‹ Les peintres de la vieChapitre 5 sur 15 · M. CHAPLIN · texte numérisé non relu

M. CHAPLIN

La figure a engendré des peintres faciles — aimables enfants du rire et des larmes — qui couronnent leurs modèles de lotus ou de cyprès et ne leur demandent qu’à se prêter aux caprices de l’heure et de l’inspiration. Joies émues de la fantaisie ! Je m’enivre au rêve de ces poètes insouciants, et, mené par leur chimère, je m’égare sur leurs rpas dans les mondes faux et jolis qu’ils ouvrent à mes sens. Fils de mon temps, la sirène voluptueuse de la mode souffle par moments sur mon front son énervante haleine, et je m’endors sur ses seins un peu pendants, le dos à Michel-Ange et les bras à M. Chaplin. C’est, d’ailleurs, un bien charmant peintre que M. Chaplin, d’une gentillesse toute parisienne et élevé à Cythère à l’école des grâces badines. Un lointain reflet des Fêtes galantes du xvme siècle — ô satins ! Cydalises ! Lunes en musique ! — semble s’oublier sur la palette de ce petit maître du jour, et il marche dans un fond de Boucher, escorté des amours mignons qui font la courteéchelle aux feuillages de Lantara. Il ne hante pas les bergeries précisément, ni les nymphes écourtées, ni Gnide, ni la rivière du Tendre ; ses ailes n’ont pas le vol qui enlevait le divin Watteau jusqu’aux petits olympes égrillards où les dieux festoyaient en Louis XV. M. Chaplin ne s’est jamais caché sous les saules pour voir passer dans

un nuage rose la jarretière de Galathée ; il ne se couche pas au bord des sources pour guetter sous la transparence de l’onde le mystère d’un corps qui s’étale dans une ombre ensoleillée. Ce n'est pas un Sylvain, c’est un épicurien et un poète. Il a un esprit vain et joli qui voltige sur la cime des choses avec des ailes de sylphe et lutine la lumière du bout d’un éventail rose qui scintille en s’agitant. M. Chaplin — que je savoure d’ailleurs, mais négligemment, comme un sucre après dîner — est dans l’art quelque chose comme la libellule qui mire au sein des eaux l’étincelle dont se paillette son corselet, et du haut de son frou-frou, touche-à-tout plein d’éclairs, ébouriffe la topaze, le rubis et la turquoise dans les sillons de l’air qui sur elle se referment. M. Chaplin ne dessine pas : le rêve se dessine-t-il ? Dans une nuée de printemps, il jette une rose, l’effeuille, la disperse et naissent ses Vénus et naît Cupidon — si peu ! — O crèmes ! Meringues ! Pets-de-nonne ! Industrie d’un adroit pâtissier de l’art ! A peine la forme éclose, M. Chaplin y épand un glacis de pêche confite, un rose de cerise, ou une pourpre de framboise. Et c’est ça leur sang, à ses toiles ! Elles n’en ont point d’autre. Ses petites figures ont l’inconsistance et le charme de ces bulles de savon que la brise emporte et qui s’irisent, en leur orbe miroitant, d’or, de pourpre et d’azur. Ne les touchez pas : de tout ce frêle mirage il ne resterait, si vous y mettiez la main, que la suprême étincelle d’un globule qui crèverait en brillant. Mais regardez-les à travers le prisme que vous avez dans l'œil — de loin — vapeurs errantes que l’es-

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prit colore et qui flottent dans un rayon de printemps. Que c’est joli ! Que tout luit ! Comme ce petit monde rieur d’amours bouffis s’échevèle gentiment dans la fumée vermeille des aubes ! La fleur du pêcher fait à ces culs-nus des voiles d’étamines, et l’on distingue dans une ombre rose des hamacs faits d’églantiers.

M. Chaplin a un art à lui de croquer ses bouts de têtes et de les chiffonner comme du satin : de mignons petits plans, cassés en méplats menus, martellent, en facettes oà-se creusent des fosses rieuses, les joues, les mentons, les gorges, les jambes et les bras. Il tripote à pinceaux poupins, dans une pâte saponeuse et légère, sa gracieuse anatomie chimérique, et dessus, met je ne sais quel chatouilleux frisson de peau. Devant les mignardes fdles qui sont les Vénus familières de ses toiles et toujours montrent la pointe d’un tetin sous un bord de chemise tombante, on songe moins à la femme qu’à la praline, au bonbon musqué qu’une jolie femme porte à ses dents, au fondant d’une framboise nageant dans son jus, et la bouche se lubrifie, comme en été, quand sous un pavillon de pampre se balance aux yeux la grappe prometteuse.

Une toile de M. Chaplin en vaut une autre : c’est la même fantaisie aimable et vague. Il ne m’afflige que quand il s’attaque au portrait, — car M. Chaplin toujours se cassera à la réalité et a besoin — pour trouver son assiette — de n’en pas avoir. Son coloris, d’une douceur de confiserie, et son dessin, si adorablement peu dessiné, ne conviennent qu’aux éphémères de

l'imagination. Comme M. Ingres, il voit tomber le maçon de son échafaudage, mais c'est un polisson d’amour qui tombe de la ceinture de Vénus, et M. Chaplin le peint juste — comme il ne tombe pas. 11 regarde à côté, dans la glace d’en face, ou mieux — dans son prisme, et tout s’y casse d'une manière qui n'est sue que de lui. Certainement je n’affirmerai pas que le plateau que tient sa Jeune fille ait dans ses jolies menottes à trous un bien consistant équilibre et que ces bras rondelets ne fonderont pas au pcmier rayon des canicules. Mais c’est comme une pêche qui se serait faite femme et porterait ses sœurs pour faire voir ce qu’elle fut la veille. Fleurs, femmes et fruits, M. Chaplin doit se tromper parfois ; et quand son modèle ne vient pas, je gage qu’il s’en passe en rangeant en bouquet quelques grasses pulpes savoureuses du jardin, sauf, si celles-ci manquent, à demander au modèle le ton de la fraise, de la cerise ou de l’abricot.

