dents grin-

çaient, et ses doigts, en serrant le bras de son prisonnier, en firent jaillir le sang sous la blessure de ses dix ongles entrés dans la chair du sauvage. Pontiac, qui déjà commençait à se débattre, fit un effort violent sous la douleur qu'il venait de resenlir, et rompit les liens qui lui retenaient les bras. Son premier mouvement, naturellement, fut de porter la main au bâillon qu'il essaya d'arracher, et qui, déjà un peu lâché, permeltait à des sons inarticulés encore de se produire. Un effort déplus de la part de Pontiac, et il pouvait se trouver libre. Le moment n'était pas opportun pour les deux envoyés de livrer un combat, même à armes inégales. Un cri d'alarme poussé par le chef, c'en était fait d'eux, et surtout des projets du général envers qui ils s'étaient engagés à réussir.

Timolhée n'hésita donc pas. Il dégaina son long couteau, et à deux reprises le plongea dans la gorge et dans le cœur de Pontiac.

L'espion ne put supporter sans défaillir le spectacle de ce crime accompli par Timolhée avec le sang-froid le plus énergique; il tomba sans connaissance. Timothée le ramassa et le transporta jusqu'au canot, qu'il poussa au large.

— On voit bien, dit-il, en jeîant de l'eau froide sur le visage de son compagnon, — on voit bien qu'il n'a pas eu sa femme et ses enfants massacrés sous ses yeux par les Indiens. — Oh ! la belle chasse que j'aurais pu faire là! — conîinua-t-il, — tous endormis, ivres; — de quoi me lasser le bras. —Mais je ne

POINïIAC. 233

suis pas^eul, el il ne s'agit pas de moi aujourd'hui !

Quelques instants après, l'espion avait recouvré ses sens et repris son aviron.

— Dites donc, l'ami, — murmura Timotliée, — si je m'étais avisé de faire comme vous, moi, et de m'évanouir aussi, nous serions dans une jolie position à celle heure!

C'est ainsi que finit Pontiac, qui aurait pu jouer comme d'autres chefs indiens célèbres, Tecumseh, Philippe, Logan, Black-Hawk, l'essayèrent, un rôle important, et changer peut-être la face de l'Amérique, s'ils avaient les uns et les autres, aux différentes époques qu'ils apparurent, rencontré plus de liens sociaux entre les tribus, et trouvé chez ces sauvages l'unité d'un sentiment national et religieux qui leur eût permis de jeter les bases d'un avenir.

Cette absence totale de tous éléments de force rendit impuissants les efforls de ces hommes supérieurs à leur race. Ce sont là des faits qui prouvent jusqu'à l'évidence que les Indiens ne représentent que la barbarie et rien de plus. Le droit, le devoir, la mission des races civilisées est donc de les absorber.

Suivant un historien du temps, ce Pontiac était un homme hors ligne par ses talents et sa sagacité ; aussi habile dans les conseils que courageux sur le champ de bataille.

22/t LES,PEAUX ROUGES.

Il avait des instincts de civilisation très-marqués; il était possédé d'un désir très-grand de s'instruire. Lorsqu'il se trouva en relations avec les Anglais, il montra une curiosité extrême à examiner leurs armes, leurs vêtements. Il écoutait avec un vif intérêt les récits qu'on lui faisait sur l'Angleterre, et il manifesta à plusieurs reprises l'envie d'aller faire un voyage à Londres. Lorsqu'on eut développé à ses jeux les magnificences de la cour, il se sentit comme animé d'un immense orgueil, et il s'écria que lui aussi était fait pour porter la couronne, le manteau royal, et avoir des armées de serviteurs et des gardes autour de sa personne. Il se prétendait l'égal du roi d'Angleterre; et, comme dans un projet de paix qu'on lui soumit, on lui faisait reconnaître le roi pour maître, il s'indigna ;

. — Je veux bien, — s'écria-t-il, — l'appeler mon oncle, mais mon maître^ jamais 1

Ponliac fut à coup sûr supérieur, sous tous les rapports, aux autres chefs indiens qui marquèrent le plus dans ces luttes sanglantes des sauvages contre les blancs. Il n'eut d'égal, entaient, en courage et en malheurs, que le fameux Philippe Pokanoket, surnommé le roi Philippe,

Le nom de Philippe Pokanoket a été la terreur des colons du Massachusets et du Connecticut. Ce Philippe fut le plus distingué de tous les chefs qui gouvernèrent les Paquods, les Narrhagansets, les Wampanoags et autres tribus orientales de l'Amérique du Nord.

«Tous ces hommes, qui ont été dignes d'une époque «épique, « dit Washington Irving, »et quiontfourni (( d'amples sujets pour Thistoire du pays et pour les « fictions romanesques, ont laissé à peine quelques « traces authentiques dans les pages de nos annales; « mais ils se dressent comme des ombres gigantesques « au milieu des ténèbres de la tradition. »

Quand les Pèlerins^— mus'i qu'on nomma les premiers colons débarqués à Plymouth, — arrivèrent sur les rivages du nouveau monde, ils se trouvèrent dans une situation précaire d'abord, et qui bientôt devint désespérée, entourés de tribus sauvages hostiles à leurs projets d'établissement, ravagés par la famine et parla

maladie. Leur enthousiasme religieux qui avait été le prétexte de leur exil, leur donna seul la force et le courage de supporter tant de misère. Dans celle situation critique, ils furent visités parMassassoit, chef puissant des Wampanoags. Au lieu de tirer avantage de la faiblesse de ces étrangers , et de les expulser du territoire, Massassoit se montra généreusement hospitalier envers eux, fit un traité de paix et d'amitié, leur vendit des terres, et leur promit aide et protection.

