L’HOMME ROI DE L’ART
Je ne connais pas de plus grande manifestation de la personnalité humaine que le portrait. Le jour où les dieux disparus auront fait place à l’homme, le portrait sera roi dans le monde. Concevez- vous, du reste, rien de plus magnifique que cette vie humaine repétrie par l’art après Dieu dans un moule ou plutôt dans une synthèse où elle apparaît tout entière? Raconter un homme, dire une femme, dévoiler une intelligence, surprendre une âme, quelle grandeur ! Je ne me figure pas autrement le portraitiste que comme un juge et un confesseur. L’âme se met à l’aise devant lui, dans sa nudité, comme une femme timide qu’il faut violenter un peu. Il la fait causer, la rassure, mêle son âme à cette âme et communie dans l’art. S’il ne sait l’arracher à son mutisme et l’amener dans les yeux et sur la lèvre, il est
(1) Extraits du Salon de Paris, 1870, Vve Morel et Gie, Paris.
obligé de descendre, de creuser, de frapper partout, demandant partout : « Ame, âme, âme, où te cachestu ?» A force de séductions, il l’appelle, il l’attire, elle vient, ou, si elle ne vient pas, il l’entrevoit, la devine, la surprend , la moule dans son inconscience et sa nuit. Que de tendresse pour cela ! Que d’étude ! Que de souplesse ! Quel grand œil fait aux ténèbres ! Et quel charme pour se faire accepter ! Le portraitiste ne saurait être qu’une fine et merveilleuse intelligence toujours éveillée et suivant dans tous ses détours cette personne intérieure qui est la vraie chez les hommes et se dérobe aux curiosités. Il lui faut du tact, de la patience, de la douceur, de la bonté et de l’émotion: il ne voit qu’à condition de sentir; s’il ne sent pas, il n'exprime pas. Et que de fibres vibrantes dans une telle tension de soimême ! J’oserais en faire une sorte de visionnaire de la réalité, plongeant dans l’abîme de l’homme et y cherchant l’âme aux traces de la sienne propre. Un tendre respect lui fait craindre sans cesse de s’égarer ; il s’oublie, se récuse, se met à l’ombre, ne voit que cette âme et ne veut qu’elle. 11 en ramasse les poussières, en réunit les morceaux, les rattache de son souffle, voyant derrière un homme l’homme et Dieu derrière l'homme. Son modèle est à la fois pour lui de la politique et de la religion : il l’aime, le caresse, le surprend et le dompte.
Tout être pensant a d’ailleurs sa caractéristique qui le distingue de son voisin ; il s’agit de fouiller dans ses entrailles et d’en arracher la vérité. Cette caractéristique fond, par un lien mystérieux, dans une personnalité déterminée, la personne entière depuis la tète jusqu’aux
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pieds. La main la subit aussi évidemment que les traits de la figure et l’ensemble constitue la vérité du portrait. Sans une vérité réelle, intime et profonde, la physionomie n’existe pas et le portrait est manqué.
Il fut un temps où l’on disait que certains airs de tête, un certain genre de beauté seuls convenaient au portrait. Beaucoup dès lors en demeuraient exclus. Aujourd’hui on pense autrement : c’est le peintre, non le modèle, qui manque au portrait ; car le portrait n’est pas dans le visage : il est dans la physionomie que le peintre y inscrit.
Tout le monde a une âme, une intelligence, ou simplement un sentiment et une idée. On vit sur quelque chose et de quelque chose : il n’y a que les idiots qui soient sans attaches ; mais les idiots ne vivent pas et le portrait est la vie.
Or ce quelque chose sur quoi et de quoi l’on vit suffit à l’art. Il ne lui faut qu’une figure : il y met la physionomie.
L’artiste formule le dedans dans le dehors et ce qui ne se voit pas dans une expression qui le rend visible. Si la figure qu’il peint n’a pas de fenêtres sur la rue, son affaire est de les y mettre. Le portrait aura toujours du style si le portraitiste a saisi la vérité intérieure ; car un portrait ne vit pas par l’extérieur : il vit par le sentiment et la pensée. Un portrait qui ne sent rien et qui ne dit rien ne vaut rien.
