TENTATION DE SAINT ANTOINE
DE FÉLICIEN ROPS
A mon ami Edmond Picard.
Son maigre corps reposé sur ses genoux saignants, le saint contemple, dans une ferveur d’adoration, les plaies du Christ cloué sur la croix ; ses yeux, humides et brillants comme des lèvres, boivent les rouges cicatrices qui déchirent le flanc divin. Jamais créature engendrée ne dévora d’un plus ardent regard, en ses soifs d’amour, la beauté chaude d’une chair convoitée. Il avance la bouche comme pour aspirer le sang des blessures et savourer ce qui reste de souffrances au fond de cette éternité d’agonie. Mais ses bras caressants ne rencontrent que la dureté du bois. Alors il s’emporte. Est-ce que vraiment cette forme humaine qu’il baise à chaque heure du jour dans un transport religieux ne serait qu’un revêche simulacre ? Est-ce que derrière la matière insensible Jésus ressuscité ne mettrait point une parcelle de sa divinité ? Il se hausse sur ses cuisses décharnées pour atteindre à la poitrine du dieu, et ses mains palpent avec des tendresses inquiètes les vertèbres
polies, entre lesquelles, comme des fleurs de mort, s’ouvrent les trous de la Passion.
Le cadavre demeure immobile : aucun tressaillement ne répond à ses étreintes. Depuis tant de jours qu’il est seul dans sa tanière, plus velu et plus hargneux que les loups, la douceur d’un commerce avec les vivants a cessé de se faire sentir à lui. C’est à peine s’il se rappelle encore le visage des êtres qui peuplent la terre : ses prunelles n’ont plus réfléchi que la flétrissure et la ruine de son corps misérable. Cependant, la vie n’est pas tarie en ses veines ; il a eu beau s’efforcer à la rigidité des trépassés noués dans leurs bandelettes : il n’a pu épuiser cette source dont les pleurs continuent à s’égoutter dans le silence et la solitude. C’est elle qui réveille à cette heure dans sa pensée l’espoir et le désir d’une sympathie fraternelle. Mais l’inerte image du Sauveur reste sourde aux lamentations montées de sa peine; et il songea l’inutilité des mortifications qui n’ont pu fléchir l’impassibilité froide du bois qu’il presse contre sa gorge.
Un besoin d’humanité coule dans ses membres, comme un fleuve : il voudrait ressembler aux autres hommes, sentir la tiédeur d’une haleine, plonger les doigts dans une chevelure ; et il se remémore une vierge rousse qu'il vit un soir à la fontaine, ses jeunes mamelles remontées vers les aisselles, tandis qu’elle élevait l’urne jusqu’à sa tête. Puis il s’égare à souhaiter le giron rude d’un male. O Christ ! anime-toi un seul instant pour qu’avant d’expirer il s’abreuve encore du vin fort des affections 1 Ses joues se collent avec voracité aux traits
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décomposés du supplicié et il le roule dans sa barbe profonde, très doucement, épiant à travers ses paupières plissées la nudité [des épaules et du ventre. Une chaleur si grande le remplit qu’il s’imagine pouvoir 1 a communiquer à ce torse implacable. Des paroles inarticulées lui montent des entrailles, comme de la prière qui s’achèverait en des râles. Et sa lèvre lubrifiée croit sucer un sang délicieux jailli des plaies ainsi qu’une sève de nature.
Que lui importent les affres recommencées pour le fils de Marie et la croix une seconde fois ruisselante sous la vie épandue ! Il applique sur sa peau morte le grand Crucifix, et sa chair tressaille comme si l’œuvre du sculpteur avait revêtu une chair grasse. Puis des langueurs graduellement l’amollissent : une agonie d’amour semble pour lui se confondre dans l’agonie de Gethsemani, et ses dents claquent à travers un spasme.
Un goût de fleurs fraîches parfume tout à coup le poil de ses narines. Il rouvre les yeux et aperçoit à la place de Christ, sur les bras du gibet, un merveilleux corps féminin, pareil à de la lumière incarnée. Des crins de soleil inondent la tête, comme un nimbe, et de la nuque retombent jusqu’aux hanches en jaunes cascades. Ainsi s’épanchait la chevelure de Jésus sur son front baigné des sueurs dernières ; cependant elle n’était ni si longue ni si onduleuse. Chaque cheveu a l’air irrité d’un serpent, et tous ensemble finissent par l’envelopper comme un manteau. En même temps il éprouve la sensation d’une blessure chaude appliquée contre sa main ; mais les plaies du crucifié n’avaient pas ce feu de lèvres
amoureuses. Et tandis que son esprit, gagné par une lâcheté, s'ingénie à prolonger le mensonge, sa fauve virginité, déchaînée comme un tigre, a déjà reconnu l’odeur de la femme. 11 touche de son ongle racorni les pointes rosées de la gorge, racle de son menton pileux la peau brillante des cuisses, croit encore adorer Dieu dans la palpitation de sa forme recomposée. Une lente torsion lascive détend alors l’immobile chair mangée par sa volupté goulue ; deux bras s’allongent sur la croix, dans l’attitude du crucifiement, et ses yeux enfin dessillés absorbent avec horreur la beauté de la vierge rousse, aux jeunes mamelles remontées, qu’il a vue un soir à la fontaine. Derrière elle, comme un lambeau pourri, s’est écroulé le torse vert de Jésus, et son flanc transpercé n’est plus qu’une ombre dans les flammes irradiées de la femelle triomphante.
