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Les peintres de portraits

Peut-être le reverrons-nous souvent. Après avoir attiré notre attention il peut conquérir notre sympathie, devenir pour nous une façon d'ami muet.

La plupart des portraits ne frappent qu'Un instant notre regard, s'effacent tout de suite de notre mémoire. Mais il s'^n trouve auxquels le talent de l'artiste, la physionomie du modèle ont conféré un charme, une attirance énigmatiques. Ce n'est pas aux portraits historiques, aux portraits qui fixent l'aspect extérieur d'une personnalité célèbre que va ma prédilection. J'aime interroger les portraits anonymes, les portraits d'inconnus, parés du prestige d'un peu de mystère. Mon imagination prête aux visages insensibles, aux corps immobiles, une vie intérieure, une mentalité, une santé, un tempérament, des aventures, des épreuves, un passé riche de souffrances et de voluptés, et selon l'âge des modèles une expérience ou des espoirs. . .

Lors de notre première rencontre avec une personne destinée à se trouver encore sur notre route, nous observons attentivement son visage et son air.

Dès l'abord, à notre insu, notre sensibilité s'émeut. Elle ressent une impression, elle réagit en nous fournissant une

appréciation. Cette appréciation est soumise au contrôle de notre jugement. Elle est bientôt adoptée, modifiée, rejetée. Sympathie ? Indifférence ? Méfiance ? Éloignement ?

Nos rapports avec cette même personne étant devenus fréquents, la qualité et la nuance de notre première impression se sont transformées en nous par imperceptibles degrés. Et si nous parvenons à une certaine familiarité, nous constaterons bientôt — pourvu que nous prenions la peine d'y réfléchir — l'impossibilité de retrouver, de préciser nettement l'effet exact produit à première vue, en notre for intérieur, par cette personne au moment précis oîj elle émergeait, pour nous, de l'inconnu. Son visage étranger, le timbre de sa voix, la couleur et l'expression de son regard, la façon de s^on sourire, l'odeur de sa peau, les particularités de son être, dont nous avons acquis, peu à peu, l'habitude, comment nous apparurent-ils et nous disposèrent-ils, à l'instant de notre présentation réciproque?

Notre instinct, qui nous incite toujours à juger d'après les apparences, nous a-t-il, une fois de plus, déçus ? Malgré d'innombrables déconvenues la plupart d'entre nous persistent à s'attribuer une manière de flair quasi infaillible. Combien fréquemment notre premier mouvement impulsif serait-il démenti si nous prenions soin de contrôler et de confronter nos sentiments raisonnes — aussi définitifs que peut les concevoir notre nature changeante — avec nos préliminaires sensations irréfléchies. Telle sympathie spontanée s'est peu à peu muée en froideur, en méfiance justifiée. Telle antipathie de début est devenue lentement une cordiale

confiance. En pénétrant dans l'intimité du caractère et de l'esprit de nos semblables nous avons pu apprécier leur bonté ou leur charme, leur égoïsme ou leur duplicité.

Ainsi l'aspect physique, les apparences extérieures sur lesquelles nous avions d'abord étayé un jugement ont passé au second plan et sont devenus des éléments accessoires d'information.

Cependant ces apparences extérieures constituent proprement le seul mode d'investigation que nous fournissent encore les portraits quand ils retracent les visages de personnes disparues dont aucun autre commentaire ne vient éclairer la physionomie.

Une inquiétante énigme nous est posée par tant de personnages peints, dessinés ou sculptés — anonymes et innombrables comme les passants de la vie. Leurs yeux et leurs lèvres nous intriguent par leur immobilité. Portraits conservés dans les familles, portraits alignés dans les galeries, portraits dispersés par le marteau d'un commissaire-priseur, au cours des ventes publiques, tous ne gardent-ils pas quelque secret, un secret ancien qu'ils taisent, bouches closes ou doucement souriantes, et que nous ne pénétrons pas?

Plus que tous les tableaux les portraits résument de la vie pensive. Les hommes et les femmes qui les ont inspirés ont réellement vécu, aimé, souffert. Les artistes appliqués qui les ont peints ont laissé paraître un reflet de leur émotion par leur effort de fixer un aspect définitif de leurs

modèles, de discerner en eux quelque chose de supérieur à leur destinée éphémère.

Cette essence d'humanité confère aux portraits une valeur dont sont moins pourvues toutes les autres œuvres d'art, groupes, statues, compositions à sujets religieux, historiques ou guerriers, scènes de genre, intérieurs, natures-mortes, fleurs. . .

Ces toiles, ces cartons, ces panneaux, ces papiers, comme ces marbres, ces bois, ces plâtres, ces terres-cuites, ces ivoires, nous sollicitent d'admirer l'ingéniosité, le goût, le sens de la forme, le sentiment des harmonies colorées ou des rapports de valeurs, le métier souple et sûr déployés par leurs auteurs. Mais ces visages peints, ces masques sculptés, en outre des mêmes mérites, nous proposent le problème excitant de deviner la personnalité de nos pareils, de faire la connaissance posthume d'êtres humains dont les traits peuvent guider notre perspicacité. Connaissance dont les agréments purement imaginaires ne nous ménagent, en échange, aucune déception, puisque les personnages auxquels veut s'appliquer notre curiosité bénévole sont décidément muets, dépourvus de susceptibilité, dénués d'esprit de contradiction, et tout prêts, en un mot, à accueillir sans sourciller nos hypothèses les plus fantaisistes et nos déductions les plus hasardées !

Tout le monde accorde un regard à un portrait pourvu que le mérite de l'artiste qui l'a exécuté soit suffisant pour ne pas décourager la bienveillance.