Ce chef avait deux fils. Ayant exprimé le désir qu'ils reçussent des noms européens, Paîné fut baptisé Alexandre, et le plus jeune Piiilippe. Sentant approcher sa fin, Massassoit se rendit à Plymouth, dans le but d'échanger de nouveaux gages d'amitié entre les colons et son successeur. Son idée fixe était d'obtenir des colons qu'ils ne fissent aucune tentative pour arracher son peuple à sa foi et à son antique religion. Il s'adressait mal, en voulant imposer de pareilles conditions à des hommes dont l'unique préoccupation avait été de fonder dans un pays nouveau une secte religieuse.

Aussi après la mort de Massassoit, Alexandre dont le caractère était bouillant, impétueux et fier, ne tarda pas à se trouver en mésintelligence avec les colons qui l'accusèrent bientôt de conspirer avec les Narrhagansets pour les expulser des terres qu'ils avaient achetées et dont ils étaient devenus possesseurs en vertu de traités. Quelques actes d'hostilité s'en suivirent, et les Anglais exaspérés firent arrêter Alexandre

pour le traîner devant leur tribunal. On le surprit un jour qu'il se reposait au milieu d'un bois, au retour de la chasse. Cet outrage à sa dignité de souverain produisit sur Alexandre une impression si profonde, qu'après un violent excès de rage, il mourut subitement comme foudroyé d'apoplexie.

Son frère Philippe, dont le nom indien était Metamocet, lui succéda. L'ambition, l'énergique esprit de conquête de ce sauvage, lui avaient valu le surnom de « roi Philippe. » Ce chef avait vu d'un mauvais œil les dispositions pacifiques de son père à l'égard des blancs. Une fois maître du pouvoir, il laissa éclater toute la rage qu'il ressentait contre les colons; il déclara que les traités conclus par Massassoit étaient sans valeur, qu'avant l'arrivée des Anglais, la tribu était maîtresse du sol sur lequel les étrangers étaient établis, et qu'enfin il voulait le reprendre. Et d'ailleurs, il avait, disait-il, à venger la mort de son frère.

Philippe eut recours aux mêmes ruses que nous avons vu Pontiac employer. Il fit semblant d'accepter un état de choses qui au fond le révoltait, promit de vivre en bonne intelligence avec les Européens, et vints'établir àPokanoket (1),qui avait été le principal village de sa tribu, et il offrit d'accepter tous les traités de paixetd'amitiéqu'on voudrait lui proposer. C'était là une ruse; le but de Philippe était de gagner du temps,

(i) C'est près de cette ancienne résidence qu'est bAtie aujourd liiii la ville de Bristol, dans l'État de Rhode-lsland.

et d'attendre à son aise le moment favorable où il pourrait déclarer ouvertement la guerre.

Pendant les deux ou trois années que dura cette espèce de comédie politique, il sonda plusieurs fois le terrain, en provoquant des attaques isolées contre lesquelles les colons montrèrent la plus grande sévérité. Chaque fois, c'était pour Philippe l'occasion de protester de son amitié, et de signer de nouveaux traités violés dès le lendemain. Cette alternative de paix et de guerre servait admirablement ses projets.

Mais cette fourberie et cette fausse bonne foi dans laquelle les colons donnaient avec une naïveté antique, leur furent enfin dévoilées.

Il y avait dans la tribu des Wampanoas un Indien nommé John Sassamon , qui avait été élevé par les colons de Cambridge, puis chargé au double titre de missionnaire et de maître d'école de faire des prosélytes parmi les Indiens.

Ce Sassamon était un homme intelligent, habile. S'il avait emprunté au contact de la civilisation une certaine souplesse d'esprit, il en avait emporté aussi une corruption profonde que ses instincts sauvages avaient développée avec exagération. Sassamon n'avait trouvé rien de plus simple que de jouer le rôle d'homme, à double face.

Naturellement rédiication avait produit sur lui l'effet d'une liqueur forte, trop forte pour un cerveau peu propre à la recevoir. Sassamon avait fait des rêves d'ambition gigantesque. Sa position de missionnaire et de maître d'école lui parut tout d'abord être une double sinécure, — car il o.vait fait peu de chrétiens et moins de lettrés encore; — puis de l'ennui il passa à la convoitise, et il se demanda pourquoi un homme de sa sorte ne marcherait pas à la tête de sa tribu au lieu d'en prendre la queue. Sassamon s'occupa donc de conquérir cette haute position qui lui semblait taillée pour l'ampleur de son génie. Il s'insinua adroitement, patiemment dans les bonnes grâces de Philippe, devint son secrétaire (un vrai secrétaire comme les civilisés en ont) et son conseiller intime. Puis, s'élant aperçu un beau jour qu'il était tombé en défaveur, il plia bagage, et s'en alla tout droit à Plymouth dévoiler les plans de Philippe qui vit bien aux précautions qu'on prenait avec lui qu'il avait été trahi.

Les sauvages n'ont pas à leur disposition toutes les ressources des peuples civilisés. Ils vont un peu brutalement au but, surtout quand il s'agit de vengeance. Celle de Philippe aurait pu être plus politique; mais il ne prit pas le temps d'y beaucoup réfléchir, et huit jours après la dénonciation, on trouva le cadavre du malheureux Sassamon perce d'un coup de couteau et caché sous la neige. Trois Indiens., dont un ami intime de Philippe, furent arrêtés, jugés, convaincus d'être les auteurs de ce crime, et exécutés à Plymouth.

Philippe, qui avait été bien évidemment l'instigateur de cetassassinat, craignit que tôt ou tard la justice des blancs ne s'appesantît sur lui, et résolut alors de mettre la guerre entre lui et ses juges futurs. Il envoya les femmes et les enfants de sa tribu au village des Narrhagansets, ses alliés, ne marcha plus qu'escorté d'une garde nombreuse de guerriers, et attendit que l'occasion se présentât pour commencer les hostilités. Elle naquit de la mort d'un Indien tué d'un coup de fusil par un colon, au moment où ce sauvage venait, de nuit, ravager une propriété. La réponse ne se fit pas attendre, et le lendemain on trouva neuf Anglais assassinés à côté de leurs habitations dont quelques-unes avaient été incendiées.

