Sur Prévost et ses Panoramas voir Gastellan, II, p
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de café, le drogman que chaque famille levantine est fière de voir figurer parmi le personnel des missions étrangères, raconte les dernières histoires de la ville.
Une longue observation du Bosphore avait donné à l'artiste la connaissance exacte de ses eaux si changeantes, où se reflète le vol continuel des alcyons qui du matin au soir « passent et repassent sans cesse vers le milieu du canal en rasant la surface de l'eau », portant en eux si Ton en croit la légende, les âmes de tous ces anciens drogmans qui, leur vie durant, montaient et descendaient le Bosphore pour aller des ambassades à la Porte et de la Porte aux ambassades. Melling savait traduire aussi bien la violence du courant du Diable à Arnaout- Keuï que le calme des eaux du Haut Bosphore et l'on croirait à regarder certains de ses dessins, entendre ce clapotis si familier à ceux qui ont vécu à Thérapia. Chaque jour à la même heure, quand commence à souffler la brise de la mer Noire, quelques rides agitent le Bosphore, puis si le vent devient plus vif, une foule de petites vagues se forment, sautillant sur place, bouillonnant, s'entrechoquant
et de leur crête, lançant comme d'un minuscule jet d'eau quelques gouttelettes qui brillent au-dessus de l'écume ; avec le même bruit clapotant en certains jours d'ardente chaleur passent par milliers de petits poissons qui scintillent au soleil.
Le caïque était alors un des plus grands charmes de la vie au Bosphore. Le grand caïque du Sultan a 24 rameurs ; sous le Tendelet d'étoffe dorée repose le souverain invisible aux jeux de ses sujets ; à son passage, sur les deux rives les canons tonnent et tout le long des quais, Musulmans et Chrétiens s'inclinent. Dans un ordre traditionnel, les hauts dignitaires suivent dans des caïques dont des usages ont rigoureusement fixé le nombre des rameurs et la décoration. Melling a souvent reproduit ce spectacle qu'aucun voyageur ne se lassait de regarder ; mais il s'intéressait également à tous les autres caïques qui donnaient au Bosphore une animation si pittoresque, montrant dans celui-ci le grave et majestueux musulman, dans celui-là l'amoncellement des juifs et des arméniens, dans un autre les esclaves de Hadidgé Sultane sous la garde de l'eunuque noir.
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Il n'oubliait ni le caïque d'ambassade devant le kiosque du ministre des affaires étrangères à Bébek, ni le grand caïque bazar, dont les rameurs manœuvrant en cadence, conduisaient (le village en village les légumes et les fruits aux mille couleurs, et il attendait toujours au passage le vendeur de basilic, qui de son caïque tout fleuri, tendait à l'acheteur les quelques brins de la plante odoriférante que pachas, prêtres grecs ou belles levantines, aimaient à froisser dans leurs doigts fatigués d'avoir trop longtemps caressé les grains parfumés du chapelet d'ambre ou de cornaline.
Melling avait vécu avec les personnages qui animaient ses dessins ; il avait pénétré dans les palais qu'il se plaisait à reproduire. Beaucoup ont disparu.
Nebad abad après la mort d'Hadidgé sultane fut pendant quelque temps habité par Adileh sultane, fille du sultan Mahmoud II, puis, abandonné, désert, il tombait en ruine quand, il y a une vingtaine d'années, Abdul Hamid II le fit démolir pour élever à sa place les deux maisons qu'habitent maintenant les princesses Naimieh et Zeikieh. Le joli kiosque de Bébek
OÙ le Reis effendi recevait les ministres étrangers a été remplacé par les habitations de la famille Khédiviale. Quelques rares témoins de Tépoque de Melling restent debout: à Emirghian, la résidence des Chérifs de La Mecque, à Candilli le palais bleu du Prince Djemaleddine, à Thérapia le grand yali des Ypsilanti, dont Selim III a fait don à la France. Les pilotis branlants que frôlent les caïques ne soutiendront plus longtemps le vieux palais rouge d'Anatoli Hissar et le salon des Kupruli aux belles boiseries dorées ne sera bientôt plus qu'un souvenir. Le temps fait tomber les maisons de bois que l'incendie a épargnées. Souhaitons que longtemps encore soit protégé de leurs atteintes le petit kiosque de Couroutchesmé, avec ses panneaux de bois et ses ciselières de paniers fleuris.
