Chapitre II
FRANÇOIS J. NAVEZ
L'admiration provoquée, de nos jours, par les portraits de François Navez n'étonnerait peut-être pas beaucoup le vieux Maître s'il lui était donné de connaître nos prédilections artistiques (1). Mais cette vogue posthume ne compenserait pas, sans doute, à ses yeux, l'oubli dans lequel sont tombées ses grandes compositions. Oubli définitif ? Qui pourrait l'affirmer ? Et comment deviner les revirements du goût en présence des réhabilitations auxquelles les spéculateurs et les collectionneurs nous ont accoutumés ? Les objets d'art et les meubles de style premier-Empire étant devenus Anciens et remis à la mode comme tels, pourquoi douterions-nous de voir les productions de l'époque immédiatement postérieure retrouver bientôt leur tour de faveur ? N'avons-nous pas vu naître l'engouement pour tout ce qui nous a été conservé du XVIÎÎe siècle français ou anglais et vu monter follement la cote des enchères pour des ouvrages
(1) « Comme je te l'ai déjà dit, je crains d'être obligé de me consacrer, )) comme les autres, au « Genre )). Lorsque tu en trouveras l'occasion ne manque » pas de dire que le Portrait est ma spécialité, car j'attends plus de ce genre là
)) que de tous les autres. »
F. Navez. Lettre à M. de Hemptinne.
Rome, février 1819.
complètement dédaignés vingt-cinq ans auparavant ? Si nos arrière-neveux en viennent à s'éprendre un beau jour des Saintes Familles ou des scènes bibliques auxquelles François Navez dut, vers 1835, une notoriété européenne, je n'en serai pas autrement surpris pourvu que la nouvelle m'en parvienne, dans un monde meilleur !
François Navez, né à Charleroi en 1787, sous le régime autrichien, était un enfant lors de l'établissement de la domination française sur nos Provinces (1795). Le siège de Charleroi et la reddition de la Ville eurent lieu en juillet 1794. Vingt ans plus tard, la Belgique — après la chute de Napoléon — était séparée de la France (1814) ; sa réunion avec la Hollande allait durer jusqu'en 1830. Navez atteignait l'âge de 43 ans au moment de la proclamation de l'Indépendance de la Belgique.
Wallon par le sang, Français de culture et d'éducation, élève de Louis David avec lequel il avait travaillé longtemps à Paris, puis façonné par un long séjour en Italie, le peintre ne tient en aucune façon au terroir.
Il n'est pas doué d'ailleurs de ce sens instinctif de la couleur chaude, flatteuse aux yeux, et brillante, qui caractérise la plupart des Maîtres marquants de l'Ecole belge et les apparente à leurs grands ancêtres flamands. Il ne possède pas ce don merveilleux accordé à nos coloristes dont la sensibilité de vision est si fine, si impressionnable, si gourmande qu'elle sait apercevoir et fixer sur la toile, en harmonies
F.-J. Navez Portrait de l'artiste (Musée de Bruxelles)
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savoureuses, des gammes de tons imprévus et rares dans leurs modulations les plus subtiles, en un mot les exacts rapports et les valeurs relatives des belles taches de la couleur — taches si délicieusement assorties que leur seul aspect réalise de la sensualité, de la volupté pour qui sait regarder et comprendre.
Le jeune François Navez, à travers l'enseignement de son premier maître Isidore François et de l'Académie de Bruxelles, plus tard sous l'influence de Jacques Louis David, envisageait comme source primordiale de tout art pictural les œuvres de Raphaël Sanzio, le Maître des Maîtres. Art de style, de composition, de ligne, dont les recherches de couleur et de pittoresque étaient le moindre souci.
A cette époque on reconnaissait au divin Urbinate tous les dons du génie ; la perfection absolue de ses peintures formait article de foi. Les ouvrages de ses prédécesseurs étaient incompris ; personne, à peu près, dans aucun pays, ne s'intéressait aux Maîtres primitifs dédaigneusement traités de gothiques (1).
Durant les premières années qui suivirent les événements de 1814, Bruxelles avait gardé les mœurs d'une petite ville de province; les personnalités en vue y vivaient entourées d'une déférence singulière, tout le monde se connaissait, la
(1) (( Les Allemands ici aiment à se faire remarquer; ... ils recherchent les » tableaux les plus gothiques et disent que Raphaël a gâté la peinture. Ils sont ici )) la risée de tout le monde. »
Lettre à M. de Hemptinne.
