Mémoires inédits de M. de Butet
compter les petits temples, les arcs de triomphe, les labyrinthes qui naissaient chaque jour des caprices de la sultane. Sélim III voulut avoir un jardin qui ressemblât à celui de Hadidgé et il ordonna à Melling d'aménager le palais que venait de lui céder sa sœur Bekhân sultane et sur l'emplacement duquel s'éleva plus tard Tchéragan, dont les marbres, après avoir longtemps étincelé sous la lumière du Bosphore, gisent maintenant sur la rive, tristement noircis par la fumée de l'incendie de janvier 1910.
Ces travaux attirèrent sur Melling la faveur impériale et il eut toute liberté d'étudier le monde au milieu duquel il vivait. Sur la carte des environs de Gonstantinople qu'avait dressée son ami Kauffer, il marquait chaque jour l'endroit oii il se plaçait pour dessiner, indiquant avec soin par deux traits l'horizon qu'il avait devant les yeux. Les vues qu'il prenait ainsi semblaient à un artiste qui eût l'occasion de feuilleter ses cartons à Gonstantinople même, « véritablement calquées sur la nature ». Par de longues stations sur la Tour de Léandre, sur la Tour de Galata, sur les terrasses des
MELLING ET LA SULTANE HADIDGÉ 167
ambassades à Péra, ou au sommet du Boulgourlou, au-dessus de Scutari, il se pénétrait des moindres détails du panorama. Parfois, abandonnant ses lieux favoris d'observation, il se rendait aux îles des Princes pour en apercevoir sur la rive lointaine de la Marmara, la silhouette de Stamboul dont il allait chercher un autre aspect du côté de la Corne d'Or sur le plateau de l'Okmeïdan. Là, souvent, les Sultans venaient tirer à l'arc : « l'adroite flatterie toujours debout auprès de l'homme puissant n'a pas manqué de trouver que chaque trait parti de la main du souverain parvenait à une distance prodigieuse, et pour en éterniser le souvenir, elle s'est empressée d'élever chaque fois que le Sultan a pris ce divertissement, une colonne de marbre sur laquelle on a gravé en relief une longue inscription. * »
La place de la Flèche (Okmeïdan) était l'un des points où M. L'Empereur, secrétaire de l'ambassade, aimait au cours des vingt années qu'il passa à Constantinople, à conduire les
i. Olivier, Voyage dans l'Empire ottoman fait par ordre
du Gouvernement pendant les VI premières années de la République. Paris, an IX, 6 vol. in-8, I, p. 93.
voyageurs français qui lui étaient recommandés. M. de Monconys y fut mené par lui le 14 mai 1648 \ Les touristes modernes ne fréquentent plus rOkmeïdan ; c'est aux hauteurs d'Eyoub qu'ils vont demander une vue d'ensemble de la Corne d'Or et de Stamboul. Melling a fait là quelques-uns de ses meilleurs dessins, se délassant de son travail, par des croquis des prairies et des îlots de Karaagatch, oii au fond de la Corne d'Or, le peintre Favray allait autrefois chasser, et par des vues de l'Amirauté et de l'Arsenal où régnait alors la plus grande animation.
D'autres panoramas sollicitaient l'artiste : des hauteurs boisées de Candilli ou du sommet du Mont Géant près de la petite mosquée qu'avait à son retour de France bâtie Mehemet effendi, les contours sinueux du Bosphore lui fermaient l'horizon; il croyait alors dessiner quelque lac d'Italie et il ne retrouvait le véritable aspect du Canal qu'en montant sur les collines de Thérapia ou de Keffeli-Keuï; là entre les forts construits par M. de Tott, à