‹ Les peintres du Bosphore au dix-huitième siècleChapitre 10 sur 76 · Arch. Aflf. étr., cartons Gonstantinople · texte numérisé non relu

Arch. Aflf. étr., cartons Gonstantinople

2. Nous possédons deux dessins que nous attribuons à Van Mour et qui sont recouverts d'un quadrillage en carrés comme s'ils étaient destinés à être convertis en tapisserie. L'un de ces dessins représente une audience du Grand Vizir j l'autre, la visite d'un ambassadeur chez un grand personnage de l'empire. Ce dernier dessin est très soigné et d'une composition charmante.

Amédée Vanloo, dont les tableaux, la Sultane Favorite avec ses femmes^ servie par des esclaves noirs et blancs (Salon de 1773), la Toilette d'une Sultane, la Fête champêtre donnée par les Odalisques en présence du Sultan et de la Sultane (Salon de 1775), furent exécutés en tapisserie.

De tous les tableaux de Van Mour, les plus recherchés étaient certainement ceux qui rappelaient les pompes si étranges du cérémonial ottoman. Les visites des ambassadeurs chez le Grand Vizir, leurs audiences chez le Sultan, donnaient lieu à des cortèges somptueux, à des réceptions brillantes ; leur reproduction permettait à l'artiste de déployer sa science de l'attitude et du costume des Orientaux. Au pittoresque de ces tableaux s'ajoutait l'intérêt historique. Ces cérémonies étaient en effet assez rares; il fallait un événement important pour qu'un étranger visitât le Grand Vizir ou le Caïmakan de Constantinople ; quant au Sultan, il ne recevait les représentants des

Puissances qu'à leur arrivée et à leur départ. Aussi n'étaient-ce pas seulement les ambassadeurs qui tenaient à conserver le souvenir de ces audiences ; chaque chef d'escadre, chaque gentilhomme attaché à la mission, voulait rapporter en Occident un tableau qui pût plus tard évoquer à ses yeux les scènes glorieuses auxquelles il avait pris part. Certains ambassadeurs avaient amené avec eux des peintres chargés de retracer leurs actions * ; c'était là une coûteuse précaution, que la présence de Van Mour à Gonstantinople rendit pendant longtemps inutile.

Yan Mour avait peine à suffire aux commandes ; et pourtant sa tâche avait été singulièrement facilitée par les formes du cérémonial ottoman qui, depuis la première audience accordée au XV* siècle par le Grand Seigneur à un

1. Virmond, par exemple, avait amené deux peintres, « Jean Semler, un Suisse, et Joseph-Ernest Schmid, un Autrichien, dont la réputation est aussi grande à Vienne qu'au dehors ». Ils firent du cortège du Sultan au Baïram un grand tableau : « On ne peut sans doute en voir de plus beau, écrit le secrétaire de l'ambassadeur, ni en Allemagne, ni dans aucun pays d'Occident, et à cause de l'art avec lequel il est peint, de sa beauté et de sa rareté, il mériterait d'être conservé dans un musée princier. » Historische Nachricht..., p. 219.

ambassadeur français jusqu'à la réforme introduite dans les mœurs ottomanes par Mahmoud, ne subirent aucune modification. Ce fut dans la même salle du même palais que pendant près de trois siècles furent reçus les ambassadeurs étrangers par des vizirs et des officiers dont les traditions avaient réglé d'une manière immuable les costumes, les attitudes, les gestes et les paroles. Dans ce décor où rien ne variait, seul, le sultan changeait, et Van Mour eut la rare fortune de vivre sous Achmet III, qui régna près de trente ans. L'artiste ayant donc ses personnages turcs posés une fois pour toutes, dans le fond de sa toile, n'avait plus qu'à y grouper, au milieu de leur escorte de capidjis, les membres de l'ambassade qu'il était chargé de représenter. Les attitudes de ces derniers étant également réglées par des précédents auxquels il eût été impossible de manquer, ces tableaux d'audience devaient se ressembler beaucoup, et, en effet, ils paraissent, à première vue, tous identiques : ce n'est qu'après un examen détaillé que l'on aperçoit les particularités qui distinguent par exemple l'audience de l'ambassadeur hollandais Cal-

koen (musée d'Amsterdam) de celle de M. de Bonnac, que M. le marquis de Luppé a bien voulu.nous montrer au château de Beau repaire, ou de celle du vicomte d'Andrezel, conservée dans la salle des actes de l'Université de Bordeaux.