Rome, 4 janvier 1818.
« carrière des Arts » n'y était guère encombrée. Quelques artistes occupaient fort l'attention publique.
Grâce à son incontestable talent, grâce aussi aux circonstances, Navez fut de bonne heure prophète en son pays.
Il avait débuté avec éclat à une exposition de Gand où le grand prix de peinture lui avait été décerné.
La Société des Beaux-Arts de Bruxelles, présidée alors par le Duc d'Ursel et dont le Secrétaire était M. Picard — deux noms de Mécènes que l'on retrouve jusqu'à nos jours, portés par des descendants qui n'ont pas démérité de l'Art — alloua une pension à Navez afin qu'il pût se rendre à Paris et y poursuivre ses études. C'est ainsi qu'il entra à l'atelier de David.
Le prestige de Louis David était alors considérable. Quand, en 1816, le régicide, banni au moment du retour des Bourbons, vint se fixer à Bruxelles, il y trouva l'accueil le plus déférent et le plus flatteur.
Navez était rentré dans sa patrie à la suite de David, mais dès l'année suivante le Duc d'Ursel lui faisait attribuer, par la Société des Beaux-Arts, une nouvelle bourse de voyage, afin qu'il pût passer trois ans à Rome et s'y perfectionner dans son Art,
A l'expiration de ce terme, Navez obtint, en qualité de pensionnaire du Gouvernement des Pays-Bas, les moyens de prolonger son séjour en Italie. Sur la cassette du Roi il lui fut accordé quatre mille francs pour dix-huit mois de résidence supplémentaire à Rome.
La vue des chefs-d'œuvre de l'art, la contemplation des
F.-J. Navez
Groupe de la famille de Hemptinne
(Musée de Bruxelles)
beautés de la nature, la fréquentation d'artistes éminents, le choix de modèles à son gré, des déplacements à Naples, à Florence, à Venise, et principalement son extrême application au travail, permirent à Navez de recueillir tous les fruits de ce voyage (1). Il effectua des envois réguliers de ses ouvrages à Bruxelles et reçut non moins régulièrement des avis, des louanges ou des critiques que lui adressaient, dans le style ampoulé du temps, le Duc d'Ursel, M. Picard, ou Louis David.
En 1822 François Navez, âgé alors de 35 ans, vint se fixer définitivement à Bruxelles. Les tableaux qu'il avait rapportés de Rome furent exposés au Musée pendant tout le mois de mars et y furent l'objet de l'admiration générale.
Encore que Navez ne fut plus Français, ses amis de Rome et de Paris, Louis David, Ingres, Léopold Robert, Sclinetz, lui conseillaient vivement de s'installer soit à Paris, soit à Rome.
Beauvoir lui écrivait encore après 1830 : « Votre Belgique me paraît un trop petit royaume pour occuper et enrichir un artiste. »
Néanmoins, Navez tint bon.
Des commandes, des succès officiels, médailles, décorations ne tardèrent pas à lui venir. Il conquit rapidement une
(1) En 1818 il dessine, d'après les Éginètes (aujourd'hui à la Glyptothèque de Munich). «J'ai obtenu la rare permission de pouvoir dessiner d'après les » statues trouvées à Egine, en Grèce, par un Anglais et achetées par le Roi de > Bavière. C'est la sculpture la plus originale et la plus sévère que j'aie encore » vue. » (26 novembre 1818.)
notoriété européenne et vit ses œuvres acquises par des amateurs anglais, hollandais, italiens, par la Pinacothèque de Munich, etc.
Un mariage avantageux, avec la belle-sœur de son ami de Hemptinne, célébré en 1825, avait achevé de l'attacher à Bruxelles. Il ne voyagea plus guère par la suite, et ne retourna qu'une seule fois à Rome.
Il avait acquis un terrain dans le prolongement, récemment décrété, de la rue Royale et construit cet immeuble dont les vieux Bruxellois se souviennent, qu'il habita jusqu'à sa mort, à l'endroit qui devint, par la suite, la place du Congrès, en face des bas-fonds, commandant l'admirable panorama de la ville basse.
L'habitation privée de M. et Mme Navez n'occupait qu'une partie de la construction ; elle était reliée, par une terrasse fleurie, aux trois ateliers superposés qui y développaient leurs vastes proportions (1).