C'est alors que commença (le 24 juin 1765) cette fameuse guerre connue dans l'Histoire de la colonisation des États-Unis sous le nom de « Guerre du roi Philippe. » Ses premières explosions furent terribles et sinistres. Les Indiens et les colons ne se contentèrent pas des armes meurtrières qu'ils avaient entre les mains; ils y ajoutèrent la torche. En effet, chaque attaque et chaque victoire se terminait par l'incendie d'un village de wigwams ou d'une ville anglaise, et nombre de femmes et d'enfants périrent dans les flammes. De part et d'autre, cette lutte fut sans merci. Elle coûta aux Anglais treize de leurs villes, à peine ébauchées encore et qui furent réduites en cendres, plus de six cents hommes, et une dette considérable qui arrêla l'essor primitif de la colonisation.

« Du côté des blancs, dit Washington Irving, cette « guerre fut conduite avec beaucoup d'habileté et de « succès ; mais avec des flots de sang, et un profond (( mépris pour les droits naturels de leurs antagonis- (( tes; — du côté des Indiens elle fut menée avec le « désespoir d'hommes qui ne redoutaient pas la mort, « et qui n'avaient rien à attendre de la paix, sinon « la honte, l'esclavage et la décadence. »

Les trois colonies du Massachusets, du Connecticut et du New-Jersey, uniespourunecommunedéfense, ne purent mettre sur pied au delà de deux mille soldats dispersés en corps de troupe de deux à trois cents hommes et quelquefois de vingt-cinq à trente. Ces faibles détachements se trouvaient souvent en face de bandes de sept à huit cents Indiens. Il est vrai de dire qu'une centaine de sauvages convertis ou traîtres à leurs tribus vinrent offrir aux Anglais leurs services importants, en cela surtout, qu'ils devinrent des guides sûrs pour les troupes coloniales à travers des forêts gigantesques, dont leurs redoutables ennemis connaissaient tous les secrets, et au fond desquelles ils disparaissaient pendant des semaines entières — jusqu'à les croire perdus — pour reparaître tout-à-coup pareils à des ouragans formidables, renversant tout sur leur passage.

Pendant longtemps on ne vit plus Philippe. Son absence ne pouvait pas laisser supposer que cet homme infatigable fût inaclif. Le mystère qui semblait l'envelopper devint le sujet de terreurs réelles.

m LES PEAUX ROUGES.

On lui attribua même le don de l'ubiquité et de Tinvisibilité. Les attaques des Indiens toujours inattendues étaient, disait-on, toutes dirigées par lui, — et pourtant on ne l'apercevait nulle part. Il est bien certain que s'il n'était pas là de sa personne, son esprit ne quittait pas les wigwams, enflammant le courage et l'audace de ces bandes aveuglément soumises à son influence.

Où était donc Philippe?

Il s'était enfoncé, dit un historien du temps, jusqu'au milieu des tribus les plus éloignées, « pour « allumer au milieu d'elles les flammes de la haine « et de la guerre. »

Au dire d'un autre historien, Philippe, tout en étant occupé à organiser cette résistance générale, était allé au fond des Déserts consulter une sorcière qui, après l'avoir couvert de charmes et d'amulettes, lui prédit que jamais il ne mourrait de la main d'un Anglais.

A son retour de celte excursion, Philippe trouva ses ennemis mieux fortifiés, un peu remis de leurs échecs, et plus en étal de conduire à bonne fin cette guerre si désastreuse déjà pour eux. Cinq ou six combats successifs tournèrent à l'avantage des blancs.

Pour Philippe la médaille commençait à présenter le revers.

C'est à partir de ce moment aussi que son caractère se dessina plus nettement, dans toute sa grandeur et sa fermeté.

Vigoureusement attaqué un jour dans son camp, Philippe, après avoir perdu deux ou trois cents des siens , parvint à grand peine à s'échapper avec sa femme. En fuite, au milieu des Déserts, il ne put résisferau sentiment qui le poussa à aller revoir son ancien village de Pokanoket, où il avait été si puissant. Il ne trouva plus qu'un amas de ruines et de débris consumés par les flammes. Philippe , — ^ comme Marins, -— s'assit sur ces ruines, et versa d'abondantes larmes.

— Cette colline, dit-il à sa femme, —nous l'avions appelée la colline de V Espérance, —diUJounVhui nous devons la nommer la colline de la Misère et de la Honte.

Il ne put néanmoins s'arracher de ces lieux, et y trouvait une tristesse qui s'alliait merveilleusement à son infortune. Entouré d'une centaine de ses guerriers, il voulut passer la nuit sur les ruines de Pokanoket.

^ Mais la présence de Philippe dans ces parages avait été signalée. Au point du jour, la troupe des Indiens fut réveillée par une attaque imprévue des blancs. La confusion fut si grande que c'est à peine si ces malheureux purent se défendre. La déroute fut prompte

2!xlx LES PEAUX ROUfiES.

et complète. Philippe fut, pour la seconde fois, réduit à prendre la fuite, après avoir eu la douleur de voir sa femme et son fils tomber prisonniers entre les mains de ses ennemis.

I! se réfugia chez les Pocassets, dont la reine, — une femme de tête et de dévouement, — lui offrit une généreuse hospitalité. Émue des malheurs de ce chef contre qui la fortune tournait, elle ne se contenta pas de lui prodiguer de stériles consolations; elle souleva son peuple en sa faveur.

Philippe voulait regagner le théâtre principal do la guerre. La reine des Pocassets s'embarqua avec lui sur un léger canot pour traverser une rivière; mais le canot chavira, etl'infortunée reine périt dans les flots.

