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Emile Wauters
Portrait de Mme de Somzée
(Appartient à M. de Somzée)
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Emile Wauters
Portrait de M. Cosme de Somzée
(Appartient à M. de Somzée)
Emile Wauters, né en 1846, a débuté d'une manière éclatante. Ses compositions historiques ont vivement attiré l'attention. Sa Folie de Hugo Van der Goes (1), aux nombreux personnages nettement typés, l'avait désigné aux commandes d'une clientèle qui voulait des portraits et ne rencontrait pas, parmi les quelques spécialistes du moment adonnés à ce genre, le peintre aux talents complexes capable de la satisfaire. Chez Emile Wauters la tranquille assurance du dessin, l'aplomb, la robustesse des proportions dans les figures, la savante et souple technique picturale annonçaient le portraitiste de race, doué pour fixer les ressemblances définitives, sans souci du détail éphémère des physionomies ou des ajustements, dans la construction et l'équilibre normal des traits. Ces ressemblances, tirées d'une consciencieuse et savante observation des formes largement rendues, devaient survivre aux transformations insensibles des modèles, et tels portraits peints il y a trente ans semblent, tant ils sont encore fidèles, avoir résumé l'essentiel de l'anatomie et de l'expression fondamentale des visages. En vieillissant les modèles ne se sont pas éloignés du type subtilement discerné et résumé par le peintre.
Emile Wauters fut tout de suite l'homme à la mode dans la société aisée de Bruxelles. Même l'exécution de ses deux panneaux pour !'« escalier des Lions » de l'Hôtel de Ville fût ralentie par l'empressement des amateurs qui obtenaient de poser chez lui.
(1) Musée de Bruxelles.
Le Salon Triennal de Bruxelles en 1881 avait consacré sa jeune gloire. Lors de l'exposition historique de l'Art Belge, l'année précédente, Emile Wauters — j'ignore pour quelle cause — ne figure au catalogue que par la mention de la Folie d'Hugo van der Ooes appartenant au Musée Moderne. Cette exposition, organisée à l'occasion du Cinquantième anniversaire de la proclamation de l'Indépendance de la Belgique, se solennisait en outre de marquer l'inauguration du Palais des Beaux-Arts construit par Balat (1). Elle eut dû résumer la production de tous les artistes notoires de l'école, vivants ou décédés, ayant brillé entre 1830 et 1880. Quelques lacunes voyantes s'y remarquaient.
Emile Wauters prit sa revanche l'année suivante. Il exposait en belle place le portrait de Madame de Somzée et celui de l'un de ses fils : deux pages de grande allure qui ne pouvaient passer inaperçues et devaient compter parmi les Clous du Salon.
Madame de Somzée, debout, en pied, de grandeur naturelle, en brillante toilette de satin bleu clair, était représentée dans un hall meublé comme un atelier d'artiste, appuyée à un piano, parmi des meubles, des carpettes d'Orient, tout un décor d'intérieur somptueux couvrant une énorme toile.
Le petit garçon, sur son poney Isabelle, arrêté sur la plage.
(1) Aujourd'hui le Musée Ancien, rue de la Régence. Ce Palais a été affecté à l'organisation des Salons Triennaux en 1881 et enl884. Depuis lors, Bruxelles attend toujours l'érection d'un Nouveau Palais. Les expositions des Beaux-Arts se font au Cinquantenaire dans des locaux de fortune, érigés à titre provisoire.
Emile Wauters
Portrait de M. Gaétan de Somzée
(Appartient à M. de Somzée)
Emile Wauters
Fillette à la poupée
(Appartient à M. Victor Vanderborght)
se silhouettait devant la mer du Nord assombrie d'un grand ciel nuageux.
Après tant de portraits bourgeois, de présentation monotone avec leurs fonds tout unis, ces deux œuvres brillantes, chatoyantes, largement établies, peintes avec brio, d'un coloris généreux, occupèrent l'opinion publique et provoquèrent mille commentaires.
