DE HENRI DE KLEIST
En tête de la belle édition française que M. de Lostalot vient de donner de la Cruche cassée , de l’écrivain allemand de Kleist, on voit le masque d’Adolphe Menzel, tel que l’a modelé le sculpteur Begas, Un front vaste et bulbeux surplombe en quelque sorte le reste de la figure, comme l’immense réservoir des idées et des sensations auquel s’alimente le puissant talent de cet artiste si vraiment moderne. La bouche est dure, hermétiquement close, dirait-on, sur le secret des élaborations intérieures, avec un pli sèchement découpé à la commissure des lèvres. L’œil, enchâssé dans une arcade sourcilière proéminente, regarde devant lui avec une pénétration profonde, comme si face à face il contemplait l’Idée, cette guerrière étincelante, et cherchait le défaut de la cuirasse, pour l’étendre plus sûrement à ses pieds.
Le cou ferme, large, musculeux, s’attache par une ligne courte à un buste chétif dont on sent la petitesse frôle sous l’ampleur du veston. Tout, en ce portrait presque revêche, indique l’âpreté de l’effort, le dédain des besognes faciles, la prodigieuse tension qui, dans l’Atlas antique, noue les muscles du corps et ici remonte aux veines des tempes engorgées et saillantes. Nous sommes en présence d’un remueur de mondes.
11 y a quelque dix ans, c’est à peine si le nom de Menzel avait franchi le cercle d’un petit nombre de sympathies : quelques artistes seulement savaient qu'il y avait là-bas, en Allemagne, dominant de toute la hauteur d’un art subtil et fort la funeste école de Dusseldorf, un esprit de grande race, sobre, expressif, savant, merveilleusement doué pour extraire du réel l’étincelle idéale. Je n’ai pas oublié mon étonnement quand, dans une de ces causeries brusques et remuées dont les peintres ont le secret, Alfred Stevens me parla de lui comme d’un maître. Une occasion se présenta bientôt pour moi d’expérimenter combien cette glorieuse appellation était fondée. M. B. Suermondt, le collectionneur d’Aix-la-Chapelle, avait réuni dans deux des salles du musée de Bruxelles une partie de sa galerie de peintres anciens. Quelques modernes figuraient parmi les grands artistes du passé, mais un seul gardait son rang dans ce panthéon d’hommes de génie. C’était Adolphe Menzel. A travers la modernité des sujets et de l’exécution, il se rattachait visiblement aux devanciers par le large tour de la pensée, l’ampleur et la solidité delà composition, l’aptitude à creuser jusqu'au type la ligure humaine.
ADOLPHE MENZEL
Avec des accents plus nerveux auxquels se reconnaissait un homme d’une civilisation différente, il continuait la tradition des peintres hollandais du xvne siècle. Ainsi les hautes intelligences forment dans le temps comme une grande famille unie par les signes irrécusables d’une parenté spirituelle, mais où, toutefois, chacun garde l’originalité de sa physionomie.
Menzel semble avoir été longuement préoccupé par la solennité des mises en scène du culte catholique. C’est dans une série d’aquarelles représentant des intérieurs d’église, qu’il m’apparut la première fois. Un de ces intérieurs faisait partie des œuvres exposées parM. Suermondt, mais je vis les autres dans une maison du boulevard de Waterloo où il les avait rassemblés. Quelque chose des sombres illuminations de Pieter de Hooghe enveloppait dans la profondeur le mystère des chapelles. Du brasier des verrières coulait jusque sur les dalles une réverbération enflammée qui communiquait aux marbres, aux boiseries, au granit des hautes colonnes, une palpitation sourde de vie, et dans la clarté des cierges ondulaient des chapes en soie, allumées de scintillements d’or. Au bas du chœur, derrière le feuillage des balustrades en fer forgé, des formes agenouillées ployaient sous l’oppression des affres religieuses. Chacune d’elles, dans sa beauté douloureuse et recueillie, résumait une existence, bien qu’on n’en vît point le visage. Mais la silhouette semblait moulée sur l’àme même et suffisait à révéler la condition morale et jusqu’aux secrètes souffrances de la créature. C’étaient particulièrement des femmes que le peintre s’était com-
plu à représenter, les trouvant plus accessibles à l’austère attrait des basiliques ; et toutes venaient au pied tic l’autel, oublier les blessures de la vie.
On comprenait sans peine, en les voyant, que le cerveau duquel elles s’étaient engendrées n’avait pas cédé uniquement aux séductions extérieures du cadre,- mais qu’il s'était eflorcé d’établir la domination du symbolisme religieux sur les cœurs endoloris. Dans celte répétition d’un sujet que tant d’autres avaient traité avant lui, Menzel introduisait ainsi une conception philosophique qui en renouvelait l’esprit : un coin d’humanité palpitante prenait la place que l’omnipotence divine avait occupée jusqu’alors presque sans partage.