Le démon l'a joué ; il repousse du poing la vision, invoque les anges, tord sa barbe à deux mains. Mais le sortilège persiste ; la créature lui tend ses deux seins comme des coupes, se cambre avec un geste de prostituée, et constamment détache de ses lèvres des baisers qui se changent en pluie de roses dans l’air. Près de défaillir sous l’énervement de cette débauche infâme, il appelle à lui, comme un refuge, son compagnon de solitude. La bête constante ne l’entend plus : de son groin rosé elle hume avec sensualité l’émanation subtile du sexe. Désespéré, le saint ferme les yeux, et, sur la transparente cloison de ses paupières, s’empreint alors un long fantôme ricanant et cornu, dans l’ironie d'un pourpre de carnaval.
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C’est ce moment que l’artiste ingénieux et profond à qui tu dois, mon cher Picard, la Tentation de saint Antoine , s’est complu à représenter, recommençant à sa façon, après tant d’autres, le mythe caché sous la légende. L’être chimérique et décevant, aux mains de qui est suspendue la destinée des hommes, vient de chasser de sa croix glorieuse la douceur et la majesté du Génie. Dans l’éblouissement de la Chair, il chancelle avec ses plaies inutilement saignantes, abdiquant jusqu’au bénéfice du gibet devant la toute-puissance de la Maudite. Rien ne prévaut contre ses enchantements ; il le sent et s’efface dans la nuit grandissante du monde. Là-haut, sur la croix devenue l’autel de ses agonies d’amour, elle immole sa nudité, s’offre aux voluptés humaines, clame dans un râle et un rire le Consummatum est. Ainsi le bois du supplice, dur chevet où les martyrs ont appuyé leur tête, s’est transformé en un tréteau illuminé de sa grâce et de sa folie. Un hochet a remplacé dans ses mains le sceptre de la Douleur et de la Pensée. Et son ventre étalé rayonne avec l’énormité d’un soleil par-dessus l’enténèbrement des âmes.
C’est la glose moderne d’un esprit raffiné, substituée aux anciennes paraphrases, avec un sens hautain des désagrégations morales que détermine la suprématie féminine. La femme ici, en effet, n’est plus la Vénus Victrix, principe sacré de la vie, mais la Vénus vulgivague dont rien ne peut animer les flancs inféconds. A la matrice, moule éternel des œuvres d’engendrement, a succédé le giron où se dissout l’organisme humain. L’Hétaïre, dernière incarnation de la Muliébrité dans les
sociétés effrénées et lasses, obscurcit la lumière des Saints et des Penseurs sous le rayonnement effronté de son vice.
C’est bien là ce qu’a voulu exprimer le Satyrique. Plus on considère son œuvre, plus on se persuade qu’elle a cette signification malicieuse et funèbre. Elle symbolise rabètissement de la race humaine sous le rose talon de la courtisane. Le Christ tombé de sa croix marque la souffrance tournée en dérision, la notion du devoir abolie, le sens de l’héroïsme méconnu. Saint Antoine repoussant l'obsédante vision correspond aux inutiles révoltes des consciences graduellement submergées par l’iniquité universelle. L’antique Daimon luimême, dans cette diminution de tout, a perdu sa grandeur : du génie horrifique qui présidait aux Géhennes, il ne reste qu’un diable narquois, affublé d’un domino rose. Belzébuth, dégénéré en Méphisto, celui du Petit Faust , mène les violons pour le cancan d’Ève. Et une voix semble tomber de la nue et vaticiner : « Les temps sont proches. Bientôt ce ventre, ouvert comme une bouche, aura résorbé le monde en soi ; cette gorge aux bouts aiguisés deviendra le Calvaire sur lequel agonisera l’humanité ; cette chevelure, comme la nuée où sombre Sodome, finira par envelopper la ruine des âmes. »
Déjà, l’obscène cabrcment de la grande Impudique laisse deviner l’irrémédiable crapule des Bas-Empires ; la beauté rythmique n’a plus rien à voir dans son déhanché canaille ; elle étale la nudité lascive de la Fille sortie de ses caleçons. Et le subtil évocateur des sadiques fins de siècles l’a montrée grasse et fleurie, dans une splendeur de péché, pour mieux indiquer la goule
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repue de nos moelles. Avec l’éclair pourpré de sa bouche, faite pour aspirer la vie, la cruauté hilare de ses dents prédestinées à mordre, les effluves engourdissants de ses yeux profonds comme des lacs, elle a la puissance et l’indestructibilité d’une machine.
Elle est le Plaisir et non plus l’Amour. Au haut de la Croix, sur le cartel qu’emplissait l’inscription catholique, est gravé le nom d’Eros, comme l’enseigne à l’abri de laquelle se consomme l’œuvre infâme. Mais Eros n’existe plus ; elle a tué le gracieux enfant sous un de ses baisers mortels. Et depuis, il flotte dans l’air, sous la forme d’un grêle squelette couronné de roses.
Ainsi se complète le symbolisme de cette page terrible et folle. Elle est l’éclat de rire d’un Aristophane merveilleusement infusé de malice diabolique ; mais elle contient aussi la sévère douleur d’un esprit trempé dans la souffrance humaine. J’y vois comme un chapitre inédit de la Danse macabre, conforme à notre civilisation de décadents et conçue par un Holbein plus délié. Il arrivera un temps, d’ailleurs, où l’on s’habituera à considérer Félicien Rops comme l’un des grands artistes du siècle. Nul n’est descendu plus avant dans les eaux morbides du mal contemporain. Comme Baudelaire, son frère spirituel, il a touché aux boues du fond, pour en extraire la fleur d’un art puissant et mièvre, corrompu à l’égal de nous-mêmes.
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