Le portrait de Côme de Somzée, garçonnet debout jouant avec un chien et un cerceau, avait ouvert la série en 1876, celui du père de l'artiste et les portraits en pied magnifiquement individualisés, ressemblants sans atténuation, du Général Baron Goffinet et de sa femme, âgée déjà, en robe d'un violet-pourpre, parurent ensuite.
Beaucoup d'autres suivirent, une façon de Panthéon de la société belge du moment.
Avec moins d'aristocratique désinvolture, un coloris plus matériel, une exécution plus appuyée, Wauters osait faire penser parfois à Van Dyck et peut-être est-ce pour cela qu'il conçut le projet d'aller s'établir à Paris, comme son grand ancêtre était parti pour Londres, afin d'y acquérir, à son tour, une notoriété universelle et des succès fructueux.
Charles Hermans. — Charles Hermans, né en 1839 — un grand peintre qui vit un peu en marge du mouvement de l'École belge — n'a guère produit de portraits.
Le Maître de VAube (1) et de la Circé {2) n'a envisagé le
(1) Musée Moderne de Bruxelles.
(2) Collection Jacqmotte, Bruxelles.
portrait qu'à travers sa fantaisie personnelle, en tant que morceau d'exécution brillante et de coloris séduisant.
Ses effigies de femmes se bornent à fixer l'aspect superficiel, épidermique, combien charmant et délicieux d'ailleurs, de ses modèles. Dans le beau portrait en pied de M. A. Thierret, c'est l'accoutrement pittoresque, le costume de salle du maître d'armes et son attitude caractéristique « en garde » qui ont amusé le peintre et tenté ses pinceaux.
Quelques artistes, nullement spécialisés dans l'art du portrait, doivent être cités à cette place.
C'est d'abord le vénérable Eugène Smits (né en 1826).
La culture incessante de l'esprit, un haut idéal jamais perdu de vue, un souci de tenue et d'élégance, le sens de la beauté, des prédilections pour un coloris plus vénitien que flamand ont imprimé à l'art d'Eugène Smits une individualité caractérisée. Le Maître du « Cortège des Saisons » (1) a peint des nus chastement délicieux, des figures de femmes d'un raffinement exquis ; il s'est peu attaché au portrait. Mais dans ce genre où son imagination pouvait moins à l'aise se déployer, il a réalisé cependant quelques morceaux précieux.
Rien de ce qu'a touché le pinceau d'Eugène Smits n'est indifférent. L'âme délicate et noble qui a guidé cette main de peintre transparaît dans ses moindres travaux.
Une essence subtile en émane, mais seuls la respirent ceux qui la peuvent saisir; elle échappe à la foule.
(1) Musée Moderne de Bruxelles.
Xavier Mellerv Le sculpteur Paul de Vigne
(Appartient à Mme de Vigne)
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Xavier Mellery
Enfant à l'Orange
(Collection F. Mommen)
Xavier Mellery. — Xavier Mellery, né en 1845, qui devait aborder tous les genres et conférer à tout ce qu'il a touché une allure curieusement personnelle, a peint quelques portraits, avant de se confondre dans l'âme innombrable des choses ou de s'éprendre d'allégories nébuleuses exprimées en des compositions fermes et charnelles.
Le portrait de fillette de la Collection Mommen est un bijou d'observation dans son harmonie étrange, si neuve et si ingénument hardie, tout entière nuancée entre deux notes extrêmes de bleu verdâtre et d'orangé.
Mais c'est dans le portrait inachevé du statuaire Paul de Vigne, son ami d'enfance, que Mellery a résumé le plus complètement son art divinatoire et conscient. Ce front découvert, ces yeux inquiets, ces lèvres mystérieuses, tout ce visage d'artiste passionné ne révèlent-ils pas l'âme tourmentée du maître sculpteur, épris de style, de significative, nerveuse et pensive beauté ? !1 est infiniment regrettable que Mellery se soit détourné de la carrière de portraitiste et ne nous ait pas donné d'autres chefs-d'œuvre de cette sorte.
