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Les péchés mignons

Comme M. de Brionnc se levait pour sortir, la jeune mariée entra dans la chambre; et, s'approchant sur la pointe des pieds jusqu'au chevet de mademoiselle de Pcruse, elle déposa un baiser sur son front brûlant.

La malade se retourna, prit de ses deux mains la main de la vicomtesse et contempla son doux visage avec une délicieuse extase. L"abbé s'était arrêté près de la porte, et regardait ce tableau avec attendrissement.

— Vous allez bien me gronder, chère tante, car je vous ai délaissée pencinnf tout le temps du

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2 LES PÉCHÉS MIGIVOJiS.

souper... A dire vrai, je n'ai pas osé me lever de table... Je me sens si troublée que le moindre mouvement m'épouvante , quand je suis entourée... Comment vous trouvez-vous?

— Très-bien, ma fille, ou du moins beaucoup mieux... Chère petite, approche ta joue, que je la baise encore... Ah ! pauvre enfant! Quel châtiment pour moi d'être... malade, dans ce moment où je te serais si utile !

— Que voulez-vous, bonne tante, on ne peut pas avoir tous les bonheurs... Restez bien chaudement dans votre lit... là... ne vous découvrez pas... Demain matin, vous prendrez mon bras pour aller à la messe... Ah ! voilà que vous pleurez ; pourquoi donc? souffrez-vous?

— Non, non, ma fille, je ne souffre que de ne t'avoir pas vue à mon aise tout aujourd'hui... mais demain... demain nous irons ensemble à 1 église!... Je te le promets, et tu prieras bien pour ta vieille amie, n'est-ce pas?

— Avez-vous besoin de me le recommander?. . . mais c'est moi qui réclamerai vos prières.

— Eh bien ! chérie, mets-toi à genoux là, près de moi, je vais te donner encore ma bénédiction... Sois douce, aimante et résignée, ce sont ces trois vertus qui font la gloire de l'épouse chrétienne. Pour être fidèle à tes devoirs, songe à ta mère qui fut un ange sur terre ; pour être

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mère irréprochable toi-même, songe à la Vierge dont tu as le beau nom. Si dans Tunion que tu as formée aujourd'hui tu dois trouver plus tard quelques chagrins, porte ta croix sans murmurer, sois digne et noble, mais n'écoute pas les conseils dune jalousie souvent aveugle, rappelle-toi que l'épouse outragée doit laver ses outrages dans la pureté de son âme, et qu'elle doit opposer la vertu à la douleur. Que ta vie soit exempte de trouble, mon enfant ! l'œil de Dieu veillera sur toi!

Mademoiselle de Péruse se tut ; la ferveur et l'émotion qu'elle avait mises à prononcer ces touchantes paroles l'avaient épuisée... sa voix avait baissé et s'était voilée, La vicomtesse releva son beau front et effleura le visage de sa tante avec les boucles parfumées de ses cheveux ; son cœur était oppressé, elle n'avait pas bien compris la portée des conseils qu'elle venait de recevoir ; mais la tristesse de la malade était en partie passée dans son âme, et lorsqu'elle voulut répondre, sa bouche s'y refusa.

— Adieu, ma petite Marie, adieu, reprit mademoiselle de Péruse ; je crois que je vais dormir, et ce sommeil me fera du bien... Adieu, jusqu'à demain. Donne des ordres en bas pour qu'on n'entre plus dans ma chambre ; on pourrait me réveiller.

4 LES l'ÈCllÉS MIGNONS.

Madame de Fontac se dégagea douccinenl des bras de sa tante, répondit à son dernier signe, et se retira sans voir l'abbé de Bi'ionne qui était caché par un rideau.

Mademoiselle de Péruse avait fait un violent effort pour se soulever et suivre des yeu\ sa petile-fdle. Lorsque la porte fut refermée derrière la jeune femme, la pauvre malade retomba sur ses oreillers en murmurant dune voix presque éteinte :

— Je ne la verrai donc plus, mon Dieu I

— Pensez au ciel, ma sœur, répondit M. de Brionne ; Dieu y rassemble tous les justes.

