CHAPITRE QUATRIÈME
Ayant à traiter de l'espèce de pisciculture qui me semble la plus convenable au Canada, je vais donner la traduction d’un document qui dans le temps fit sensation : il est le fruit de vingt-cinq années d’études d’un homme qui comprend à fond la pêche au saumon et qui a fourni les matériaux pour le plus beau volume qui ait encore vu le jour sur la pêche au saumon en Canada : (*) publication qui honore son auteur et rend un service réel au pays en dévoilant aux étrangers ses ressources.
Mémoire lu devant l'Institut Canadien de Toronto en 1856 par le Révd. Wm. Agar Adamson D. C. L.
sur la Diminution, la Restauration et la Préservation du Saumon en Canada.
[Traduction.]
# La découverte d’un mets nouveau, dit Brillat Savarin, fait plus pour le bonheur du genre humain que la découverte d’une étoile.” Posez une fois comme certain cet axiome de la “ Physiologie du goût,” et quelle importance acquiè-
(*) Salmon Fishing in Canada by a resident— Fe a by Sir James Edward Alexander.—London,
rera à vos yeux, la tâche de l’homme qui travaille à augmenter et à préserver un ancien comestible, un plat d’un mérite incontestable comme aliment sain et recherché : j'ose croire que les membres de cet Institut verront avec faveur les efforts d’un tel homme,tout humble,tout inexpérimenté qu’il puisse être dans le champ de la science. Encouragé par cette idée autant que désireux de répondre aux vœux des membres de cette institution, je me hasarderai à vous communiquer mes observations sur la diminution, la restauration et la préservation du saumon en Canada. Ce serait peine perdue de prétendre éclairer l’économiste sur la valeur de ce poisson comme objet d'échange dans le commerce; comme comestible, c’est sans contredit le poisson d’eau douce le plus précieux, tant à cause de sa saveur, qu’à raison de son abondance. Peu de soins, quelques petits efforts et une dépense minime, non-seulement lui donnera accès dans presque toutes les familles caradiennes, maïs encore en fera un important objet de commerce et d’exportation aux Etats-Unis, où grâce à la méthode atroce que l’on a jusqu'ici employée en Canada, on a réussi à exterminer presque totalement ce poisson. Il y a une trentaine d’années, tous les tributaires du St.- Laurent, de Niagara au Labrador, sur la rive
nord, et au Bassin de Gaspé, sur la rive Sud du fleuve fourmillaient de saumons : à l’heure qu’il est, à l’exception de quelques rares individus dans la rivière Jacques Cartier, on n’en saurait trouver un seul dans aucune rivière entre Québec et Niagara, Deux causes ont cenduit à ce déplorable état de choses : 10. la propension naturelle de l’homme dans l’état de nature à convertir à son usage toute substance alimentaire, en tous temps, en toute saison; 20. L'absence de passes dans les écluses de moulins pour fournir aux saumons le moyen de remonter dans l'intérieur des cours d’eau, pour y frayer en sûreté.
On a cru pendant un temps, que la sciure de bois chassait le saumon des rivières sur lesquelles des moulins à scie étaient construits ; mais je suis convaincu que cette opinion est erronée, car le saumon existe en abondance à lembouchure et au bas des écluses de telles rivières. La véritable cause de la diminution dans les rivières Marguerite, Saguenay, Petit Saguenay, Esceumains, Portneuf, Rimouski, Métis et autres, ce sont les obstacles insurmontables qui le poisson trouve dans les écluses, lesquelles empêchent qu'il ne remonte aux sources limpides des rivières, où seuls ses œufs peuvent être fécendés. Mais dira-t-on, voudriez-vous nous faire abattre nos
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moulins, simplement pour conserver le saumon dans les rivières? non, très certainement, car, il est fort possible de laisser exister nos moulins et leurs écluses et en même temps procurer aux poissons un passage facile et peu dispendieux, vers le lieu de la ponte. On raconte les histoires les plus merveilleuses de la hauteur que le saumon peut sauter pour surmonter les obstacles que l’art ou la nature interpose entre le bas de la rivière et l'endroit où il veut déposer son frai. Des naturalistes ont gravement prétendu que le saumon, afin de bondir plus haut, avait pour habitude de se placer la queue dans la bouche et se courbant ensuite en un arc, il s’élançait hors de l’eau, jusqu'à vingt pieds de hauteur. M.