Un historien raconte, d'autres démentent le fait, — que les Anglais ayant, quelques jours après, trouvé le cadavre de cette femme sur les bords de la rivière, lui coupèrent la tête qu'ils plantèrent triomphalement au bout d'une pique, et s'en servirent comme d'un drapeau dont l'apparition jeta la terreur parmi les Indiens. En reconnaissant la reine de Pocasset, ils s'enfuirent en poussant des lamentations.

Il ne faut pas oublier que les colons comptaient dans leurs rangs un assez grand nombre de sauvages, et il est permis de supposer que ce sont ces derniers qui auront accompli ce crime atroce et sans nécessité. Il est vrai que tant d'horreurs d'une même espèce ont été commises, — en d'autres temps, — par des hommes civilisés, sur des têtes aussi respectables et

plus élevées encore que celle d'une reine sauvage, — qu'on peut bien admeltre Taccusation portée par les historiens contre les colons anglais.

Philippe rencontra sur sa roule un allié fidèle, nommé Canonchet, le grand chef de tous les Narrhagansets.

Phih'ppe était à bout de ressources alors; le secours que lui apportait cet allié lui rendit un moment l'espérance.

Ce Canonchet mérite que nous lui consacrions quelques lignes.

Il était fils d'un sachcm nommé Miantonimo qui, accusé de conspiration par les colons , avait été acquitté honorablement. Mais, quelques jours après, on l'avait trouvé assassiné au milieu d'un bois. Canonchet^ convaincu que ce meurtre avait été commis ou tout au moins commandé par les blancs, en conçut contre eux une profonde haine dont il héritait d'ailleurs de son père.

Canonchet avait tout d'abord résolu de ne point prendre part à la guerre dont Philippe s'était fait l'instigateur, — et comme le systèaie des neutralités, même des neutralités armées, — était connu déjà en ce temps là, et aussi parmi les sauvages, Canonchet déclara vouloir rester neutre; mais sa tribu était si

2àf) LES PEAUX ROUGï^S.

bien prête à se metlre en campagne au premier signal , que l'arrivée sous son wigAvam de Philippe malheureux, ruiné, poursuivi, mit le feu à sa haine mal éteinte et assoupie par calcul. Le cri de guerre retentit donc dans la tribu des Narrhagansets, et les deux chefs alliés allaient prendre l'olTcnsive, lorsqu'ils furent informés que le gros de l'armée des colons se dirigeait de leur côté pour les attaquer, bien qu'on fût en plein hiver et qu'il fallût traverser les rivières sur la glace.

Canonchet rassembla aussitôt ses meilleurs guerriers, et se réfugia avec les femmes, les enfants et les vieillards , dans une forteresse située sur le sommet d'une colline^ et que les Indiens regardaient comme inaccessible, surtout à cause des chemins impraticables à quiconque ne les connaissait pas.

Les troupes anglaises, conduites par un Indien renégat, pénétrèrent à travers les neiges et les glaces qui couvraient les versants de la colline, jusqu'à la forteresse. Là se livra un des combats les plus meurtriers que les Anglais eurent jamais à soutenir contre les Indiens. Les assaillants furent repoussés deux foiSj et perdirent dans ces attaques leurs plus braves officiers. Enfin, la victoire leur resta. Les Indiens disputèrent le terrain pouce à pouce; mais, culbutés de tous côtés, ils furent mis en déroute. Philippe et Canonchet, entourés d'un noyau des plus braves guerriers, parvinrent à sortir du fort et se réfugièrent dans les profondeurs des forêts voisines.

LE ROI PHILIPPE. 2/j7

Je ne suivrai pas les deux chefs dans toutes les phases de leur commune infortune. Vint un moment où, sans se séparer de cœur ni de destinée, ils dirigèrent cependant leurs pas sur deux routes opposées. L'un et l'autre supportèrent les plus dures épreuves.

Les dernières luttes de Canonchet mirent en lumière les côtés énergiques et élevés en même temps de son caractère.

Les Anglais lui firent proposer la paix, à la condition de leur livrer son allié Philippe. Il repoussa avec indignation de pareilles ouvertures, et répondit à ceux qui les lui apporlèrenl :

— Je combattrai jusqu'à mon dernier souffle, plutôt que de me soumettre aux Anglais.

Et il se trouva errant sur les bords du Gonnecticut, — comme son malheureux allié, — à la tête d'une poignée de fidèles.

Vers le printemps suivant il se hasarda, avec une trentaine d'hommes, à pénétrer dans une contrée où il voulait s'approvisionner de maïs pour nourrir sa troupe. Il avait traversé sain et sauf le pays des Péquods, qu'il redoutait à cause de la sympathie que cette tribu avait montrée pour les Anglais, et il se trouvait au centre de sa propre nation des Narrhagansets , près d'une petite rivière appelée le Pantucket. Il commençait sa moisson, lorsqu'on vint le prévenir qu'un détachement de troupes ennemies approchait. Canonchet n'avait avec lui en ce moment que

sept hommes. Il en dépêcha deux sur une éminence située à quelque distanee delà pours'assurer du fait. Ces deux hommes, à la vue d'un assez fort détachement d'Anglais et d'Indiens s'avançant au pas de course, prirent la fuite à toutes jambes, et ne songèrent même pas à venir rendre compte à leur chef de ce qu'ils avaient vu. Ganonchet, inquiet de ne pas voir revenir ses hommes, en envoya deux autres qui firent comme les premiers. L'un d'eux, cependant, lui cria dans le plus grand trouble, que toute l'armée anglaise était sur ses talons.

Ganonchet comprit qu'il n'avait d'autre parti à prendre que la fuite; mais il était poursuivi de près • et avec acharnement. A quelques pas à peine du Pantucket, où il allait se précipiter à la nage, son pied heurta une pierre, et il tomba avec son fusil, qui iil explosion. Ganonchet étourdi de cette chuie, et, quoique d'une force extraordinaire se laissa saisir, sans opposer de résistance, par un Indien Pequoil.