Celui du premier étage était réservé au Maître ; au rezde-chaussée travaillaient les jeunes gens qui sollicitaient, nombreux, ses conseils ; au second étaient installés les cours pour dames, très fréquentés et de grande vogue.
En 1831 Navez prit officieusement la Direction de l'Académie de Bruxelles.
II était Conseiller Communal. Sa situation à l'Académie ne fut régularisée qu'en 1835. Il fut alors nommé, par l'Administration Communale, Directeur et Premier Professeur de
(1) L'emplacement de la maison de Navez est occupé actuellement par les immeubles n»» 65 et 67 de la rue Royale.
F.-J. Navez
Marinecia
(Appartient à M. Norga)
peinture et de dessin d'après nature. En 184Q la Ville ayant adjoint une autre classe de peinture à rétablissement, Navez ferma son atelier personnel pour jeunes gens.
Jusqu'au moment où la cécité commençante obscurcit, puis ferma définitivement ces yeux qui avaient tant observé et tant aimé la beauté des choses, tant fourni de labeur aussi, la destinée de Navez fût brillante. Sa dernière œuvre date de 1862: il a alors 75 ans. Mais il fut cruellement atteint dans sa vie intime. Son fils d'abord, à 20 ans, sa fille ensuite, qui avait épousé Jean Portaels, l'élève favori du vieux maître, furent brusquement fauchés par la mort.
Devenu aveugle et sourd, isolé du monde extérieur dans la nuit et dans le silence, Navez survécut à tous les siens, à sa sœur Jeannette, à Madame Navez qui, toutes deux, l'avaient entouré de tendres soins. I! résista ainsi jusqu'à l'âge de 82 ans.
Sans doute Navez connut les revirements de la faveur publique. La contradiction et la critique ne lui furent pas épargnées. Prophète d'un style académique d'importation étrangère, il vit bientôt s'affirmer le goût d'un réalisme plus autochtone. Tout de suite après 1830, Wappers fut opposé à Navez. Un véritable engouement se produisit en faveur des productions de la nouvelle école. Aujourd'hui les choses sont remises au point et l'on s'étonne de cet antagonisme. Des deux rivaux, c'est Navez qui nous semble le plus actuel, le plus vivant, le plus sincère, dans ses portraits tout au moins.
Navez crut discerner dans les attaques passionnées auxquelles il fut en butte les marques de l'ambition et de la jalousie de ses jeunes rivaux. Fidèle aux admirations et aux convictions de sa jeunesse il déniait à ses détracteurs, dépourvus de certains des mérites qu'il savait posséder, la valeur d'autres qualités auxquelles, de très bonne foi, il n'attachait pas de prix.
Comment le peintre compassé de ces froides compositions, auxquelles — l'imagination tendue vers les « Stanze » de Raphaël — il s'appliquait avec plus de volonté que de tempérament, eut-il pu apprécier et s'assimiler l'apport novateur d'un romantique comrne Eugène Delacroix, plus tard d'un naturaliste comme Courbet et, chez nous, d'un Leys, d'un Ch. Degroux, d'un Louis Dubois ?
11 est vrai qu'il en vint, par la suite, à admirer et à comprendre les Van Eyck et Memling et qu'il les proposait en exemple à ses élèves . . .
Provisoirement c'est le portraitiste qui nous semble éclipser le peintre d'histoire et devoir concentrer tout notre intérêt.
Selon la juste observation de Salomon Reinach, « les » artistes de cette période, si triste en somme pour l'Art, ne » se révèlent vraiment, avec le talent qui leur était propre, » que dans le portrait. Là, en présence de la nature, ils » oublient heureusement les conventions, la superstition de » l'antiquité et les partis pris ».
Cette remarque me paraît pouvoir être généralisée.
Elle n'est pas applicable seulement aux productions
d'une certaine époque. Je sais quelques fantaisistes pour qui Raphaël est, avant tout, un portraitiste, comme Titien, comme Van Dyck, et qui font plus ou moins bon marché de tout le reste de l'œuvre de ces peintres.
Sans doute cela est paradoxal. Néanmoins ne peut-on concéder que leurs grandes compositions, exécutées par souci du grand art, respect de soi-même et désir de gloire, sentent l'artifice et ne reflètent pas cette émotion communicative éprouvée par un Maître peignant le portrait d'une femme ou d'un ami, sans penser à autre chose, dans la spontanéité de sa vraie nature ?