Den Duyts. Emile Claus, — Parmi les paysagistes, Gustave Den Duyts et Emile Claus ont parfois exposé des portraits. Ceux de Den Duyts ne témoignent pas de recherches très particulières. Corrects, soignés, ils rappellent l'effort d'un bon élève de l'Académie appliqué à peindre, au moyen des procédés et formules appris, des études correctement établies et modelées avec soin.
Chez Claus au contraire l'application à la figure humaine
des procédés de peinture luministe peu à peu acquis dans une observation de plus en plus aiguë du paysage a donné des résultats surprenants.
Dans le remarquable portrait de Camille Lemonnier sanguin et blond parmi les mille reflets d'un jardin ensoleillé, Claus a résumé tout le fruit de son labeur antérieur. Il a osé, avec le bonheur de la réussite, fixer des notations absolument nouvelles que son œil, étonnamment sensible, nettoyé de toutes traditions, de toutes habitudes, de tous partis pris, surprenait dans l'ambiance de la nature.
Il semble que M. Julien De Vriendt (né en 1842), ancien Député de Bruxelles, Directeur de l'Académie des Beaux-Arts d'Anvers ;
Jean Guillaume Rosier (né en 1855), Directeur de l'Académie de Malines et Inspecteur de l'enseignement du dessin,
et Joseph Janssens (né en 1854), Membre de la Commission royale des Monuments,
auteurs de nombreux portraits, s'apparentent par une conception identique de l'œuvre d'art. Leur sérieuse éducation technique, leur respect des enseignements du passé, leur conscience appliquée permettent à ces peintres de réaliser exactement les objectifs qu'ils se forment d'après l'aspect extérieur de leurs modèles. Il n'est pas douteux que ces modèles se trouvent toujours parfaitement satisfaits de leurs portraits, ressemblants, corrects et traditionnels.
Jean de la Hoese Portrait du D"" Rommelaere (Appartient au Dr. Rommelaere)
J. DE Lalaing (Comte) Portrait de M. Vinçotte, père (Appartient à M. Thomas Vinçotte)
Jean de la Hoese. — Jacques de Lalaing. — Au fur et à mesure de récoulement des années la pléiade des portraitistes belges contemporains recrute des peintres qui sont encore en pleine production, en pleine maturité ou sur le point d'y atteindre. De ceux-là on ne peut guère mentionner encore que les productions les plus anciennes, les ouvrages de début qui les ont fait connaître et apprécier, qui leur ont valu la notoriété et les commandes.
Jean de la Hoese, le Comte Jacques de Lalaing sont de ceux-là.
Jean de la Hoese, né en 1846, la même année qu'Emile Wauters, est uniquement et exclusivement un portraitiste. Il n'a pas éprouvé de velléités de secouer la poussière de ses bottes sur son ingrate patrie, il a fidèlement et patiemment réalisé une longue série d'œuvres consciencieuses dont les dernières, toutes récentes, sont dignes des plus anciennes. Encore tout mêlé à la lutte quotidienne, agissant et actif, il est tellement près de nous qu'aucune appréciation n'est aujourd'hui de mise à son endroit ; on ne peut établir de démarcations entre sa production d'avant IQOO et ses derniers portraits. Le moment n'est pas venu, faute de recul, d'apprécier son talent austère et probe.
Peintre et statuaire, Jacques de Lalaing s'est affirmé brusquement par des morceaux d'un grand caractère (le portrait de M.Vinçotte, Inspecteur général de l'Enseignement, le portrait d'un vieux curé de campagne, etc.) et depuis lors il a donné une série ininterrompue de portraits appréciés.
LÉON Frédéric. — Léon Frédéric qui n'est portraitiste que très exceptionnellement a cependant concentré dans quelques panneaux toutes les qualités essentielles de son rare et original talent (Portraits de M^e A. J. Wauters, de Mlle Wauters, de Mme Delstanche en Zélandaise, du Père de l'Artiste, etc., etc,).