Scrope dans son beau livre intitulé: “ Days and nights of salmon fishing,” affirme qu’en moyenne, le saumon n’atteint, jamais six pieds de hauteur, dans ses sauts, quoique les gros individus de l’espèce placés dans une ean profonde peuvent sauter beaucoup plus haut.
Les gros poissons dit-il, peuvent sauter plus haut que les petits: cela dépend toutefois de la profondeur de l’eau ; dans l’eau peu profonde, ils ont peu d’agilité : dans l’eau profonde, leur puissance se double. Au moyen de leurs queues et de leurs nageoires, ils s’élèvent rapidement à la surface de l’eau, et ac-
quièrent par ce moyen la même impulsion qu’une chaloupe sous l'effort des rameurs. Quoiqu’il en soit, nous savons que le saumon fait des efforts incroyables pour remonter les rivières. Des moyens pour lui faciliter ce passage viennent d’être employés en France, en Angleterre, en Ecosse, en Irlande ; et ces procédés pourraient s'adapter bien plus facilement aux écluses en Canada que dans ces pays là : ceci consiste à échelonner une série de boites en bois, proportionnées à la hauteur de l’écluse : et dans la généralité des cas, ces structures coûteraient à peine vingt piastres. Nous supposerons que l’écluse qu'il s'agit de franchir soit haute de quinze pieds, au-dessus de la surface de l’eau et que le saumon puisse sauter cinq pieds de haut à chaque bond :
en ce cas il ne serait nécessaire d’ériger que deux boîtes, l’une au dessus de l’autre, à cinq pieds de distance, afin de donner au saumon le moyen de parvenir dans trois bonds au lieu où doit reposer le frai, (voir le dessin). Dans plusieurs rivières du Canada, comme celle de Métis, de Matane, de Rimouski, des Trois- Saumons, les boîtes ou passes ne coûteraient pas dix piastres chaque. J’ose croire qu'il suffit de faire cette suggestion aux propriétaires de ces rivières pour que leur esprit public s'empare de cette idée, Il ne peut
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exister aucun doute que si l’on fournissait un passage aux saumons, ils iraient repeupler de nouveau plusieurs rivières du Haut-Canada.
J'ai moi-même, depuis quelques années, pèché le vrai Salmo Salar, dans le lac Ontario, près de Kingston, et plusieurs Torontouans savent qu'on le capture chaque année à l’em— bouchure des rivières Credit, Humber et à Bond Head, dans le mois de mai et de juin, époque antérieure à celle où on les capture chaque année plus bas que Québec. Ces poissons ont-ils remonté le St-Laurent, aux premiers jours du printemps, sous la glace ou bien ont-ils hiverné dans le lac Ontario‘? voilà un problème à résoudre pour les naturalistes : je me contenterai de dire que l’on a lieu de croire que Le sanmon peut non-seulement exister, mais qu’il peut encere se reproduire dans l’eau douce sans visiter la mer. M. Lloyd dans son intéressant livre sur la chasse et la pêche dans le nord de l’Europe dit : “ Près de Katrineberg, il y a une importante pêcherie au saumon, laquelle donne dix à douze milles saumons chaque année. Ces poissons sont propagés dans un lac, des chutes leur barrant le passage à l’océan ; ils sont de petite taille et inférieurs comme comestible, ” et en ceci, ils ressemblent à ceux que l’on capture dans les envirens de Toronto. M. Scrope, dausle traité
précédemment cité, dit que M. George Dormer de Stone Mills, paroisse de Bridport, plaça la femelle d’un saumon, longue de vingt pouces qu’il avait capturée dans l’écluse de son moulin, dans un puits où elle demeura douze ans: bientôt ce poisson s’apprivoisa au point de venir prendre la nourriture de la main de son maître : nombre de personne d’Exeter et des environs vinrent le voir.