Depuis, j’ai suivi avec passion ce grand artiste si humain à travers les manifestations complexes de son œuvre; et j’ai constaté avec joie qu a mesure que je descendais moi-meme plus avant dans sa pensée, l’admiration universelle consacrait en lui un des esprits supérieurs de son temps. La grande exposition française de 1878 déchira définitivement le nuage derrière lequel il était encore caché. Son Usine produisit celle sensation de l’imprévu qu’on perçoit devant la souveraineté brusquement révélée du talent. On admira la puissance et la vérité de l’observation. Dans les flammes de l’air, les machines prenaient l’apparence de monstres irrités et les forgerons distendaient effrayamment leurs pupilles sous la morsure des étincelles. Aucune des flétrissures qu’un labeur sans trêve imprime sur l’homme n’avait échappé à la pénétration du maître : il avait saisi le geste, la posture, la déformation des corps sous
ADOLPHE MENZEL
l’influence dune même action infiniment répétée et jusqu’aux marques que laisse la spécialité du travail. Toutes ces particularités isolées s’étaient fondues dans la force et la netteté de l’impression générale ; et celleci rendait sensible, sous l’enveloppe moderne, l’image perpétuée des anciens Enfers. Rien n’y sentait le grossissement ni l’enflure : l’épique ici se dégageait de la seule réalité.
Menzel, cependant, ne s’est pas borné à exprimer le masque et l’infirmité de ses contemporains. Sa prodigieuse faculté d’assimilation devait l’entraîner aux résurrections des sociétés expirées. A je ne sais plus quel salon de Bruxelles, on le vit révélé en même temps dans une scène du moyen âge et dans un sujet emprunté aux mœurs du jour. Telle fut l’intensité de l’expression en ces deux morceaux dissemblables, qu’on eût dit que le peintre avait également vécu dans le passé et dans le présent. La modernité d’autrefois était aussi clairement énoncée dans l’aquarelle archaïque, que la modernité du xixe siècle l’était dans les figures marquées du pli de la vie actuelle.
Il me souvient l’avoir entendu comparer à ce propos à Meissonier ; mais, si extraordinaire que soit chez ce dernier l’intuition des formes de l’être abolies, on perçoit plus encore dans ses œuvres l’effort de la reconstitution que l’émanation spontanée de la vie. Chez le Germain, au contraire, la transposition s’opère comme par une force naturelle. Le personnage qui, dans les tableaux du peintre français, se guindé toujours un peu d’après le modèle d’atelier, a, dans ceux de Menzel, la désinvol-
ture et la simplicité de l’homme évoluant dans ses milieux familiers. Puis, l’un est souvent pincé dans le dessin, tandis que l’autre burine avec ampleur. Enfin la composition du dernier, abondante, touffue, animée d’un souffle large, va du drame à la comédie, comporte toute l’échelle des sentiments, rit nos gaîtés et pleure nos souffrances.
L’œuvre gravé de Menzel dépasse en importance et en nombre son œuvre peint : le crayon semble avoir été son outil prédilectionné. Dans la peinture, il garde presque toujours quelque chose de la lourdeur des peintres allemands, ses confrères ; il peint plus en grand artiste qu’en grand peintre ; mais dans l’illustration, il demeure sàns rival. Son aptitude à prodiguer la vie n’a d'égale que sa subtilité à évoquer sur le visage et dans les allures les plus secrets mobiles de l ame. Il déploie un génie véritablement diabolique à pénétrer dans les replis de la pensée, à scruter le fond des consciences, à reconstituer enfin par le détail physionomique les mystérieuses obscurités de l’existence.
On s’en est bien aperçu aux trente-quatre dessins qui accompagnent le texte de Henri de Kleist, traduit par M. de Lostalot. De page en page, pour ainsi parler, l’impitoyable analyste suit les grandissantes terreurs du mauvais juge. Une fois qu’il s’est attaché à cet esprit bourrelé, il ne le lâche plus ; il ne l’abandonne, en effet, qu’au moment où un maître coup de pied, appliqué par la victime dans le dos du prévaricateur, venge la morale publique outragée. Chaque situation a son expression différente : c’est toujours le même juge Adam avec sa
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calvitie éraillée, son œil torve, sa laideur de vieux barbon, mais transformé selon les péripéties du drame picaresque dont il est le héros. Toutes les nuances du plus irrésistible comique sont ainsi épuisées dans les bouleversements de ce masque sans cesse modifié.
N'imaginez pas toutefois une grosse gaîté de caricaturiste ; le comique ici résulte non point uniquement de la déformation des traits du visage, mais bien plutôt de l’admirable accord de la physionomie avec la nature de la scène. L’artiste n’a que faire de rompre l’équilibre des lignes faciales pour déterminer le rire pensif, autrement fort que l’hilarité nerveuse. Toute préoccupation vive aboutit au pathétique ou au grotesque ; il le sait et se contente de dégager de l’intensité des sensations la grimace qui leur est particulière. Tabarin tire la langue, mais Molière dit un mot grave, qui devient comique par la façon dont il est dit.
Les dessins de Menzel pour la Cruche cassée sont, du reste, célèbres dans son œuvre. L’étonnante comédie de verve et d’esprit qu’écrivit le pauvre de Kleist, entre deux accès de lypémanie, s’y éternise dans une suite de compositions claires, joyeuses, vivantes. Il semble qu’en les combinant, le maître, apitoyé pour les détresses d’une grande intelligence sombrée, ait rêvé de lui élever un monument. Un frontispice, conçu en manière d’allégorie, avec des figures de femmes maintenant un médaillon où apparaît le portrait du poète, de petits enfants nus voltigeant, et plus haut des ciseaux et un sifflet, instruments de la Passion des auteurs, est comme la tablette funèbre qui décore une tombe.
11 faut être reconnaissant à M. de Lostalot de la belle édition dans laquelle il nous a rendu familière une des pièces devenues classiques du théâtre en Allemagne. Il a mis à la traduire le plus rare scrupule, lui laissant, par moments, jusqu’à ses ambiguïtés de style et contraignant la langue française à un patient et rigoureux décalque.