‹ Les peintres du Bosphore au dix-huitième siècleChapitre 20 sur 76 · P.-J. Mariette, Abeeedario, II, p · texte numérisé non relu

P.-J. Mariette, Abeeedario, II, p

avec la galère Capitane dans le port de Constantinople. Depuis leur départ de Malte, les deux navires avaient navigué sous le pavillon aux fleurs de lis ; mais aux Dardanelles le comte de Moriès, qui commandait le bâtiment du Roi, avait appris que la Porte verrait avec plaisir le pavillon turc arboré sur la Capitane et il avait aussitôt fait hisser le drapeau rouge aux trois croissants. Comme d'habitude, le Sérail fut salué de vingt et un coups de canon, puis le comte de Moriès « fit tirer la Capitane de toute son artillerie et, tout le temps qu'elle tira, il fit tirer de la frégate avec elle pour marquer la satisfaction qu'il avait de l'avoir amenée » * ; à ces salves répondaient les batteries de la capitale. Une foule innombrable faisait retentir de ses acclamations les rives d'Europe et d'Asie. Autour des navires qui s'apprêtaient à jeter l'ancre, se pressaient les

1. Voir aux Archives nationales, B* 102 (Marine, Campagnes-Méditerranée, 1761-1762), le journal du voyage de Malte à Gonstantinople du comte de Moriès, commandant la frégate l'Oiseau et ses lettres de Malte, 9 décembre 1761 ; de Modon, 5 janvier 1762; de Gonstantinople, 5 mars et de Toulon, 12 avril 1762. Pierre de Ghailan, comte de Moriès du Gastellet, promu chef d'escadre à son retour de Gonstantinople, mourut à Pise le 25 novembre 1794. Archives nationales. Marine, C

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embarcations, mahones chargées de musulmans avides de contempler le vaisseau qui leur était rendu, caïques majestueux portant le tendelet d'étoffe claire où se dissimulait quelque prince, ou ornés de coussins aux soies brillantes sur lesquels nonchalamment étendus les pachas attendaient le moment de dire aux officiers du Roi les paroles de bienvenue. Les draperies recouvrant l'arrière effilé de ces caïques impériaux tombaient jusque dans l'eau et laissaient voir dans leurs plis chatoyants des poissons d'argent ciselé qui lentement glissaient suivant le mouvement rythmé de vingtquatre rameurs. Sous cette lumière d'un éclat si pur, qui fait sur le Bosphore le charme de certains jours d'hiver, un tel spectacle ne pouvait manquer d'impressionner un artiste. Favray n'oublia jamais son entrée dans la ville des Sultans : dans plusieurs de ses toiles, il a cherché à indiquer tout ce qu'il a ressenti au cours de cette journée triomphale.

Après quelques semaines consacrées à la présentation au Grand Vizir du comte de Moriès et des officiers de la frégate royale, à la remise solennelle de la Gapitane aux officiers de

l'amirauté, et aux préparatifs de départ de V Oiseau et des trois cent cinquante matelots français et maltais qui, sous les ordres du lieutenant de vaisseau de Selve, avaient assuré la conduite du bateau turc, M. de Yergennes put enfin s'occuper de son hôte. C'était pour un ambassadeur en Turquie une bonne fortune que la visite d'un peintre ; M. de Vergennes chercha àla prolonger. « Il s'est, écrit Mariette, saisi de Favray et l'a retenu, se chargeant de le faire trouver bon au Grand Maître. » Le chevalier s'habitua à Constantinople avec la même facilité qu'il s'était attaché à Malte. L'entourage de M. de Vergennes ne manquait pas d'agrément : outre le baron de Tott et M. et Mme Chénier, il comprenait Raulin, premier secrétaire, et le marseillais Pierre Guys, qui tout en dirigeant ses comptoirs s'adonnait aux belles-lettres.

Du Palais de France oii il était logé, Favray était bien placé pour contempler Stamboul et l'entrée du Bosphore ; mais à cette vue il préférait le panorama plus étendu que lui offrait le palais de Russie. Il trouvait dans ces deux ambassades toutes les facilités et il s'y attar-

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dait. Les tableaux qu'il a fails de la Rivière des Eaux Douces, du Fond de la Corne d'Or, des Châteaux d'Europe et d'Asie \ ne sont guère que des études ; il les a commencés au cours d'une promenade ou d'une partie de chasse en compagnie de quelque ambassadeur ; il n'a pas eu le temps de les terminer et il ne lui a pas été possible de revenir sans protection achever l'ouvrage interrompu.

Dès son arrivée, il avait tenu à offrir à M. de Vergennes un tableau qui pût lui rappeler le souvenir de la rentrée à Gonstantinople de la f galère Capitane : il peignit, en 1762, une toile qui est conservée précieusement par les descendants de l'ambassadeur et dont il fit bientôt plusieurs répliques ; le panorama restant à peu près le même, l'artiste ne faisait varier que les attitudes et les costumes des personnages ou les positions et la forme des navires. Guys possédait un de ces tableaux « d'une grande vérité»'; il en existait deux autres dans la collection de la Couronne.

1. Deux de ces tableaux se trouvent à Boisbriou chez le marquis de Vergennes. Le troisième appartient à M. le marquis de Biencourt.

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