Van Mour, que les ambassadeurs emmenaient à toutes ces cérémonies ^ notait avec soin les différents incidents qui pouvaient s'y produire. Les relations officielles déposées aux Archives du ministère des Affaires étrangères prouvent la minutieuse exactitude de ses compositions. Que l'on compare les tableaux des audiences de M. d'Andrezel et de M. de Bonnac. On voit, dans le premier, un personnage à longue robe et à bonnet fourré, qui manque dans le second ; les dépêches nous apprennent en effet, que le premier drogman de l'ambassade, Fornetti, qui avait accompagné M. d'An-

1. Van Mour accompagna M. de Bonnac à son audience d'arrivée à Andrinople, et il dessina de la cérémonie un croquis que l'ambassadeur envoya au ministre des Affaires étrangères. La relation de l'audience accordée à Gornelis Calkoen, le 14 septembre 1727, nous apprend que l'ambassadeur hollandais avait fait introduire dans la salle du trône un peintre pour « dessiner» la cérémonie. La Haye, Archives de la Direction du Commerce du Levant (Levantsche Handet),

drezel dans la salle du trône, s'était vu « couper à la porte » quand il avait voulu pénétrer chez le sultan à la suite de M. de Bonnac.

Un incident piquant de l'audience du marquis de Bonnac est indiqué dans le tableau de Van Mour. L'ambassadeur avait obtenu la permission d'amener avec lui ses deux fils ; au dernier moment, cependant, il n'avait pas cru devoir profiter de cette faveur. Pendant le repas qui précédait l'audience, le Grand Vizir s'étonna de ne point voir les enfants ; « il fit demander à M. de Bonnac pourquoi il ne les avait pas menés, et, le marquis ayant répondu que c'était parce qu'il avait trouvé qu'ils avaient encore les yeux trop petits pour contempler tant de magnificence et que madame de Bonnac y avait suppléé en envoyant M. l'abbé de Biron, son frère, le Grand Vizir répondit que Tabbé de Biron était le bienvenu et qu'il le voyait avec plaisir, mais qu'ayant parlé aux princes des enfants, il souhaitait qu'on les fît venir pour entrer dans la chambre du Grand Seigneur et qu'il ferait durer le divan trois heures s'il le fallait pour les attendre. Cela détermina le marquis de Bonnac à les envoyer

chercher et ils arrivèrent précisément comme le repas était fini. » On distribuait alors les cafetans (pelisses à manches larges, couvertes de drap d'or). « On accommoda sur le corps des enfants deux cafetans du mieux qu'il fut possible*. » Van Mour nous les montre en effet ainsi affublés, tenant gauchement sur leur bras la longue traîne d'un vêtement bien trop grand pour eux.

Aucune relation de voyage, aucun compte rendu officiel ne donne aussi exactement qu'un tableau de Van Mour la représentation des diverses phases d'une audience impériale. L'un des moments les plus curieux de la cérémonie fait le sujet d'une des toiles conservées à Amsterdam. L'ambassadeur, qui vient de descendre de cheval à l'entrée de la seconde cour du Sérail, pénètre avec son cortège dans cette mystérieuse enceinte. Tandis que majestueusement il s'avance, précédé de son drogman, du drogman de la Porte, entouré des tchaouches et des capidjis tenant à la main de grands bâtons garnis d'argent avec lesquels ils frappent par

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