‹ Les peintres du Bosphore au dix-huitième siècleChapitre 8 sur 76 · Œuvres de Voltaire, éd. Lequien, t. LVI, p · texte numérisé non relu

Œuvres de Voltaire, éd. Lequien, t. LVI, p

3. Ces deux portraits de La Morlière sont reproduits dans notre article de la Revue de l'Art ancien et moderne : La mode des portraits turcs au xviii* siècle.

4. L'original appartient à lord Wharnclifife. La gravure par W. Greatbatch est publiée (I, p. 102) dans The Letters and

Qu'ils se fussent fait ou non peindre par Van Mour, ceux qui avaient visité son atelier tenaient à conserver quelque souvenir de leur passage. « Tous les ministres ou seigneurs étrangers, dit Mariette, qui abordaient à Constantinople, étaient bien aises d'en rapporter de ses ouvrages. » Quelquefois le peintre recevait la commande d'un tableau ; c'est ainsi qu'il représentait pour le marquis de Bonnac la fête offerte à l'ambassadrice de France par le Grand Yizir au nom du Sultan^; mais la plupart du temps il se livrait à sa propre inspiration. L'un de ses sujets favoris était la vue de l'entrée du port de Constantinople. Que de peintres ont été séduits par l'admirable panorama qui, du haut des collines de Péra, des terrasses des Palais de France ou de Hollande, se déroule au-dessus des quartiers de Galata et de Top- Hané au delà du Bosphore, vers la côte d'Asie, au delà de la Corne d'Or, vers la Pointe du Sérail, les îles des Princes et les sommets neigeux de l'Olympe de Brousse !

Works of Lady Mary Wortley MontagU. London, George Bell, 1887, 2 vol. in-8».

i. Ce tableau appartient au marquis de Luppé et se trouve au château de Reaurepaire.

Van Mour a bien souvent reproduit* ce point de vue, mais il a peint bien d'autres sites du Bosphore. Il cherchait à grouper dans ses tableaux différents personnages qui pussent représenter les spectacles qui s'offraient le plus souvent aux yeux des voyageurs : il montrait tantôt un enterrement turc dans le cimetière de Scutari, tantôt des femmes grecques pleurant à côté de tombeaux sur les hauteurs du Taxim ; sur d'autres toiles, on voyait figurées les cérémonies des mariages des Arméniens et des Grecs.

Son long séjour en Orient lui ayant donné accès dans bien des endroits fermés d'ordinaire aux Européens, il avait pu peindre, dans de petits tableaux de genre, des scènes d'intérieur. Ses femmes turques au bain ou à leur toilette étaient recherchées par tous les amateurs; il avait toujours sur son chevalet quelqu'une de ces petites toiles, et c'était les premières qu'il montrait lorsqu'un ambassadeur nouvellement arrivé à Constantinople le

1. Nous connaissons trois vues de la Pointe du Sérail par Van Mour. L'une est au musée d'Amsterdam, les autres faisaient partie de la collection Guys et de la collection de la Couronne.

mandait à son Palais. « Un peintre français — écrivait dans son journal, le 17 octobre 1719, le secrétaire du comte de Virmond — est venu montrer à Son Excellence les esquisses de quelques tableaux représentant des femmes turques au bain et d'autres dansant. L'ambassadeur lui commanda aussitôt de terminer pour lui ces tableaux*. »

Plus curieuse était la scène que l'ambassadeur hollandais Galkoen avait fait représenter par Van Mour. A quelques mètres des palais des résidents étrangers, sur la colline de Péra, habitaient les derviches tourneurs. Malgré la grande vénération dont leur tékké était l'objet, quelques Européens réussissaient, sous un déguisement oriental, à y pénétrer et à assister aux étranges cérémonies auxquelles accourait la foule des musulmans. Que de fois Van Mour dut regarder ce spectacle, pour arriver à le rendre avec l'exactitude si parfaite que nous montre le tableau conservé au musée d'Ams-

1. Historische Nachricht..., p. 280. Les deux gravures qui, p. 79, représentent des femmes turques au bain, ont sans doute été faites d'après ces tableaux de Van Mour ; elles rappellent en effet beaucoup la manière de VdiUteuT des Estampes du Levant.

terdam ! Rien n'a changé dans le tékké de la rue de Péra; pendant que les révolutions se succédaient dans l'empire, les derviches ont continué à tourner, et, si Van Mour les voyait aujourd'hui, il ne les peindrait pas autrement qu'il ne l'a fait il y a deux cents ans. Les spectateurs, il est vrai, se sont modifiés : à côté des Turcs, toujours immobiles, mais, hélas ! vêtus à l'européenne, se tient la bande bruyante des touristes; les derviches, eux, sont restés les mêmes, le chef qui préside à leurs exercices semble être descendu de la toile où Van Mour l'avait placé, et, du haut de la légère tribune où sont logés les musiciens, partent ces sons discordants et si bien rythmés que M. de Ferriol avait fait noter et que l'on retrouve gravés dans le recueil des costumes du Levant*.

L'art avec lequel étaient reproduites toutes ces scènes orientales donna à M. de Bonnac l'idée d'utiliser le talent de Van Mour. Le ministre de la Marine s'occupait alors de réorganiser le service des pêches. En demandant aux

1. « L'air des derviches a été noté par le sieur Ghabert, très savant en musique, qui était avec M. de Ferriol et qui prenait souvent plaisir à le faire jouer par les derviches musiciens ; il en a fait la basse. »

ambassadeurs de lui adresser un mémoire sur les pêcheries de leur résidence, il les avait invités à faire faire, d'après un modèle qui leur était communiqué, des dessins destinés à « orner le traité général des|pôches ».

Comme ces sortes de dessins — écrivit J'ambassadeur à M. de Morville, le 25 septembre 1723* — coûtent presque autant de temps qu'un tableau, j'ai pensé qu'il serait plus à propos de les faire faire au pinceau qu'à la plume, pour profiter du talent admirable que le sieur Van Mour a pour représenter les habillements et les manières des Turcs. C'est sur les tableaux de ce peintre que feu M. de Ferriol a fait graver les cent estampes qu'il a données au Public. Le sieur Van Mour s'est beaucoup fortifié depuis et, quoiqu'il ne finisse pas volontiers ses ouvrages, il représente si naïvement et avec tant de vivacité les objets, que j'espère que les tableaux que je lui fais faire ne se trouveront pas indignes de votre cabinet. Je lui en ai commandé douze de vingt-quatre pouces de longueur sur une hauteur proportionnée ; ils sont tous sur des sujets de pèche, mais avec une telle variété de fonds de tableau et de personnages, qu'ils contiendront, quasi, une idée générale de tout ce qu'il y a d'agréable dans ce pays-ci en fait de paysage. De cette manière, son travail ne sera pas perdu, comme il le serait, s'il n'était qu'à la plume. Peut-être même se trouvera-t-il quelqu'un qui aura envie de mettre ces tableaux en tapisserie, pour varier les sujets qu'on y traite ordinairement. J'espère que je pourrai faire partir ces tableaux vers le mois d'avril de l'année prochaine.

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