Une fois prisonnier, Ganonchet sentit renaître tculc son énergie, tout son orgueil, toute sa présence d'esprit. Interrogé par un jeune officier anglais dont les traits indiquaient à peine une vingtaine d'années, il fixa sur lui un regard dédaigneux, et d'une voix calme

et ferme :

— Vous n'êtes qu'un enfant, lui dit-il, et vous ne pouvez rien entendre aux choses de la guerre ; que votre frère aîné ou votre chef vienne, c'est à lui que je répondrai.

On lui olï'rit la vie sauve, s'il voulait se soumettre aux Anglaise! traiter avec eux. Il refusa avec obstination; et comme on insistait de nouveau :

— C'est assez, s'écria-t-il, je ne veux plus entendre parler de cela.

Canonchet fut condamné à mort. Les Anglais lui accordèrent l'honneur de mourir en soldat. Il fut fusillé à Stoningham par trois sachems indiens du même rang quelui.— C'était un hommage qu'on lui rendait.

Au moment oii on lui lut sa sentence de mort, il leva fièrement la tête et prononça ces mots, les derniers qui sortirent de sa bouche :

— Je suis content, car je meurs avant que mon cœur ait eu le temps de faiblir, et que j'aie pu rien faire ou rien dire d'indigne de moi !

Le sort de Canonchet produisit une vive impression sur Philippe, et lui inspira une douleur profonde et sentie. Cette nouvelle lui parvint dans une retraite en quelque sorte impénétrable où il s'était réfugié.

C'était, dit un de ses biographes, une retraite digne d'un homme dans une position aussi désespérée, un de ces lieux où nul être humain, avant lui, n'avait peut-être égaré ses pas. Le sol était couvert de cyprès et d'autres arbres qui devaient remonter à la création du monde. Les branches étaient si fortement entrelacées, le feuillage si épais, que sous cette voûte de verdure pas un rayon de lumière ne pénétrait. On entendait au loin les rugissements des bêles féroces, les seuls hôtes de ces solitudes.

?«0 LKS PEAUX ROUGKS.

Je n'essaye pas de charger ie tableau, et ne nie livre à aucune description romanesque. J'emprunte ces lignes à un historien, qui ajoute que les animaux n'é taient pas cependant les seuls habitants effrayants de cette étrange retraite où Philippe était venu cacher ses douleurs, ses préoccupations et sa honte. Le chef vaincu y vit passer, dit-on, à travers les broussailles, quelques êtres humains, plus sauvages encore que les hommes de sa race, et inconnus à eux. C'étaient sans doute, ajoute l'auteur que j'ai sous les yeux (William Moore), des enfants d'Indiens perdus dans ce désert des Déserts, et qui y avaient grandi.

Quoi qu'il en soit, un pareil lieu convenait à un désespoir aussi grand que celui de Philippe. Il ne lui restait plus rien. Sa femme, prisonnière, était peutêtre morte de douleur; son fils avait sans doute péri sous les coups des Anglais; tous ses guerriers étaient tombés sur les champs de bataille, et il ne pouvait plus compter sur le petit nombre de ceux qui lui restaient. Canonchet, dont la fidélité et l'amitié avaient bravé la mort pour lui, Canonchet était dans « la ville des Esprits!... »

Comme Philippe exhalait ses plaintes, un Indien qui se trouvait à ses côtés osa l'interrompre pour l'engager à faire la paix avec les Anglais. Philippe se jeta avec rage sur ce malheureux, et le tua d'un coup de couteau.

Le frère de la victime s'échappa la nuit suivante et alla dénoncer la retraite de Philippe.

LE ROI PII i LIPPE. 2H

Le lendemain, à son réveil, le chef raconta à ceux qui l'entouraient qu'il avait rêvé être tombé entre les mains des Anglais, et il engagea vivement ses compagnons d'infortune à fuir, persuadé qu'il n'échapperait pas à son sort.

Il finissait à peine de raconter son rêve qu'un capitaine anglais, nommé Church, entra brusquement, à la tête de sa compagnie, dans ce repaire où Philippe, acculé contre un tronc d'arbre, se défendit avec un courage de lion. Il tenta un suprême effort pour se frayer un chemin, Par la violence et la soudaineté de son attaque, il renversa les soldats qui lui barraient le passage, et il allait s'élancer dans un fourré de bois, lorsqu'un Anglais et un Indien firent feu en même temps sur lui. Le fusil de l'Anglais ne partit pas; et, comme si la prédiction de la sorcière devait en effet se réaliser, Philippe Pokanoket tomba frappé au cœur par la balle de l'Indien.

Ainsi finit cet homme vraiment extraordinaire, le chef le plus éminent qu'aient eu les Indiens pendant les continuelles luttes qu'ils soutinrent contre les blancs.

Avec lui finit la guerre dont il avait été le héros.

Les trois ou quatre chefs qui, à diverses époques, essayèrent de soulever les tribus, eurent ce triste sort d'être seuls à la hauteur de la mission qu'ils avaient entreprise. Ils ne furent pas compris de leurs peuples, et succombèrent fatalement. D'ailleurs il faut bien remarquer que si toute la race indienne avait pu

252 Lr.S PFAT]X ROUGES.

s'élever au niveau de l'intelligence de ces hommes exceptionnels, le rôle des Européens eût changé en Amérique. Celait à coup sûr la guerre au début, mais aussi c'était pour la suite une paix féconde, en ce sens qu'elle eût amené une alliance glorieuse entre les deux races; car ces hommes avaient toutes les qualités nécessaires pour profiler de leur contact avec la civilisation.

Mais il n'en fut rien, et c'est ce que je tiens à constater.

Les Mandans, dont j'ai annoncé la desiruction complète, étaient la plus avancée des tribus de rAmérique du Nord, au dire unanime de tous les voyageurs qui l'ont visitée avant sa décadence.

