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CHEVALIER DE MALTE ET PEINTRE DU BOSPHORE

Le 4 octobre 1760, rentrait à Malte un navire qui ne ressemblait ni à l'une des galères de l'Ordre, dont le retour de « caravane » était attendu, ni à l'un des vaisseaux que le roi de France envoyait parfois saluer le Grand Maître ; ceux des Maltais qui avaient fait la course contre le Turc ou le Barbaresque reconnaissaient la célèbre galère Capitane du Grand Seigneur, — la galère du Capoudan-pacha, du grand amiral turc. La population courait aux remparts ; mais l'alarme se changeait en surprise quand la galère turque, amenant son pavillon, entrait dans le port pour se livrer d'elle-même aux chevaliers. Parti de Gonstantinople, comme

chaque année au printemps pour sa tournée traditionnelle dans l'Archipel, le grand amiral avait fait relâche à Kos ; un vendredi, tandis qu'il était à la mosquée avec ses officiers et la plupart de ses matelots musulmans, les escla-' ves chrétiens qu'il avait laissés à bord s'étaient révoltés, avaient mis à la voile et réussi à gagner la haute mer.

A Constantinople, l'irritation fut extrême. L'incident menaçant de mal tourner pour les intérêts de la France dans le Levant, Versailles, sur les conseils de l'ambassadeur, M. de Yergennes, racheta au Grand Maître ce navire et, après de longues négociations, il fut décidé qu'une frégate du Roi viendrait chercher la galère capitane à Lavalette pour la ramener à Constantinople. Par égard envers la Porte, ces bâtiments ne devaient prendre à leur bord aucun chevalier de Malte*. L'un d'eux obtint ce-

1. Sur la prise de la galère Capitane, voir Sonnini, Voyage en Grèce et en Turquie, 2 vol. in-8», I, p. 233, et Bonneville de Marsangy, Le Chevalier de Vergennes. Son Ambassade à Constantinople. Paris, i894, 2 vol. in-8».

Un poème en langue maltaise, // gifen tore (le vaisseau turc), de G.-A. Vassallo, célèbre les exploits des esclaves chrétiens dont le souvenir est encore rappelé par une inscription dans l'une des chapelles de la cathédrale de Saint-

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pendant qu'une exception fût faite en sa faveur; il ne devait qu'à son talent de peintre l'honneur d'appartenir à l'ordre de Malte.

Depuis dix-huit ans, Favray vivait à Malte*, oii il avait été attiré en 1744 à sa sortie de l'Académie de France, par quelques chevaliers qui l'avaient connu à Rome ; il avait compté d'abord n'y faire qu'un séjour de quelques mois, mais, « les occasions d'exercer son talent » s'étant de jour en jour offertes plus nombreuses, il avait fini par rester dans l'île, peignant des tableaux dans les églises, faisant les portraits du Grand-Maître ou des chevaliers, retraçant dans ses toiles les principaux faits de l'histoire de l'Ordre ou les détails des cérémonies du chapitre général, s'adonnant

Jean -Baptiste. Ferris, Il maggior Tempio di S. Giovanni Battista in Malta. Malte, in-18, 1900, p. 71-73.

1. Né à Bagnolet en 1706, Favray avait été emmené à Rome en 1738 par de Troy, quand ce peintre avait été appelé à remplacer Natoire à la tête de l'Académie de France. Sur la nomination de Favray comme pensionnaire, ses travaux à l'Académie et sa copie de VEmbrasement de Rome, de Raphaël, voir la Correspondance des directeurs de l'Académie de France, IX et XI, passim.

surtout à reproduire le paysage ou les costumes des Maltaises dont les soieries éclatantes, les riches broderies, les coiffures étranges l'avaient séduit. Le grand-maître Pinto, en faisant du peintre, le 30 septembre 1751, un chevalier servant d'armes de la langue de France, l'avait définitivement fixé dans l'île où le hasard l'avait conduit. Sous ce ciel de Malte, si semblable au ciel d'Orient, devant ces femmes, dont les costumes comme les mœurs lui rappelaient tout ce que les marins et les négociants à leur retour des Echelles lui racontaient, Favray avait eu plus d'une fois la tentation d'entreprendre le voyage de Turquie. Il ne connaissait de la Méditerranée que ce qu'il avait pu en voir au cours des caravanes qu'il avait, comme tout membre de l'Ordre, dû faire à bord des galères de la Religion. Le renvoi de la Gapitane lui offrait l'occasion d'aller jusqu'à Conslantinople ; mais avant de s'embarquer, il se souvint qu'il avait été pensionnaire du Roi, et il envoya à Paris quelques-unes des toiles qu'il avait peintes depuis sa sortie de l'Académie de France à Rome et dont les chevaliers de Malte seuls avaient pu jusqu'alors

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apprécier les mérites. Ces tableaux, qui devaient ouvrir à Favray les portes de l'Académie des Beaux-Arts, ne rencontrèrent en France qu'un accueil assez réservé ; Diderot les vit au Salon de 1763 et les trouva « misérables »\ Des amateurs moins sévères avaient cependant pris plaisir à regarder ces représentations de costumes et d'usages inconnus à Paris, et Mariette, en notant dans son Abecedario^ le nom de Favray, ne manquait pas de signaler combien il était heureux que ce peintre eût pu obtenir l'autorisation de monter à bord de la galère Gapitane : « Il va faire à Constantinople ce qu*il a fait à Malte et ce qu'y a fait avant lui Van Mour et, comme il le surpasse de beaucoup en talents et que les sujets sont intéressants, il ne peut manquer de faire des ouvrages qui plaisent. »

Le 19 janvier 1762, la frégate V Oiseau entrait

1. Diderot, Salon de il 63. Œuvres complètes, éd. Garnier, X, p. 220.

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