Navez, en tant que portraitiste, est de premier ordre par la science technique qu'il avait acquise et par sa propre conscience d'observateur. Son dessin correct, son entente de la composition équilibrée, son goût sobre lui ont permis d'établir et de terminer, en quelques séances, ces effigies physionomiques et vivantes qui nous ont conservé exacte l'apparence extérieure de nos arrière-grands-parents.
On peut, sans exagération, égaler ces portraits à ceux de David et d'Ingres.
Le Musée de Bruxelles possède une série de toiles de Navez. Il se glorifie peu de la pâle Athalie interrogeant Joas ou de la glaciale Agar avec îsmaël dans le Désert, tandis que le groupe de la famille de Hemptinne, les portraits de Madame Doucet de Wansin, de Madame Faber, de David, d'Engelspach-Larivière, de J. B. Âlîard, du peintre lui-même paraissent des ouvrages définitifs.
N'est-ce pas le sort commun des oeuvres à formules, et
n'avons-nous pas vu, cette année même, l'exposition des toiles et des dessins d'Ingres (î) servir mieux le peintre de Madame de Senonnes ou de la Comtesse d'Haussonville que Fauteur du Vœu de Louis XH! et de V Apothéose d'Homère!
Chez nous, de Keyser, Galiait, Slingeneyer, Cluysenaer, Emile Wauters, férus tout d'abord, à leurs débuts, de peinture d'histoire, rêvant de grandes compositions, peignant des portraits un peu accessoirement, sans prétention, ne laissèrent-ils pas transparaître, dans ceux-ci, l'essence même de leur art et le meilleur de leurs qualités innées et acquises ?
Navez s'était fait une spécialité des groupes de famille. Ceux-ci résument à merveille son talent. Soigneusement composés, correctement dessinés, peints avec agrément, ils réunissent jusqu'à six et sept personnages, de grandeur naturelle, observés dans l'intimité — peut-être un peu apprêtée, mais néanmoins cordiale — de leur vie quotidienne. Jeunes mères entourées d'enfants, ménages de la bourgeoisie riche, familles entières, où même le chien du logis n'a pas été oublié, restituent, à nos yeux, des aspects fidèles de la société belge d'il y a tantôt un siècle.
Ces peintures nous touchent d'autant plus que les descendants des modèles figurés sur la toile nous coudoient quotidiennement et nous rappellent, par leur type héréditaire, leur stature, un je ne sais quoi de « ressemblant », leurs ancêtres se survivant, de par la magie des pinceaux de Navez^ dans leur apparence véritable.
(1) Paris, mai 1911. Galerie Georges Petit,
F.-J. Navez
Portrait de Louis David
(Appartient à M. Meurice, Bruxelles
Le Musée du Louvre a acquis, il y a quelques années, le portrait-groupe de Madame Van Tieghem de Tangry et de ses deux filles (les trois Dames de Oand) peint par Louis David. Les types et les modes y sont accusés jusqu'à la caricature. Combien je préfère, à cette œuvre, le groupe de M, et de Madame de Hemptinne avec leur fillette, qui est au Musée de Bruxelles.
L'œuvre de l'élève me paraît supérieure à celle du Maître. Malgré le choc d'un vert et d'un bleu également intenses, Navez a su résoudre, en accord harmonieux, les dissonances dont il avait formé d'abord sa composition coloriste. Sans doute il s'apparut, à lui-même, très hardi et « moderne » en juxtaposant de la sorte des nuances froides et dures, à peine soutenues de quelques accents complémentaires.
Peint pour un ménage avec lequel le peintre était des plus liés (1), le portrait revêt l'apparence d'un morceau de bravoure, avec des virtuosités, des saveurs d'exécution, des coquetteries de pinceau, des recherches de matière trop rares chez Navez. jamais son travail ne parut, à la fois, si voulu et si libre. Cette œuvre — de sa jeunesse — peut passer pour la plus complète et la plus caractéristique qu'il nous ait laissée. Elle est datée de 1816, c'est-à-dire avant le séjour à Rome. On sent qu'aucune concession au goût personnel des modèles ne dut être consentie. Navez, non plus timide et timoré — tel qu'il se montre dans ses œuvres épisodiques ou religieuses, d'inspiration raphaëlesque — - a tenu, cette fois, à
(î) Navez épousa, par la suite, la sœur de Mme de Hemptinne.
affirmer une sensibilité originale. Sans doute n'est-il pas très éloigné encore de David et de l'influence classique française, mais, néanmoins, il dit à sa façon — et avec un indiscutable bonheur — certaines choses pittoresques qui amplifient l'éloquence, trop souvent un peu sèche, de son style.
j'ai connu, alors que j'étais moi-même un tout petit garçon, la très vieille dame qu'était devenue la fillette — si tendrement appuyée sur ses jeunes parents, au centre du groupe de la famille de Hemptinne.