Les Mandans étaient un peuple raffiné, luxueux, relativement un peu artiste, industrieux, élégant dans ses costumes, dans ses mœurs, dans ses habitudes, dans ses habitations. — C'était certainement de toutes les tribus celle sur laquelle la civilisation aurait eu le plus de chances favorables d'exercer ses salutaires conquêtes. Mais elle ne se trouva pas, en temps opportun, sérieusement en présence de la civilisation.

A l'époque de leur puissance, les Mandans occupaient un territoire très-vaste sur les bords de l'Ohio, au nord de remplacement actuel de Cincinnati.

Toutd'abord, les premiers établissements coloniaux

25/i LFS PEAUX ROUGES.

jetés sur les côtes étaient trop éloignés de celte station des Mandans pour les inquiéter, pour les atteindre même. Ils demeurèrent donc nécessairement étrangers à ce premier bruit d'armes et de pioches qui se fit entendre sur le sol du Nouveau-Monde; ou, si l'écho en vint jusqu'à eux par dessus les cimes gigantesques des forêts, il n'était pas de nature à les émouvoir beaucoup.

Et d'ailleurs, il n'entrait pas dans le caractère de ce peuple, voluptueux et peu guerrier tel qu'on le connut plus tard, d'opposer aucune résistance, même lorsque la propagande ardente des grands chefs indiens, en entraînant toutes les tribus dans leurs soulèvements, eut porté la flamme de la guerre au delà du territoire des Mandans. Par quelque côté que vînt la guerre, on ne vit pas cette tribu figurer dans les luttes sanglantes entre les Européens et les enfants du Désert. Elle semble donc avoir fui devant la civilisation sans vouloir s'y opposer, ou lui être restée indifférente.

Chassés de leur premier territoire, les Mandans descendirent l'Ohio, et campèrent à remboucliure du Missouri qu'ils remontèrent ensuite de station en station, s'affaiblissant de plus en plus à chacune des haltes qu'ils firent sur la rive oritentale de ce fleuve jusqu'au delà du pays des Sioux, dans le haut Missouri, où ils rencontrèrent la ruine et la destruction. A mesure que les Européens les rejoignaient, ils levaient leurs tentes pour s'enfoncer davantage dans le Désert, et au moment solennel où ils se trouvèrent

acculés en présence de la civilisation, ils n'étaient plus en force pour résister, et l'heure était passée où ils pouvaient chercher un asile au sein d'une société pour laquelle ils semblaient réellement faits.

S'il faut en juger par tout ce que les voyageurs ont écrit sur les Mandans, ils sont véritablement dignes d'intérêt et leur sort final inspire une pitié légitime.

L'origine de cette tribu est, comme celle de toutes les autres, entourée de mystère et d'obscurité. Les Mandans, dans leur langue, s'appelaient peuple de faisans, en raison sans doute de ce que le pays primitif qu'ils habitèrent était fort approvisionné de cet oiseau. Ils se prétendaient le premier peuple qui eût paru sur la terre. C'est d'ailleurs là une prétention commune à toutes les tribus indiennes; il n'en est pas une qui ne se croie la souche du genre humain.

En tous cas, il est certain que leurs mœurs douces et élégantes, malgré quelques usages barbares, que leurs costumes, les traits même de leur visage indiquaient, non pas une race exceptionnelle, mais bien certainement très-distincte des autres indigènes du sol de l'Amérique.

Comme je l'ai dit, les Mandans n'étaient pas un peuple guerrier, mais dans toutes les occasions où ils

eurent à se défendre, ils montrèrent toujours un grand courage et une grande résolution.

A la dernière halte qu'ils firent sur les bords du haut Missouri, ils avaient adossé leur village au fleuve comme à une fortification naturelle, et ils avaient entouré le reste du terrain de fortes palissades, devant lesquelles étaient creusés des fossés profonds. Dans leur système de défense, on retrouvait les traces d'une intelligence développée.

Dans tous les détails de leur vie se remarquaient le besoin el l'habitude du luxe. Leurs wigwams ne ressemblaient en rien à ceux des autres tribus. C'étaient de véritables maisons adroitement charpentées^ avec des ouvertures bien et comfortablement ménagées; et la toiture, — faite de peau de buffle, — était arrondie en forme de dôme. L'intérieur de ces wigwams, que je pourrais plutôt appeler des chaumières, par exemple, était vaste, et quelques-uns contenaient jusqu'à quarante personnes. Les armes, les sacs à mystères, les pipes, tous les objets de ménage y étaient disposés avec un certain apprêt élégant. Rien ne présentait au voyageur qui posait le pied sur le sol de la chaumière d'un Mandan cet aspect de misère, de dégradation morale et d'abrutissement physique qui le saisit en soulevant la peau d'un wigwam indien.

Presque toujours on surprenait, au milieu de la chaumière, les femmes occupées à travailler la poterie qu'elles fabriquaient avec une certaine habileté.

En général , tous les Indiens de l'Amérique du

Nord portent le même costume, — une chemise en peau d'élan, et par dessus une espèce de vaste manteau et des mocassins en peau de buffle. — Il n'y a de difterence que dans la coiffure, — encore est-elle peu sensible, — et dans le plus ou moins de luxe des broderies qui ornent à la fois la chemise, le manteau et les mocassins.

Cette uniformité dans le costume, si extraordinaire qu'elle puisse paraître entre des peuples toujours en guerre, s'explique aisément. Ainsi, d'une part, la dépouille d'un ennemi tué devenant la propriété du vainqueur, de l'autre, les tribus ayant pour habitude, dans leurs traités de paix ou d'alliance offensive ou défensive, de s'imposer mutuellement qui de prendre certaines parties de leurs vêtements, qui d'adopter quelques formes de leurs costumes, la confusion a été inévitable.

Au milieu même de cette parité de costume, les Mandans avaient su se distinguer par un luxe réel. La partie la plus remarquable de leur habillement était la coiffure, ordinairement composée de plumes d'aigles ou de corbeau, d'hermine et d'étoffes de soie.

