Mercure, avril 1721, p
3. Engerand, Inventaire des tableaux commandés et achetés par la direction des Bâtiments du Boi (1709-1792). Paris, Leroux, 1900, in-80, p. 211 et 243.
d04 LES PEINTRES DU BOSPHORE
Les toiles consacrées par Parrocel à l'ambassade de Méhémet effendi nous permettent d'attendre qu'un hasard fasse découvrir ces différentes œuvres. Aucun spectacle, au dire du biographe de Parrocel *, « ne pouvait être plus favorable pour la peinture » que le splendide cortège qui se déroula dans Paris le 21 mars 1721 : gardes suisses, gardes françaises, régiment et maison du Roi, escortant, avec les maréchaux de France, les introducteurs des ambassadeurs et la foule des officiers de service, ces personnages aux costumes éclatants, dont les uns défilaient sur des montures richement harnachées, tandis que les autres tenaient en main pour les présenter au souverain, de la part du Grand Seigneur, les plus beaux chevaux de l'Orient. Les nonibi^eux dessins que Parrocel fit à cette occasion^ montrent « combien il
1. Mémoires sur la vie et les ouvrages des membres de l'Académie de peinture et sculpture, 1838, II, p. 408. — Charles Parrocel, par Gh. Nie. Gochin.
2. Nous possédons un de ces dessins qui provient de la vente Schefer. 11 en existait plusieurs dans le cabinet Lempereur : en voici la liste d'après le Catalogue de 1773 :
N« 648. Un grand et superbe dessin à la sanguine de six pieds un pouce de long sur deux pieds de haut représentant une marche de cavaliers turcs.
LES PEINTRES DE TURCS lOo
était rempli d'un sujet aussi noble et aussi pit toresque » ; il en composa un tableau représentant l'arrivée de l'ambassade aux Tuileries par le pont tournant et dont le succès fut tel qu'il semblait que le Roi dût aussitôt l'acquérir ; mais, « M. Parrocel, artiste sans ruse et peu instruit des précautions avec lesquelles on doit ménager les supérieurs, commit une faute qui refroidit M. le duc d'An tin à son égard. Il avait fait deux esquisses peintes dont une, grande et assez finie, pouvait faire un tableau de cabinet. M. d'Antin la loua beaucoup, ce qui devait faire comprendre à M. Parrocel qu'il lui aurait fait sa cour en la lui présentant. Mais il ne sut point se défendre contre le désir que lui notifièrent assez clairement des personnes placées entre lui et le surintendant. Il leur laissa enlever ses esquisses ». Le surintendant des Beaux-Arts ne sut pas dissimuler son mécontentement et il fallut attendre plusieurs an-
N» 649. Un pareil dessin à la sanguine de six pieds trois pouces et demi de long sur un pied et demi de hant.
N» 658. L'enlrée de l'ambassadeur turc et 4 études.
Dans le Catalogue... du Cabinet de M. de Montulli (1783) se trouvait, sons le n» 98, un dessin de Parrocel : portrait de l'ambassadeur turc en trois crayons et coloré d'un peu de pastel.
nées pour que ce tableau passât dans les galeries royales et pour que Ton songeât à demander à Parrocel d'utiliser ses croquis déjà anciens. Trois grands tableaux lui furent commandés; deux seulement furent exécutés, ils figurèrent au Salon de 1746* et ils sont maintenant au musée de Versailles.
Ces tableaux, ou les tapisseries qui en ont été tirées et qui sont conservées aux Gobelins, nous font comprendre l'attrait que put avoir pour les contemporains l'entrée de Méhémeteffendi. Saint-Simon ne crut pas indigne de lui d'en donner dans ses Mémoires une description détaillée, et la mère du Régent en envoyait la relation à sa fille : « Je suis la seule de toute la Maison Royale, écrivait la duchesse d'Orléans
1. Le premier tableau de Parrocel est avec les deux toiles de 1746 à Versailles, Il existait plusieurs esquisses de ces tableaux. Lempereur en possédait une (n» 92 du catalogue de 1773). Parrocel en avait conservé deux (l'ambassadeur turc sortant des Tuileries par le pont tournant, — l'ambassadeur turc arrivant au bas du palais des Tuileries) qui sont mentionnées dans l'État des tableaux et dessins appartenant au Roi, trouvés sous les scellés de feu M. Parrocel, publié par M. J. Guiffrey (Nouvelles archives de l'Art français, 2* série, V, p. 142). On en trouve une au musée Carnavalet et nous avons pu en acquérir une autre dont la reproduction est donnée dans notre plaquette Les Introducteurs des Amba^sasadeurs. Paris, Alcan, in-4».