Le style, ou ce qu’on appelle ainsi, n’est pas autre chose dans le portrait que le groupement et la caractérisation des qualités distinctives du modèle. Le jet d’une
draperie, quelque majestueux qu'il soit, la ligue châtiée de la silhouette el la noblesse des attitudes vont à rencontre. du style, dès l’instant où ils ne sont pas de situation. En retour, l’assiette pesante, la solidité massive des poses et la gaucherie du costume, transposés de la réalité dans l'art et vus d’une certaine manière, peuvent devenir le sublime du style.
Il faut donc que l’artiste voie, qu’il voie de ses yeux et qu’il voie la vérité. Le style consiste à restituer dans sa vérité ce qu'il a vu, en le caractérisant dans le sens de la réalité, non du dehors, mais du dedans.
11 y a beaucoup de portraits au Salon et peu de bons. Un bon portrait est celui qui me parle à l'esprit et pourtant ne s’occupe pas de moi, mais de soi seulement. Des tas de portraits me font l'effet, dans leurs cadres, de gens qui se mettraient à leur fenêtre pour se laisser voir et seraient si occupés des autres qu’ils n’auraient plus le temps de penser à eux-mêmes. Au contraire, qu’on aime les portraits pensant, rêvant ou simplement vivant leur grosse vie, quand du moins ils sont tout à leur affaire et qu’on ne les prend pas à poser pour la galerie 1 Je ne vous demande pas d’être à la mode ni d’avoir de beaux gilets à chaîne d'or ni de porter des cols du dernier goût : diles-moi plutôt quelque chose avec les yeux, avec la bouche, avec le front ; dites-moi surtout que je suis votre frère et que nous
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avons une même vie, vous au sein de l’art et moi sur la terre ronde. Je ne veux que croire à vous, recueillir attentif un éclair de l’âme dans vos yeux, surprendre au coin de votre bouche le frémissement du mot que vous avez dit hier ou que vous direz demain : et je passerai heureux, ayant fait un ami qui ne me trompera jamais.
La distinction est un écueil contre lequel toujours échoua M. Jalabert. Son Portrait de la Grande-Duchesse Marie Micolaewna , développé en pied sur un fond hareng-sauré, manque tout à fait de consistance, et l’on s’émerveille qu’il ne coule pas en pâte de pomme sur le tapis. La figure, éclairée en plein d’une lumière partout trop égale, flotte plus qu’elle ne se pose dans la gerbe argentine des rayons qui lui tombent d’en haut. Les satins, craquelés de cassures mesquines et peints sans ampleur à petites touches menuettes, manquent d’électricité féminine et croulent mollement en maigres plis, le long des formes qu’ils oublient de dessiner. Les dentelles et les perles blanches, en retour, sont restituées ^d’un pinceau plus ferme et qui se sent mieux à l’aise dans le rendu de l’objet inerte que dans l’indication des secrètes vibrations d’une robe, d’une collerette ou d’un corsage.
Il y a des jeux dangereux et la peinture des personnes du monde est un de ces jeux. On finit par s’imaginer que la distinction consiste à vaporiser les formes et à frotter de céruse des joues où a tari le dernier filet de sang. On a peur d’indiquer la vie dans son modèle, comme sij la] vie n’était pas la première distinction, et
l'on passe sous silence tout ce qui sort d’une certaine apparence départie à tout le monde, comme si la seconde distinction n’était pas de ne ressembler qu’à soi-même. La terreur des petites dames rougeaudes qui boivent du vinaigre pour se blêmir et des douairières pattues qui se tirent les doigts pour les déboudiner compte, il est vrai, à la décharge des artistes qui ne s’appliquent qu’à la peinture distinguée.