Les plumes, à partir du sommet de la tête, se développaient en un éventail amplement ondulé et qui leur retombait jusqu'aux talons. Les guerriers de grand renom ajoutaient à ces splendeurs de leur coiffure deux cornes de buffle reluisantes, dont les bouts étaient perces et ornés de plumes ou de bandelettes de soie. Cette espèce de casque coûtait fort cher, at-

tendu que l'aigle de guerre {comme les Indiens appellent l'aigle royal) et l'hermine étaient très-rares dans les derniers pays que les Mandans habitaient. On peut juger par le trait suivant, consigné dans les relations d'un voyageur, quel prix ces hommes attachaient à leur coiffure.

— Un jour, raconte ce voyageur, je demandai à un Indien de me vendre un magnifique costume qu'il portait alors. Il y consentit^, la coiffure exceptée ; et comme le voyageur insistait sur le motif de cette réserve, l'Indien lui expliqua qu'il ne pourrait pas trouver de longtemps peut-être des plumes d'aigle aussi belles, et une hermine d'une qualité assez supérieure pour remplacer le sacrifice qu'il ferait. Comme la coiffure du Mandan était ce à quoi le voyageur tenait précisément le plus, il ne cessa chaque jour d'importuner l'Indien qui finit par lui dire :

— Si tu veux absolument cette coiffure, je te la vendrai.

— Combien?

— Tu me donneras en échange deux chevaux.

Le voyageur accepta aussitôt , et il se procura, par l'entremise des trafiquants, les deux chevaux qui lui coûtèrent vingt-cinq dollars (125 fr.) chacun.

Cette élégance particulière aux Mandans s'étendait jusqu'aux femmes, ce qui est rare; car dans toutes les

tribus les femmes sont d'une saleté inexprimable. L'état d'abjection dans lequel elles vivent se retrouve jusque dans leur costume. Par une autre exception, les femmes des Mandans étaient à ce qu'il paraît, fort belles et avaient presque toutes la peau si blanche, qu'on n'aurait pas soupçonné leur origine. Leurs traits étaient d'une finesse extrême , et leurs grands yeux bleus d'une expression pleine de charme. Elles avaient dans leurs manières, leur tenue, leur langage même, cette modestie et cette convenance que les femmes civilisées doivent à l'éducation. Dans l'ensemble de leur personne, elles excitaient la plus vive sympathie.

Leurs cheveux d'une très-grande beauté, n'étaient pas, comme chez les autres Indiennes, infailliblement noirs; ils parcouraient toute la gamme des nuances du blond et du châtain ; et par une étrange bizarrerie, un très-grand nombre parmi elles avaient les cheveux gris et même entièrement blancs. Ce symptôme se remarquait aussi bien chez les enfants que chez les hommes, et était héréditaire dans certaines familles. Autre singularité assez remarquable : les cheveux des femmes Mandans étaient très-fins et très- soyeux quand ils étaient blonds ou noirs; les blancs étaient au contraire rugueux et épais comme des crins de cheval.

Les hommes dissimulaient cette blancheur de leur chevelure en la teignant avec de la glu ou de la terre rouge délayée dans l'eau. Les femmes, au contraire, en faisaient parade et avaient un soin tout particulier de leurs cheveux qui leur descendaient le plus sou-

vent jusqu'au delà du genou. Toutes les autres parties de leur toilette étaient de leur part l'objet d'une recherche raffinée.

Au moment de leur totale destruction, les Mandans avaient pour second chef un nommé Mah-to-toh-pah [Les quatre Ours) ; homme d'une grande intelligence, paraît-il, et le plus populaire dans la tribu. Il joignait à ses qualités morales une beauté physique peu ordinaire. On aurait pu l'appeler le dernier des Mandans.

Mah-to-toh-pah avait été un guerrier de premier ordre. Il portait, dans ses jours de parade, une sorte de manteau gigantesque et fabuleux sur lequel étaient peints de la façon la plus naïve tous ses hauts faits d'armes. Il traînait ainsi son Versailles sur ses épaules, et il pouvait se draper dans sa biographie, comme don César de Bazan dans sa gueuserie.

Cette espèce de musée portatif vaut la peine qu'on en fasse la description?

Le premier dessin représentait trois têtes alignées, vues jusqu'à la hauteur de la mâchoire supérieure, et à côté deux bons hommes (nous soulignons ces mots avec intention), dont l'un tenait à la main un scalp d'oii s'échappaient quelques gouttelettes de sang , et l'autre étendait les bras en signe de douleur.

Ce dessin traduisait une victoire remportée par

LE DERNIER DES MANDAiNS. 261

Mah-to-loh-pah sur un cliefSioiix, lequel comptaitsur ses états de service la mort de trois chefs Ricarees tués de sa main quelque temps auparavant. L'homme au scalp était Mah-to-toh-pah ; l'homme suppliant le chef Sioux; les trois crânes étaient ceux des chefs Ricarees exécutés par le Sioux.

Un chef de la trihu des Ricarees, fameux guerrier, jaloux de la réputation de bravoure de Mah-to-toh-pah, l'avait, à la façon des héros de l'antiquité, provoqué à un combat singulier. Le défi fut accepté, et en présence d'un nombre considérable de témoins des deux tribus. Mah-lo-loh-pah traversa de part en part le corps de son adversaire d'un coup de lance. Cet épisode homérique de la vie de Mah-to-toh-pah avait fourni le sujet de la seconde illustratio^iùu manteaumusée, où l'on voyait le guerrier mandan embrochant son adversaire au bout d'une lance toute pavoisée de plumes d'aigle. Le vaincu paraît fort résigné à son sort, car on dirait, à la position de ses doigts, qu'il adresse à son vainqueur ce geste si parfaitement familier aux gamins de Paris.