J'ai donné une assez jolie place, comme on le voit, à M. Chaplin et je ne m’en repens pas, M. Chaplin a un peu fait école — pas chez les femmes, Dieu merci, — mais chez nos peintres. Plusieurs d’entre eux, décalquant la nuée où se dérobe sa spécieuse et mièvre facture, se sont mis à frotter sur fonds d’ambre des jus de groseilles. Eh ! mordienne, messieurs 1 on n’étudie pas un homme qui en a étudié un autre. M. Chaplin, c’est le petit-bleu de Fragonard coupé d’eau à l’usage des hommes tempérants. M. Chaplin joue devant Cythère sur la vieille lyre égratignée par les Dorât de la palette, une petite serinette — si jolie qu’elle en sera un jour

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agaçante. Je dois dire à sa louange qu’il ne cherche pas à jouer sur cette ruine des airs d’opéra.

J’encadre ici dans un paragraphe orné de népenthès, entre deux cyprès, la vénérable mélancolie de M. Hébert. Je regrette de n’avoir pas pu découvrir le Matin et le Soir de la vie qui ont à la lecture un bon parfum de foulard trempé. Mais j’ai vu la Muse populaire italienne qui n’est pas mal pour un élève de cet âge et révèle des dispositions sérieuses. J’ignore dans quelle familiarité le directeur de l’Académie de France à Rome vit avec Raphaël et Léonard de Vinci, mais je parie que ces antiques rapins lui font des charges d’atelier et abusent de sa candeur. M. Hébert, comme ces bons vieillards d’Erckman-Chatrian, ferait bien de sortir entre deux sanglots des galeries de la Villa Medicis et de s’aller frotter le dos au soleil. Je n’aime pas les peintres attaqués de la moelle épinière, et l’art n’est pas un hôpital.

La Muse populaire est une agréable et insignifiante personne en pâte filante de macaroni, avec des yeux bovins, une bouche tracée au cordeau et un galbe en amande. Rien n’égale la nullité de cette dame si ee n’est sa froideur, et l’on dirait, à la devanture d’un coiffeur, une tête de Sidonie sur laquelle on aurait étoupé de la filasse entortillée de lierres. La muse de l’Italie, après Virgile, Dante, Tasse et Pétrarque,

n’est pourtant pas une poupée de perruquier. Nourricière des génies, elle frappe de sa main ses seins plus durs que le marbre et en tire un lait rempli d'ivresse et de force. Je comprends que M. Hébert n’ait pas l’ouverture de bouche qu’il faut à ces mamelles géantes. — M. Hébert me fait l’effet de ces invalides couverts de médailles et criblés de blessures. Il a beaucoup fait la guerre, il a remporté beaucoup de médailles — et il a beaucoup été blessé.

Nous prendrons, si vous le voulez, après la piquette à l’eau de M. Hébert, un bon coup de vin généreux chez M. H. Régnault. Sa Salomè est une page hardie, d’une couleur intense et d’une originalité réelle. La danseuse est assise, un poing sur la hanche, tenant entre ses cuisses le bassin et le couteau qui doivent servir à la décollation de saint Jean-Baptiste. Les jambes, distantes à la hauteur des genoux sous la jupe, se rapprochent vers la cheville et se croisent aux pieds. Un bout de chemise, glacée de tons gris-souris, bouffe en plis froissés et lâchement glisse jusqu’aux orbes de la gorge qu’elle moule sans les découvrir. Fixée au col nerveusement, la petite tête animale de Salomé se balance avec une coquetterie joyeuse ; tout entière dénouée, sa nocturne chevelure croule sur ses épaules et répand sur le noir éclair de ses grands yeux un brouillard de mèches entortillées comme

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des cardées. Les joues, plâtreuses et malsaines, se carmin ent d’un fard cru et plissent, aux coins des lèvres, un superbe sourire triomphant qu; relève la bouche et montre une cruelle mâchoire. Derrière Salomé, un fond de damas jaunes se moire de clartés chatoyantes sur lesquelles se plaque, avec une turbulence inouïe, l’échevèlement de la massive crinière. Le reflet violent des jaunes, accentué encore par le jonquille de la jupe, teint d’un ton citrin amer les épaules, la figure et les jambes; mais par-dessus toutes subjugue l’odeur de cette chair moite de crime — la férine et irritée odeur d’un giron de ballerine.

M. Régnault a su camper sa figure : elle est vraiment assise et toute à son affaire. Le sourire est terrible et montre les dents ; il sent la mort et se moule dans la forme d’un baiser. L’œil, noyé dans la haine et dans la volupté, roule, en ses prunelles de jais liquide, de la caresse et de la menace. De toute cette molle et effroyable^ fille peinte sort l’orgueil de la victoire. Elle passera de la danse au crime en riant et en tordant ses reins, comme une démone et comme une bête. Elle sent le rut et la boucherie, féroce et lascive sans amour. Je ne chicanerai pas M. Régnault sur la justesse du vêtement et des accessoires. Je ne vois pas le côté histoire : je regarde le côté femme. Il m’importe peu que Salomé fasse craquer ses hanches dans du bazin, du taffetas, des damas ou des satins, et qu’elle soit la vraie Salomé du trop facile Hérode. Je trouve bne Salomé ; je ne cherche pas la Salomé. Il me suffit que l’artiste ait caractérisé avec un

stylo pittoresque et vrai, en sa resplendissante guenille froissée, la fille d'amour.

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