Cette frêle enfant, dont le peintre avait marqué si justement, dans sa composition, qu'elle était l'unique souci et le pivot vital d'un ménage uni, n'avait point, malgré l'atmosphère de prudente tendresse entretenue autour de sa jeunesse, été épargnée par les déceptions de la vie. Désenchantée, mais résignée, après les cruels mécomptes d'un mariage malheureux, elle avait repris son nom de jeune fille et vivait solitaire, entourée de ses tableaux, de ses bibelots, de ses souvenirs (1). je revois, parmi mes plus anciennes impressions d'enfance, sa maison de la place des Martyrs, son salon du premier étage où le fameux groupe était en belle place parmi quelques toiles de « son Oncle Navez » ; le sopha où elle s'asseyait, au-dessous du groupe.
Un usage familial associait ma très jeune importance à la visite que mes parents rendaient à Madame de Hemptinne le premier janvier de chaque année. Je retrouve, dans ma mémoire, l'accueil à la fois cérémonieux et cordial de la
(1) Navez a peint plusieurs fois le portrait de cette nièce.
F.-J. Navez
Portrait de Madame Doucet de Wansin
(Musée de Bruxelles)
PUBLIC
maîtresse du logis, toute petite, avec sa voix trop grave, ses yeux intelligents, sous un grand front bombé, lisse et dégarni, que deux touffes de cheveux blancs bouclés accompagnaient aux tempes. Mais le portrait, alors, ne requérait pas beaucoup mon attention. Je ne détaillais pas, non plus, les éléments qui auraient dû composer, à mes yeux d'enfant, un milieu si savoureusement démodé. Seul un tableau, où quatre ou cinq personnages vus à mi-corps se trouvaient réunis, m'intriguait par le mystère de son sujet (1). Avec ma mentalité rudimentaire de gosse — analogue, sans doute, à celle d'un sauvage — je m'étonnais naïvement d'un visage vu de profil, dont je cherchais en vain l'autre moitié, le second œil, sans parvenir à m'expliquer quel écran cachait cette demi-figure disparue. L'offre d'une croquette de chocolat me tirait de ma contemplation réfléchie. . .
Plus tard, Mme de Hemptinne avait émigré avenue du Boulevard. C'est là que j'ai brusquement aperçu la ressemblance de son masque étrange avec les traits déjà caractérisés de l'enfant du portrait. Je me suis demandé si la comparaison inconsciente et quotidienne que pouvait établir le modèle avec cette ancienne effigie n'était pour rien dans le maintien d'une coiffure et d'arrangements de toilette évidemment surannés. Esclave involontaire du passé, en mémoire des années heureuses d'enfance choyée, la survivante se raccrochait, peut-être, par toutes les forces de son cœur, à ces détails
(1) Navez. Scène de Brigands (La bonne aventure). Peint à Rome en IS21.
d'un temps aboli. On en discernait le rappel dans son attitude et dans l'ambiance de son logis.
Je fus à la fois peiné et réjoui quand, après la mort de Mme de Hemptinne, le portrait-groupe, qui m'était familier, vint s'ajouter aux collections du Musée : peiné par l'éparpillement d'un ensemble original et la disparition d'un témoin de jadis, réjoui par la certitude de pouvoir, désormais, revoir l'œuvre, à mon gré, alors qu'elle eut pu demeurer secrète et cachée chez des héritiers de la défunte. Mais le parfum ancien, le pouvoir d'émotion qu'avait gardé, pour moi, le portrait s'est rapidement évanoui. 11 ne m'apparaît plus, quand je passe et quand je salue des yeux dans la même salle du Musée le portrait de ma trisaïeule, qu'une bonne peinture parmi bien d'autres.