C'est à Stamboul qu'il faut aller maintenant pour trouver un salon qui donne l'idée du cadre dans lequel la sultane fladidgé vivait sous les yeux de son peintre.
Au delà de Fatih, vers les murs, dans un quartier silencieux, enlaidi par les ravages de l'incendie et par l'insouciance de l'homme,
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une maison aux poutres fatiguées et dont on hésite à franchir le seuil : l'escalier branlant mène au premier étage. Une petite pièce banale, puis dans le bruit des volets de bois qui depuis des mois peut-être n'ont pas été ouverts, apparaît l'immense salon d'un des plus célèbres Cheik ul islam du xviu* siècle. Le quartier entier est bâti sur l'emplacement qu'occupait sa somptueuse demeure. Il n'en reste que cette pièce, que pieusement conserve le descendant, modeste fonctionnaire dans quelque ministère. Le mobilier ancien a disparu, les larges sofas aux coussins brodés, qui tout autour de la salle, le long des vingt-quatre fenêtres, invitaient à s'asseoir, ont fait place aux fauteuils de peluche, à de laids guéridons viennois. Mais les boiseries anciennes sont intactes dans leur décor doré. De chaque côté de la porte, sont les niches des tchibouks et des narguilés ; tout auprès, les gracieuses étagères, où le maître de la maison déposait son turban. Puis à quelques pas, une ou deux marches font du reste du salon une immense estrade, qu'entoure le sofa. C'est près de cette marche que se tenaient esclaves et valets, attentifs au moin-
dre geste : un battement de main, un clignement d'œil, et ils se précipitaient, les bras croisés sur la poitrine, les yeux baissés, puis l'ordre reçu, ils se retiraient à reculons. Sous ce plafond de bois cloisonné on peut s'imaginer ce qu'étaient les grands salons de réception où Hadidgé trônait entourée de ses femmes. Par un privilège rare, Melling pouvait causer avec les femmes de la Sultane Hadidgé, les voir à visage découvert ; lorsqu'il passait sur les terrasses du Palais, il regardait dans la cour et les jardins où étaient les femmes ; son conducteur, intendant de la maison, avait la tête du côté opposé et ne l'eût pas détournée pour tout au monde. Combien ne devons-nous pas regretter qu'au cours de son séjour en Turquie Hilaire n'ait pas joui delà même faveur? Melling en effet ne sut pas en profiter ; parmi les dessins que nous connaissons de lui, il n'en est qu'un où il ait représenté les femmes de la Sultane, et l'attitude cérémonieuse et officielle qu'il leur a fait observer rend sa composition monotone et ennuyeuse. Il est vrai qu'il n'avait pas pour faire valoir la grâce de ces musulmanes, l'occasion de les montrer autour du
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Tandour, dont les maisons arméniennes et grecques étaient seules à se servir. On y plaçait le brasier ou mangal « sous une table ronde ou carrée, couverte de plusieurs tapis, dont l'un, ouaté, en toile de coton peinte, descendait jusqu'à terre dans tous les sens et retenait la chaleur sous la table. Un banc rembourré, placé tout autour, permettait à plusieurs personnes de s'asseoir, d'avancer les jambes sous le mangal et de recevoir la chaleur jusqu'à la ceinture. Dès qu'il faisait un peu froid, les femmes quittaient rarement leur landour ; c'est là qu'elles passaient leur journée, qu'elles travaillaient, qu'elles recevaient leurs amies, qu'elles se faisaient servir à manger. Le soir, c'était sur le tandour que l'on jouait aux cartes, aux échecs ou aux dames. C'était autour de lui que l'on se rassemblait pour faire la conversation... Les Européens s'accoutumaient volontiers à cet usage parce qu'il rapprochait les deux sexes...* »
Le tandour où Hilaire trouvait tant d'attraits pour son pinceau ^ laissait Melling indifférent ;