Le peintre ému et recueilli de la « Vie de Saint François d'Assise », si passionné pour les 'choses de la campagne, rinterJDrète né de là 3aine rusticité des paysans, de la beauté robuste des paysages de l'Ardenne, a mis dans ses portraits toute la saveur de son art. Ce ne sont point des portraits mondains; n'y cherchez pas d'arrangements flatteurs, des teints" macérés dans les crèmes et les poudres de riz. Léon Frédéric observe les modèles de ses portraits du même œil aigu dont il scrute les visages de ses boêchelles ou de ses marchandes de craie. Il peint âprement, en tons forts, avec des ombres violemment reflétées, des nuances vives auxquelles la lente collaboration de très nombreuses années ajoutera une patine heureuse. Cela paraît d'abord cru, un peu dur, telle une pomme dans un verger, pas tout à fait mûre. Il faut y mieux regarder, discerner la sincérité intransigeante de l'artiste, son beau métier net et concis. Toujours le paysage, l'air ambiant encadrent le visage, lui mettent un fond vivace et parfumé de campagne.
C'est, comme dans beaucoup de portraits gothiques, l'image minutieuse et exacte de tout un coin de pays enclos dans l'ouverture d'une croisée, avec ses collines, ses bois, ses rochers, ses prairies, ses champs, ses bruyères, le ruisseau
H. EVENEPOEL
Portrait du peintre Milcendeau (Musée du Luxembourg, Paris)
sinueux au creux de la vallée, les chaumières éparses avec leurs jardins fleuris et le berger ingénu qui écoute l'angélus en gardant, attentif, son troupeau minuscule. La nature enveloppe la figure humaine, et la dépasse, elle revêt un caractère d'éternité qui accentue le fugitif, le transitoire de la vie, rapide et vouée au prochain oubli. Elle aide à en fixer l'aspect momentané.
Fernand Khnopff. — Fernand Khnopff, au début de sa carrière, s'est plu à peindre de nombreux portraits, principalement des portraits d'enfants. Il a manifesté dans ces œuvres son habituel souci de présentation originale, de mise en page personnelle, d'arrangement ingénieux et imprévu. Une extrême délicatesse de coloration pare ces images étudiées et tracées avec une minutieuse précision, ressemblantes, certes, d'une ressemblance typique et durable, dont l'apparition faisait événement aux Salons des XX. Les fillettes et les garçonnets d'alors sont devenus de belles Madames et des hommes graves sans cesser d'offrir à nos yeux les traits définitifs discernés dans leurs visages juvéniles par l'œil pénétrant de Fernand Khnopff, traits dérivant de l'anatomie même, de la structure et de la forme des têtes, de la proportion relative des diverses parties entre elles, si justement observées. Sans y appuyer, avec une discrétion nuancée, ce dessin caractéristique s'enveloppe et s'estompe de modelés doucement reflétés, mais il demeure comme le squelette sous son revêtement de chair, armature fine et définitive.
Le portrait du Père de l'artiste, qui fût quasi son coup
d'essai, fut certes un coup de maître. Par la finesse et la justesse de l'observation, la patiente technique de la peinture l'ensemble de qualités essentielles il revêtait cette allure indéfinissable que l'on est convenu d'appeler le style.
Herman Richir. — Herman Richir, Premier professeur de peinture et Directeur de l'Académie Royale de Bruxelles, qui débuta en 1887, a peint en 1888 le portrait-groupe de la famille Ward-Meulenbergh réunissant huit personnes.
Un tel ouvrage ne devait pas passer inaperçu. Il aiguilla l'artiste vers la voie dans laquelle, élève fervent de Charles Hermans, il s'est avancé depuis en faisant consacrer chaque année ses nouveaux succès.
Jean Delvin, né à Gand en 1855, et
Charles Mertens — un peu plus jeune — né en 1865, à Anvers, peignirent quelques portraits — trop peu — d'une belle tenue consciencieuse et grave.