Et il sortit.

Bientôt après, le confesseur de mademoiselle de Péruse entra ; et lorsque, après sa confession, elle consentit à laisser monter le médecin, les secours de Part étaient inutiles. La mourante eut assez de force encore pour recommander de ne pas répandre dans le château le bruit de son agonie et de sa mort; elle fit demander son frère, et quand le vieux clievalier fut ])rès de son lit, elle lui dit :

— Je vais devant, préparez-vous!

Ses lèvres demeurèrent glacées; elle ne fit plus aucun mouvement... A cinq heures du uiatin l'octogénaire avait cessé de vivre.

Ce jour-là, à la messe basse, le curé de Ver-

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neuil récita la prière des morts ; et la Aiconilcsso de Fontac sagcnouilla en grand deuil à la iiièine place où, joyeuse, (]uel(]ucs heures aupara\an(. elle s'était inclinée sous le Aoile et Torangei'.

Aussi, après la messe, lahhé de Brionne nioiil.i en voilure et reprit la route d'Artenai, hiissanl au eliàteau tous ceux qu'une fête avait appelés el que retenait une lugubre cérémonie, un dernici' hommage et dernier de\ oir.

Lorsque la Aoiturc de M. de Bi'ionne entra dans la cour de l'hôtel des Trois-Rois, madame de Ravenstein courut à une galerie, et, reconnaissant celui qu'elle attendait, elle vint à sa rencontre jusqu'au bas de Tescalier, lui tendit la main, et soutint sa marche mal assurée.

— Comme vous paraissez fatigué, mon père ! . . . que vous avez été imprudent !... Si vous m'a^iez écoutée î

— J'aurais peut-être été plus sage, mon enfant, répondit l'abbé, qui songea aux secrets dont il était dépositaire; mais, à tout prendre, cela m'a secoué... et puis... j'ai fait mon devoir... Ah çà ' ma sœur, une demi-heure de repos, et nous partons, n'est-ce pas? Étes-vous prête?

— Je suis à vos ordres. Où allons-nous?

— A Paris, répondit le chanoine avec un soupir qu'il ne put maîtriser.

Là... mettez-vous dans ce fauteuil; je vous

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l'avais préparé depuis deux heures... Mettez ces coussins sous vos pieds, il fait un froid terrible... Eh bien! mon père, j"ose enfin vous demander si vous êtes arrivé à temps?... Ah! quelle nuit j'ai passée, grand Dieu !

— Tout est fini, mon enfant; il faut se résigner.

— Marié ! s'écria madame de Ravenstein avec terreur.

— Marié, répondit M. de Brionne avec un calme chagrin.

— Pauvres femmes ! pauvres femmes !

— De qui parlez-vous?

— Des deux vicomtesses de Fontac, mon père, de la divorcée et de celle qu'avant un an la loi aura séparée de son mari.

— Oh ! alors, interrompit l'abbé avec chaleur, alors que le courroux divciel tombe sur le coupable, que le Dieu de miséricorde soit un Dieu vengeur, et que le malheureux prodigue, assez fou pour avoir perdu deux trésors, achève sa vie dans la misère 1 Oui, madame, croyez-le fermement, si M. de Fontac fait une nouvelle victime, il subira un châtiment terrible! Marié deux fois, et deux fois chassé par la loi du sein de sa propre famille, il arrivera un jour de remords pour cet époux sans cœur. Dans ce jour, la morale sera vengée, et l'ingrat qui aura lassé la bonté divine

