‹ Les peintres chinois;Chapitre 12 sur 13 · IX. — Conclusion · texte numérisé non relu

IX. — Conclusion

On a vu maintenant, dans un exposé rapide, comment se sont distribués les caractères de l'effort artistique de la Chine. Cette évolution comporte, à travers les influences subies, une unité tout aussi compacte que celle de notre art occidental. A l'origine, ce sont des recherches sur lesquelles les textes seuls nous renseignent; mais, la parenté établie dès l'aurore des temps historiques entre l'écriture et la peinture, nous permet de pousser très loin l'étude des

PEINTURE DE TCH-ANG CHENG. XVIII e SIÈCLE.

(Collection de M. Worch.)

périodes primitives, en dehors môme des monuments figurés. Nous assistons ainsi à la formation de cet idéal philosophique qui a dominé toute l'histoire de la peinture chinoise, qui lui a imposé ses recherches de la forme abstraite et qui Fa écarté si longtemps de la trivialité et de la décadence. Le but que la pensée chinoise s'était donné, la peinture l'avait atteint déjà, lorsque, au 111 e et au iv e siècle, il nous est permis de l'entrevoir. C'est une première vision dont l'esprit subtil correspond à une société raffinée, dont les désirs ont déjà pris des formes extrêmes. Gomme Byzance, héritière de l'art hellénistique, la Chine du temps des Han et de Kou K'ai-tche s'est mise en marche vers une systématisation audacieuse, vers des harmonies morbides où l'on sent à la fois l'orgueil de l'intelligence qui s'impose à la nature et la lassitude de son long effort. A ce raffinement surgi dans l'épuisement d'un monde qui gardait encore une certaine rudesse des temps primitifs, succède l'élan prodigieux qui suit la prédication bouddhique. Avec les nouveaux dieux, nous voyons intervenir pour la première fois en Chine, des influences étrangères prolongées et certaines. La civilisation se transforme et reprend une nouvelle vigueur. On voit alors., pareils aux grands précurseurs florentins de la Renaissance, tout un groupe d'artistes, préparés par l'art, à la fois sauvage et raffiné pes origines, se mettre résolument au travail de l'exploration des formes, déterminant à mesure les lois de leur structure et les conditions du milieu dans lequel elles surgissent. On peut comparer le temps qui vit l'œuvre de Li

Sseu-hiun, de Li Tchao-iao et de Wang Wei, au xv e siècle florentin qui vitPisanello, Verocchio,Ghirlandajo etMasaccio. Des conditions analogues ont enfanté un mouvement directement comparable parce que, quelles que soient les apparences dues à des civilisations et à des races diverses, les phénomènes profonds de l'art demeurent identiques et appartiennent à une même activité de l'esprit. Les grands précurseurs de la Chine des T'ang préparent l'apogée de l'époque des Song et l'on voit alors, entre le x e et le xin e siècle, mûrir le fruit de ce long effort. A travers les tâtonnements de la période primitive, les philosophies hétérodoxes, les élans mystiques du Bouddhisme, la pensée orientale avait abouti à une compréhension du monde dont on ne saurait nier la grandeur. Le mystère impersonnel de l'univers, son principe géant, ses manifestations multiformes et le secret qui se dévoile dans l'âme même des choses, autant de conceptions sur lesquelles s'est fondée la peinture chinoise dans son inspiration. C'est à ces préoccupations qu'elle doit ce sens de la spiritualité qui s'y affirme avec tant de noblesse. Sa religion inspiratrice apparaîtra peutêtre à certains comme plus aisée et plus large que la nôtre. Il est hors de doute qu'elle a dominé l'extrême-Orient tout entier de sa grandeur.

Poussé à ce point, l'art avait atteint aux plus hauts sommets des manifestations humaines. Dès lors, n'ayant plus à conquérir dans la profondeur, il s'engage dans des manifestations variées qui sont les modalités d'une formule encore pleine de souplesse, jusqu'au moment où, l'oubli

- Cliché de la Bibliothèque d'Art et d'Archéoiogie. LE TIGRE DANS LA FORÊT DE PINS. XVIIl e -XlX e SIÈCLE?.

(Collection V. Goloul^ew.)

s'étant fait sur les grandes inspirations du passé, on voit, dans la tradition déjà vieille, s'accuser un esprit qui conduit aux recherches du réalisme. C'est ce qui caractérise l'évolution de la peinture chinoise sous les deux dernières dynasties. Il semble que, là encore, se satisfasse un besoin universel de l'esprit, un besoin que nous avons connu, nous aussi, après un académisme glacé et lorsque la culture moderne a renversé les anciennes idoles. Les peintres chinois ont donc accompli un cycle analogue à celui que nos artistes ont parcouru. Pour l'Extrême-Orient comme pour l'Europe, le problème qui se pose est celui d'un renouvellement. Courbé sous le poids d'un passé prestigieux, trop savant dans saoulture trop récente, l'art moderne se cherche dans des tâtonnements obscurs, pleins d' œuvres incomplètes et parfois géniales. Le moment est venu où une civilisation générale semble vouloir se constituer sur la terre par l'absorption des antiques dissemblances. L'Europe et l'Extrême-Asie opposent l'une à l'autre les traditions les plus vigoureuses de l'histoire. Dès lors, il y a intérêt, pour l'une comme pour l'autre, à étudier et à comprendre un idéal étranger. Tout incomplètes qu'elles soient, ces pages suffiront peut-être à montrer que cette interpénétration n'est pas impossible et que, si l'on veut vaincre des préjugés égoïstes, les singularités apparentes se résolvent en une identité profonde. Ainsi s'éJèveront les éléments d'une culture nouvelle. Dans la compréhension d'un art où se reflète si entièrement un monde inconnu, l'esprit européen trouvera des éléments qui relèveront au-dessus

de lui-même. Puisse cette large compréhension de la pensée humaine l'amener à juger avec plus de justice une civilisation plusieurs fois millénaire et h ne pas contrarier son destin!

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