Les portraits de Jean Delvin révèlent le souci d'une mise en page décorative, un goût d'arrangement personnel. Ceux de Charles Mertens sont plus sobres, plus précis, plus intimes et dépouillés. Parfois l'extrême précision du travail lentement poursuivi va jusqu'à un peu de sécheresse ou provoque l'assombrissement de la couleur, mais que de psychologie et de profondeur sous l'apparente fatigue de la technique !
Un autre Anversois qui fit, quelque dix ans avant
Fernand Khnopff
Portrait de Mademoiselle G. Philippson
(Appartient à Mme Philippson)
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Ch. Mertens, des débuts sensationnels, Jean Van Beers (né en 1855), ne peut être passé sous silence.
Ses petits portraits précis et secs, d'une netteté photographique, eurent leur période de succès. Van Beers peignait à petites touches imperceptibles des têtes caractéristiques s'auréolant des fonds les plus disparates. Il faut revoir au Musée d'Anvers le portrait de Peter Benoit, géant au masque lourd et puissant, parmi des bibelots et des tentures de boudoir. On croirait le Maestro fourvoyé chez une hétaïre de petite marque.
Son « Rochefort » n'est guère moins déconcertant. Visiblement le fameux pamphlétaire, pas plus d'ailleurs que la Sarah Bernhardt du Musée de Bruxelles, n'a jamais posé pour cette effigie inspirée par des documents mécaniques. Ce n'est pas là de la chair, des cheveux, un vêtement réels. Et quels cadres ! Le mauvais goût des cadres de Van Beers est phénoménal. On conçoit que sa technique de miniaturiste, ses excentricités laborieuses, son savoir-faire l'aient voué à peu près exclusivement à cet art d'exportation dont sa clientèle Sud-Américaine raffole et qui a provoqué son divorce d'avec l'école de chez nous.
JAKOB Smits (né en 1856). — L'art de Jakob Smits volontairement et un peu artificiellement inspiré de celui de Rembrandt, ne se meut pas à l'aise dans le portrait. Le dessin expressif et sommaire du peintre de Moll, son coloris aux brutalités cherchées, sa pâte truellée s'appliquent mieux aux
simplifications significatives, dont il a le secret, qu'à l'étude précise d'un visage humain.
C'est par le détail observé avec ferveur qu'un portraitiste traduit la vie intérieure, la psychologie de son modèle. Il faut apprécier chez Jakob Smits d'autres partis pris et ne pas lui demander la nuance, la demi-teinte, l'indication discrète et suggestive, l'esprit de la touche. Son émotion et son enthousiasme devant la nature s'expriment par des violences éloquentes, un peu frustes et bégayantes parfois, mais persuasives.
Ses quelques études-portraits, peintes en général à l'aquarelle d'après des membres de sa famille, ne manquent d'ailleurs ni d'allure ni de caractère.
James Ensor (né en 1860). — Après Emile Verhaeren il semble qu'on ne puisse plus toucher au Maître d'Ostende (1). Avec sa pénétrante sagacité de critique d'art, son imagination féconde de poète et de philosophe, Verhaeren a mis en lumière toutes les facettes du talent complexe d'Ensor, il en a expliqué les dessous, commenté les bizarreries, éclairé les mystérieuses complications. Il a aussi fait apercevoir les jeux raffinés du coloriste et vanté les cuisines un peu diaboliques du manieur de pâtes, du graveur à l'eau-forte, de l'aquarelliste déconcertant.
Le chapitre qui pourrait s'intituler « James Ensor portraitiste » a été écrit par Emile Verhaeren, il fait partie du
(1) James Ensor, par Emile Verhaeren, Van Oesî, Bruxelles, 1908.
Fernand Khnopff
Portrait de Mademoiselle de Bauer
(Appartient au Chevalier de Bauer)
chapitre IV de son livre « Les Toiles », pages 47, 48 et 49. On ne saurait mieux dire.
De plus en plus, Ensor s'est, au fil des années, écarté des besognes précises que le portrait impose. Il en peint ou en dessine de moins en moins, avec une fantaisie toujours plus libre et plus hâtive.