CHVI'ITRE PREMIEK. /

versera des larmes de sang après avoir versé tousses pleurs ! Chacun de ses souvenirs sera empoisonné; il ne songera à sa première compagne, à vous, ma sœur, que pour regretter la candeur de votre belle âme et la douceur de votre tendresse. 11 ne pensera à ma pauvre Marie que pour se maudire! Père indigne aujourd'hui, alors il sentira gémir ses entrailles, et le fils que vous lui avez donné ne sera pour lui qu'un étranger dont il redoutera le mépris ! Et si, de la nouvelle union dont j'ai malgré moi béni la chaine, naissent de nouveaux enfants, ces enfants ressembleront au vôtre. Dieu ne leur inspirera que de la terreur pour leur père. Perdu dans son naufrage, le vicomte ne touchera jamais au port. Abandonné de ses amis de débauche, honteux à lui-même, pauvre et chargé d'ennuis, il appellera à son secours dans ses deux familles, et nulle voix ne lui répondra. Il enviera le bonheur de l'homme de bien entouré de sa femme et de ses enfants, chef vénéré dune maison honorable; il jalousera cette paix promise à l'âge mûr et à la vieillesse, lui qui aurait dû exciter toute jalousie. Ses deux femmes brilleront dans le monde de tout l'éclat quedonne la pureté de la conscience ; ses enfants seront des modèles de piété fdiale, et il n'aura ni femme ni enfant. Je vous lai dit, ma sœur, ce châtiment, sera terrible. Je crains d'être prophète!

s LES PKCHÉS MIG.^O^S.

Va\ achevant ces mots, 31. de Brionnc passa ses doigts sur son front couvert d'une sueur froide.

— Hélas ! mon père , votre bonté pour moi , votre affection ])our Marie de Verneuil, vous foui lire dans l'avenir des arrêts que le ciel ne renilra jamais.

— Souvenez-vous! souvenez-vous! vous êtes jeune, et l'avenir vous appartient comme au vicomte.

— C'est pour cela, mon père, que je doute de l'implacable colère de Dieu, à moins qu'il ne me retire de ce monde.

L'abbé regarda madame de Ravenstein a\ec admiration et surprise, puis il dit :

— Quoi ! dans son abandon , le coupable trouverait-il une main secourable ?

— La mienne , oui , mon père ; fière dans sa prospérité, je serai près de lui dans sa détresse. Ah ! ce pauvre cœur a tant aimé qu'il lui faudrait plus d'un siècle pour se calmer...

— Je vous salue connue un mart\ r , mon enfant, interromjjit M. de Brionne dune voix profondément émue; venez, (piittons cet liôlcl, retournons à Paris, où mes pau\res doivent bien s'ennuyer après moi ; vous m'aiderez dans mes devoirs de charité, que dis-je? vous m<' guiderez... Parlons... En route, je vous dirai ce (jui s'est passe au château de Verneuil.

CH.UMTRE l'fiEMIKK. "J

Dès que Tiibbé cf niîidaincdc RiivonsU'infurciil iiioiiU's clans leur voilure, M. de Brionne raconta les événements de son voyage et n'en omit que la confidence de mademoiselle de Péruse. Vers six heures du soir , le coupé de madame de Ravenslein entrait à Paris.

— Malgré tout le besoin que jai de revoir ma cellule, dit l'abbé, je vous prie, chère sœur, de vouloir bien me mener place Saint-^Iichel.

— Volontiers , mais je crains que vous n'abusiez de vos forces ; car je devine que vous voulez descendre chez l'un de vos j)auvres?

— • C'est vrai.

— Dans ce cas , vous me permettrez de vous y accompagner ; nous commencerons dès aujourd'hui notre association à vos bonnes œuvres ; je veux d'ailleurs profiler du temps qui me reste à passer avec vous.

— Devez-vous donc me (juiller bientôt?

— Cette nuit même.

— Ah! mon Dieu ! et où allez-vous? Pardon, si je suis indiscret, j'aime tous ceux qui souffrent...