Mais un artiste ne doit connaître que l’art : duchesse ou paysanne, il ne consulte que lui-même et travaille à son idée.
M. Jalabcrt est une des victimes du monde ; je le compare à un malade qui ne peut se refaire qu’avec des brocs de sang et qui s’amuse à se gargariser avec du lait d’ànesse. Les artistes qui ont approché le monde connaissent la torpeur qu’il exerce sur les tempéraments les plus rudes : un vertige charmeur se place devant les yeux qu’il empêche de voir et avachit en langueur l’énergie native. Si j’osais, j’enverrais M. Jalabert aux abattoirs. Quittez la sirène, lui dirais-je, et reprenez vos forces en brossant de la viande ! Je ne connais rien de plus distingué que Velasquez, Van Dyck, Hais, Jordaens, Rembrandt et Rubens ; étudiez chez eux la distinction.
M. Jalabert expose encore une poupinette en costume de velours rouge broché de dentelles blanches. Le catalogue me dit que c’est un Portrait ; — mais je n’en veux rien croire, tant c’est maigre de jet, de pose, de carrure et d’expression. Le joli n’y est même pas, et, sauf la robe qui atteste une facture serrée, tout y est petitement fait, sans style et sans caractère.
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Je prise le talent de M. Cermak : il a du feu, de la brosse, une belle vigueur de coloris, et compose aimablement. Mais son esprit est variable et, même en ses œuvres solides, il est des parties molles et sans nerf. Son tableau des Jeunes filles enlevées par des Bachi- Bouzouks , acquis par le Gouvernement belge et que j’ai rencontré successivement à Gand et à Bruxelles, sacrifie à un romanesque idéal et fradiavolise un certain truandisme d’opéra. Il fut un temps où M. Cermak tordait aprement ses ciels et campait ses femmes dans des attitudes violentes (le Rapt). Cette fois, nous n’avons de lui que deux portraits, et encore l’un des deux seulement vaut-il. Le Portrait de M. Michel Bouquet est fait de rien, virilement et simplement. La grande clarté tombe sur le front dont elle semble polir l’orbe ridé et s’éparpille ensuite en éclats sur les yeux, la bouche et les joues. Les chairs, fatiguées et battues, se fripent dans la pâte de raies menues et brident sur des méplats accusés. Une coloration vigoureuse, piquée de tons brique et réveillée de lumerolles, rougit les pommettes et le creux des mâchoires. Il y a dans cette intelligente et rude tête de vieillard, s’enlevant avec force d’un fond rouge auquel s’accorde l’habit vert-bouteille, de l’âme, de la vie et de la sincérité d’expression.
Un autre portrait bien intéressant, c’est celui de Mme *** par M. Thirion. — Je ne cache pas le plaisir qu’il m’a causé. On éprouve dès l’abord une intimité extraordinaire : il semble qu’on a vu quelque part cette femme et que c’est comme un bon ami qu’on reconnaît
après une longue absence. Elle n’est à proprement dire ni belle ni jolie, ni meme agréable ; on ne lui voit pas de piquant ni de coquetterie ; mais le charme vient des yeux, de la bouche, de l’attitude et de la maigreur meme. On sent une femme, et voilà l’affaire. J'aime mieux ces chairs brunes et souffrantes que les plus frais vermillons. La tête s’attache avec flexibilité au cou et s’incline en avant dans l’attitude de la songerie. Elle est longue et étroite, d’une expression sérieuse, avec de grands yeux bruns veloutés, un peu de bistre aux contours de l'orbite, de l’ardeur et de la passion dans la bouche et le menton. Les joues, tapotées et doucement creusées , laissent voir cette pâleur brune — qui n’est pas la blanche — si morbide et si parlante. Ajoutez à ce visage des cheveux noirs haut plantés sur un grand front large, une modeste robe grise qui serre le cou, des mains rejointes contre les seins, le corps penché en avant comme une femme qui regarde de sa loge ou de sa fenêtre, et vous aurez une idée de l’originalité vraie de ce parlant portrait. C’est une fine personne, mince, souple, longue comme une guêpe, bien assise, étroite de corsage, un peu songeuse , mais honnête. L’artiste a sveltement découpé sa silhouette sur un fond de tenture verte gaufrée d’or dont la gamme, assombrie en demi-teinte, repousse ingénieusement l’ardente et pâle tête.