C’est assez pour ma théorie que le saumon soit pris chaque année dans les rivières Credit, Humber et Bond Head, pour m'autoriser à soutenir que si l’on rendait accessible à ce poisson les affluents du St.-Laurent, il remonterait ces rivières et y déposerait ses œufs en quantité.
S’il refusait de repeupler de cette sorte ces rivières, on aurait toujours pour atteindre ce but la propagation artificielle au moyen d’appareils : système qui d’après le rapport des commissaires des pêcheries a donné en Irlande de magnifiques résultats—système qui d’après M. Coste, membre de l’Institut et professeur au collége de France, tel qu’il en a fait rapport à l’Académie Française,et au gouvernement français, a réussi au parfait en France, — système enfin qui était généralement couronné du succès en Ecosse, si l’on en croit M. W.H. Fry et les autres écrivains qu’il cite dans son
traité sur la reproduction du saumon par des moyens artificiels. Ce procédé consiste simplement de transporter d’une rivière dans une autre les œufs fécondés du saumon, pour les déposer dans un courant d’eau peu profond, jusqu’au moment de l’éclosion. En conséquence du froid qui iei congèle les œufs de saumon deposés dans les lits des rivières, pendant les mois d’octobre, novembre et de décembre et les mois subséquents, le Canada présente plus de facilités que les pays plus tempérés pour la transportation du frai.
Même si le résultat d’un semblable projet était incertain, ce qui ne saurait être, combien parmi les riches propriétaires de cours d’eau en Canada, qui pourrait se livrer à cette branche de pisciculture, avec la certitude qu’ils pourraient repeupler leurs rivières de poissons avec la même facilité qu'ils peuvent approvisionner leur basse-cour, de volailles.
Je veux être concis: ceux qui veulent approfondir la matière n’ont qu’à référer aux œuvres de MM. Coste et Fry, en vente à Québec. Ils y verront que là où ils opéreront, ils auront encore, s’il y a des chûtes, à construire les boîtes ou glissoires pour aider au saumon à remonter.
Disons maintenant quelques mots sur les rivières où le saumon existe encore en abon-
dance en ce pays. Je considère que ces rivières sont aussi productives, aussi inépuisables qu’aucunes rivières sur la surface du globe : que les circonstances ont empèché que leurs ressources ne fussent connues et exploitées et que si l’on les néglige même pendant une seule année, on peut leur causer un préjudice énorme, irréparable, comme rivières poissonneuses,. Elles s'étendent de Québec au Labrador sur la rive nord du fleuve ; sont fort nombreuses et intersectent 500 milles de côte. La compagnie de la Baie d'Hudson les afferme du gouvernement provincial : des rets interceptent le cours de plusieurs : tandis que le nigog meurtrier de l’aborigène détruit le poisson dans le reste. Dans les moindres cours d’eau soumis au contrôle de la compagnie, on a placé des rêts, barrières infranchissables ou tout le saumon, gros et petits trouveraient une mort certaine, par les moyens dont l’emploi dans les rivières en Europe a effectivement détruit tout le saumon. Heureusement qu’au printemps les hautes eaux permettent à quelquesuns de franchir ces endroits avant que les rets soient tendus : une fois parvenus dans le haut des rivières, ils sy considèrent en parfaite sureté et continuent d’y séjourner jusqu’à ce que les froids viennent en congéler la surface, terrain de chasse pendant l’hiver, du pauvre
aborigène, en quête de martes, de visons et de loutres.
En Europe, dans les pècheries bien organisées et munies de reservoirs et de passages, le poisson est presque sous un controle aussi immédiat, que le troupeau dans la bergerie, ou les poules dans le poulailler.
On scait mettre à part les plus gras pour le marché, retenir ceux qui sont les mieux conformés, pour la reproduction, permettre aux jeunes d’atteindre toute leur grosseur, aux malades et aux faibles d’aller puiser des forces dans les profondeurs de l'Océan. Rien de semblable ici. Jeunes et vieux,gras ou maigres, tous périssent sans distinction dans le rêt ou sous le nigog.