De nos jours on ne peint plus guère de portraits-groupes. Parfois un essai est tenté, qui réunit, sur une grande toile, toute une famille ou bien des personnalités que des occupations ou des goûts analogues ont rapprochés. Mais cela est exceptionnel. Très peu d'artistes contemporains se trouvent d'ailleurs — par leur éducation technique — capables d'agencer, d'établir correctement et de mener à bien l'exécution d'une composition importante, réunissant plusieurs figures de grandeur naturelle, avec le souci de leur ressemblance physionomique. D'autre part, la préoccupation des familles d'éterniser leur aspect collectif ne résiste pas souvent à des considérations pratiques : la place fait défaut aux parois
F.-J. Navez
Portrait du Marquis Philippe-Ernest de Beauffort
(Appartient à M. le Comte de Beauffort)
des logis exigus et encombrés, la vie est chère, les dépenses de représentation extérieure ébrèchent le budget, les séances de pose sont longues et fastidieuses, on a si peu de temps à soi. Peu de gens, en somme, se décident à commander un ouvrage coûteux dont la réussite est hasardeuse. . .
Henri Fantin-Latour a peint d'admirables portraitsgroupes.
Qui ne se rappelle l'unité poignante de la famille D. .., en deuil, le charme grave de certaines effigies doubles du maître français, comme il s'en trouve au Musée de Bruxelles ou dans la Collection Van Cutsem !
Quand Fantin peignit U Hommage à Delacroix ou le groupe intitulé Autour du Piano, agencement artificiel de personnes réunies une fois seulement par la volonté du peintre, on devine l'effort, la difficulté de la présentation. L'œuvre est décousue, d'intérêt éparpillé, avec des morceaux merveilleux, tout comme le trop fameux Banquet des Gardes Civiques de B. Van der Helst au Musée d'Amsterdam.
Dans les groupes de Navez, au contraire, les membres des familles, habitués à vivre sous le même toit, sont bien à l'aise, dans le coude à coude quotidien. Je porte en ce moment mes regards sur un portrait réunissant six personnes peintes en pied par Navez en 1825, le père, la mère, leurs quatre enfants, je n'ai connu que deux de ces personnes, au déclin de leur âge. Les autres étaient mortes dès avant ma naissance ou disparurent durant ma première enfance, alors que j'étais encore incapable de garder leur souvenir.
Le peintre les a observées et fixées sur la toile dans
ragrément de leur jeunesse et la fraîcheur d'un bonheur souriant.
Il ne m'arrive jamais de contempler cette œuvre sans en ressentir quelque sérénité et aussi quelque mélancolie.
Ces modèles qui ont posé devant Navez n'ont pas été oubliés par aucun des membres de leur famille nés après eux. De la plupart de nos morts nous ne connaissons plus ni le visage ni l'aspect. Ici une intimité paisible survit à la disparition successive de tous les membres d'une maisonnée. Ils perdurent collectivement.
Tandis que de tant de défunts, même de ceux qui nous ont laissé des images fidèles, notre mémoire ne conserve que des impressions qui ne se relient à aucun milieu, à aucun intérieur, à aucun ensemble, à aucune communauté d'idées ou d'affections — pauvres personnalités séparées de leur temps et de leur atmosphère, flottantes dans le souvenir comme des feuilles sèches sur une mare — îa tranquille famille portraiturée par le consciencieux Navez demeure intacte, harmonieuse et durable. Elle reflète une époque, des modes désuètes de vêtement et d'ameublement, et aussi une manière de sentir et de comprendre la vie qui n'est plus la nôtre, celle de ce temps-ci, une manière qui est abolie, qui nous incite à réfléchir et à rêver. . . C'est là une façon de souvenir et d'exemple que bien peu de chefs de famille d'aujourd'hui légueront à leurs descendants.
Détail amusant: Navez était toujours disposé à compléter
F.-J. Navez M. Alexandre Heyvaert
(Appartien t à M. Heyvaert)
les ensembles qu'il avait composés. îl pensait à ménager des places éventuelles pour des enfants qui auraient pu naître et augmenter les familles.
Dans la liste de ses portraits nous trouvons cette note : « 1833 : ajouté le portrait du fils de M. Moeremans au tableau fait en 1831 ».
Ce tableau ne réunissait, à l'origine, que les deux époux. La survenance d'un fils avait nécessité une nouvelle intervention de Navez.
De même, dans le portrait de M. et Mme Doucet, avec quatre enfants, un grand chien placé au bas de la toile était destiné à un effacement possible; si un cinquième enfant était venu, le bon toutou eut été remplacé ; cela avait été bien entendu !