— Merci, mon ]>ère... vous me faites du bien. Je pars pour le Havre , et du Havi'e je passerai à la Nouvelle-Orléans... Je m'exile avec mon fils; la France n'est plus habitable pour nous... Vous me comprenez, je le vois... Vous ne com-

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battrez pas ce sage projet, n'en parlons plus. Ordre fut donné au postillon de s'arrêter place Saint-Michel, \li : cinq minutes après, M. de Brionne , appuyé au bras de madame de Ravenstein, montait l'escalier d'une assez belle maison, et s'apprêtait à sonner à une porte du troisième étage, lorsque cette porte s'ouvrit.

— Bonté du ciel ! mon pauvre maître , s'écria mademoiselle Marthe en reculant comme à la vue d'un spectre ; que vous est-il arrivé ? Ah ! doux Jésus! mais vous revenez mort...

— Bonjour, ma brave demoiselle; bonjour, ma mie ; nous nous occuperons de moi un peu plus tard. Je ne suis pas plus mort qu'enterré, rassurez-vous... Comment va-t-on ici?

— Mal , bien mal , M. l'abbé ; elle a été admimistrée depuis ce matin , et le médecin a dit que tout était fini. J'allais chercher une potion calmante ; elle est admirable cette pauvre femme ; ça fend le cœur.

— Mais il y a donc eu une crise? elle allait au mieux hier encore.

- — Le troisième accès est arrivé... vous savez qu'il sauve ou qu'il emporte...

— Allez chercher ce qu'on demande, ma pauvre Marthe... Venez, madame, ajouta l'abbé en se tournant vers madame de Ravenstein.

Et il entra dans rappnrtemcnt.

CHAPITKE PnEMIER. 1 I

Après avoir traversé plusieurs pièces, M. de Brionne ouvrit une porte; et, dès les premiers pas quil fit dans une chambre dont les rideaux étaient fermés et où régnait une forte odeur déther et de menthe, une charmante petite fille de quatre ans courut au-devant de lui et se jeta dans ses genoux en pleurant à chaudes larmes.

— Mein lierr pfurrer! mein herrpfarrer!

criait la pauvre enfant en plongeant ses mains potelées dans ses longs cheveux blonds épars sur ses épaules.

M. de Brionne prit la petite fille, la souleva, baisa son front et lui dit en allemand :

— Eh bien ! ma mie, votre maman est malade ; il faut prier le bon Dieu !

— M. le curé, maman va s'en aller, elle dit qu'elle va s'en aller : dites-lui de rester, M. le curé, dites-lui de rester !

Et conduisant labbé par la main , 1 enfant le mena jusqu'au bord du lit où Marceline Keller allait expirer. Près de ce lit était une vieille dame, amie de 31. de Brionne, qui disait son chapelet, et une garde qui préparait des potions.

En apercevant son bienfaiteur, la pau^Te veuve se mit à pleurer , et essaya de tendre une main défaillante.

— Xe bougez pas, ma sœur, dit labbé, il faut être prudent quand on est malade.

Marceline secoua tristement la tète, et dit tout bas :

— Je n"ai plus de prudence à garder , je m'en vais ! M. labbé , ne craignez pas de me parler hardiment : je suis résignée et prête à mourir... J'ai toute ma connaissance; la mort est un grand bien pour moi... Je vous recommande ma pauvre... orpheline... Vous la ferez entrer dans une maison de charité, n'est-ce pas? promettez-lemoi, et vous veillerez sur elle pour qu'elle devienne une honnête femme...

— J'en prends l'obligation, ma sœur. Mais vous avez tort de la croire orpheline : son père et sa mère existent...

— Ils sont morts pour elle... morts ; et cependant elle va venir, peut-être!... Ah! si elle venait ! que je serais heureuse de pardonner... là... à mon ht de mort... devant Dieu que je crois voir déjà !

— De qui parlez-vous?

— De Thérèse ! de Thérèse ! Ne le devinezvous pas?

— Thérèse ici!... murmura madame de Uavenstein avec épouvante.

— Oui, mais elle tarde bien, ajouta Marceline. Et Faust, mon noble enfant!... Oh! mon Dieu! donnez-moi encore une heure à vivre!

En disant ces derniers mots, Marceline Keller

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