Le Portrait de Mnv3 G ... par M. Giacomotti a de l’animation, de la vie, du sourire, et il est fort joliment touché. Peut-être apparaît-il un peu trop chatouillé et le peintre a-t-il trop] prodigué les tons rougeoyants. — Le
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Portrait de Mme... par M. Duran n’est pas le portrait d’une tête, c’est celui d’une robe. M. Duran s’est amusé à casser des satins roses sur des satins bleus et il fait du tout un grand pétard de couleurs aiguës massées à grosses clottes. — Je vois mieux l’étude de la physionomie dans le Portrait de M me la baronne de M... par M,le Jacquemart, et surtout dans son Portrait de M. le maréchal Canrobert. Ce dernier portrait est tout à fait bien campé à la Cambrone, d’une exécution solide et souple dans les chairs et les habits, plus réussi que celui de Mme de M..., qui pèche par trop de sécheresse à la robe ; — et la robe, chez les femmes, on le sait, est un peu toute la personne. — M. Mélin, qui fait tout à la fois le chien et la figure, envoie un médaillon de jolie femme peint dans du rose, non sans fraîcheur. Le Portrait de Mlle A. développe sur fond gris un buste bien rempli et moulé dans une robe de soie noire. La tête, d’un faire mollet, pointe, du milieu des œillets delà joue et de la bouche, un nez poupin mignonnement croqué. M. Mélin est un voluptueux : il s’arrête à la sensation et n’approfondit pas. — MUe Schneider peint en femme avec des mains faites pour assortir les couleurs d’un bouquet. Ses deux Portraits ont de précieuses finesses de ton ; elle y exprime, avec une grâce fluette et légère, le fondant de la jeune fille. Mais sous la pulpe savoureuse et purpurine se dissimule le noyau sur lequel se moule le fruit ; et le noyau, je veux dire le dessin, est un peu bien latitent chez Mlle Schneider. — Dans le camp des hommes il y a encore M. Moyse qui envoie un petit Portrait de M *** bien enlevé en frac noir
sur fond brun et tapé d'un bon coup tle lumière. Quant à M. Pérignon, il a fait b* Portrait de M. de Girardin, mais il a oublié de l'asseoir. L’auteur d’Emile a beau se rattraper de la main au bras de son fauteuil : il ne tient en place que par un de ces miracles d’équilibre qui lui sont familiers. El puis, M. de Girardin, qui a tous les matins une idée, a oublié d’en communiquer une à son peintre qui a fait de son portrait U* portrait de tout le monde.
Il y a différentes manières de peindre le portrait : il y a celle de Durer, il y a celle de Holbein, il y a celle de Van Dyck, sans compter les autres qui sont indifféremment bonnes ou mauvaises. Durer voit le côté saillant et l’accentue; Holbein voit le caractère et l’interprète ; Van Dyck ne voit que lui-même et se raconte. Je n’admets quant à moi qu'une manière : c’est d’être vrai. Un portrait <‘st de l'histoire. Un peintre de portraits doit être avant tout un homme de bonne foi : on lui Confie sa vie. Le portrait est quelque chose de sacré : changez une ligne à la figure d'un honnête homme, vous aurez un coquin. Entendez bien ceci : vous peignez quelqu’un, c’est-à-dire que vous le jugez et que vous marquez entre ses deux sourcils ce qu'il est dans l ame. Peignez la femme, peignez l’homme, peignez la race : je vous rends la bride; du moment que vous précisez et que vous peignez une femme, un homme, une race, vous vous engagez à ne rien peindre qui ne soit vrai.
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