à la comtesse Palatine, qui n'ait pas été sur la place Royale pour assister à cette entrée dimanche passé. Le Roi lui-même l'a regardée au balcon de la maréchale de Boufflers. Mon fils et sa femme étaient chez la grande-duchesse ; leur fils chez le commandant des Mousquetaires noirs ; Mme la duchesse était avec ses enfants chez la princesse d'Epinay ; les princes de Conti chez la duchesse de Rohan-Chabot. Ainsi vous voyez que tout le monde se trouvait là sauf moi ; ma curiosité diminue... » Elle ajoutait quelques jours après : « Je n'entends encore pour le moment parler d'aucune mode nouvelle à la Turque ^ mais il en existe peutêtre sans que je le sache, car je suis la mode de loin *. »
La princesse allemande, qui observait avec tant de pénétration et quelquefois de sévérité la société qui l'entourait, connaissait assez les Français pour savoir que le séjour de l'ambassadeur turc ne pouvait les laisser indifférents. Paris a toujours aimé l'étranger, et on pourrait
1. Correspondance de Madame, duchesse d'Orléans, publiée par Rolland, trad. par E. Joeglé. Paris, Bouillon, 1890, 3 vol. in-8». Lettres des 20 mars et 17 avril 1721.
presque refaire l'histoire de ses engouements en suivant les modes que le caprice du moment a imposées aux ajustements et aux coiffures. Il ne semble cependant pas que des modes « à la Turque » aient consacré la vogue dont jouit pendant quelques mois l'envoyé du Sultan. Son influence fut plus sérieuse et laissa des traces plus durables.
Un Turc ne pouvait qu'être bien accueilli en France à cette époque. Peu d'années auparavant il n'en eût pas été ainsi. L'Orient n'existait alors qu'en tant que terre classique; les voyageurs qui le parcouraient n'avaient d'yeux que pour les antiquités ; le pittoresque de la vie et du costume leur échappait, et ils ne voyaient dans les sujets du Sultan que les ennemis de la religion catholique. Plusieurs fois sous le règne de Louis XIV, on put croire que la France, dans une nouvelle croisade, allait porter la guerre sur les rives du Bosphore, et, tandis que nos ambassadeurs étaient maltraités ou emprisonnés, l'envoyé du Sultan était à
Versailles bafoué par la Cour et il ne laissait pour tout souvenir de son séjour en France que la cérémonie turque du Bourgeois gentilhomme.
La situation politique s'étant plus tard modifiée, le Roi était redevenu l'allié fidèle du Sultan. On ne recherchait plus lies moyens de détruire l'Empire ottoman, on intervenait au contraire en toute occasion pour le protéger, et, sous l'influence de Voltaire, on consentait à entendre parler de Mahomet et du Coran. Il y avait d'ailleurs à la Cour tout un cercle que les légendaires aventures du comte-pacha de Bonneval et les charmes de Mlle Aïssé avaient conquis à la Turquie. A côté du vieux protecteur de la belle Circassienne, l'ambassadeur Ferriol, de sa belle-sœur la Présidente, et de ses neveux Argental et Pont de Veyle, vivaient les familles des courtisans que la faveur royale avait depuis un quart de siècle appelés à représenter la France auprès du Grand Seigneur : c'étaient les Désalleurs, les Bonnac ; c'était Mme de Canillac, qui, après la mort à Constantinople de l'ambassadeur Girardin, avait épousé le commandant des Mousquetaires noirs, ou la
fille de Guilleragues, devenue marquise d'O. Tous avaient rapporté des souvenirs de leur séjour au Levant ; les uns, des armes orientales qu'ils offraient au Roi * ; les autres, des étoffes ou des costumes avec lesquels ils se faisaient peindre en Turcs, ou qu'ils revêtaient pour intriguer leurs amis en paraissant au milieu d'eux déguisés « en honnête musulman^ » ; d'autres enfin, des tableaux représentant les audiences du Sultan auxquelles ils avaient assisté ^ ou bien ces mille scènes de la vie orientale et ces types que savait si bien rendre le peintre du Roi en Levant Jean-Baptiste van Mour, et dont M. de Ferriol fit faire par le graveur Cars cent estampes que toute la Cour acheta.
Une telle société était bien préparée pour recevoir en 1721 l'ambassadeur turc ; elle lui fit d'autant plus fête que le jeune roi avait paru prendre plaisir à voir ces étrangers, si différents