MADAME DE LÉVALLE, EMMA, ERNEST
Ernest, à part, regardant madame de Lévalle. — Ma sœur est toute pensive ; elle l'aime peut-être, maintenant... Et c'est moi... Oh ! sot que je suis 1
Emma, qui est à la fenêtre à gauche. — Comme ma mère cause vivement avec le colonel !
Madame de Lévalle, sortant de sa rêverie. —-Ah ! où cela?
Ernest, à part. — Parbleu ! elle arrange le mariage.
Madame de Lévalle, agitée. — Le colonel a l'air de la remercier ; il lui baise la main.
Ernest, à part. — Allons, c'est une chose faite, et nul moyen de l'empêcher; cette petite sotte n'a même pas une inclination, pas un amant jaloux qui puisse s'opposer... (Comme frappé d'une idée subite.) Ahl quelle idée! oui, c'est cela.
Madame de Lévalle, quittant la fenêtre. — Ils disparaissent.
ia
Î06 LES PREVENTIONS.
Emma. — Oh! il faut que j'aille rejoindre maman pour savoir...
Ernest, qui a pris un air sombre et s'est placé devant la porte les bras croisés. — Restez, mademoiselle,
. Emma. — Comment?
Ernest, avec emportement. — Vous n'irez pas.
Emma, reculant effrayée. — Qu'est-ce qu'il y a donc?
Madame de Lévalle. — Que signifie?
Ernest, d'une voix sombre. — Ah ! vous avez deviné, n'est-ce pas, que dans ce moment votre mère arrangeait votre mariage avec le colonel ?
Emma, reculant. — N'ouvrez donc pas les yeux comme cela, monsieur Ernest, vous me faites peur.
Madame de Lévalle. — Qu'avez-vous, mon frère?
Ernest, avec sentiment. — Elle me le demande ! (A Emma.) Et vous aussi, VOUS n'avez point lu dans mon cœur.
Emma. — Comment? Est-ce que...
Ernest. — Eh bieni oui, oui... je vous aime,
Emma. — Moi!
Madame de Lévalle. — Emma?
Ernest. — Comme un insensé!
Emma. — Ah ! mon Dieu !
Madame de Lévalle. — Mais c'est incroyable. Vous me disiez ce matin...
Ernest, l'interrompant. — Ce matin, je voulais cacher ma passion.
Emma. — Pourquoi?
Ernest. — Pourquoi? (Avec sentiment.) Vous me demandez pourquoi, vous, Emma, à qui je croyais de la sensibilité? Ah! je ne m'attendais pas à cette question.
Madame de Lévalle^ à Ernest. — Avant de parler, tu vo lais donc t'assurer de ses sentiments?
Ernest, vivement. — Justement, c'est cela.
Madame de Lévalle. — Ah! je comprends.
Ernest. — N'est-ce pas , ma sœur? (A part.) Elle est plus heureuse que moi.
Emma. — Mon Dieu ! mais si ma mère au moins avait été avertie...
Ernest. — Votre mère, Emma ! Ainsi, vous m*aimez?
Emma, vivement. — Je ne dis pas cela.
508 LES PREVENTIONS.
Ernest, sombre. — Alors, vous ne m'aimez pas?
Emma, embarrassée. — Je ne dis pas cela non plus.
Ernest. — Non; mais je le vois trop bien...
Madame de Lévalle. — Mais du tout, mon frère...
Ernest, avec désordre. — Oh ! ne cherchez point h me tromper; c'est l'autre que l'on me préfère! (A Emma.) Votre mère, d'ailleurs, s'est expliquée assez clairement tout à l'heure. Dans ce moment même, votre main est accordée au colonel, sans doute ; mais qu'il n'e:père pas détruire impunément toutes mes espérances !
Madame de Lévalle. — Que dites-vous?
Ernest. — Ce mariage ne se fera point tant que je vivrai.
Emma. — Ah ! monsieur Ernest!
Madame de Lévalle , effrayée. — Un duel ! mon frère !
Ernest. — Oui, et je punirai en même temps les impertinences de cet homme à ton égard. Madame de Lévalle, voulant le retenir. — Mais non...
Ernest. — Oser te contredire dans un salon !...' Défendre le divorce 1
LES PREVExN'TIONS. 209
Madame de Lévalle. — Mon frère!
Ernest. — Oh! je le hais autant que toi maintenant.
Madame de Lévalle. — De grâce!...
Ernest, parcourant le salon. — Non, cela ne peut point se passer ainsi.
Madame de Lévalle, le suivant d'un côté. — Calmetoi, mon frère.
Emma, le suivant de l'autre côté. — De grâce, monsieur Ernest.
Ernest, de même. — Il faut que je le voie sur-Icchamp.
Emma. — Non, je vous en prie.
Madame de Lévalle. — Mon frère, écoute-moi.
Ernest. — Je le forcerai à me rendre raison.
Madame de Lévalle — Mon frère!...
Emma. — Monsieur Ernest !...
Ernest, s'arrêtant. — Laissez-moi.
Emma, joignant les mains. — Oh! mon Dieu! mon Dieu !
Madame de Lévalle. — Je t'en prie, mon amï?
Ernest. — Ma sœur ! (Il l'embrasse, et dit à part :) Cela va bien. (Haut.) Adieu !
Madame de Lévalle , cherchant à le retenir. — Non, tune sortiras pas, Ernest!... il ne m'entend plus!
Emma, effrayée. — Ah ! madame, il va se battre.
Madame de Lévalle. — Je l'empêcherai à tout prix.
Emma. — Dites-lui que je suis prête à l'épouser, Madame.
Madame de Lévalle. — Est-ce vrai?
Smma. — Sans doute. Mais le colonel?...
Madame de Lévalle. — Je m'en charge.
Emma. — Le voici. ,
Madame de Lévalle. — Laissez-moi avec lui, Emma.
Emma. — Oui, madame. Mais ils ne se battront pas?
Madame de Lévalle. — Non.
Emma. — C'est que je m'intéresse à tous deux.
Madame de Lévalle. — Ne craignez rien. Mais il faut que je parle à M. de Beaulieu,
LES PREVENTIONS. ïll
Emma. — C'est cela. (A part.) Et moi, je vais tout dire à ma mère.
Madame de Lévalle, à part. — II faut que j'assure le bonheur de mon frère. Voici le colonel.