La Compagnie de la Baie d'Hudson me parait faire peu de cas de ses pêcheries et les retient comme accessoires au commerce de pelleteries, qui est bien plus remunératif. Comme son bail tire à sa fin et qu’elle ignore s'il sera renouvelé, peut-être voit-elle en cela une raison suffisante pour ne pas encourir des frais, qui en fin de compte lui assureraient des profits beaucoup plus considérables. Tout vicieux que peut être le mode employé par la Compagnie de la Baie d'Hudson, si le saumon existe encore en Canada, c'est à elle que nous le devons. Si, pendant un seul
êté on retirait ce faible moyen de protection, sans y substituer d'autre mode, je suis persuadé que ce noble poisson serait exterminé en Canada. Les pêcheurs de Gaspé, de Rimouski, du Nouveau-Brunswick, du Labrador, de Terre- Neuve, des Iles de la Magdeleine, des Etats- Unis se rueraient par légions sur ces rivières : le nigog, le harpon, la seine, la pêche au flambeau en un mot tous les engins de destruction seraient mis en œuvre pour capturer tuer, mutiler tout le poisson de la côte. On a déjà mème fait des tentatives semblables.
Depuis deux ou trois ans, des goëlettes des Etats-Unis sont arrivées chaque été pendant la pêche au saumon à la Baie des Sept-Iles :
armés jusqu'aux dents, les équipages barraient avec leurs rets la rivière Moisie, en dépit des employés de la Baie d'Hudson.
Des scènes aussi regrettables ont eu lieu dans d’autres établissements de pêche sur la côte, comme on n'avait pas les moyens, ni la force pour mettre à l’ordre ces bandits. La rivière Bersimis, a été toute cette année (1856) le théâtre d’outrages perpétrés sur le saumon par un américain sans principe, qui employait des aborigènes pour lui capturer avec leurs nigogs des saumons mutilés; ne pouvant trouver à vendre son poisson en sep-
tembre à Portland, à Boston, à New-York, À
(le saumon étant alors pris hors de saison et conséquemment fade et mal sain) il eut l’audace d’en envoyer plusieurs boîtes à Québec.
Qui oserait douter, qu'avec une organisation raisonnable, les rivières du Bas Canada ne devinssent aussi poissonneuses que celles d'Europe qui se louent annuellement pour de vastes sommes? On ne doit pas, d’un autre côté perdre de vue que la distance qui les sépare des villes, absence de moyens pour s’y transporter, la facilité que des pirates armés trouvent à s’y introduire, et l’affreuse température pendant l'hiver, en rendent le contrôle fort difficile : je ne vois d’autre moyen pour obvier à un tel inconvénient que de faire ce que l’on fait en Danemark pour cet objet, d'employer un ou deux vapeurs armés et ne tirant que peu d’eau. Ces steamers auraient chacun à leur bord, un magistrat muni de pouvoirs légaux pour faire respecter la loi, On pourrait utiliser ces vapeurs en leur faisant transporter l’approvisionnement des phares, les matériaux pour la construction des travaux publics: ils auraient aussi pour mission de donner protection aux personnes qui loueraient du gouvernement, des grèves pour la pêche : ils pourraient également transporter le saumon frais aux stations des chemins de fer à St.-Thomas, à Québec, d’où il parviendrait aux
Etats-Unis et au Haut-Canada. Deux lois pour la protection de la truite et du saumon viennent d’être passées : ces lois peuvent avoir leur utilité dans les parties du Canada établies, mais non dans les régions désertes, où il n’y a ni magistrats, ni tribunaux pour punir les coupables : les rivières les plus poissonneuses du Canada sont situées dans ces régions. Je ne puis terminer sans réitérer ce que j’ai déjà dit de la nécessité de protéger les pêcheries, “à moins que l’on ne prenne des mesures énergiques pour protéger les rivières que la Com-— pagnie de la Baïe d'Hudson va remettre à la Province, deux regrettables résultats s’en suivront : des hordes d'étrangers sans frein vont s’en emparer et en extermineront le poisson dans une seule saison; puis ils disparaîtront de nos rives sans laisser de leur passage d’autre trace que la ruine de nos pêcheries: et sans le secours des postes de la Baie d'Hudson, leur seule ressource, une tribu entière de sauvages (les Montagnais) vont succomber à la faim, car ceux dont ils obtiennent leurs vêtements, leurs provisions et leurs armes auront disparu. ”