Les gens les moins cultivés, les moins attentifs, les moins sensibles aux choses d'art sont capables d'un effort de pensée — parfois d'un peu de rêve — devant l'image d'un inconnu. Tels ces oisifs qui s'amusent du spectacle tout extérieur que leur procure l'animation d'une place publique. Ils alimentent leur imagination au moyen des suppositions qu'ils conçoivent d'après les visages et les gestes des passants.

Le portrait est, sans conteste, la forme plastique la plus accessible à n'importe qui. Tout le monde d'ailleurs se croit compétent pour en juger.

S'agit-il du portrait d'une personne vivante: quiconque la connaît, même très vaguement, établit une immédiate comparaison entre le modèle et son effigie et n'hésite pas à formuler un avis. Cet avis ne se borne pas, en général, à traiter de la question de ressemblance plus ou moins précise et photographique ; il s'étend au mérite du dessin et de la couleur, de la présentation, de la mise en page, de la sensibilité de l'artiste et de son interprétation (1).

(1) Pour la majorité du public, à qui manque une conscience nette de ce qui constitue l'œuvre d'art, l'imitation de la nature poussée au point de produire l'illusion du réel est la première des qualités. Ce qui l'émerveille surtout dans l'art du peintre c'est le pouvoir de donner à l'image de l'objet l'apparence de l'objet même, c'est le trompe-l'œil. De même il jugera qu'un portrait est vrai s'il rend facilement l'apparence extérieure, suit la nature trait pour trait, donne aux yeux un certain éclat humide... (Jacques Mesnil. VÂrt au Nord et au Sud des Alpes à l'époque de la Renaissance. Etudes comparatives. Van Oest. 1911.)

Favorisés sont, à ce point de vue, les portraits déjà entrés dans le passé! Leurs modèles vieillis ou disparus ne viennent plus troubler, par le changement lent et inappréciable de leurs traits et de leur allure, voire de leurs ajustements et de leur coiffure, le jugement de ceux qui examinent une effigie tracée à un instant déterminé de leur évolution ininterrompue.

Moins que tous les autres artistes les spécialistes du portrait peuvent sacrifier aux modes — modes non de toilette mais d'esthétique — ces modes qui, dans l'art comme dans tous les domaines de l'activité humaine, suscitent de lentes transformations ou de brusques revirements de goût.

Sans doute tout portrait sent son époque et sa patrie. Il est romantique, bourgeois, pompeux, intime, superficiel, psychologique, il est aussi bitumineux, clair, rugueux, lisse, blaireauté, empâté, traité en ébauche, pointillé, selon la vogue variable des formules et des influences d'atelier. Mais il est toujours la représentation du modèle — qui exigeait la ressemblance. Il n'y a pas entre des portraits exécutés par divers Maîtres des différences aussi éclatantes et profondes que celles qui sont manifestes entre les compositions à personnages, les paysages ou les natures-mortes des écoles opposées ou successives.

Il y a des différences cependant, et l'observateur ne s'y trompe guère. Le peintre donne inconsciemment à tous ses portraits un air de famille, une parenté intellectuelle et même physique, par une interprétation, qui lui est personnelle, des types, l'emploi de formules identiques, des prédilections

pour certaines attitudes, certaines formes, certaines recherches de coloris.

II est banal de constater que tous les personnages qui ont posé devant Holbein, devant Van Dyck ou devant Titien revêtent des apparences analogues qui nous font deviner tout de suite l'auteur de leurs portraits. Ce n'est pas seulement l'allure de l'époque et du pays, les modes, les coiffures, les types, c'est quelque chose de plus intime, de plus profond, quelque chose qui est fait de pensée, de distinction, de charme, d'opulence, dont chaque artiste a empreint différemment ses travaux.

Pendant le court espace d'un demi siècle et sur un territoire aussi exigu que le belge, nous allons rencontrer une série de portraitistes bien caractérisés et partant bien différents entre eux. Vous discernerez au hasard d'une exposition rétrospective ou d'une visite au Musée Moderne les portraits de François Navez, d'Antoine Wiertz, de François Simonau,de Liévin DeWinne,d'EdouardAgneessens, d'Henri Leys, de Louis Gallait, de Jean Portaels, d'Emile Sacré, de Camille Van Camp, de Louis Dubois, d'Alfred Stevens, de Nicaise de Keyser, d'Alexandre Robert, d'Alfred Cluysenaer, de Gustave Vanaise, d'Isidore Verheyden, d'Emile Wauters et de leurs émules. Vous constaterez que, par la grâce et le tempérament de chaque peintre, des hommes et des femmes, très différents entre eux, ont revêtu, en peinture, cette indéfi-

nissable analogie qui vous fera citer tout de suite les signatures des artistes.

Ce n'est pas l'air du temps qui apparente ainsi ces images entre elles, mais c'est la forte personnalité de l'auteur qui leur imprime sa marque et nous oblige à les voir et à les comprendre selon sa vision, sa sensibilité, son imagination, son goût, son interprétation propres.

L'École belge présente, dans la diversité de ses tendances et de ses individualités, des caractères généraux, et je ne parle pas seulement du sens inné des colorations harmonieuses auxquelles pense tout de suite le lecteur accoutumé à la peinture de chez nous. Ces caractères généraux peuvent se définir partiellement aussi par des lacunes, puisque, à côté de la conscience, du savoir technique et du sens plastique, j'énumérerai le manque de goût, l'absence de fantaisie, le défaut de culture dont font preuve beaucoup de nos peintres, par ailleurs si bien doués, et cela est particulièrement sensible dans l'art du portrait en Belgique.

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