III. — L'Intervention du Bouddhisme
Les livres chinois disent qu'entre le iv e et le vm e siècle « l'art de peindre les hommes et les choses subit une première transformation ». Ils font ainsi allusion à l'intervention de l'art bouddhique. Il apparut vers le v e siècle en Chine sous la forme de l'art indo-grec du Gandhâra déjà transformé par son passage à travers le Turkestan oriental. Ce n'est point qu'onnepuisselui trouverdes origines purement indiennes; à Sanchi comme dans l'Inde centrale, à Ajanta, il a ses caractères propres. Mais les dynastes grecs installés à la suite d'Alexandre dans le nord-ouest de l'Inde avaient apporté avec eux les procédés de l'art hellénistique. La technique et les moyens de cet art furent mis au service de la religion nouvelle; il donnèrent à l'art bouddhique,
éclos dans les provinces gandhâriennes, son apparence extérieure, le caractère de ses figures, son jeu de personnages et la plus grande partie de son ornementation (1).
Le Bouddhisme trouvait pour le servir la formule hellénistique finissante et entraînée hors de ses frontières au moment même où il prenait son élan pour cette marche prodigieuse qui, à travers l'Extrême-Orient tout entier, devait le mener jusqu'au seuil du Pacifique. Hors de l'Inde, il entrait en contact avec la Perse sassanide et la Bactriane; aux influences hellénistiques, se mêlaient alors des éléments confus venus de la décomposition des civilisations qui avaient régné sur l'Asie antérieure; de là, il s'engageait dans les passages du Tukestan oriental.
Nous savons aujourd'hui, grâce aux fouilles des missions allemandes de Griinwedelet de VonLecoq, des deux missions anglaises de Sir M. À. Stein, de la mission française de M. Pelliot,,que, dans cette longue chaîne d'oasis peuplées de villes actives, l'art bouddhique s'est constitué sous la forme dans laquelle il devait apparaître à l'Extrême- Orient tout entier. Il y prend un développement grandiose; les énormes fresques de Mourtouq déploient l'ordonnance fastueuse de ces figures de Buddhas et de Bodhisattvas qui demeurera inchangée dans la formule plastique chinoise ou japonaise. Cependant, des luttes d'influence diverses se font sentir encore. Tantôt, comme dans le Khotan, ce sont des formules plus indiennes; tantôt, comme à Miran, ce sont des types sémitiques et des éléments élaborés en
(1) Voir Foucher, L'art gréco-bouddhique du Gandhàra. Paris, Leroux
Asie Mineure; tantôt, enfin, comme à Touen-houang, ce sont des types presque entièrement chinois.
Les peintures provenant de Touen-houang, rapportées par la mission Stein et parla mission Pelliot, nous permettent de saisir le caractère imposé à Fart bouddhique par le contact de la Chine. Il ne pouvait que se composer avec les tendances révélées par la peinture de Kou K'ai-tche. Le peintre formé à F école de la technique hellénistique dessinait au pinceau ; il se complaisait dans les mouvements harmonieux du trait, dans Fordonnance d'une si belle eurythmie que manifestent les fresques du Turkestan oriental, mais, peut-être au contact de la Chine recherchant elle-même de nouvelles formules, probablement par une composition des deux tendances, la peinture bouddhique nous donne, au début de Fépoque des Tang, des types alourdis où les figures tassées et puissantes prennent un caractère nouveau.
Dès lors, nous voyons de quelle nature fut ce changement profond dont parlent les anciens livres. La peinture chinoise avait connu les types des génies et des fées du Taoïsme, des vieillards, munis de pouvoirs magiques, vivant dans la solitude des montagnes, des immortels habitant des îles lointaines, au delà de la mer. Elle connut maintenant des dieux au visage fermé dans la contemplation extatique du nirvana, la bouche souriante, les yeux mi-clos, révélant d'un geste ample et sacerdotal des symboles mystiques. Elle connut des images plus vivantes, assistants bénins ou terribles*, démons terrifiants. Devant
les dieux impassibles, elle courba dans la ferveur d'une piété ardente des figures de donateurs et de donatrices qui constituent parfois de véritables portraits. Plus largement encore, elle représenta les disciples de Çakya-mouni, anachorètes et solitaires qui, sous le nom de Lo-han, sont entrés dans la légende bouddhique chinoise. Prêtres indiens aux traits accusés et violents, prédicateurs de race étrangère, le visage ridé, ravagé par les macérations, ou bien la figure pleine et calme du contemplatif extatique, tels sont les types qui apparaissent. Les peintres chinois se saisissent de ces sujets nouveaux. Ils les traitent avec une franchise, une aisance, un sens de la vie qui ajoutent tout à coup à l'histoire de l'art un chapitre admirable.