Un jour Mah-to-toh-pah avait été abandonne parles siens au milieu d'un furieux combat, blessé grièvement et alfaibli par la perte de son sang. Le courage du guerrier mandan ne lui faillit pas cependant. Il r eut encore la force de soutenir une lutte vigoureuse contre un chef Ricarce, qu'il tua d'un coup de fusil, et parvint à mettre en fuite une cinquantaine d'hommes qui l'entouraient. Cette prouesse était figurée sur

le manteau de Mah-to-toh-pah par un individu fendu, pour tirer un coup de fusil, absolument comme pour tirer le fleuret, avec cette particularité remarquable dans le dessin, que l'arme au lieu d'être placée horizontalement, avait une position perpendiculaire, semblant menacer par conséquent tout autre que le chef Ricaree qui, cependant, fait mine de tomber à la renverse de la meilleure volonté du monde ;, les bras écartés et les doigts ouverts. Ce second personnage est entouré, dans le dessin, d'une multitude de petites boules qui figurent le nombre de guerriers Ricarees entourant le chef au moment de la catastrophe. La quatrième enluminure représentait un chef Shienne (Ma-to-toh-pahfaisait une consommation immodérée de chefs des Shiennes) debout et tenant à la main à distance du bras tendu, un objet rond, dentelé tout autour, et qui a tout l'air, à première vue, d'un soleil de feu d'artifice. Ce soleil d'arlifice était un magnifique bouclier, dont Ma-to-toh-pah devint possesseur après avoir tué le chef. On raconte que dans ce combat la femme du chef Shienne, voyant son mari en danger, s'était courageusement jetée au milieu de la mêlée, pour venir à son secours. Arrivée trop tard pour lui prêter assistance, mais assez à temps pour le voir tomber percé de coups, elle avait expiré de douleur sur son cadavre.

LE DERNlEll DES MANDANS. 2(33

Une fois Ma-to-toh-pah se trouvait allié avec les Ricarees, ses éternels ennemis cependant — les Indiens font quelquefois de la politique aussi — contre les Sioux. Dans la première rencontre, cependant, les Ricarees prirent la fuite, et Ma-to-toli-pali , laissé seul, descendit de son cheval de bataille, et résista bravement à l'ennemi. Il est représenté sur le manteau, à pied, la tête ornée d'une superbe coiffure de plumes d'aigle, plus haute que lui (dans le dessin) et qui a l'aspect d'une crête de coq en colère. Derrière lui son cheval, planté sur deux pieds seulement (les autres sont restés dans les ténèbres de la perspective), la bouche hennissante et la queue raide comme un bâton, regarde piteusement son maître faire feu avec un fusil long tout au plus comme un pistolet d'arçon, et dissimulé derrière un bouclier énorme.

Le sixième dessin est curieux autant par la façon dont il est disposé qu'à cause du fait dont il est la traduction. On y trouve un des traits de vengeance patiente les plus extraordinaires qu'on puisse imaginer. Ce dessin représente tout simplement un homme debout, les deux bras ouverts en croix, tenant dans la main gauche un mousquet, et rien du tout dans la

26i LES PEAUX ROUGES.

(lioile. Seulement il porte, plantées dans la région du cœur, une flèche et une lance dont l'extrémité lui sort par le dos. — Cet homme, si maltraité, était le frère de Ma-to-toh-pah, frappé d'abord d'une flèche par un Ricaree qui l'avait ensuite achevé d'un coup de lance. Ma-to-toh-pah retira la lance et l'emporta au village, où on reconnut qu'elle appartenait à un Shienne fort renommé pour sa bravoure et pour son habileté. Ma-to-toh-pah promena celle lance tout imbibée de sang autour du village, jurant qu'il vengerait son frère sur l'auteur même de sa mort. 11 conserva cette lance pendant quatre ans dans son wigAvarn, sans vouloir en étancher le sang, et au bout de quatre ans, voyant que l'occasion ne se présenlait pas naturellement, il la fit naître de luimême.

Un matin, armé de cette lance si pieusement conservée, il se promena par le vilhige en prononçant ces paroles : « Que les Mandans se taisent ; qu'aucun « d'eux ne prononce le nom de Ma-to-toh-pah; que « personne ne s'inquiète de lui, et ne demande où il « est allé, jusqu'à ce que vous l'entendiez pousser le «< cri de guerre sur la place du village, lorsqu'il y ren- « Irera pour vous montrer le sang de Won-ga-fap « (c'était le nom du guerrier Shienne). Le fer de cette « lance boira le sang du cœur de Won-ga-tap, ou bien « Ma-to-toh-pah ira rejoindre son frère dans le pays a des ombres. »

11 partit alors, tenant sa lance à sa main, et se diri-

gea vers le village des Shiennes. Tl traversa ainsi près de deux cents milles, seul, marchant la nuit et se cachant pendant le jour, pour n'être point reconnu. Arrivé au terme de son voyage, il prit toutes les mesures nécessaires pour être bien fixé sur la position du wigwam de son ennemi, s'informa des moindres détails de sa vie, et, la nuit venue, il pénétra dans ce wigwam sous un déguisement à l'heure où son ennemi se couchait. Il s'installa, selon l'usage des Indiens, devant le feu qui achevait de brûler, fuma paisiblement sa pipe, sans que Won-ga-tap parût s'en inquiéter, celte hospitalité, même nocturne, étant dans les mœurs des sauvages. Puis, quand Ma-to-toh-pah jugea que son ennemi dormait, il se précipita sur sa couche, le tua d'un coup de lance, et s'enfuit en emportant son scalp. Il voyagea toute la nuit en courant pour se mettre hors de la portée des Shiennes quand l'éveil serait donné. A l'aide des mêmes précautions qu'il avait prises lors de son départ du village desMandans,il y rentra le sixième jour, tenant au bout de sa lance le scalp de son ennemi, qu'il promena de porte en porte en répétant: « Me voilà, et voilà le sang de Won-ga-tap qui a couvert celui de mon frère! Mon frère est vengé I )>

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