Des expositions récentes ont ramené sous les yeux du public de nombreux portraits de Navez (1). Ils ont vivement attiré l'attention et provoqué des commentaires et des critiques. Leurs mérites ou leurs faiblesses furent discutés tout comme s'il s'agissait d'œuvres paraissant pour la première fois et non de productions quasi centenaires, entrées dans le passé et consacrées par leur ancienneté.
Il me paraît piquant, à propos de l'ensemble d'œuvres de Navez réuni, en 1911, à l'exposition de Charleroi, cette
(1) Exposition Rétrospective de l'Art Belge. Bruxelles ÎQ05. Exposition du LXXV^e anniversaire de l'Université libre de Bruxelles 1909- Exposition de portraits. Société Royale des Beaux-Arts, Bruxelles 1910. Exposition de Charleroi. Les Arts Anciens du Hainaut. IQÎl.
année même, de rapprocher les appréciations de deux de nos critiques d'art les plus réputés et les plus pénétrants, MM. Camille Lemonnier et Gustave Van Zype.
Le Soir, mardi 8 août 1911.
« Dix salles sont du chemin à travers la Wallonie des siècles ; une dernière, » avec le père Navez comme enseigne, nous ramène aux contemporains et va » boucler le cycle. A Charleroi, Navez, enfant du pays, est roi s'il n'a dans » l'histoire générale de l'art qu'un trône minoratif. Je crains que sa gloire n'en » paraisse un peu provinciale. Trois ou quatre bons morceaux auraient suffi pour » marquer sa valeur éducative dans l'école. . . » (Camille Lemonnier.)
Dans son ouvrage consacré à l'École belge de Peinture, le même auteur avait écrit précédemment :
ft Navez, d'un talent correct et savant, ne s'échauffait que dans le portrait ; » il y apportait une maîtrise respectueuse et peignait son modèle simplement, » avec vérité. »
Au cours de la Conférence faite par Gustave Van Zype (Exposition de Charleroi), intitulée : Le portrait de Lucidel à Navez, on a entendu ceci :
« Il est naturel que l'on ait confondu sous la même étiquette de peinture
» flamande les œuvres de la Flandre, du Hainaut et du Brabant, car il n'y a » point entre elles de différences essentielles comme celles qui distinguent l'Art » Mosan de l'Art Flamand. (Dans les œuvres de l'Art Mosan la couleur ne » contribue pas à V Expression, ne leur communique point cette joie latente dont » elle domine toujours le langage des artistes de la Flandre et du Hainaut.) »
« Au XIXe siècle nous assisterons à ce phénomène décisif : Un artiste du » Hainaut — Navez — présidera à la renaissance de ce qu'on appelle la peinture » flamande
» La première leçon qu'offre l'histoire de la peinture belge au XIXe siècle » est dans le contraste entre les compositions de Navez et ses portraits. Il » montre comment l'influence de David fut une influence d'idées, salutaire » parce qu'elle apportait un enthousiasme, une énergie, une noblesse dans » l'effort, mais non une influence d'exemple. Dès que Navez abandonne l'idée,
» dès qu'il se trouve simplement en présence de la nature, on sent renaître le » caractère original de la peinture flamande, sa saveur forte
» On a compris, il n'y a pas bien longtemps, l'immense mérite de Navez.
» Le triomphe du romantisme, les railleries faciles que pouvaient justifier » les compositions classiques de l'élève de David l'avaient fait traiter avec beau- » coup d'injustice. Aujourd'hui il est placé dans l'estime de ceux qui connaissent » l'histoire de l'art contemporain bien au-dessus des peintres dont le succès » passager l'écrasa.
» Navez ira, avec aisance, dans ses innombrables portraits, au plus savou-
» reux réalisme. Son réalisme gardera seulement de ses admirations classiques » une gravité qui imprimera toujours au modèle, fidèlement peint, un accent de » grandeur, de vérité simplifiée et très noble, le même accent d'humanité puis- » santé, d'humanité générale, qui fait du portrait de Bertin, par Ingres, une » œuvre de grand art. Les portraits de Navez auront seulement, dans la couleur, » plus de sonorité et de forte saveur, par quoi ils se rattachent à la vision » frémissante, gourmande, des grands Flamands du passé et de leurs pairs, les » grands peintres du Hainaut
» C'est incontestablement en Navez que se réconcilient les aspirations
» nouvelles et les traditions de la race. C'est de lui que part notre nouvelle » fécondité ■<■