Edouard Duyck (1856-1897). — Henri Evenepoel (1872-1900). — Dans ce chapitre consacré aux vivants la place de deux artistes prématurément disparus demeure marquée parmi leurs contemporains. Edouard Duyck, mort à 41 ans, sortait à peine de la période des débuts. Ses peintures délicates, au modelé tendre, à la coloration perlée et comme diffuse, annonçaient un artiste timide, soigneux mais personnel. Il avait exposé quelques nus chastes et discrets. Certains petits portraits l'avaient fait remarquer. Nul doute qu'il eut trouvé dans cette spécialité le développement d'une carrière harmonieuse.
Henri Evenepoel nous fut enlevé à 28 ans. Celui-là était prédestiné, il fut devenu, s'il eut vécu, un fort entre les forts, grâce à son intelligence, à sa sensibilité, à son enthousiasme, à sa vaillance jamais rebutée. Le bagage de morceaux définitifs qu'il a laissé déconcerte par sa richesse et sa variété. De nombreux portraits — plusieurs Musées en ont recueilli — affirmèrent brusquement une juvénile maîtrise, une interprétation déjà vraiment autorisée, un ensemble de qualités insignes. L'École Belge perdit en lui plus qu'un espoir. Personne depuis n'a pris sa place, elle demeure ouverte,
brèche béante dans les rangs cependant serrés de nos bons peintres. Henri Evenepoel n'a pas de continuateur, aucun ne rappelle, même de loin, sa vivace saveur (1).
Voici l'heure de s'arrêter et de conclure.
En touchant le seuil du XXe siècle, en saluant !a pléiade des jeunes qui s'élancent à leur tour dans la carrière et qui déjà, par des portraits remarqués, ont affirmé leur récente maîtrise, un Jean Gouweloos, un André Cluysenaar, un Franz Van Holder, un Lucien Wollès, un Gustave Max Stevens, un Jef Leempoels — et combien d'autres encore qu'il faudrait citer — un Georges Lemmers, un Georges Fichefet, un Charles Michel, un Alfred Bastien, un Paul Artot, un Albert Pinot, un Franz Smeers, un Maurice Wagemans, un Philippe Swyncop, un Jean Laudy, un Maurice Blieck, un Camille Lambert, un Emile Vloors, un Paul Dom, un Walter Vaes, une Louise Brohée, un Dolf van Rooy, une Louise de Hem, un Albert Cels, un Hubert Glansdorff, un Georges Guêquier, vingt autres encore que j'oublie — et j'ai tort — je constate l'admirable fécondité de l'école et ses inépuisables ressources.
Quelle admirable abondance et que de promesses pour l'avenir !
Il sera réservé à quelque critique d'art du XXIe siècle
(1) Henri Evenepoel, par Paul Lambotte. Un volume. Van Oest, 1908.
Charles Mertens
Portrait de M. Franck
(Appartient à M. Franck à Anvers)
d'opérer un tri dans cette masse foisonnante d'œuvres, de les grouper pour les étudier selon leur esthétique, en dégageant la part de nouveauté apportée par chacun de leurs auteurs.
Pour ce faire cet homme futur bénéficiera de la clairvoyance que donne le recul des années. Il sera favorablement influencé aussi par le respect que continuera sans doute à inspirer tout ce qui, après avoir été démodé, est en passe de devenir ancien et par conséquent se trouve remis plus ou moins définitivement à la mode.
En examinant la production des peintres dont le portrait fut la spécialité et celle des paysagistes, genristes ou nature-mortiers qui ne firent que très exceptionnellement œuvre de portraitistes, il saura discerner la continuation d'une tradition féconde, la persistance de qualités caractéristiques inhérentes au tempérament de la race et à la séduction de la lumière locale.
Historien d'art il soudera, à son tour, de nouveaux maillons à la chaîne ininterrompue par laquelle on peut figurer l'École Belge, chaîne qui depuis les Van Eyck compte tant d'anneaux successivement rattachés les uns aux autres. Ainsi se perpétue à travers l'effeuillement des années et des siècles un durable souci de beauté.