‹ Les peintres du Bosphore au dix-huitième siècleChapitre 11 sur 76 · Arch. Aflf. étr., Turquie. Mém. et doc, vol. i · texte numérisé non relu

Arch. Aflf. étr., Turquie. Mém. et doc, vol. i

intervalles sur le pavé de marbre, la foule des janissaires, « comme un essaim d'abeilles », se rue sur les plats de pilaw que le Sultan a fait déposer par terre à l'intention de son armée. Le spectacle barbare de la générosité du Grand Seigneur n'était que le prélude d'autres largesses. Avant d'être admis en présence du souverain, les ambassadeurs devaient, d'après le protocole ottoman, être nourris et vêtus aux frais du Trésor impérial ; Van Mour a peint avec complaisance les belles pelisses d'hermine, de samour, les longs cafetans fourrés dont les ambassadeurs et leur suite étaient contraints de s'affubler ; et il a décrit dans deux de ses meilleurs tableaux le repas offert par le Grand Yizir, au nom du Grand Seigneur, avant l'audience solennelle.

La scène se passe dans la salle du Divan, immense pièce voûtée, couronnée d'un fort beau dôme doré et recouverte entièrement d'épais tapis persans. Sur le banc, orné d'étoffes et de coussins d'or et d'argent, qui fait le tour de la pièce, sont assis les grands officiers de l'Empire. Devant eux, sur de petits tabourets, sont placés d'énormes plateaux de métal. Cinq

tables sont ainsi dressées. A celle du milieu, en face du Grand Vizir, s'assied l'ambassadeur ; les drogmans sont debout auprès d'eux. A la gauche du Grand Vizir (on sait que la gauche est en Turquie la place la plus honorable), on voit les deux Cadi-el-Asker ou grands juges d'Anatolie et de Roumélie ; ils mangent seuls « parce que, étant hommes de lois, ils affectent avec plus d'exactitude de ne pas manger avec des chrétiens ». Le personnel de l'ambassade est réparti entre les autres tables dont les honneurs sont faits parle Capoudan Pacha ou grand amiral, par le Nichandgi-bachi, « dont la fonction est de faire le paraphe du Grand Seigneur sur les expéditions », et par le Defterdar, ou grand trésorier.

Le 27 novembre 1725, Van Mour reçut un brevet de « peintre ordinaire du Roi en Levant » . M. de Bonnac avait, dès son retour en France, obtenu en faveur de son protégé ce titre qui n'avait encore jamais été porté par un artiste français. Quoique Van Mour se fût empressé

de remercier le ministre et de lui envoyer une de ses œuvres en témoignage de sa reconnaissance, ce brevet ne lui parut qu'une bien médiocre récompense de ses peines et de ses travaux. Ses doléances sont exposées dans une lettre du 28 février 1728 :

J'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Grandeur le 9 novembre 1726 et d'accompagner ma lettre d'un tableau de l'entrée du port de Constantinople que j'ai pris la liberté de Lui présenter pour La remercier des bontés qu'Elle a eues de m'honorer d'un brevet de peintre du Roi au Levant. J'en ai appris la réception par M. le marquis de Bonnac qui me fit espérer qu'après un examen plus exact, j'apprendrais l'opinion qu'on en avait eue. J'attends encore cette satisfaction. Je supplie très humblement Votre Grandeur de vouloir bien m'accorder la grâce d'en marquer son avis lorsqu'EUe écrira à M. de Fontenu^ Je souhaite que cette reconnaissance de vos bontés puisse mériter l'approbation de Votre Grandeur et me procurer le moyen de n'être pas inutile à Constantinople.

La pension tardant à venir, Yan Mour crut trouver une occasion d'en hâter la délivrance dans le zèle dont il fit preuve au moment des fêtes données par M. de Villeneuve pour célé-

1. Gaspard de Fontenu, consul de France à Smyrne, avait été chargé de la gérance de l'Ambassade à la mort de M, d'Andrezel.

brer la naissance du Dauphin. L'ambassade de France à Constantinople a toujours déployé, dans ces réjouissances officielles, le faste le plus grandiose ; mais il est difficile de croire, que dans la série des fêtes qui se sont succédé jusqu'à la Révolution, celle du mois de janvier 1730 ait pu jamais être égalée. Dans les salons du palais, superbement décorés de tapisseries, de lustres, de miroirs, de girandoles, les invités se pressèrent pendant trois jours et trois nuits autour de six tables, toutes « servies, malgré la saison, avec la même profusion de tout ce qui se pouvait imaginer de plus rare et de plus exquis ». Mais ce fut surtout la décoration extérieure de l'ambassade qui excita l'admiration et la surprise des ministres étrangers de toutes nations, et la curiosité du Grand Seigneur et des Sultanes qui, du sérail, voyaient les terrasses du Palais de France s'étager sur la colline de Fera. Ce n'était partout que machines d'une élévation prodigieuse, édifices de cartons, charpentes de bois léger, « couverts de feuillages et ornés à la turque, c'est-à-dire éclairés de quantité de lampes de verre, peints de diverses couleurs et enjolivés de cent sortes de

colifichets dans le goût du pays, faits de bois fort mince, couverts de coton de bandes de papiers de toutes couleurs et de clinquant d'or en lame et découpé. Pour relever par quelques morceaux de goût ces petits ornements si agréables aux yeux des Turcs » , Van Mour avait, de place en place, peint des tableaux allégoriques, dont le Mercure de France publia quelques mois plus tard une ample description'. Ces allégories avaient été répandues à profusion dans la chapelle attenant à l'ambassade. Les capucins avaient voulu bien faire les choses, et la relation conservée dans les archives du couvent de Saint-Louis de Péra montre que « le fameux peintre » auquel ils s'étaient adressés n'avait pas ménagé son talent^.

En rendant compte au ministre de ces réjouissances, l'ambassadeur, M. de Villeneuve, n'a-

Page 1